‹ Jaboune [par] Franc-NohainChapitre 2 sur 5 · MADAME TAL VANNES · texte numérisé non relu

MADAME TAL VANNES

une maladie grave, une maladie qui mît ses jours en danger, s'il mourait, — non ! — mais enfin s'il avait failli mourir à l'heure même oùMme Tal vannes se serait remariée !...

Ah ! bien oui, trop heureux encore s'il ne va pas avoir une vraie maladie de bébé, une de ces petites maladies ridicules comme la rougeole, pas même, la roséole : c'est cela qui fera poulï'er M** Talvannes et son officier, quand ils sauront que Jaboune a la roséole ! . . .

Ce n'est pas la roséole, non plus la rougeole, c'est bel et bien une superbe fièvre de croissance, avec des 39, et des 40, et même des 40 et 3 dixièmes propres à satisfaire, vraiment, et à rendre intéressant l'amoureux transi le plus dolent, le plus difficile, et le plus scrupuleux...

Et comme, le sixième jour, la fièvre commençait à tomber, et que Jaboune était demeuré seul un moment, pendant que Linda, qui le gardait, était allée lui préparer son orangeade, Mme Talvannes, tout doucement, est entrée dans la chambre, Mme Talvannes, qui venait « prendre de ses nouvelles »...

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A la pensée que Mme Talvannes allait le voir ainsi avec sa petite chemise de nuit (et il y a un bouton qui a sauté, et que Linda n'a pas encore eu le temps de recoudre !...) Jaboune sent une inexprimable pudeur l'envahir, et tout plein de gêne et de confusion, il remonte la couverture jusqu'à son nez, il voudrait faire semblant de dormir.

Mais Mme Talvannes s'est approchée du lit.

— Eh bien! Jaboune, vous ne vous sentez pas bien, vous ne voulez pas me dire bonjour?

Et elle l'aide à s'asseoir, et, elle-même, tire Je matelas, redresse l'oreiller; — ah! l'admirable garde-malade, qui, avec ses gestes légers et précieux de garde-malade — comme elle a bien dû le soigner, son officier!... — ranime toute l'angoisse jalouse de Jaboune, et sa tristesse, et sa rancœur.

— Vous savez, Madame, dit-il, ce n'est pas la rougeole que j'ai eue, ce n'est pas une maladie de bébé, c'est une grosse fièvre!...

Et, avec effort, avec une volonté de méchanceté et de colère, il précise :

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— Une grosse fièvre, comme si j'étais tombé de cheval !...

Il se tait brusquement, surpris lui-même de son audace; Mme Tal vannes a eu un mouvement imperceptible des lèvres, et elle regarde Jaboune curieusement, longuement, fixement; puis, après ce silence:

— J'espère, Jaboune, que vous serez tout à fait guéri pour assister à mon mariage?...

Jaboune a froncé les sourcils et, d'une voix sourde, brutale, très vite, il a répondu :

— Non.

Mais, du même coup, son courage l'abandonne, et le voici qui s'effondre en sanglotant, comme le premier jour, le fameux jour, dans le petit salon.

Et Mme Talvannes, comme ce même jour, l'a repris entre ses bras, la tête contre sa poitrine, et le câline doucement, et le berce, et sèche ses larmes, avec le petit mouchoir parfumé de cette même odeur qu'il reconnaît bien; et avec les mêmes paroles, elle lui fait

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promettre de ne plus pleurer pour ne pas abîmer ses yeux qu'elle caresse, ses grands yeux dorés...

Jaboune, peu à peu, se calme, se ressaisