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Jaboune [par] Franc-Nohain

On ne sait pas assez l'influence que peut exercer, sur l'imagination d'un jeune garçon de huit ans et demi, la persounalité du président de la République.

Parce qu'il passe tous les après-midi par la rue de l'Elysée pour aller retrouver, avenue Gabriel, auprès de la statue d'Alphonse Daudet, ses petites amies Ketty et Kilzi, ledra-

On ne sait pas assez l'influence que peut exercer, sur l'imagination d'un jeune garçon de huit ans et demi, la personnalité du président de la République.

Parce qu'il passe tous les après-midi par la rue de l'Elysée pour aller retrouver, avenue Gabriel, auprès de la statue d'Alphonse Daudel, ses petites amies Ketty et Kilzi, ledra-

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peau du portail, les factionnaires, le poste, le va-et-vient surtout des gardes municipaux à cheval, sans compter parfois une musique militaire, ont depuis longtemps intrigué Jaboune, et l'ont persuadé aussi que cette grande maison servait assurément d'asile mystérieux à un personnage pas ordinaire.

Sans doute, Jaboune aurait pu se renseigner, mais ce serait mal connaître l'orgueilleux Jaboune.

On croit trop volontiers les petits garçons toujours empressés à poser des questions aux grandes personnes : Jaboune appartient à cette catégorie nouvelle de petits garçons qui ne veulent pas, au contraire, apparaître, en les interrogeant, dans un état d'infériorité vis-à-vis desdites grandes personnes; et c'est avec des bribes attrapées dans les conversations tenues devant eux, une phrase d'un passant dans la rue, des renseignements hâtifs, étrangement complexes et variés, qui leur sont fournis par les journaux, — eh ! oui, les journaux! — imprudemment laissés à leur portée sur un coin de table, c'est avec

tout cela que ces petits garçons se composent la science la plus déconcertante.

Ainsi n'a-t-il fallu rien moins à Jaboune qu'une violente discussion avec Kitzi, pour arriver à cette notion première que le palais de l'Elysée était habité parle roi de France.

Il faut savoir qu'aux yeux de Kitzi, toutes les statues sont des statues de roi, et que, par conséquent, la statue d'Alphonse Daudet, qui protège leurs jeux accoutumés, dans l'allée voisine, est une statue de roi, comme toutes les autres.

Cette assurance trouble Jaboune, qui a dix-huit mois de plus que Kitzi, et ne saurait admettre qu'une « fille », et en particulier une fille de sept ans, se mêlât de lui apprendre quelque chose. Il a donc affirmé sèchement et péremptoirement à Kitzi que « ce bonhomme-là » n'avait jamais été roi de sa vie, attendu que les rois sont toujours à cheval et ont toujours des uniformes, et que seule une fille de sept ans, une fille stupide et ignorante et qui n'a jamais feuilleté un livre d'histoire, — lui, Jaboune, en est à

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« François Ier, 1515... » — peut se figurer qu'un roi se ferait représenter simplement assis, avec, sur les genoux, une couverture de voyage...

Naturellement Kitzi s'est mise à pleurer, d'abord, à trépigner ensuite, et Jaboune, argument suprême, lui a tiré les cheveux, tant et si bien que Linda et Priska,les deux gouvernantes allemandes, ont dû intervenir.

Et comme c'était Jaboune qui avait tiré les cheveux, et que c'était, par conséquent, à lui qu'en bonne justice il convenait de donner tort, Priska, la gouvernante de Kitzi, n'a pas hésité à accorder à Kitzi la seule satisfaction susceptible de sécher instantanément ses larmes (et puis, quand Kitzi pleure, elle tousse, et Madame n'est pas contente !...) :

— Bien sûr, cet Alphonse Daudet était roi, roi de France, et la preuve c'est que l'on a placé sa statue devant la grille de la maison des rois de France, même que c'est pour cela que ce n'était pas la peine qu'il montât à cheval, ni qu'il s'habillât en roi, puisqu'il

était là chez lai, dans son jardin, à la porte de sa maison... Mais est-ce que, par hasard, Jaboune ignorerait que la grande maison qui fait le coin de la rue de l'Elysée et du faubourg Saint-IIonoré, avec son drapeau et ses soldats, c'est la demeure du roi de France ?

Vous ne ferez jamais avouer à Jaboune qu'il peut ignorer quelque chose, — quelque chose surtout que Kitzi aurait su avant lui, mieux que lui.

11 prend aussitôt une mine entendue, hausse les épaules, cligne de l'œil et sifflote, ceci plus particulièrement pour humilier Kitzi qui, lorsqu'elle cherche à siffler, allonge gauchement et vainement les lèvres sans qu'aucun bruit en sorte, — elle souffle, vous comprenez, elle ne siffle pas../ — et, de môme, elle est incapable, fût-ce au prix de la plus atroce grimace, — ou alors il faut qu'elle appuie sa main sur sa paupière, ce qui ne compte pas, — elle est incapable de fermer un œil en gardant l'autre ouvert...

Ayant ainsi affirmé, une fois de plus, sur

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Kitzi, par ce clignement d'œil et par ce sifflement, la supériorité de son sexe et de son âge, Jaboune s'en retourne fièrement avec Linda vers la rue de l'Elysée, refusant avec beaucoup de dignité d'accompagner Kitzi pour aller retrouver Ketty à la sortie du cours de la rue Montaigne, bien que ce soit le jour où Ketty offre un «beurre-moka» à Kitzi et à Jaboune, à la pâtisserie du Rond- Point; mais Jaboune a déclaré que « s'il avait envie d'un beurre-moka, il pourrait bien se le payer avec son argent »...

C'est que Jaboune a hâte de se retrouver seul avec sa fraûlein pour voir si Priska ne s'est pas moquée de lui, tout à l'heure, et vérifier, compléter ses premiers renseigements sur l'Elysée *et la royauté — sans en avoir l'air.

Insidieusement, négligemment, en passant devant la grille de l'avenue Gabriel, il prononce donc :

— Il a tout de même un beau jardin, le roi de France !...

Mais la blonde Linda, depuis un moment,

semble rêveuse et préoccupée ; il faut que Jaboune insiste :

— Il a un beau jardin, le roi de France, et est-ce qu'il habite toute la maison ?

— Voyons, Jaboune, vous savez bien que vous n'avez pas de roi en France ; c'est nous, en Bavière, qui avons un roi. Vous, c'est le président de la République...

— C'est la môme chose, d'abord, riposte vivement Jaboune, piqué.

Il n'en était pas autrement sûr, mais il ferait beau voir que Linda eût le dernier mot, cette Allemande!... Au fond, elle doit être vexée qu'il y ait un président de la République en France, au lieu d'un simple roi comme dans sa. Bavière. Les rois, on sait ce que c'est, mais un « président de la République » !...

L'été dernier, quand ils étaient à la campagne, le père de Jaboune a présidé la distribution des prix de l'école libre ; et Jaboune se souvient aussi que, l'été encore, lorsqu'on va à la petite ville qui est à six kilomètres du château, souvent, sur la place du marché,

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on croise un vieux Monsieur très poli, très propre, en noir toujours, avec des favoris, et la maman de Jaboune dit alors qu'on se dépêche, sans quoi « le Président » va se croire obligé de s'arrêter, de faire des grâces, et il n'y aura plus moyen et s'en dépêtrer...

Donc, Jaboune connaît ça, les présidents : c'est des gens à la campagne...

Et Jaboune n'est pas sans avoir entendu répéter, d'autre part, que « Ton ne dirait pas que nous sommes en République » ; et il a entendu également crier a Vive la République ! » et il a épelé « République française » sur des affiches, sur des timbres, sur des pièces de monnaie...

La République, Jaboune connaît donc ça aussi, comme les présidents...

Mais un « président delà République », — qui est à Paris, celui-là, et non plus à la campagne ! ...

Et, la République, ça ne doit pas se présider, pourtant, comme une distribution de prix !...

Alors, pour savoir, Jaboune lance négligemment :

— Moi, quand je serai grand, je serai président de laRépublique!...

Linda ne l'écoute toujours pas; il répète:

— Je serai président la République parce qu'on a un bel uniforme !...

— Le président de la République n'a pas d'uniforme...

— Mais puisque c'est le roi de France !... Ce n'est pas pour rien, en effet, que

M"0 Andorre, son institutrice, a initié Jaboune, pas plus tard qu'hier matin, au mécanisme du « syllogisme » ; MMe Andorre considère que l'on ne saurait s'y prendre trop tôt pour accoutumer les enfants à penser avec méthode :

Tout écolier doit se montrer obéissant et assidu ;

Or, Jaboune est un écolier ;

Donc Jaboune doit se montrer obéissant et assidu.

Jaboune l'a saisi immédiatement et admi-

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rablement, ce mécanisme, pour la plus haute satisfaction de M"e Andorre ; il trouve d'ailleurs que c'est une espèce de petit jeu comme les charades, et môme plus amusant parce qu'on peut y jouer tout seul; toute la journée, il a rempli son cahier de syllogismes qu'il imaginait à mesure :

On mange du pain quand on a faim ;

Or, j'ai faim ;

Donc je mange du pain.

Ainsi entraîné, vous pensez que Jaboune n'a pas eu de peine à réfuter l'extravagante affirmation de Linda par ce syllogisme décisif :

Tous les rois ont un uniforme ;

Or, le président de la République est le roi de France ;

Donc le président de la République a un uniforme.

-— Et tenez, vous voyez bien qu'il a un uniforme... — triomphe Jaboune, en désignant

LA MAISON DU ROI il

à Linda, d'un index frémissant, un homme magnifique qui, sorti précisément du Palais, se tient arrêté un instant à la porte de service de la rue de l'Elysée, et qui, étant donnés sa taille, ses moustaches, et son costume éclatant de maréchal des logis de la garde républicaine, ne saurait apparaître évidemment aux yeux les moins prévenus, comme personne d'autre que le président delà République en personne.

Chose singulière, non seulement Linda ne proteste pas, ne songe pas à rappeler à Jaboune que les petits garçons bien élevés ne montrent pas les gens du doigt; mais elle a rougi très fort — dirait-on pas, ma parole ! qu'elle a échangé un regard d'intelligence avec le président de la République? — et, saisissant la main de Jaboune qu'elle entraine maintenant d'un pas rapide, sans mot dire, a*u lieu de remonter le faubourg Saint- Honoré, elle se dirige, par la rue de Duras, vers les déserts calmes de la rue Montalivet.

Sous un porche, brusquement, elle s'arrête : et Jaboune constate alors que le pré-

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sident de la République les a suivis, et s'arrête aussi.

Jaboune n'en est pas, d'ailleurs, autrement surpris; il ne s'étonne pas non plus de voir Liuda lui lâcher la main, et s'avancer rapidement au-devant du président de la République, avec qui elle entreprend une conversation vive et animée; Jaboune sait bien que le sultan Haroun-al-Raschid n'en usait pas autrement avec ses sujets, quand il se promenait aussi à travers les rues de sa capitale, et qu'il ne voulait pas être reconnu ; et puis Lioda est une Allemande, et le président de la République se renseigne peut-être pour savoir s'il doit faire la guerre au printemps avec l'Allemagne?

Mais s'il n'est pas étonné de la rencontre merveilleuse, Jaboune est beaucoup plus ému qu'il ne le voudrait paraître : ce n'est tout de même pas commun de se trouver là, tous les trois seuls, dans ce coin écarté de la rue Montalivet, lui, sa gouvernante, et le président de la République!...

Et quand, après avoir amoureusement

pressé la taille de Linda, le président s'est tourné vers Jaboune, et lui a dit avec une grosse voix : « Et toi, n'est-ce pas, ?notits, mon bonhomme! » Jaboune s'est tellement dépêché d'enlever son béret, qu'il l'a laissé tomber, et que, pour sauver la situation, bien vite, il a eu du moins la présence d'esprit de faire alors le salut militaire...

— Il est rigolo, votre petit! a déclaré à Linda le président de la République, en s'en allant sur un dernier baiser tendre.

Vous pensez bien que, maintenant, Linda n'a pas besoin de recommander à Jaboune d'être discret : avoir huit ans et demi, et partager un secret avec le président de la République, le président de la République qui est si grand, qui a de si superbes moustaches, de si gros galons dorés sur ses manches, et qui a bien voulu trouver Jaboune- « rigolo »...

Malgré tout, c'est assez dur de ne pouvoir informer le monde d'un jugement aussi (latteur :

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Le président de la République a dit que j'étais rigolo ;

Or il lia pas dit que Kitzi était rigolo ; Donc c'est moi qui suis rigolo...

— Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle stupidité? demande la maman de Jaboune, qui, en rentrant, surprend le jeune philosophe occupé à enrichir de cette pensée définitive son cahier de syllogismes...

Jaboune préfère passer pour stupide aux yeux de cette mère aveugle, plutôt que de trahir l'auguste secret; et ingénument il interroge :

— Un président de la République, est-ce que c'est plus qu'une vicomtesse, plus qu'un archevêque?...

— Alors, c'est bien vrai, tu écris des mots, comme cela, sans savoir seulement ce qu'ils signifient?... « rigolo », « président », « République »... Décidément, mon pauvre Jaboune, je me demande, plus tard, ce que nous ferons de toi !...

Mais Jaboune est enchanté de sa ruse ; il

savoure l'acre joie d'être déjà, au milieu des siens, un génie incompris.

Ali ! sa famille s'inquiète de son avenir, de ce qu'il fera plus tard : mais d'abord, maintenant qu'il connaît le président de la République, il n'aura qu'à aller le trouver, et à le prier de le nommer capitaine au long cours, ou directeur du Nouveau-Cirque, ou chef de gare...

C'est enrageant, seulement, d'être encore trop jeune et de ne pouvoir proiiter tout de suite d'une relation si précieuse! A moins qu'il ne demande au président de la République — au fait, pourquoi pas ? — une collection de timbres.

Les présidents de la République, ça doit avoir nécessairement des timbres merveilleux, qu'ils échangent, pour rien, avec leurs collègues, les rois des autres pays.

Et puis, bien mieux, est-ce qu'ils ne les font pas eux-mêmes, les timbres ? Alors Jaboune n'aura qu'à demander au président de la République, qui ne pourra le lui refuser à cause du secret de la rue Montalivet, qu'on

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lui fabrique, pour lui tout seul, un timbre spécial, un timbre qu'il vendra après ce qu'il voudra, à la Bourse des timbres, — vous pensez, un timbre unique ! — qu'il vendra au moins dix mille francs !...

Quelle revanche pour le « stupide » Jaboune, et qu'est-ce qu'ils diront, ses parents, quand ils verront que leur fils, à huit ans et demi, gagne des dix mille francs comme cela, d'un seul coup, dix mille francs pour s'acheter, s'il veut, une vraie aéroplane...

Toute la nuit. Jaboune a rêvé de timbres, d'aéroplanes, de billets de mille francs, — et aussi qu'il était Jeanne d'Arc à Chinon, et que, dans la cour de l'Elysée, où l'on avait transporté la statue d'Alphonse Daudet pour la circonstance, il s'avançait brusquement et reconnaissait, malgré les efforts de Kilzi qui le cachait derrière sa robe, le président de la République, sous les traits de Charles Vil, en train de manger un beurre-moka...

La difficulté, en effet, et qui persiste et

s'affirme au réveil, n'est pas d'obtenir les dix mille francs; la difficulté est de parvenir à l'Elysée jusqu'au président de la République, d'y parvenir seul, — car Jaboune sait bien que jamais il ne pourra demander à Linda de l'y conduire, que d'ailleurs elle ne voudrait pas, et puis ça le gênerait évidemment pour demander son timbre au président de la République...

Mais, cet après-midi, est-ce qu'il ne doit pas sortir avec Mlle Andorre qui l'accompagne au cours de gymnastique rythmique ?

Occasion unique, et qu'il faut saisir : en rentrant, il feindra de grimper en courant l'escalier comme il fait souvent, cependant que la poussive et geignarde Andorre s'installe et s'enferme dans l'ascenseur.

Mais, à la dixième marche, Jaboune s'arrêtera, redescendra, et filera droit à l'Elysée, et le temps que MIU Andorre arrive en haut, s'informe, redescende à son tour, s'inquiète, inspecte, fasse son enquête, Jaboune sera déjà en grande conversation avec le président de la République : plan d'évasion admirable,

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que Jaboune possède à merveille pour l'avoir combiné souvent, à chaque. bouffée d'indépendance, lorsqu'il songeait à aller s'installer seul à une terrase de café, pour le plaisir de faire venir le garçon en frappant lui-même sur le marbré de la table, ou qu'il voulait se faire conduire n'importe où, mais dans une voiture qu'il aurait arrêtée lui-même, et en donnant lui-même l'adresse au cocher...

Oui, plan admirable, et qui plus est, réalisable : seulement Jaboune osera-t-il ?...

Cette fois il a osé...

Par la grande porte de l'Elysée, il est entré le plus naturellement du monde, et personne ne s'est avisé de demander quoi que ce fut à ce correct et résolu petit garçon.

Mais, au moment où il pénétrait dans le vestibule, en haut du perron, des sonneries ont retenti, et il a vu des gens affolés, des domestiques, des officiers, un docteur, qui couraient; son premier mouvement, naturel-

lement, a été de les suivre, d'autant que, moins que jamais, on n avait l'air de faire attention à lui...

Mais ces gens allaient trop vite pour ses petites jambes, et puis il ne connaissait pas les aîtres; il s'est perdu, il s'est mis à errer au hasard, et, tout à coup, il s'est trouvé seul dans un petit salon, dont l'une des doubles portes s'est ouverte brusquement, poussée par un officier qui soutenait une dame très pâle, très pâle, toute défaite, et son chapeau de travers.

Et l'officier répétait tout le temps :

— Vite, Madame, vite, je vous en conjure !...

Et la dame avait à peine la force de soupirer :

— Mort! Mort! C'est affreux! c'est affreux!...

Jaboune était extrêmement intéressé, mais, tout de même, il commençait à avoir peur.

C'est alors que l'officier l'a aperçu, et n'a trouvé rien de mieux que de dire à la dame :

I — Cet enfant nous sauve ; prenez-le par

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la main pour sortir et traverser la cour; en vous voyant ainsi avec un enfant, on ne pourra pas soupçonner... Mais, de grâce, allez, Madame, allez vite... pour Lui, pour Sa mémoire !

La dame s'est comme raidie, elle a balbultié deux ou trois fois encore :

— Mort! Mort!... C'est affreux! c'est affreux!...

11 y avait une glace devant laquelle elle a redressé son chapeau; puis elle a saisi la main de Jabounc qui ne savait plus où il était, où il en était, et, d'un pas d'automate, les yeux fixes, mais très digne, en somme, et comme une maman, elle l'a traîné derrière elle à travers la cour, devant le poste, et une cinquantaine de mètres dans l'avenue Marigny, où elle s'est affalée soudain sur un banc, en demandant à Jaboune d'appeler une voiture.

Jaboune a appelé la Voiture, — son rêve ! — mais aussitôt le cocher arrêté, il s'est empressé de le laisser se débattre avec la dame, car il n'était par bien sûr qu'elle ne

voudrait pas l'emmener chez des bohémiens. Sur le seuil de sa maison, où il a couru sans plus de retard, la concierge et M,,e Andorre tenaient un conciliabule angoissé avec un gardien de la paix :

— D'où venez-vous, petit malheureux ?

Qu'est-ce que vous avez fait?...

Mais Jaboune, soucieux et grave, n'allait pas se donner la peine d'entrer dans des détails superflus :

— Je crois bien que le président de la République est mort, a-t-il simplement déclaré en hochant la tête ; tâchez que cette pauvre Linda n'en sache rien...

Cependant des camelots commençaient à crier dans la rue la « mort mystérieuse du président de la République »...

Jaboune est extrêmement humilié lorsque quelque personne mal informe'e s'avise de le nommer « Jean Boum » ou, pis encore, « Jean Boule » sous prétexte qu'il a de bonnes joues rondes, et que c'est apparemment à cette circonstance qu'est due l'appellation un peu singulière sous laquelle on a accoutumé de le désigner.

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La vérité est que Jaboune s'appelle « Jacques » comme les trois quarts des jeunes garçons de sa génération ; mais seuls des parents indignes, des parents complètement dénués, à la fois, d'imagination et de tendresse, consentiraient, lorsque leur enfant s'appelle Jacques, à l'appeler Jacques, en effet, tout simplement.

Croyez- vous que, pour la mère de Zarathoustra, je suppose, Zarathoustra fut jamais autre chose que « Toutou », ou « Rara »? Et il fallait certainement que, dans sa famille, on fut fâché contre Nabuchodonosor, pour cesser de l'appeler « Dodor »...

Mais Dodor, Toutou, Rara rentrent dans la catégorie ordinaire des affectueux diminutifs. Ce qui caractérise ce nom de « Jaboune », c'est qu'il ne ressemble pas à « Jacques », c'est même que, proprement, il ne ressemble à rien.

Jaboune, pourquoi « Jaboune » ? On ne sait pas; ce fut un trait d'inspiration soudaine, l'éclair du génie maternel, le cri du sang peut-être : Jaboune!...

Ceci n'est point d'ailleurs pour déplaire à Jaboune que son nom mystérieux intrigue les gens. C'est que ce nom, il le rêve célèbre à la façon de celui de Bu (Ton, par exemple, ou de Desbordes-Valmore, ou mieux encore de Ratisbonne et de Bourdaloue, qui prêtent un charme étrange au Recueil de Morceaux choisis que Mlle Andorreluidonneàapprendre.

— Bourdaloue, est-ce qu'il s'appelait aussi Jacques ? et est-ce que c'est sa maman qui l'avait appelé Bourdaloue, quand il était petit ?

Bourdaloue... Jaboune...

Avoir un jour son nom imprimé dans des livres, comme Bourdaloue !...

C'est cela surtout qui préoccupe Jaboune : il voudrait voir son nom imprimé; et celte ambition a aussitôt déterminé en lui une violente vocation littéraire, ou, plus exactement, poétique.

La poésie offre, en elTet, cet avantage aux yeux de Jaboune, que Ion voit tout de suite que c'est de la littérature, comme dans les livres ; tandis que la prose, cela ne présente,

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en somme, aucune différence évidente avec une lettre de bonne année ou une narration. Et Jaboune a horreur des narrations, pour lesquelles Mlle Andorre s'efforce, en vain, à lui proposer les canevas les plus séduisants, les plus ingénieux : même l'histoire de la goutte d'eau, qui devient un ruisseau, puis une rivière, puis un fleuve, et ne terminera que dans la mer sa course aventureuse, — Voyons ! Jaboune, la mer, Deauville, les bateaux, les filets des pêcheurs î... — même « l'homme et le nid d'hirondelles », n'inspirent à Jaboune que des développements d'une pauvreté et d'une sécheresse désespérantes...

Mlle Andorre ne se doute guère que son élève a une âme, ou, tout au moins, des aspirations de poète. Jaboune est beaucoup trop orgueilleux, à la fois, et timide, pour lui confier cela. Et puis quoi ? Mlle Andorre n'est pas un poète, elle ; elle ne figure pas, aux côtés de Mme Amable Tastu, dans le Recueil des Morceaux Choisis...

Et Jaboune se gardera de lui demander

les moindres renseignements ou les moindres conseils sur la versification française : merci bien ! c'est assez des analyses logiques !...

Non, si Jaboune a décidé que son nom serait célèbre et imprimé comme celui de Bourdaloue, et qu'il allait se mettre à écrire en vers comme Mrac Desbordes-Yalmore, et Louis Ratisbonne, et Florian, pas plus pour cela que pour le reste, il n'a besoin de consulter personne...

Simplement, il a demandé à Mlle Andorre :

— Mademoiselle, maman et Bataclan, c'est bien « un rythme » ?...

— Une rime, Jaboune : mais de quoi me parlez-vous là, et qu'est-ce que vous avez à voir avec « Bataclan » ?...

« Bataclan », c'est dans une chanson que chante la cuisinière :

Ton papa Ya-t-il à V Opéra ?

Ta maman Va-t-elle à Bataclan ?

Ta p'tiV sœur...

Cette chanson a vivement impressionné

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Jaboune par sa sonorité allègre et précise ; et elle n'a pas de peine à lui apparaître comme le type même de la poésie, pour l'importance que Ton y voit prendre à la rime, qui caractérise, n'est-il pas vrai ? toute la poésie, et qui est justement, ici, toute la chanson.

Et maintenant, de longs instants, Jaboune demeure silencieux, absorbé, ce qui fait, parfois, s'étonner sa mère,etMlle Andorre, et Linda :

— Mais qu'est-ce qu'il a donc, ce petit, il prend des mines extraordinaires, — il n'est pas malade ?...

Non, Jaboune n'est pas malade, il « compose » :

— Kamtchatka, c'est bien un pays, n'est-ce pas, Mademoiselle ?

Jaboune compose des variantes à la chanson de la cuisinière :

Ton papa

Va-t-il au Kamtchatka?

Ta maman

Va-V-elV dans VHindoustan?...

Ou bien il se demande si le papa a un

gilet de drap et la maman un mouchoir blanc, et tout ce que peut bien avoir en « ère » le petit frère, et en « eur » la petite sœur: Jaboune travaille avccune joie acharne'e à devenir un type dans le genre de Bourdaloue.

Impénétrable pour le restant du monde, Jaboune n'a pas hésité à mettre cependant sa grande amie Ketty dans le secret de ses travaux littéraires. Il savait bien que Ketty ne se moquerait pas de lui, qu'elle l'encouragerait au contraire, car elle serait fière d'apprendre que son fidèle ami Jaboune allait devenir un poète fameux. Il y a, entre Jaboune et Ketty, comme un pacte de mutuelle confiance et de confidences.

Les treize ans de Ketty exercent sur l'admiration de Jaboune une influence décisive,; c'est qu'il l'admire, mais ne la redoute pas, il aime à être avec elle comme avec une maman qui l'aurait choisi, — car c'est une chose qui tracasse bien souvent l'inquiet Jaboune, que de savoir, si sa maman « avait

lîO jaboune

eu le choix », si elle aurait pris Jaboune pour petit garçon, — Ketty, c'est une maman qui ne serait pas de sa famille, et qui serait encore une petite fille...

Et de même, Jaboune a beau n'avoir que huit ans et demi, Ketty sent bien qu'il ne lui obéit pas seulement, comme sa sœur Kitzi, par exemple, par le privilège de l'âge; et quand elle se montre avec lui désagréable sans raison, chipie, tyrannique, bougon, jusqu'à ce qu'il en pleure, puis câline, affectueuse, et tendre, pour le consoler, obscurément la fillette se rend compte qu'elle fait, avec ce petit garçon, ses premières armes de femme...

C'est Ketty qui, tout de suite, a indiqué à Jaboune à quel genre de sujets devait s'appliquer sa verve poétique, et que, dans les vers, il fallait toujours qu'il fût question d' « amour » et de « maîtresses ».

— Tu sais ce que c'est qu'une maîtresse ?

— Bien sûr, puisque j'en ai une.

— Tu as une maîtresse ?

— Tu le sais bien, j'ai Mlle Andorre...

Mais Ketty ayant expliqué, en se moquant de lui, et en riant même d'un rire un peu forcé, qu'une « maîtresse » c'était « la personne que l'on aime et avec qui Ton se marie », cela a obligé Jaboune, qui ne veut jamais avoir tort, à déclarer qu'il aimait beaucoup M"c Andorre, en effet, et qu'il pourrait très bien se marier avec elle...

— Etpuis, d'abord, laisse-moi travailler !... a-t-il ajouté, d'assez méchante humeur.

Et le voici à sa table, qui médite longuement, écrit, rature, très appliqué, tirant la langue, s'arrête, tortille une mèche de cheveux sur son front, feuillette fébrilement sa géographie, se remet à écrire, vite, vite, cette fois, tout rouge, — et signe enfin d'un « Jaboune » triomphant...

Maintenant il relit, et il a l'air si satisfait, remuant les lèvres, les yeux brillants, que Ketty s'est approchée, lui a caressé la joue, pour faire la paix, et voudrait lire aussi par-dessus son épaule ; mais, vivement, Jaboune a caché la page avec son coude.

— Ce sont des vers? demande Ketty.

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— Bien sûr !...

— Montre-les-moi !

— Non!

— A ton aise !

Ketty n'insiste pas, parce qu'elle est persuadée que, dans l'instant même, c'est Jaboune qui reviendra lui proposer la lecture de ses « vers ».

Et Jaboune, en effet, n'a guère tardé à quitter sa table, et, son papier à la main, se dandine devant Ketty, et balance la tête d'un air un peu gêné :

— Tu veux savoir comment ça s'appelle?

— Si tu veux...

Jaboune prend un temps, et lance, sûr de son effet :

— Le Voyage de Noces.

Ketty ne sourcille pas ; et il faut, maintenant, que ce soit Jaboune qui la prie de lire « pour lui faire plaisir»...

Mais à peine Ketty a-t-elle jeté les yeux sur la « poésie » de Jaboune, sa rigueur ne peut tenir contre l'émotion ressentie; elle court à lui, l'enlace, l'embrasse :

— Mais c'est admirable, mais c'est merveilleux ! Jaboune, mon Jaboune, où vas-tu chercher tout cela ?...

Jaboune prend une physionomie modeste, un peu bébête, il concède qu' « il n'est pas mécontent, en effet», que la dernière rime surtout lui a donné du mal; il était indispensable, n'est-ce pas, que la pièce se terminât par « Enfin seuls! », puisqu'il s'agit de mariage, d'époux, et qu'un marié et une mariée

— il a vu la gravure un jour qu'il était monté dans la chambre de la cuisinière

— un marié et une mariée, cela dit toujours : « Enfin seuls! »

Alors il a eu l'idée qu' m ils se promènent sous les tilleuls» : seuls, — tilleuls ; — oui, Jaboune n'est pas mécontent...

Ketty, elle, est enthousiasmée. Tout de suite, elle cherche un public idolâtre à qui communiquer son enthousiasme :

— Kitzi, Kitzi, viens écouter la poésie de Jaboune !...

Kitzi, qui jouait dans la pièce à côté, arrive sans empressement ; Jaboune déclame :

0 ma maîtresse jolie, 0 mon amie, Je le dédie Cette poésie :

Lorsque nous serons deux époux, Veux-tu que nous allions à Moscou, Qui est une ville de Russie?

C'est un pays où il fait très froid,

Je crios, Beaucoup plus froid que dans la Seine,

Et même Sur les bords de la mer Caspienne ; Mais puisque je serai avec toi, Puisque tu seras avec moi,

Nous n'aurons pas froid, Nous n'aurons pas froid aux doigts, C-ar je te prendrai sur mes genoux, 0 ma maîtresse jolie, 0 mon amie, Lorsque nous serons deux époux, Et que nous nous promènerons sous les tilleuls... Enfin seuls!...

Jaboune a à peine achevé sa lecture, que Ketty lui prend le papier des mains et tient elle-même à recommencer :

0 ma maîtresse jolie !

Car Ketty apprend à « débiter » au cours

des demoiselles Cambrone; et, après un dernier « Enfin seuls ! » sonore et pathétique:

— Eh bien! Kitzi, tu ne dis rien?...

Mais Kitzi, affalée au fond de son fauteuil,

soupire simplement :

— Oh ! ça me fatigue, ça me fatigue !... Et, se laissant glisser à terre, elle retourne

jouer.

Elle n'a que sept ans, celte Kitzi, elle ne comprend pas, elle ne peut pas comprendre...

Mais Ketty a des amies au cours des demoiselles Cambrone, des amies qui savent apprécier la beauté d'un rythme, la délicatesse d'un sentiment, — des amies comme Lucy Durand, par exemple, oui Lucy Durand, la propre nièce d'Edmond Durand, notre grand poète national.

Il est de toute nécessité, de toute urgence, que Lucy Durand connaisse les vers de Jaboune, que les vers de Jaboune soient célèbres demain, populaires, classiques, dans tout le cours Cambrone !...

Et d'une écriture haute et pointue, ainsi

36 JABOUXE

qu'il convient lorsque Ton n'est plus une enfant, et où l'on reconnaît tout de suite qu'une jeune personne suit le cours des demoiselles Cambrone, et a passé l'âge de la première communion, Ketty, sous la dicte'e de l'auteur, recopie avec fièvre, avec auiour, avec passion, Le Voyage de Noces, du poète Jaboune.

— Lucy Durand, qu'est-ce que vous lisez là en cachette, avec votre voisine? Voulezvous m'apporter ce papier tout de suite ?...

Ainsi se fâche, à la leçon du lendemain, Mlle Cambrone lre.

— Mais ce sont des vers, Dieu me pardonne ! — et à constater que c'étaient des vers, Cambrone Pe a déjà légèrement radouci sa voix : — Et des vers de qui , s'il vous plaît ?

Répondre qu'on lit des vers d'un petit garçon de huit ans et demi, ce ne serait vraiment pas assez flatteur, ce serait même un peu ridicule ; et Lucy Durand affirme avec assurance ;

— Ce sont des vers de mon cousin Maurice. Cette fois, ce n'est plus la fillette qui rougit,

c'est Cambrone Ire. Agitée d'une émotion à peine contenue, elle répète :

— De M. Maurice Durand ?

Il faut savoir que l'aînée des demoiselles Cambrone, — Cambrone I,e, — ne s'est pas simplement résignée, comme sa sœur, à cette carrière de l'enseignement où les contraignaient les revers de fortune d'un père officier supérieur de la gendarmerie, comme il va de soi.

Cambrone Ire cherche à se consoler de la pédagogie par la littérature; sous les anagrammes à la fois ingénieux et impressionnants de Mac-Nebor ou de Cenombra, elle a connu les gracieux lauriers des concours de La Vie intime, et Les Chroniques littéraires et politiques ont accueilli, d'un encouragement précieux, quelques-unes de ses Minutes tendres] — mais la duchesse de Pavillon, qui vient de lui adresser une invitation pour son « Chocolat poétique » de jeudi prochain, se doule-t-elle que la

38 JABOUNE

poétesse Genombra est co-directrice du cours de la rue Montaigne ?

Justement l'invitation porte que le « Chocolat poétique » de la duchesse sera, ce jourlà, consacré à la jeune gloire de Maurice Durand.

Genombra aura eu vraiment une chance peu commune.

Dans le salon encouibré de poètes de tous les âges, de tous les sexes, de tous les métiers, et de toutes les nationalités, réunis par les soins pieux de la duchesse de Pavillon autour du fauteuil où Maurice Durand s'est jeté désespérément en une pose abandonnée et charmante, Maurice Durand vient de déclarer à la duchesse désemparée qu'il était décidément « trop las » pour dire « même assis » quoi que ce fût, fût-ce un sonnet, fûtce son fameux sonnet monosyllabique...

Certes, les poètes qui sont là ne demandent pas mieux que de dire quelque chose à sa place, ils ne demandent même que ça, et

diront tout ce qu'on voudra, et tant qu'on en voudra.

Mais la duchesse de Pavillon ne se consolera pas si son « Chocolat poétique » doit être bu sans une rime de Maurice Durand : le « Chocolat poétique » de la duchesse de Pavillon est déshonoré...

C'est alors que Cambrone Irc a compris qu'en cette minute suprême, la fortune de Cenombra allait se décider, et, par surcroît, celle de Mac-Nebôr.

Résolument elle s'est approchée de la duchesse, et lui a confié que, « si le Maître y consentait », elle savait par cœur et pouvait faire entendre un nouveau poème, le plus récent, qu'il avait marqué du sceau de son génie.

Maurice Durand a eu un geste vague, profondément accablé, mais condescendant; et au milieu du silence respectueux, aux côtés de la duchesse radieuse, la « bonne poétesse Cenombra », qui y mettait toute son àme, a récité Le Voyage de Noces :

40 JABOUXE

0 ma maîtresse jolie, 0 mon amie...

C'est seulement vers la fin que Maurice Durand a pris conscience que ces vers, décidément, n'étaient pas de lui; mais l'enthousiasme déchaîné ne lui laissait guère le loisir d'une protestation, qui eût semblé, au demeurant, de bien mauvaise grâce.

Prétextant encore de sa lassitude extrême, il a simplement écourté son triomphe, en priant la duchesse de « faire avancer son automobile », — et il est parti dans un sillage de gloire, dont Genombra allait recueillir les lumineux rayons...

Le lendemain, en effet, les journaux ne manquaient point d'annoncer, dans leurs « communiqués de la vie mondaine », que l'élite intellectuelle qui se pressait au dernier « Chocolat poétique » de Mme la duchesse de Pavillon avait eu le régal inoubliable d'un poème inédit de M. Maurice Durand, Le Voijage de Noces, remarquablement interprété par l'auteur des Minutes tendres, la

belle poétesse — aussi belle que bonne — Cenombra.

Et Le Figaro, en première page, se félicitait de pouvoir oflYir à ses lecteurs la primeur de ce nouveau chef-d'œuvre, dont un commentateur subtil et lettré faisait ressortir, en quelques lignes décisives, « la richesse et la maturité de la forme, la technique savante sous cet apparent abandon, et l'inspiration volontairement familière, à la fois ardente cependant et désenchantée, comme d'un Alfred de Musset qui aurait connu Maeterlinck et collaboré avec Henri Heine ».

— Tuas lu les vers de Maurice Durand, dans Le Figaro ? a demandé le papa de Jaboune en se mettant à table. Ma chère, il faut absolument te payer cela tout de suite, c'est prodigieux!...

Et le papa de Jaboune, et la maman de Jaboune, commencent à déclamer à haute voix :

42 JABOUNE

0 ma maîtresse jolie, 0 mon amie y Je te dédie Cette poésie...

. Figé sur sa chaise, Jaboime sent ses tempes qui battent, ses oreilles qui bourdonnent, il est devenu cramoisi, il a le cœur gonflé; évidemment, ses parents se moquent de lui, ils lui font une farce, une affreuse farce...

Et que nous nous promènerons sous les tilleuls... Enfin seuls!...

Mais non, il n'est pas question de Jaboune; et cependant, sur le journal déplié, qu'on vient de poser là, près de lui, au coin de la table, ce sont bien ses vers, c'est bien son titre, qu'il aperçoit en tournant la tête, et en louchant, sans qu'on le remarque : Le Voyage de Noces.

Mais Jaboune, comme dans un rêve, entend son père qui est en train d'affirmer que « ce gamin-là » sera complètement fou à vingt ans, et qui précise :

— Si j'avais un fils comme Maurice Durand, je le fourrerais dans une maison de correction jusqu'à sa majorité!

Et la maman intervient doucement:

— Oh ! nous pouvons être tranquilles, — je ne crois pas que jamais Jabtfune...

Bien que ce soit une chose qui lui est expressément défendue, et qu'on lui ait dit cent fois que les petits garçons bien élevés doivent éviter de se précipiter dans l'antichambre, comme il le fait trop souvent, au premier coup de timbre, Jaboune a cette rage, aussitôt qu'il le peut, d'aller voir « qui a sonné ».

46 JÂBOUM

On a eu bien tort, d'ailleurs, d'ajouter que, s'il continuait, il n'y aurait plus qu'à lui acheter une veste à boutons de métal, une culotte et une casquette de groom. La carrière de groom n'est point pour rebuter un petit garçon, et fréquemment Jaboune a envié, à part lui, la fière indépendance avec laquelle de jeunes gaillards, à peine de sa taille, circulent à travers les rues, ou musent aux devantures, sans la moindre gouvernante allemande, comment on les charge du soin de faire fonctionner l'ascenseur, et de quel air surtout d'assurance aisée ils s'entretiennent avec les cochers...

Et voici que sa désobéissance et sa curiosité auront aujourd'hui permis à 'Jaboune de surprendre le plus émouvant et le plus terrible des secrets...

Oui, ilyauninstant, Jaboune, quijouaitprécisément à côté, dans la galerie, s'est faufilé, sans qu'on l'aperçoive, derrière la femme de chambre, j uste au moment où celle-ci affirmait, sur le pas de la porte, à deux visiteurs opiniâtres, en élevant môme un peu trop la voix :

— Mais, Messieurs, puisque je vous répète que Monsieur n'est pas là!...

Evidemment, la femme de chambre devait être agacée par trop d'insistance; les deux visiteurs n'ont pas laissé cependant que d'insister encore, puis, finalement, ont remis leurs cartes, en priant de dire qu'ils reviendraient, et en recommandant de bien spécifier surtout qu'il s'agissait d'une affaire personnelle et nrcjente...

— En voilà des raseurs!... a grommelé la femme de chambre, à qui l'énervement avait décidément fait perdre le sens de la mesure et du « style » ; et, en se retournant, elle a découvert Jaboune, qui demeurait immobile, les yeux fixés sur la porte qu'elle venait de refermer, Jaboune, le front soucieux, et l'air consterné :

— Qu'est-ce que vous faites là, monsieur Jacques? Vous savez pourtant que Madame défend...

Mais Jaboune est préoccupé de bien autre chose.

D'abord il demande :

48 jabounl:

— Ces messieurs ont dit une affaire « personnelle et urgente»?...

— Puisque vous avez entendu...

— Et ils vous ont remis leurs caries? Vous voulez me les donner, pour voir?...

Et Jaboune, sans attendre, arrache les caries des mains de la femme de chambre et, fébrilement, il les a fourrées dans sa poche :

— Laissez, je les porterai moi-même à papa, quand il rentrera !

— Qu'est-ce qui vous prend, monsieur Jacques, qu'est-ce qui vous prend donc par la tête? Comme ça, suret certain, Monsieur apprendra que vous êtes encore allé rôder dans l'antichambre, et vous serez encore grondé !...

Mais Jaboune, en un tel moment, s'en moque un peu d'être grondé!... 11 est dans un état d'agitation extrême, et, sans vouloir s'expliquer, court jusqu'à sa chambre, où il s'enferme avec précaution.

Alors, il tire de sa poche les cartes de visite des deux visiteurs mystérieux, et dé-

UNE AFFAIRE d'hONNEUR 49

chiffre les noms, qu'il prononce à mi-voix, en les répétant plusieurs fois de suite :

àlbeut Durastel, 144, rue Bleue ;

Justin Bouscart, 71, rue des Dames.

Gomment, par quelles circonstances, le papa de Jaboune peut-il bien avoir une affaire d'honneur à régler avec Justin Bouscart et avec Albert Durastel, qui habitent l'un rue des Dames et l'autre rue Bleue?

Car Jaboune ne s'y est pas trompé; deux messieurs en chapeau haute forme, que l'on n'attendait pas, qui insistent pour être reçus, qui parlent d'une affaire « personnelle et urgente », et avec cette ligure grave et sévère, — car Jaboune les a bien observés, ils avaient une ligure grave et sévère! — il n'y a pas de doute, et sa sagacité les a devinés tout de suite, ce sont des gens qui viennent pour se battre en duel avec son papa!...

Un duel! Donc son papa a un duel avec Albert Durastel et avec Justin Bouscart ; les notions de Jaboune sur le duel ne précisent pas très exactement, en effet, le rôle des té-

OU JABOUNE

moins, et du moment que ces messieurs à Fair solennel out laissé leurs cartes, c'est pour que son papa se batte avec eux.

Jaboune accepte d'ailleurs avec une certaine fierté cette idée que son papa va se battre; est-ce que tous les petits garçons n'ont pas une confiance illimitée, — pour la protection qu'il leur donne et parce qu'ils le sentent si fort auprès d'eux, — dans le courage et dans la force de leur papa? Le papa de Jaboune ne fera qu'une bouchée du Bouscart et du Durastel!...

Par exemple il voudrait bien savoir pourquoi ils osent s'attaquer à lui.

Il y a quelque temps, au Cirque, Jaboune a vu des clowns qui représentaient un duel comique, — ce n'était, du reste, que très peu comique au gré de Jaboune, qui trouve que le courage et la peur — le courage qu'il voudrait tant avoir, et la peur qui le fait parfois si atrocement et inconsidérément souffrir, — sont des choses dont on ne devrait pas se moquer...

Eh bien! les clowns se battaient en duel,

DNE AFFAIRE I)'lIONNEUR 51

pour une histoire d'une gifle et d'une écuyère, que Jaboune, au demeurant, n'avait pas très bien comprise ; il s'est surtout souvenu de la gifle : est-ce que son papa n'aurait pas donné, par hasard, une gifle à Albert Durastel, ou à Justin Douscart, ou à tous les deux ?

Et à l'image évoquée de (Tes deux hommes graves giflés par son père, Jaboune ne peut se défendre d'un petit frisson d'orgueil et de plaisir.

Quant à l'écuyère?... confusément, Jaboune pense simplement qu'il n'y a qu'une femme pour qui son papa peut se mettre en colère au point de donner des gifles à des messieurs en chapeau haute forme, et cette femme, ce n'est naturellement pas une écuyère, c'est sa maman...

Et cette pensée rappelle Jaboune aux nécessités de l'heure présente; il est indispensable que sa maman ne sache pas que son papa va se battre, et c'est à cela que doit se donner pour mission de veiller Jaboune; les duels, c'est des affaires d'hommes, il ne faut

52 JABOUNE

pas y mêler les femmes; une femme, même une maman, ça s'énerve, ça pleure, — ainsi à la guerre, n'est-ce pas? et le duel, c'est, en somme, une forme de la guerre... — et ce serait bien pis encore si elle apprenait que son mari, peut-être, a giflé Duraslel et Bouscart à cause d'elle...

Pourvu que la femme de chambre n'ait pas parlé!... Justement voici ses parents qui rentrent ensemble ; et la femme de chambre, la sotte, qui commence tout de suite à raconter qu1 « il est venu deux messieurs qui ont demandé... »

Mais Jaboune s'empresse à l'interrompre et déclare :

— Oui! je les ai vus, c'étaient des messieurs sans importance!...

Malheureusement, cet empressement de Jaboune manque son but, et n'empêche pas son père de s'informer :

— Et ils ont laissé leurs cartes, ces messieurs sans importance?

Ah! ce père qui ne se doute pas, cette femme de chambre qui ne comprend rien, et

UNE AFFAIRE d'hONNEUB 53

la maman qui est là, qui entend cela : Jaboune est sur des charbons ardents!...

— Leurs cartes, c'est M. Jacques qui les a prises...

Pour le coup, voilà le bouquet! Vainement Ja bonne fait des signes à la femme de chambre, à son père, en se livrant, derrière sa mère, à une mimique désespérée : ni l'un ni l'autre n'ont l'air de s'en apercevoir, ils ne semblent pas se douter de la situation poignante, de la torture d'un fils, hélas ! trop clairvoyant !..

— Les cartes? Ah ! tu sais, les cartes, je crois bien que je les ai déchirées...

— Gomment, tu les a déchirées ?...

Le pauvre Jaboune sue à grosses gouttes; mais, Dieu soit loué! Sa maman, que ce début n'intéresse décidément pas, songea retirer son chapeau et emmène la femme de chambre, laissant Jaboune et son père régler l'incident.

Alors Jaboune, hâtivement et furtivement, glisse les caries dans la main de son père, en murmurant ces paroles obscures :

— Non, je ne les avais pas déchirées, tu

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penses bien ! C'était seulement à cause de maman; mais les voilà!...

Accomplissez donc des miracles de dévouement filial et d'intelligence avisée... Le papa de Jaboune apprécie sévèrement :

— Tu sais, Jaboune, que je n'aime pas beaucoup ce genre de simagrées...

Puis il jette un regard distrait sur les deux cartes de visite, et s'en va dans son cabinet.

Pourtant, puisqu'ils étaient là « entre hommes », et puisque, par son attitude, Jaboune venait de lui montrer qu'il « savait » ou, tout au moins, qu'il se doutait de quelque chose, sen père n'aurait-il pu lui donner une preuve de confiance, lui dire ce que c'était que Durastel et que Bouscart?

Cela aurait fait tant de bien à Jaboune de sauter ensuite au cou de son papa, de le serrer bien fort, bien fort, pour qu'il sente, à la veille de ce duel, son courage augmenté encore de toute cette tendresse !...

Mais Jaboune est un petit garçon, et son père a craint, sans doute, une trop grosse émotion, que l'idée du combat imminent

l'effrayât, el lui donnât, la nuit prochaine, des cauchemars de pistolets et d'épées...

Il est vrai, Jaboune n'est pas brave; il a beaucoup trop, en cachette, lu des histoires de cambrioleurs; et puis, il y a les journaux, n'est-ce pas, qui finissent toujours par lui tomber sous les yeux ; et c'est ainsi que d'imaginaires apaches lui causent volontiers de ces frayeurs irraisonnées...

Mais le Durastel et le Bouscart n'ont, eux, rien d'imaginaire, et, chose singulière, il semble que, de les avoir vus précisément, ils lui fassent, à cause de cela même, sensiblement moins peur...

Et Jaboune saura bien leur en administrer la preuve, qu'il n'a pas peur d'eux, et alors son papa sera bien forcé de regretter sa défiance de tout à T heure, son silence, et son injuste dédain.

Vite, où sont ses cartes de visite? Car Jaboune, lui aussi, tout comme Bouscart et Durastel, Jaboune a des cartes de visite, de vraies, de sérieuses cartes de visite, qu'il s'est fait faire au Premier Janvier dernier, en

56 JABOUNE

môme temps que Linda, dans une petite baraque des boulevards, — un cent de cartes de visite avec son nom, son prénom — pas « Jaboune», bien entendu, mais « Jacques » — et son adresse, et son numéro de téléphone.

Il lesdistribuaitgénéreusement à tousses petitsamis desChamps-Elysées, etses parents s'étaient un peu moqués de lui.

Mais, voyez! s'il n'avait pas eu cette idée de se faire faire des cartes de visite, voyez comme ce serait plus compliqué pour provoquer les adversaires de son père, — tandis que des cartes de visite, tout de suite ça vous a le genre batailleur qui convient : le « genre duel » ; Jaboune n'aura qu'à prendre deux cartes de visite, sur chacune desquelles, en termes identiques , il écrit ceci :

Monsieur,

Je ne suis qu'un petit garçon, mais je vous avertis que, si vous faites du mal à mon papa, je vous empoisonnerai.

Recevez, Monsieur, mes salutations empressées.

Jaboune.

Ce qui lui a donné le plus de mal, par exemple, c'est qu'il fallait e'crire assez fin pour que « ça tienne » sur la carte, qui, naturellement, n'est pas large comme un cahier de dictées. Enfin, « ça a tenu », — les deux cartes, toutes pareilles, sont là sous enveloppe, et il n'a plus qu'à adresser l'une à M. Albert Durastel, 144, rue Bleue — oh ! il n'a pas oublié ! — et l'autre, 71, rue des Dames, à M. Justin Bouscart.

Puis, tantôt, lorsqu'il sortira avec Ml,e Andorre, Jaboune trouvera bien le moyen de glisser ces deux enveloppes dans une boîte aux lettres...

Mais, au retour, une nouvelle complication et une tristesse nouvelle l'attendaient. Tout à ses idées de duel, Jaboune a voulu chercher un peu à se rendre compte de ce que c'était qu'une » piqûre au bras », car chaque fois que, dans un journal, il était question d'un duel, il a toujours vu qu'il était également question d'une piqûre au bras.

Voilà donc Jaboune qui a commencé ses

expériences et son éducation de duelliste avec une épingle, d'abord, qu'il s'enfonçait prudemment dans la peau, « pour voir si ça fait vraiment mal», puis, mis en goût, et comme ça ne lui faisait pas très mal décidément, il s'est avisé de continuer avec la pointe d'une paire de ciseaux...

Seulement, cette fois, il s'y est mal ou trop bien pris, la pointe a glissé, et au cri qu'il n'avait pu retenir, Linda est accourue.

Elle a constaté alors que Jaboune s'était éraflé le bras, ce qui n'était pas très grave, mais que la pointe des ciseaux, en glissant, avait fortement endommagé la manche, ce que Linda jugeait, nécessairement, d'une gravité beaucoup plus pressante puisqu'il lui faudrait la raccommoder.

Sans vouloir écouter les protestations et les supplications de Jaboune, la farouche Linda estdoncallée rapportera sa mère qu' « iln'y avait plus moyen de le tenir, et que maintenant il s'amusait à déchirer ses vêtements avec des ciseaux ».

Le papa de Jaboune, qui se trouvait là, a

exigé ta comparution du coupable ; Jaboune, en cet instant, n'allait pas expliquer, n'est-ce pas, qu'il faisait des expériences de duel...

Qu'on lui dit les choses les plus pénibles, il en connaissait, du moins, l'injustice fondamentale, et se consolait à penser qu'il avait sa conscience pour lui.

Mais voici qu'à propos de la façon dont il était élevé, la périodique dispute a surgi, une fois de plus, entre son père et sa mère : « Un enfant a besoin d'être surveillé!.. — Après tout, c'est ton fils autant que le mien !... » et tout ce que les parents ont accoutumé de se reprocher en pareil cas, sans que cela ait d'ailleurs, au fond, la moindre importance...

Seul Jaboune y attache en ce moment une importance désolée, parce qu'il connaît la gravité de l'heure, parce qu'il pense à la menace de ce duel, et comme sa mère regretterait toutes ces paroles déplorables à l'adresse d'un mari dont la vie est peut-être en danger, — si elle savait qu'il est à la veille de se battre, probablement pour elle, si elle savait ce que

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saitJaboune, ce qu'il voudrait pouvoir leur crier, et qu'il n'ose pas, qu'il ne doit pas... Et Jaboune, le cœur navré, rentre dans sa chambre, Jaboune qui s'accuse encore de ce malentendu douloureux, Jaboune que son père a refusé d'embrasser, — un pareil soir ! — parce qu'il n'était pas assez sage !...

Et dire que tout cela est la faute de Durastel et de Bouscart !... Ah !oui, qu'il les empoisonnera de bon cœur, à l'occasion, comme il a pris soin de le leur écrire : en somme, il suffirait de s'introduire dans la cuisine, 71, rue des Dames, et 144, rue Bleue, de détourner l'attention delà cuisinière ou de l'envoyer faire des courses, et d'en profiter pour racler quelques allumettes au-dessus du potage...

Jaboune a combiné ainsi presque toute la nuit, en un demi-sommeil agité, ses rêves de vengeance et l'exécution de ses représailles.

Au matin il se dit que « c'est pour aujourd'hui » et que cependant il va falloir qu'il aille se promener tout à l'heure comme à l'ordi-

UNE AFFAIRE d'hONNEUR 61

naire avec M"e Andorre, — tandis que son père sera sans doute en train de se couper la gorge avec Durastel et avec Douscart ! Et il faut qu'il continue à jouer son rôle d'ignorant, pour que sa maman ne s'inquiète pas, ne sq doute de rien: c'est dur, tout de môme, et il ne doit pas être besoin de beaucoup plus d'héroïsme pour se battre soi-même en duel... Quelle pronarcnadet ! Et quelle angoisse, en rentrant, d'interroger la femme de chambre qui a ouvert la porte, pour savoir « si sou père était sorti »...

— Mais non, Monsieur n'est pas sorti... Jaboune respire, ce n'est pas pour ce matin :

et pourtant ne vaudrait-il pas mieux que ce fût fini, il n'en peut plus de se taire !...

— Non, Monsieur n'est pas sorti, confirme la femme de chambre, et Monsieur a même dit qu'aussitôt que monsieur Jacques serait revenu de promenade, il aille le trouver tout de suite dans son cabinet...

Pourquoi ces formes solennelles, dont le père de Jaboune n'est guère coutumier ? C'est pour lui parler du duel bien sûr, — sans

Cri JABOUNE

que sa mère soit là, comme il l'avait souhaité, « entre hommes », — et qui sait môme s'il ïie va pas lui lire son testament?...

Mais Jaboune ne veut pas s'abandonner à réfléchir à « ce que ça peut être » : s'il réfléchissait il serait bien trop ému ; et déjà l'émotion lui coupe les jambes, et il est forcé de s'arrêter un moment avant d'entrer chez son père...

Tiens ! son père n'est donc pas seul ? On entend un bruit de conversation. Et même la conversation ne doit avoir rien de bien confidentiel, caria porte du cabinet de travail est demeurée entr'ouverte, et une voix s'élève, dont le timbre éclatant serait désastreux pour une confidence ; la voix dit :

— Deux personnes à la fois, n'est-ce pas, ça se reçoit presque toujours, ça intrigue, au lieu qu'une seule on se doute davantage de ce que c'est... Et, dame, voyez-vous, Monsieur, le commerce en général, et, en particulier, la représentation des vins, tout devient si difficile!...

Jaboune a poussé la porte, son père Taper-

çoit, qui, tout de suile, l'accueille par ces mots :

— Eh bien! Jaboune, tu en fais de belles! C'est toi qui écris à ces Messieurs que tu veux les empoisonner!...

Jaboune, interdit, regarde son père qui n'a pas l'air trop méconlent, et les deux personnages assis en face de lui, qui ont même l'air très satisfaits ...

Pourtant Jaboune les a bien reconnus, ce sont eux: Albert Durastel, 144, rue Bleue, et Justin Bouscart, 71, rue des Dames.

Jaboune voudrait expliquer, il balbutie :

— Deux messieurs en chapeau haute forme... affaire personnelle et urgente... et les cartes, n'est-ce pas?... alors, je croyais... j'avais cru...

Et le malheureux Jaboune s'est jeté, en sanglotant, dans les bras de son papa qui le prend sur ses genoux, lui caresse doucement les cheveux, et lui dit à l'oreille :

— Oui, je sais, tu es un bon petit, unbon Jaboune... seulement tu as un peu trop d'imagination...

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Les deux messieurs assistent, sans nulle gêne, et avec la physionomie la plus bienveillante, à cette scène de famille. Puis l'un d'eux, — est-ce Bouscart, est-ce Durastel? — après avoir toussé discrètement pour rappeler sur lui l'attention du papa de Jaboune :

— Indépendamment du fût de 125 litres dont vous voulez bien nous honorer de votre commande, je pourrais également vous procurer, si cela pouvait vous être agréable, à titre amical et par relations, une très jolie petite bicyclette, pour votre petit jeune homme, avec sacoche garnie, avertisseur et frein arrière, vendue au prix de fabrique, et garantie, 97 francs...

Jaboune trouve sa maman très jolie, et il n'a pas tort. Tant de fois on lui a répété* et cela le llatte et l'émeut, qu'il avait avec elle une ressemblance singulière...

Ce fut môme une de ses principales préoccupations, jusqu'à quatre ou cinq ans, de savoir si, quand il serait grand, il deviendrait une dame comme sa maman...

66 JABOUNE

Et il est bien vrai que, dans l'album de sa grand'mère, il y a une photographie de « Vivette » — une Vivette avec une petite frange de cheveux sur le front, une minuscule toque en velours, et une ceinture large, avec un gros nœud, comme en portaient les petites filles élégantes aux alentours de 1890, — cette Vivette, c'est tout à fait Jaboune.

Gomme elle paraît fière aussi, la Vivette de la photographie, comme elle paraît fière de s'appuyer des deux mains sur un parapluie qui, vraisemblablement, avait dû réaliser alors une de ses ambitions les plus chères, et ne lui avoir été donné, peut-être, que parce qu'elle avait promis «en pour» de se tenir bien sage chez le photographe!...

On s'est moqué de Jaboune quand, à peine âgé de six ans, il avait voulu à toute force, s'offrant même à le payer avec de l'argent de ses étrennes, il avait voulu qu'on lui achetât son premier parapluie...

Et sans doute ce parapluie, pour Jaboune, fut pendant huit jours au moins — huit jours

où malheureusement il n'était pas tombé une goutte d'eau — ce parapluie fut, en luimême, une source d'orgueil et de satisfaction infinie.

Et quand, le neuvième jour, le ciel clément sedécida à se fondre en ondée, Jaboune qui, au plus fort de l'ondée, n'avait eu trêve que de sortir, Jaboune témoigna d'une angoisse vive et se montra fort soucieux d'être renseigné sur ce point : est-ce que la pluie mouillait également son parapluie à lui, Jaboune, et celui de son institulrice, M"6 Andorre ?

Mais il ne faut pas que l'on s'y trompe : dans cette joie de Jaboune à se servir d'un parapluie, entrait, pour la plus grande part, la joie d'avoir un parapluie « comme Vivette». Vivetteî c'est gentil, n'est-ce-pas, d'avoir une maman qui s'appelait Vivette ; et combien de fois n'est-il pas arrivé à Jaboune de dire « Vivette», au lieu de dire « Maman »?...

Seulement cela ne lui arrive plus guère ou de plus en plus rarement, — on trouve qu'il

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est trop grand, maintenant, et que ce n'est pas convenable qu'un grand garçon, qui va avoir neuf ans, se permette de traiter sa maman comme une petite fille...

Il aurait tant voulu connaître sa maman quand elle était une petite fille, en effet, quand elle avait sa toque en velours, sa ceinture avec un gros nœud sous la taille, et son beau parapluie ! .. . Certes Jaboune s'amuse bien avec Ketty et avec Kitzi, mais comme il sent qu'il se serait amusé mieux encore avec cette Vivette !...

Malheureusement, c'est impossible, et c'est d'ailleurs une grande tristesse que les petits garçons ne puissent jamais avoir joué avec leurs mamans quand elles étaient petites... i

— Maman, je t'aime!...

— Mais moi aussi, Jaboune, moi aussi je t'aime beaucoup !...

— Oui, mais moi, tu sais, maman, moi, je t'aime l...

L'amour de Jaboune, c'est, bien entendu, l'amour d'un petit garçon quiaime sa maman, mais qui aime en même temps tout ce qui

persiste et qu'il reconnaît en elle de la Vivelte d'autrefois.

Et surtout Jaboune ne peut s'empêcher de songer avec mélancolie que la Vivette d'autrefois, il l'aurait eue bien plus à lui que la maman d'aujourd'hui, si occupée à des tas de choses, dans des tas d'endroits, où, parait-il, les petits garçons n'ont que faire...

Mais maintenant voici qu'une grande occupation a surgi, précisément, où la présence de Jaboune va devenir indispensable aux côtés de sa maman : c'est une idée de la grand'mère, qui n'a pas voulu se contenter de mettre Jaboune dans son album, Jaboune après Vivette, — non, la grand'mère tient absolument à ce que l'on conserve, cette fois, dans la famille, un souvenir important de cetle ressemblance précieuse de son petit-fils et de sa fille, la grand'mère a décidé que l'on allait demander à un peintre de faire un beau portrait de «Jaboune et sa maman».

— Dans le même cadre?... a interrogé Jaboune, le cœur battant d'émotion... dans le même cadre !

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L'idée qu'il va bientôt être suspendu dans

un cadre, au-dessus du piano sans doute, et

que dans un siècle, dans dix ans, les gens

.le retrouveront là, immobile, comme il est

maintenant, et avec sa maman, cette idée le

.remplit à la fois d'orgueil et d'angoisse.

C'est qu'il voudrait lui faire honneur, à sa maman si jolie, et il souffrirait si cruellement si on allait le trouver laid?

On le surprend maintenant devant toutes fies glaces, qui prend des poses et se fait des :mincs ; lui qui ne consentait jamais de bonne grâce à se laisser peigner, et ne manquaitjamais, avec Linda, de se livrer à cette occasion à mille comédies, c'est luimême qui, le peigne et la brosse en avant, recommence vingt fois des raies victorieuses ; — et il passe le temps à se laver les mains...

— C'est vrai que ce gamin vous ressemble étonnamment, chère Madame, a dit le peintre ; il y aurait certainement une harmonie amusante à tirer d'un rapport de traits et de tons entre vos deux visages...

Ces paroles, tombées des lèvres du peintre, ont ravi d'aise les parents de Jaboune.

C'est que ce peintre n'est pas un peintre quelconque, c'est un grand peintre, — il est même, en l'absence de trois ou quatre autres qui occuperont la place, chacun de son côté, lorsque les autres ne seront pas là, il est le grand peintre...

On n'osait pas espérer qu'il accepterait, parce qu'il a, vous pensez bien, des commandes par-dessus la tête, et qu'il ne peint pas comme cela n'importe quoi pour n'importe qui ; — mais du moment qu'il y a « un rapport de traits et de tons » qui Yintéresse, une « harmonie amusante (il a dit amusante), — il est capable de tout lâcher, — et le portrait de « Jaboune et sa maman » sera peut-ôtre un des clous du prochain Salon...

Cette perspective n'est point d'ailleurs pour calmer les impatiences et les inquiétudes de Jaboune ; il sait ce que c'est, le Salon, il y est allé : on est là au milieu d'un tas d'images, d'objets disparates, on le placera peut-être, lui Jaboune, à côté d'une mer en furie ou

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d'un paysage de neige, ce qui n'est pas gai, ou, bien pis, auprès d'une nature morte, une de ces natures mortes pour les salles à manger, et où l'on aura l'air d'offrir quelque chose à manger, en effet, à Jaboune, et quelque chose dont il n'aura pas envie du tout, par exemple, comme un régime d'oignons crus, quelque chose qui lui fera lever le cœur.

Et puis, c'est très curieux, il est content, certes, qu'on sache qu'il a une jolie maman, et d'avoir l'occasion qu'elle le montre, et de se montrer là avec elle ; — et, en môme temps, de songer que tous les visiteurs du Salon, que le premier venu pourra s'arrêter, aussi longtemps qu'il lui plaira, à apprécier, à constater comme sa maman est jolie, ça l'agace, oh! mais, ça l'agace, à un point que, pour un peu, il aurait presque envie de pleurer...

Ce qu'il y a d'agréable, du moins, d'agréable et de délicieux, c'est que tous ces jours-ci, pour les séances de pose, voilà sa maman qui va bien être forcée de l'emmener avec elle, et il n'y a rien de plus délicieux,

LE PARAPLUIE UE VIVETTi: 73

de plus agréable au monde, que de sortir avec sa maman.

Sans compter que, lorsqu'on sort avec sa maman, on a cette supériorité de pouvoir dire à ses amis, de pouvoir dire à Kitzi et à Ketty, quand on les rencontre :

— Je suis tellement occupé en ce moment, nous avons tant de choses à faire, que je ne trouve décidément pas un instant pour aller jouer avec vous!...

Et, dame ! cela vous donne une importance...

Kitzi a demandé si le tableau serait joli?

.laboune a levé les veux au ciel, devant l'impertinence d'une question semblable ; joli ! le tableau d'un peintre qui vend ses tableaux vingt-cinq mille francs au moins !...

.laboune a énoncé ce chiffre de vingt-cinq mille francs tout à fait au hasard, parce qu'il lui parait énorme, et pour étonner Kitzi. Au juste, il n'a pas une idée très exacte de ce que peul valoir un tableau comme ça, mais on lui a dit cependant que ça valait très cher.

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Ce respect du peintre et du prix de la peinture l'ont même déterminé à devenir peintre, le cas échéant. C'est un métier qui lui irait assez, en somme, un métier que l'on fait bien souvent en s'amusant : est-ce que ce n'est pas lorsqu'il veut s'amuser, lui, Jaboune, — un amusement calme, évidemment, mais on ne peut pas courir tout le temps, — n'est-ce pas alors qu'il prend sa boîte de peinture ou sa boîte de pastels, et qu'il « s'amuse » à colorier, de préférence, les catalogues des grands magasins? Eh bien î c'est cela que font les peintres, seulement, comme ils ont une plus grande habitude, alors ils arrivent à n'avoir plus besoin d'un catalogue pour leurs coloriages, et les messieurs et les dames des catalogues, ils les inventent à mesure qu'ils mettent de la couleur dessus...

Mais c'est un résultat auquel, avec de la patience et de l'application, peut très bien arriver Jaboune; sans doute, à l'heure actuelle, lorsqu'il improvise, le crayon ou le pinceau en main, il réussit de préférence

les locomotives ornées de leur panache de fumée, les maisons avec beaucoup de fenêtres, et principalement une espèce d'arbres très particulière, avec des branches tendues vers le ciel comme des mains ouvertes, et une grande quantité de feuilles réparties symétriquement de chaque côté de la branche à laquelle elles adhèrent suivant les lois d'une botanique spéciale, une botanique dont le produit le plus curieux est précisément cet arbre fort reconnaissable, et que, dans la famille, on a même accoutumé de désigner maintenant sous le nom de 1' « arbre Jaboune »...

Jaboune apparaît surtout comme un peintre d'arbres et de locomotives, c'est entendu; — mais rien ne dit qu'il ne pourra pas se mettre « à la figure », — il s'y est déjà mis... L'autre jour il avait commencé un grand portrait de Kitzi ; seulement le peintre a eu une contestation avec son modèle sur la façon d'interpréter les sourcils, et l'endroit exact où il convenait de les placer; et parce que Kitzi voulait à toutes

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forces que les sourcils fussent représentés par des petites hachures qui auraient formé le « rond de l'œil », tandis que Jahoune estimait qu'ils devaient être traités à part, indépendamment et au-dessus de l'œil , cette discussion esthétique a empêché l'achèvement du portrait, et s'est même terminée par la mise en pièces du très beau carton à deux sous que Jaboune avait acheté tout exprès pour édifier cette œuvre définitive...

Heureusement que les morceaux de carton pourront toujours servir à confectionner des hélices d'aéroplane...

Mais ce qu'il y a de certain, c'est que le papa de Jaboune, qui revenait de voir des peintures d'un monsieur très célèbre qui s'appelle, comment donc, déjà ? un nom comme « Alice »..., le papa de Jaboune a affirmé que ces peintures-là, « on dirait des dessins de Jaboune », et il a même ajouté que « Jaboune dessinerait certainement mieux que ça s'il voulait s'en donner la peine » !...

LE PARAPLUIE DE VIVETTE / i

Jaboune voudrait bien voir de la peinture de ce rival et confrère, de ce monsieur « Alice »...

Et il a décidé M"' Andorre à l'emmener au musée du Louvre, où, ce qui l'intéresserait surtout, ce serait de voir un portrait de dame et de petit garçon comme sera celui, sans doute, de « Jaboune et sa maman »...

Mais n'est-ce pas une chose très curieuse que, dans ce musée du Louvre, ou bien les -eus sont représentés tout nus, — ce qui est une bien drôle d'idée entre parenthèses, et pas jolie ma foi, et qui est bien gênante quand on se promène avec son institutrice, qui est une personne sérieuse, et devant laquelle Jaboune rougirait très fort de se montrer seulement en bretelles, — ou bien les gens qui ne sont pas nus sont revêtus de costumes extraordinaires comme au théâtre ou dans les cavalcades : bref il n'y en a pas un qui soit habillé simplement comme on s'habille maintenant, comme Jaboune et la maman de Jaboune.

Voyez-vous Jaboune et sa maman, par

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exemple, portraicturés à la façon de cette dame de Van Dyck si grande, si raide, si empesée, et qui tient, par le bout des doigts, un petit garçon cérémonieux?...

Non, ce n'est pas comme cela assurément que Jaboune conçoit le portrait que l'on devrait faire de lui et de sa maman... Mais comment sera-t-il, ce portrait?..

11 y a déjà une chose qui ne plaît pas beaucoup à Jaboune, c'est l'arrangement général, la composition du portrait, telle que le peintre Ta imaginée : ou plutôt il n'a rien imaginé du tout, il peint une dame, et un petit garçon à côté de la dame ; et, sans doute, on devinera bien que cette dame est la mère de ce petit garçon, mais cela ne dit pas assez qu'elle l'aime, son petit garçon, cela ne dit pas assez, surtout, que le petit garçon aime la dame comme Jaboune aime sa maman...

Est-ce que le peintre n'aurait pas dû, au lieu de faire tant d'histoires pour la manière dont on devait coiffer Jaboune, pour la robe que devait mettre la maman, pour une

façon dont Jaboune doit se tenir en sorte qu'il ne risque pas de déranger un pli de cette robe, est-ce qu'il n'aurait pas mieux fait de se préoccuper, ce peintre, de fixer une attitude qui fût vraiment celle d'une maman et de son petit garçon, — ou plutôt il n'avait qu'à laisser faire Jaboune, Jaboune aurait pris sa maman par le cou, il aurait appuyé sa joue contre sa joue, comme lorsque sa maman est contente et qu'elle permet qu'il « fasse son câlin », — et alors, ça, ça aurait été un vrai portrait, ça, ça aurait été un vrai Jaboune, et une vraie maman de Jaboune!...

Mais il n'y arien à lui dire, à ce peintre!... Il est si froid, si sévère, si sec, avec ses yeux bleus dont il vous fixe; en voilà un qui ne doit pas aimer les enfants, — lui qui a cependant la grande spécialité, paraît-il, pour les peindre !... Et comme il est toujours élégant et propre!... C'est cela qui étonne le plus Jaboune qui, lui, quand il « fait de la peinture », se met immédiatement dans un état dégoûtant...

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C'est absurde, mais, — plus sale, — il semble à Jaboune que son peintre lui serait infiniment plus sympathique...

Et faute de sympathiser avec son peintre, Jaboune, qui ne sait pas, qui n'ose pas demander à voir comment sera son portrait, en est réduit à chercher à l'imaginer d'après ses souvenirs, ou les peintures devant lesquelles il force maintenant à s'arrêter M,le Andorre, à la vitrine des marchands de tableaux.

Les vitrines des marchands de tableaux ont, d'ailleurs, de quoi troubler Jaboune par la déconcertante variété des indications qu'elles lui peuvent fournir.

Il en existe de ces portraits qui ne déplaisent pas à Jaboune, — non, on ne peut pas dire qu'ils lui déplaisent, — mais vraiment il n'y a pas assez de différence avec les images, en plus grand, des catalogues qui lui ont servi pour ses premières études de coloriage : alors, ça l'ennuierait d'être ainsi un petit garçon très élégant, très distingué, très bien habillé, mais qui aurait l'air de n'être là que pour faire admirer aux

gens qui le regardent comme il est bien babillé, en effet, ou comme sa maman a une belle robe, — occasion- exceptionnelles !).

Et Jaboune n'aimerait pas beaucoup, non plus, qu'on le représentât dans une des attitudes si étrangement biscornues auxquelles se complaît cet autre faiseur de portraits ; il n'aimerait pa> beaucoup que l'on fit de lui, auprès dune maman-serpent, une espèce de petit gardon-serpent, dont on cherche pendant une beure où peuvent bien être passées les jambes, où peuvent bien s'allonger les bras, — et ces mains démesurément minces et longues! — en sorte que, si l'on osait découper de tels portraits en mille petits morceaux, vous pensez si ce serait le roi des puzzles !...

Et il y a d'autres portraits où l'on croirait voir des familles d'équilibristes, qui ne conserveraient que par un miracle inconcevable leur équilibre, et toujours si près de tomber que cela vous en donne mal au cœur, quand on les regarde un moment; — et ccux-la où

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de pauvres messieurs, de tristes dames, de lamentables petits garçons semblent avoir pleuré pour qu'on leur redresse le nez, pour qu'on achève leur oreille, pour qu'on leur ouvre l'œil, et le méchant peintre qui les a laissés comme ça, sans rien vouloir entendre...

Et ces messieurs et dames, qui sont des messieurs et dames comme vous et moi, comme tous les passants, comment se fait-il qu'ils ne ressemblent à aucun passant, cependant, qu'il y a toujours en eux quelque chose de spécial et de figé, qui les caractérise nettement et les distingue comme « le Monsieur ou la dame de qui on est en train de faire le portrait »?...

Pourtant, ce que Jaboune a vu de plus terrible, ce sont des portraits de ce monsieur « Alice ».

Mlle Andorre, qui a un vieux fond anarchiste, et qu'un féminisme outrancier, qu'elle dissimule avec soin, orienterait volontiers vers les théories les plus excessives, en art comme dans tout le reste, Mlle An-

dorre a beau morigéner Jaboune sur ce qu'il est trop jeune pour juger une peinture qu'il ne comprend pas, et qu'il faut bien croire que ce monsieur Alice est quelqu'un, « puisqu'il gagne cent mille francs par an, et que toute sa production est achetée d'avance par des Allemands et par des Russes », — le chiffre même de cent mille francs (encore que Jaboune se laisse influencer par les chiffres), et tout lattrait de ces acheteurs mystérieux qu'on lui signale — des Russes!... — ne parviennent à balancer chez Jaboune l'horreur de penser qu'il pourrait être peint ainsi, en violet et en jaune et que ses petits-enfants, en voyant le portrait, croiront peut-être que son exquise maman, que « Vivette », avait ces traits décharnés, ces lèvres vertes, ces yeux lie de vin...

— Tu sais, maman, moi, ça m'est égal, on peut bien me faire n'importe comment, tout jaune et tout violet si on veut... Mais toi, ma maman, toi tu me promets que le peintre ne va past'« abimer », tu me promets qu'il ne te

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mettra pas des lèvres vertes et des yeux

lie de vin?...

La maman de Jaboune est si particulièrement gentille avec lui depuis quelque temps ! Songez qu'elle a autorisé ce caprice, que Jaboune, chaque fois maintenant qu'il va poser avec elle, emportât son petit parapluie.

Jaboune n'a rien dit au peintre, il n'aurait pas osé, vous comprenez ; mais si le peintre était intelligent, peut-être qu'il aurait l'idée de placer le parapluie dans son tableau, comme sur la photographie de Vivette : ça se fait très bien, dans les tableaux ; d'abord, quand on tient quelque chose à la main, on a toujours l'air moinsgauche, moins emprunté, moins bête; est-ce qu'il n'y a pas comme ça l'enfant à la pomme, l'enfant au chien, l'enfant à la rose ; le peintre aurait pu évidemment représenter Jaboune tendant une fleura sa maman; c'eût été assez du gré de Jaboune, c'eût été gracieux et poétique... Mais, avec le parapluie, ce serait encore bien mieux, — f Enfant an parapluie : c'est cela

qui accentuerait encore la ressemblance entre Jaboune et Vivette!...

Justement le peintre en parle tout le temps de cette fameuse ressemblance; il répète sans cesse à la maman de Jaboune que, plus il l'observe, plus il la « travaille », et plus ce qui lui apparait en elle de caractéristique, c'est ce coté « petite fille ».

— Gomment vous appelait-on, cbère Madame, quand vous aviez l'âge de M. Jaboune?

— Vivette !

— Eli bien, madame Vivette, j'ai bien envie d'intituler ce tableau, sur le catalogue du Salon, non pas « M111 de T. et son fils », mais « Vivette et Jaboune »... que dis-je ? « Les deux gosses »!...

Et voilà qui fait rire gaiment la maman de Jaboune, — mais pas Jaboune...

De quoi se môle-t-il, ce peintre, et qu a-t-il besoin de savoir que sa maman est Vivette?

C'est sa Vivette à lui, Jaboune. et pas aux autres, et pas à n'importe qui, pas à ce grand poseur de peintre : et si c'est bien vrai

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que sa maman aura toujours l'air d'une petite fille, c'est pour demeurer plus près de son petit garçon, et il n'y a que ce petit garçon qui a le droit de s'en apercevoir !...

Oui, Jaboune se sent mécontent et jaloux, — et c'est comme si on lui avait volé quelque chose, — que le peintre ait découvert son délicieux secret, que sa maman était tellement pareille à une petite fille, et qu'il se soit permis de le lui dire...

— Mais qu'est-ce que tu as, Jaboune, tu parais fatigué?... Cher maître, je vais vous demander, à cause de Jaboune, d'écourter un peu notre séance d'aujourd'hui...

Et comme le peintre s'est retiré un instant pour se débarrasser au plus vite de ses pinceaux et de sa palette, Jaboune, fiévreux, interpelle sa maman d'une voix sourde et la prie :

— Maman, embrasse-moi tout de suite, dis, tu veux, là, tu sais à « ta place »...

La « place » de maman, c'est ce petit coin, dans le cou, sous l'oreille gauche...

Mais le peintre est revenu et s'est appro-

ché juste pour voir la maman embrasser sa « place »...

Et ne s'est-il pas avisé de demander, lui toujours si « distant », et qui n'avait l'air de s'apercevoir de la présence de Jaboune que pour trouver les enfants remuants, encombrants et insupportables, et souhaiter qu'il ne fût pas là, — ne s'est-il pas avisé de demander à Jaboune la permission de l'embrasser, en s'excusant de la séance un peu longue peut-être, qui l'avait ainsi fatigué ?... Et déjà il approchait ses lèvres, et n'allait-il pas les poser à l'endroit précis où la maman venait de poser les siennes, sur le petit coin du cou frais de Jaboune, sous l'oreille gauche?...

Jaboune s'est violemment et presque rageusement écarté.

Seulement, comme il avait déjà, prêt à partir, son petit parapluie sous le bras, la pointe du parapluie, au mouvement trop brusque, a heurté le coin du tableau sur le chevalet, puis, en glissant, est venue trouer la toile juste à la « place de maman ».

Lorsque Mme Sarah Bernhardt, qui avait bien voulu accepter de venir, dans son costume des Bouffons, déclamer les couplets de la brise, — lorsque, gamine, câline, mutine, la taille svelte et le mollet provocant, M,m Sarah Bernhardt est entrée en scène, Jaboune a tiré Linda par la manche, et tout

rouge, très haut, très fier, il affirma :

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— Je le reconnais!... Je le reconnais!...

A côté, des voix ont crié : « Chut!... » cependant que, de la loge voisine, où il y avait toute une bande de petites jeunes filles très occupées à tendre la poitrine, à jouer négligemment avec leur écharpe, à faire bouffer leurs cheveux, — Jaboune ne peut pas sentir les petites jeunes filles, comme celles-là, qui, parce qu'elles ont quinze ou seize ans, affectent le plus vif mépris pour les «enfants » de l'âge de Jaboune : trop grandes, maintenant, pour les admettre à leurs confidences, et pas assez pour aimer à se montrer déjà avec eux presque maternelles, — eh bien! de cette loge infernale, Jaboune a entendu des rires étouffés, et il a vu deux de ces impudentes qui se penchaient pour le regarder, et se moquer de lui, Jaboune...

Qu'est-ce donc qu'il avait dit de ridicule, et qu'est-ce qu'il y avait d'extraordinaire à ce qu'il reconnût cette personne, oui, en dépit du costume différent, qu'il reconnût très bien un élève, un grand, de Janson-de-Sailly, bien reconnaissable d'ailleurs, si gros pour son

âge, et qui habite à côté de chez eux, et qu'il rencontre bien souvent, revenant du lycée, quand il sort avec Mlle Andorre :

— N'est-ce pas, Mademoiselle?

Mais M"e Andorre, avec impatience, a grondé Jaboune :

— Voyons, taisez-vous et écoutez, vous ne savez pas ce que vous dites : c'est Mmc Sarah Bernhardt!...

Jaboune est horiblement vexé ; il hausse les épaules et murmure qu'il savait très bien, d'abord, qu'un élève de Janson-de-Sailly ne pouvait pas venir dire des vers, là, dans un théâtre; et puis il s'empare delà lorgnette et, les deux coudes sur le rebord de la loge, il s'ellbrce à distinguer, malgré tout, si c'est vraiment Mme Sarah Bernhardt ou le rhétoricien de Janson-de-Sailly.

Malheureusement Jaboune ne peut jamais arriver à mettre la lorgnette au point, et il voit beaucoup plus trouble avec une lorgnette que sans lorgnette...

Mais pour rien au monde il ne renoncerait cependant à se servir de cette lorgnette, qui

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le pose auprès des petites jeunes filles d'à côté, qui lui donne une attitude, l'attitude du véritable habitué des théâtres...

C'est une matinée de bienfaisance, avec le concours, bien entendu, des principaux artistes de Paris; les parents de Jaboune, qui figurent naturellement au nombre des personnes bienfaisantes, avaient pris une loge, mais ils n'ont tout de même pas voulu pousser la bienfaisance jusqu'à venir passer leur après-midi à entendre l'Opéra, l'Opéra-Comique et la Comédie- Française débités par petits morceaux, — sans compter les autres...

Et voilà qui fera tout à fait l'affaire de Mlle Andorre « qui aime tant le théâtre », et de Linda, qui pourra écrire à son fiancé d'Allemagne qu'elle a vu tous les grands artistes français; — et pour Jaboune, car il a été décidé que Jaboune serait aussi de cette fête pour Jaboune quelle aubaine : un vrai théâtre, de vrais acteurs !...

Ceci le chiffonne bien un peu d'avoir pour compagnie son institutrice et sa gouver-

i viki; SOMMES 93

nante ; mais Jaboune a eu cette agréable surprise de voir Linda arborer à cette occasion un petit costume tailleur qu'il ne lui soupçonnait pas, et M11' Andorre a coi fié sa tête d'un chapeau encore inédit, de telle sorte qu'elles n'ont pas trop l'air gouvernante, pas trop l'air institutrice...

Et Jaboune peut, en somme, comme il l'eût souhaité si fort, se donner l'illusion qu'il va au théâtre avec des dames qui ne seraient pas spécialement chargées, l'une de lui apprendre La grammaire, l'autre de le débarbouiller; et il s'applique, surtout, à en donner l'impression aux autres...

Il a pour M"e Andorre et même pour Linda des galanteries surprenantes, des prévenances inaccoutumées; il a supplié M11' Andorre de le laisser donner lui-même le pourboire à l'ouvreuse; et tout à l'heure, pendant l'entracte, il voulait absolument enmiener « ces dames » prendre une orangeade au buffet...

Pourquoi faut-il que cet incident Sarah Bernhardt lui gâte un peu son plaisir, avec

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les observations déplacées de Mlle Andorre et les rires moqueurs de ses jeunes voisines?... Et Jaboune s'immobilise, les yeux collés contre les verres de sa lorgnette, qu'il continue à appuyer de toutes ses forces, sans rien voir, ou presque...

Cependant le programme se poursuit, extrêmement brillant; c'est ainsi que des vers qui lui sont familiers parviennent maintenant aux oreilles de Jaboune : c'est une fable de La Fontaine. *

— Vous reconnaissez cela, Jaboune? — demande Mlle Andorre.

— Bien sûr !

Les Deux Pigeons! On les lui a fait apprendre la semaine dernière. Ce n'est vraiment pas la peine de venir au théâtre pour entendre réciter des leçons; et Jaboune, qui regarde sournoisement par-dessus la lorgnette, Jaboune trouve même un peu ridicule et pénible, qu'une dame très bien habillée évidemment et qui n'est pas laide, mais qui

n'est plus une petite fille, récite des fables de La Fontaine :

— Est-ce que c'est une institutrice?...

Ce qui frappe surtout Jaboune, c'est comme tous ces gens parlent fort, comme ils chantent fort, aussi : il y en avait un petit gros, à l'instant, qui, avec une ligure méchante, et en serrant les poings de rage, semblait-il, et en frappant du pied comme s'il avait été très en colère, ouvrait une bouche énorme ; et ce qui sortait de làî... On aurait dit un phonographe emballé, a déclaré Jaboune.

Sans doute, parler fort et chanter fort, c'est ça le théâtre ; au fond c'est peut-être très difficile, mais ce n'est pas très amusant...

Par exemple, il y a quelqu'un qui a bien amusé Jaboune, quelqu'un qui avait un tout petit chapeau, de gros souliers délacés, les yeux blancs, le nez rouge, l'air tout à fait hilare et idiot, et qui chantait :

D'puis c'matin, je suis saoul comme un Polonais... et tout un répertoire de choses également in-

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compréhensibles, ou, quand on les comprenait, stupides, qui faisaient trépigner la salle. Jaboune a participé à cet enthousiasme; et, bien vite, il s'est emparé du programme pour y lire le nom de cet homme de génie :

— Moiinet-Sidhj !

— Mais non, a dit Mlle Andorre, mais non, ce n'est pas le genre de Mounet-Sully...

— Puisque c'est lui qui a le nom écrit avec les plus grosses lettres et qui a le plus de succès...

Et Jaboune ressent quelque mépris pour MlIe Andorre qui est peut-être très instruite en calcul, très « capable » en grammaire et en géographie, mais qui n'a pas le moindre sens des choses du théâtre...

Aussi renonce- t-il à se faire expliquer par elle la petiie pièce que l'on a jouée ensuite, — des artistes de la Comédie-Française, — et où il y avait un jeune Monsieur qu'un autre Monsieur, — tenez, encore un qui criait fort, celui-là ! — qu'un autre Monsieur surprenait confortablement installé dans une armoire, avec des livres, une petite table, une lampe :

cela a même donné l'idée à Jaboune que ce serait très amusant de s'installer de la sorte dans l'armoire à linge, mais bien sûr qu'on ne voudra jamais l'autoriser à avoir une lampe...

Mais ce Monsieur, le Monsieur de la pièce, pourquoi était-il dans l'armoire? Une histoire de Sherlock Holmes, peut-être : un cambrioleur? Oui, c'est pour cela que le Monsieur, celui qui criait le plus fort, a dit à la dame que l'autre Monsieur, celui de l'armoire, était son amant : les amants, ce sont des espèces de cambrioleurs...

Mais pourquoi ne l'a-t-on pas arrêté? Ces pièces de théâtre, c'est bien obscur...

Le temps que la musique de la Garde, — car ce qui caractérise les manifestations artistiques de la bienfaisance parisienne, c'est que la musique de la Garde républicaine ne saurait manquer d'y participer, — le temps que la musique de la Garde, ou, plus exactement, les tambours de la musique de la Garde, exécutent la marche d'Austerlitz, écrite, comme on sait, pour tambours soli, — et la scène

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a été occupée à nouveau par une personne en habit noir, qui n'avait pas l'air de se trouver le moins du monde intimidée de succéder ainsi, elle toute seule, à vingt-quatre tambours...

— Jaboune, voulez-vous me prêter la lorgnette? a demandé avec quelque empressement M"e Andorre.

Jaboune a donné la lorgnette, mais en même temps, soucieux de prendre sa revanche de tout à l'heure, avec x\Ime Sarah Bernhardt, il a cligué de l'œil d'un air tin, il a tiré encore la manche de Linda, et il a déclaré, en hochant la tête :

— Allez ! cette fois, je sais bien que c'est encore une dame qui s'est habillée en Monsieur!...

C'était M. de Max.

Et d'ailleurs, même une dame qui parlerait très tort, comme toutes ces dames de théâtre, eût-elle jamais ébranlé la salle d'accents aussi sonores et puissants que ce M. de Max dont

la voix roule et gronde comme s'il y avait encore là tous les tambours de la Garde? Mais que le théâtre, décidément, est donc une chose décevante, que l'on ne puisse jamais prononcer à première vue et à coup sûr si la personne qui se présente sur la scène est bien une femme ou si c'est un homme?

Et Jaboune, tout à fait déconcerté et décontenancé par deux épreuves également désastreuses, renonce à émettre un avis sur l'identité exacte et certaine des personnages du divertissement chorégraphique par quoi le ballet de l'Opéra vient affirmer, à son tour et pour terminer, que Terpsichore, elle aussi, est une Musc bienfaisante...

Sans doute ces jeunes bergers grecs, lutines par des nymphes, et qui courent si gracieusement jusqu'au fond de la scène, pour revenir par devant, en tenant dans leurs mains levées des guirlandes de roses, oui, ceux-là ont tout à fait l'air, sauf que, peut-être, ils sont vraiment par trop bien portants, ils ont bien l'air d'une troupe de collégiens de Janson, à la classe de gymnastique ; mais sait-on ja-

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mais? hésite Jaboune; d'autant que les nymphes, elles, on voit bien qu'elles ont cependant dépassé l'âge de Kitzi, et môme de Ketty, et pourtant elles portent des jupes courtes, — alors, quoi?...

Il n'empêche que, précisément à cause de Ketty et de Kitzi, Jaboune prend un intérêt tout spécial à cette partie du spectacle, parce qu'il songe à l'étonnement émerveillé de ses amies quand il leur apprendra que la polka et la valse, dont elles sont si hères de connaître les pas, ce n'est rien du tout à côté de la vraie danse ; et il s'applique à fixer dans sa mémoire les évolutions et les mouvements les plus gracieux auxquels se livrent, en ce moment, les principaux sujets du corps de ballet, pour pouvoir les indiquer suffisamment à Ketty et à Kitzi, de façon à reconstituer avec elles les éléments essentiels du divertissement.

Par exemple saura-t-il se tenir ainsi et marcher sur la pointe des pieds? Ça doit être passablement difficile, et d'ailleurs on n'en comprend pas très exactement la nécessité ;

ils essaieront, certes, lui d'abord, Ketty et Kitzi ensuite : mais ma foi, s'ils n'y peuvent réussir sans risquer de tomber, en marchant, en courant, en tournant, sur la plante des pieds, comme tout le monde, et non pas sur la pointe, ce sera plus pratique, on sera plussolide, et ça n'en sera pas beaucoup moins joli : car le joli, là dedans, c'est surtout de sauter légèrement et de bien arrondir les bras au-dessus de la tôte, — et ça, les bras, Jaboune a bien vu comment il fallait s'y prendre, et il s'en charge...

En somme, avec les notions de chorégraphie qu'il vient de s'assimiler, sans oublier la chanson de Mounet-Sully :

D'puis c'matin, je suis saoul comme un Polonais...

une chanson qu'il a retenue tout de suite, et qu'il se propose bien de « lancer » demain aux Champs-Elysées, en somme Jaboune n'a pas lieu d'être mécontent, et il aura su tirer de cette matinée un ingénieux et indiscutable profit...

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Il n'y a que ses moqueuses voisines, les petites jeunes filles de la loge ; ah ! celleslà, par exemple, à la sortie, ce qu'il a été heureux, vite, vite, en se faufilant derrière elles, après avoir, à la faveur de la bousculade, « semé » un instant Linda et Mlle Andorre, ce qu'il a été heureux de les pousser sournoisement dans l'escalier, comme s'il ne le faisait pas exprès, bien sûr, — Pardon, Mademoiselle !... — tant que l'une a failli trébucher de deux marches, et qu'une autre a accroché après la rampe et déchiré tout du long sonécharpe liberty; — ça leur apprendra !...

Et maintenant Jaboune, vengé, va pouvoir savourer à loisir le retour en omnibus ; car il a obtenu de M110 Andorre que, pour revenir, on ne prendrait pas de voiture, et Jaboune a la passion de l'omnibus...

C'est d'abord parce que rien n'est plus amusant et varié que des voyageurs d'omnibus, surtout quand on sait se livrer sur eux

à la petite expérienee que lui a enseignée son cousin Roger, — celui qui se prépare à l'École de Saint-Cyr, mais qui sera sûrement « recalé », mais ça lui est bien égal, et il s'engagera dans la cavalerie...

Donc Roger qui, tout grand garçon qu'il soit, est très gentil et ne dédaigne pas de causer librement et familièrement avec Jaboune, Roger a révélé à Jaboune le secret de faire tirer la langue aux voyageurs de l'omnibus qui sont assis en face de vous; il suffit d'en regarder un d'un air négligent et comme si on pensait à autre chose; mais en réalité, on ne pense qu'à une chose, et de toutes ses forces, on fronce les sourcils et on concentre sa volonté sur cette pensée unique: «Tirez-moi la langue!... » ou même — car, en pensée, et pour que l'ordre soit plus impérieux, il n'est pas défendu, et cela est préférable, de tutoyer le sujet : « Tire-moi la langue !... »

Et, au bout d'un instant, on voit le malheureux voyageur qui, tout angoissé et gêné sans savoir pourquoi, tortille la bouche,

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remue les lèvres, et finit bel et bien, en eiïel, et en dépit qu'il en ait, par tirer la langue...

C'est de l'hypnotisme, a déclaré Roger, — ou encore de la « transmission de pensée », comme Jabounel'a vu pratiquer, d'ailleurs, par un « docteur » du Nouveau-Cirque...

A la vérité, Jaboune n'a jamais réussi complètement cette expérience du « tirement de langue », soit parce qu'il lui fallait descendre, ou que le « patient » descendait luimême, ou encore qu'une observation de Mlle Andorre troublait la volonté de Jaboune, avant parfaite réalisation...

îMais vous imaginez sans peine, avec une pareille occupation, s'il est agréable de voyager en omnibus, et que les voyages y sont toujours trop courts...

Sans compter qu'aujourd'hui, en apparaissant fièrement au seuil de la voiture avec sa lorgnette et son programme à la main, Jaboune a conscience d'éveiller la curiosité et l'admiration de tous lès voyageurs, parce que tout le monde saura qu'il est « le petit garçon qui revient du théâtre »...

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Voilà donc Jaboune installé dans toute sa joie et dans toute sa gloire, et, pour comble de bonheur, dans toute sa fière indépendance, car Linda a dû rester sur la plate-forme, et il n'y avait pas de place sur la banquette à côté de M"e Andorre.

Jaboune a commencé par compulser son programme d'un air important et affairé. Puis il s'est mis à inspecter ses voisins d'en face, pour choisir le « sujet» à qui il va faire tirer la langue...

Mais soudain, il tressaille; là, devant lui, ce Monsieur, qui est avec un autre Monsieur, et qui est habillé en Monsieur, ce n'est pourtant pas un Monsieur: on ne le trompe pas deux fois, — c'est Sarah Bernhardt !

Evidemment c'est Sarah Bernhardt qui revient comme lui du théâtre ; vous pensez bien que Jaboune ne va pas s'amuser à lui faire tirer la langue : non, mais, en dépit des petits signes qu'il lui adresse, amicaux et entendus, on dirait qu'elle affecte de ne pas le reconnaître, comme si elle ne l'avait pas parfaitement vu dans la loge, tout à

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l'heure, même qu'en déclamant les vers de M. Zamacoïs, elle le regardait tout le temps...

Seulement, elle ne sait peut-être pas qu'il l'a reconnue, elle, ou elle ne veut peut-être pas qu'on la reconnaisse...

Or, Jaboune se souvient à propos d'un admirable moyen, que lui a encore indiqué son grand cousin Roger, pour démasquer une femme qui s'habille en homme : on lui jette un objet quelconque, une balle, une orange, sur ses genoux, quand elle est assise ; et alors qu'un homme, pour retenir l'objet ainsi jeté, rapproche instinctivement les genoux, la femme, au contraire, instinctivement les écarte, oubliant que ce mouvement, — par lequel elle a l'habitude de tendre la jupe qui offrira ainsi une surface plus large où elle recevra plus commodément la balle ou l'orange, — oubliant que ce mouvement, au contraire, si elle a usurpé le costume masculin, aura pour résultat fatal de laisser rouler l'objet entre les deux jambières du pantalon inaccoutumé...

Au théâtre, Sarah Bernhardt était trop loin, n'est-ce pas, et puis elle n'était pas assise : sans quoi, avec le procédé subtil et sûr du cousin Roger, Jaboune n'aurait pas l'ait cette confusion dont il a été si penaud, si humilié, et quia failli lui gâcher toute sa matinée...

Mais maintenant, la personne est assise précisément, là, devant lui, et faut-il donc quelle le nargue encore, prend-elle Jaboune pour un benêt ?...

Jaboune n'a sous la main ni balle ni orange ; mais, avec son programme, il a fait une grosse boule de papier; sans doute, c'est assez délicat et hasardeux de lancer une grosse boule de papier, dans un omnibus, sur une personne que l'on rencontre pour la première fois, et à qui vous n'avez jamais été présenté, et que Tonne saurait dire que vous connaissiez, encore que vous la reconnaissiez, et qu'elle puisse et qu'elle devrait vous reconnaître...

Mais la tentation est trop forte : Jaboune fait sauter deux ou trois fois, machinalement, semble-t-il, négligemment, la boulede papier, et puis, tout à coup, comme s'il n'y pensait

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plus, comme si la boule lui était échappée des mains, il la lance de façon à ce qu'elle retombe sur les genoux de Sarah Bernhardt.

Eh bien ! chose extraordinaire, cette personne, — ne serait-ce pas Sarah Bernhardt, serait-ce donc un vrai Monsieur? — a parfaitement reçu la boule de papier sans bouger les genoux, comme si vraiment elle n'avait fait que cela toute sa vie de porter un pantalon d'homme...

Et pourtant l'autre Monsieur, qui l'accompagne, lui a dit d'une voix assez haute pour que tout l'omnibus l'entendît, et que ces paroles parvinssent jusqu'aux oreilles rouges d'indignation et de honte de Mlle Andorre :

— Décidément/ ma chère amie, il y a des petits garçons bien mal élevés !...

Il Ta bien appelée « ma chère amie » !

Ce n'était pas Sarah Bernhardt, mais c'était tout de même Mme Dieulafoy.

MADAME TALVANNES

Gela date d'un jour où Jaboune avait été puni et laissé seul à la maison, au lieu qu'on l'emmenât, avec l'automobile, chez sa grand'mère, puis au Bois, puis goûter au* Pré-Catelan...

Jaboune a, par moments, de ces accès de folie, semble-t-il, où tout ce qu'on peut lui dire, toutes les privations les plus sévères

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cependant dont on le puisse menacer, ne sauraient tenir contre le besoin impérieux qui l'agite de se montrer, à ces moments-là, franchement intolérable, criant, courant, comme une petite bête emprisonnée et enragée, et contre qui il n'y a rien à tenter, ni parla douceur, ni parla violence, ni par la menace, ni par le raisonnement...

Plus tard, quand il est calmé, il en convient d'ailleurs de bonne grâce, qu'il a été intolérable, en effet, insupportable, odieux, mais il ajoute que c'est plus fort que lui, et c'est ce qu'il appelle son « âge ingrat »...

Donc, Jaboune avait eu, ce fameux jour, son « âge ingrat » depuis le réveil, agressif avec Linda, insolent avec Mlle Andorre, courant, sans vouloir s'arrêter, à travers l'appartement, claquant les portes, et surtout chantant continuellement, à tue-tête, des paroles sans queue ni tête : C'est la ferme, — c'est la ferme, — c'est la ferme an père Bngeaud /... — et cela vingt fois, cinquante fois de suite, sur un air qu'il invente à mesuré...

MADAME l W/VANNES Mi

Notez que Jaboune connaît très bien la promenade projetée pour l'après-midi, et qu'il sera tout à fait désolé et dépité si on ne lemmène pas, et qu'il ne peut se faire d'illusion, avec une conduite pareille, — la sanction est imminente, et on ne l'emmènera certainement pas...

Maintenant que le voilà seul, comme il s'y attendait, — ses parents partis, Linda sortie, dont c'était « le jour », et M"e Andorre qui, dans ces cas-là, sous prétexte de bibliothèque ou de leçons à la Sorbonne, court les magasins, puis, bavarde et gourmande, passe une heure exquise dans un petit thé de la rue de l'Echelle où la caissière la connaît, — Jaboune, tout seul avec la femme de chambre et la cuisinière, — et défense expresse, bien entendu, d'aller à la cuisine! — Jaboune erre mélancoliquement de pièce en pièce, sans plus courir ni chanter, tout à la douleur d'un destin injuste, — estce sa faute, encore une fois, puisqu'on

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ne veut pas comprendre que c'est son « âge ingrat »? — et il se force à penser à des choses tristes, en fronçant le nez, pour sentir venir les larmes, — qu'il est un petit garçon abandonné, et propremeut le plus malheureux des petits garçons...

Ce n'est pas, cependant, que cette solitude soit sans charme, ni que Jaboune n'apprécie l'agrément de pouvoir demeurer sans que personne le dérange, accroupi sur un tabouret, sous le piano à queue, ou encore de s'allonger par terre, à plat ventre, au milieu du petit salon, et de rester ainsi, immobile, la tête enfouie dans le creux du coude, sans rien entendre que les « tic tac » de la pendulette de Saxe, — les « tic tac » que l'on compte à mesure... 72, 73, 74... pour voir jusqu'où on pourra compter; et la difficulté, après la deuxième centaine, de prononcer assez vite deux cent soixante-douze, pendant que la pendule fait « tic» , et deux cent soixante-treize, pendant qu'elle fait «tac », — alors on marque les centaines avec ses doigts, mais si on oublie, si on s'embrouille, il faut

MADAME TALVANNES 113

qu'on recommence tout, — c'est très compliqué!...

— Gomment, c'est Jaboune ! Oh î vous m'avez fait peur : qu'est-ce que vous faites là?...

La femme de chambre vient d'introduire dans le petit salon Mme Talvannes, qui, ne l'ayant pas trouvée, voulait écrire un mot à la maman de Jaboune.

Jaboune s'est brusquement redressé, doublement rouge, rouge de s'ôtre, depuis un quart d'heure, frotté la figure contre le coude, mais rouge aussi et surtout d'être surpris en cette posture négligée par Mme Talvannes...

Et comme Mme Talvannes répète :

— Mais qu'est-ce que vous faisiez donc, mon petit Jaboune?... — Jaboune se dandine devant elle, gauchement, et, bêtement, c'est tout ce qu'il trouve à répondre :

— Rien, Madame, je m'amuse!...

Mais Mme Talvannes insiste :

— Allons, Jaboune, vous ne voulez pas vous

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confier à moi ? Vous ne voulez pas me confier vos peines ? On vous a puni? Vous êtes malheureux ?

Et, gentiment, elle lui a pris la main, gentiment, elle l'attire vers elle; — Jaboune se sent ridicule, et puis qu'on le voie ainsi tout dépeigné, et barbouillé peut-être, et les mains pas très propres, et avec son tablier à carreaux, ses vilaines pantoulles de feutre, — il est humilié et furieux, mécontent de lui, mécontent de tout et des autres, et il se raidit, il voudrait s'échapper, brutalement presque il à retiré sa main, et frappe du pied, et, rageur, la voix méchante :

— Laissez-moi... d'abord, je veux qu'on me laisse!...

— Oh ! Jaboune... a murmuré Mme Ta" vannes d'un ton si triste, je ne suis donc plus votre amie, votre grande amie?...

Alors Jaboune a senti tout l'énervement de cette journée mauvaise, toute son humeur, tout son dépit, toute sa honte, se fondre en une détresse infinie ; les durs reproches, la promenade manquée, la solitude, l'arrivée de

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Mme Talvannes, le tablier à carreaux, Jes pantoufles, il revoit tout cela d'un coup, tout cela qui, cette fois, l'assure qu'il est décidément un petit garçon malheureux, il le comprend maintenant, oui, très malheureux ; oh ! il n'a plus besoin de se forcer pour pleurer : de grosses larmes lui montent aux yeux, et tout secoué, tout bouleversé, il se jette sur un fauteuil en sanglotant, en sanglotant...

Mme Talvannes s'est mise à genoux près du fauteuil, elle a pris dans ses bras le pauvre Jaboune, qui se débat encore et murmure entre deux sanglots :

— Non, laissez-moi, laissez-moi !...

Mais doucement elle lui appuie la tête contre sa poitrine, et Jaboune s'y blottit, avec un sentiment de bien-être, à la fois, et de désespoir, comme si tout devait finir en cette minule, comme si la vie allait pouvoir s'arrêter délicieusement, sa vie misérable de Jaboune...

Bien d'autres fois, cependant, Jaboune s'est trouvé de même le visage blotti contre

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la poitrine de sa maman qui le consolait aussi quand il avait du chagrin : c'était la même chose, et pourtant ce n'était pas la môme chose, parce qu'une maman, c'est toujours la même maman, — tandis que cette jolie dame (sa maman aussi est jolie, bien sûr), Jaboune sent peut-être confusément que la robe, d'abord, ne lui est pas familière, qu'il n'y a pas « sa place », comme avec sa maman, — et puis quand ce ne serait que l'odeur différente d'un parfum qu'il respire ^ur le mouchoir dont Mme Talvannes, avec précaution, sèche maintenant les yeux de , Jaboune :

— Voyons, Jaboune, il faut être raisonnable ; vous allez vous abîmer les yeux, et ce serait dommage... Là! ne pleurez plus, vous me promettez de ne plus pleurer?... Là! regardez-moi!... Mais ils ne sont pas à votre papa ni à votre maman ces grands yeux dorés!... Où les avez- vous pris ces beaux yeux, ces grands yeux dorés, Jaboune?...

Et Mme Talvannes ayant posé ses lèvres sur les grands yeux dorés, voici que Jaboune,

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sans savoir pourquoi, c'est extraordinaire, Jaboune, pour un peu, tout à coup, se remettrait à fondre en larmes...

— Mais c'est un flagrant délit!... — s'écrie gaîment la maman de Jaboune, qui rentre à l'instant; et, derrière elle, le papa de Jaboune s'avance à son tour, et renchérit :

— Vous savez, ma chère amie, si vous voulez nous débarrasser de ce garnement, nous vous le céderons volontiers, et pas cher !...

Ah ! les inutiles paroles, inutilement blessantes et cruelles, et qui font qu'en ce moment précis, Jaboune n'est pas certain de ne pas détester son père !...

Même sa maman, quel besoin a-t-elle d'ajouter que c'est, pour Mme Talvannes, une grande chance d'ignorer le souci d'avoir des enfants à élever!...

Mais Mme Talvannes caresse doucement la joue et les cheveux de Jaboune, et déclare d'une voix un peu mélancolique, mais sincère et chaude :

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— Si j'avais un petit garçon comme Jaboune, moi, j'en serais folle!...

Jaboune exulte, et, dans l'ivresse de la revanche, il a saisi la main de Mme ïalvannes et y met un baiser emporté, et parce qu'il ne veut plus, maintenant, risquer d'avoir sa joie gâtée par les réflexions désobligeantes que ses parents, sans doute, vont avoir encore le mauvais goût de faire à son sujet, Jaboune sort, dignement, en jetant sur eux un regard de triomphe et de défi...

Jaboune a regagné sa chambre dans un état de surexcitation singulière ; les derniers mots de Mme Tal vannes lui chantent aux oreilles : « Un petit garçon comme Jaboune... » ; — et Jaboune songe que c'est bien heureux que Mme Talvannes n'ait pas de petit garçon, parce que lui, Jaboune, il n'aurait pas aimé à jouer, certainement, avec le petit garçon de Mme Talvannes ; et il songe que c'est bien heureux aussi, quoi qu'elle en puisse dire, que Mme ïalvannes ne soit pas sa maman, parce qu'il ne veut pas changer de maman bien sûr, môme quand elle est injuste, et

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moqueuse, et méchante, comme elle l'a été, — mais surtout parce que Jaboune sent bien qu'il est tellement plus agréable d'avoir à la fois une maman, et. en plus, Mme Tal vannes... Ainsi sa maman sait bien qn'il a de jolis yeux dorés, mais le lui a-t-elle jamais dit ? C'est pour qu'il ne soit pas orgueilleux sans doute, — mais ça na pas empêché Mme Talvannes de le lui dire, qu'il avait de jolis yeux dorés, tandis que ça l'aurait empêchée, peut-être, si elle avait été sa maman...

Et devant la glace, Jaboune bat des paupières et mire avec complaisance les yeux c^ui plaisent tant à Mmo Talvannes; mais sontils vraiment dorés ? Ce n'est pas déjà si facile de découvrir la couleur des yeux, et la reconnaissance de Jaboune se double d'émerveillement pour la dame qui a su discerner si vite que ses yeux étaient de couleur dorée...

Mais les yeux de Mme Talvannes, par exemple, de quelle couleur sont-ils ? Jaboune est bien forcé de s'avouer que, si elle le lui demandait, il ne pourrait répondre ; il s'en veut de cette négligence impardonnable, ridi-

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cule, et bien vite il va s'embusquer dans l'antichambre, pour se trouver, comme par hasard, sur son passage quand elle s'en ira, afin de bien regarder, cette fois, de bien regarder la couleur des yeux de Mme Talvannes...

— Mais c'est la grande passion, ma chère ! — s'exclame, l'instant d'après, la maman de Jaboune, au moment où, sortant de son poste d'observation, il se précipitait au-devant de Mme Talvannes ; — décidément, tu as fait la conquête de mon fils !... je vais être jalouse !...

Et le papa ajoute entre ses dents, miplaisant, mi-sérieux:

— Le bonhomme nous donnera du fil à retordre, quand il aura vingt ans!...

Ce qui va obliger Jaboune, aussitôt Mme Talvannes partie, à prendre un air fanfaron, et à déclarer, en levant les épaules, et avec un petit rire forcé :

— Mmo Talvannes, phuu!... je m'en fiche pas mal !...

A quoi le papa de Jaboune, qui l'avait entendu, a répliqué sèchement :

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— Tu n'es guère poli, mon garçon ! Mais je crois, en effet, que Mme Talvannes ne t'attendra pas pour se remarier !...

Gomme c'est malin !...

Jaboune, tout de môme, n'est pas né d'hier, et il a passé l'âge où il se figurait, de bonne foi, que, quand il serait grand, il se marierait avec sa maman...

Jaboune sait bien que, pas plus que sa maman, il n'épousera Mme Talvannes, qui était en pension avec elle, qui est même plutôt un peu plus âgée qu'elle, — comme toutes les amies de pension, d'ailleurs, — qui, mariée avant elle, est devenue veuve presque aussitôt après son mariage, — et qui n'en a pas l'air, mais qui a peut-être bien trente ans.

Jaboune a huit ans et demi : par conséquent, lorsqu'il sera majeur, M'"e Talvannes aura dépassé la quarantaine... Est-ce qu'il y a des femmes qui dépassent la quarantaine? Sauf sa grand' mère évidemment, mais ce n'est pas une femme, c'est une grand'mère; sauf aussi Mlle Andorre , mais ce n'est pas une femme non plus, c'est une institutrice : et encore,

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Mlle Andorre affirme avec énergie qu'elle n'a pas plus de trente-six ans...

Hélas! quand Jabouneaura vingt ans, sans doute n'est-ce pas Mme Talvannes sera morte : alors à quoi bon lui dire qu'elle se sera remariée d'ici là, sinon pour faire enrager Jaboune, pour le faire enrager méchamment, tout exprès, pour lui causer de la peine?...

Eh bien ! oui, ce n'est pas vrai qu'il « s'en liche pas mal », Jaboune a de la peine, il ne sait pas au juste pourquoi, mais c'est de la vraie peine, à penser que Mœe Talvannes, un jour prochain, pourrait se remarier... ■

Et c'est bien un jour prochain, en effet : les circonstances quelque peu romanesques du mariage font qu'il n'a pas laissé que d'en être question dans les pensionnats élégants, et naturellement, tout le premier, au cours des demoiselles Gambrone; en sorte que Ketty, bien informée, a pu rapporter la nouvelle à Jaboune, avec d'autant plus d'empressement, scmble-t-il, que l'enthousiasme avec lequel,

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depuis quelque temps, Jaboune s'appliquait à lui parler constamment des mérites et de la beauté de Mme Talvannes, avait fini par agacer Ketty...

Donc, voilà : M,u' Talvannes était aimée par un officier de chasseurs, qui montait en steeple ; mais Mme Talvannes ne voulait pas se remarier; alors l'officier, de désespoir, a déclaré à Mrae Talvannes qu'à la prochaine course il se ferait casser la figure par un cheval sauvage, — et il l'a fait, ou presque, comme il l'avait dit ; Mme Talvannes assistait à la course : tout à coup, elle a vu l'officier, désarçonné, tomber à terre la tête la première, et le cheval qui partait au galop, les flancs battus par les étriers vides ; Mme Talvannes n'en a pas vu davantage parce que, naturellement, elle s'est évanouie ; quand elle est revenue à elle, elle a appris que l'officier n'était pas mort sur le coup, mais qu'il n'en valait guère mieux, et que, s'il n'avait rien de cassé, la commotion avait été si forte que l'on ne savait pas s'il y résisterait ; alors Mme Talvannes a fait quelque chose qui, au

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cours Cambrone, a rallié tous les suffrages et a été trouvé très « chic » ; simplement, résolument, sans souci du qu'en-dira-t-on, elle est allée s'installer au chevet de l'officier, et, pendant vingt et un jours et vingt et une nuits, elle l'a veillé, elle l'a soigné, elle l'a disputé à la mort; après cela, par exemple, elle ne pouvait plus ne pas l'épouser; l'officier est complètement rétabli, il court, en ce moment, les épreuves du Concours hippique, - — ils se marieront après la dernière journée...

Jaboune, pendant tout ce récit, n'a pas soufflé mot; et quand Ketty, sournoise, lui a demandé « ce qu'il en pensait », il s'est contenté de répéter sa locution favorite et familière, chaque fois qu'une déception le surprend, qu'il « s'en f)che pas mal »...

Et il faut dire que, rentré dans sa chambre, il a été très brave, il n'a pas pleuré; seulement il a déclaré à Mlle Andorre qu'il ne serait jamais officier de cavalerie, que d'abord la cavalerie était appelée à disparaître d'un

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jour à L'autre, qu'elle ne servait plus à rien,

— n'est-ce pas, Mademoiselle ? maintenant qu'il y a des automobiles, des aéroplanes,

— et qu'il ne comprenait pas qu'un homme intelligent montât à cheval, et, plus particulièrement, montât à cheval au Concours hippique, un homme intelligent et sérieux : en somme, le Concours hippique, c'est tout juste comme le petit manège des chevaux de bois des Champs-Elysées, avec cette différence qu'ici on gagne des sucres d'orge que Ton peut manger, tandis qu'au Concours hippique, ce sont des flots de ruban qui ne servent à rien...

— Mais je croyais que vous aimiez beaucoup ça, Jaboune, les chevaux, les cavaliers, même que vous aviez tant prié votre maman qu'elle devait vous y emmener demain, au Concours hippique...

C'est vrai, et Jaboune sourit amèrement au souvenir de toute la diplomatie qu'il avait dépensée, pour organiser cette journée où il savait que sa maman devait retrouver Mme Talvannes, — une fanatique du Concours hippique, Mme Talvannes, avait-il appris par

il*

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son cousin Roger, — ah I oui, une vraie, une jolie fanatique !...

Et plus souvent qu'il va aller assister au triomphe de l'officier, le voir parader aux côtés deMme Talvannes, et s'exposer à lui être présenté, lui, Jahoune, par quelque stupide plaisant, qui trouvera très spirituel de l'avertir de « prendre garde », que Jaboune est « très amoureux » de Mme Talvannes, et que c'est un « rival dangereux » !...

Quelle honte ! Dieu merci, d'ici à demain, Jaboune a largement le temps encore de se faire « priver » de Concours hippique...

Il n'a pas même eu cette peine.

Hier, en se couchant, il se plaignait un peu de la gorge, et il a toussé quatre ou cinq fois pendant la nuit; ce matin, le médecin est venu, et il a assuré que « ce n'était rien », mais qu'il était plus prudent que Jaboune gardât le lit...

Ce n'est rien, a dit le docteur; voilà bien sa chance, à Jaboune : si au moins il avait eu

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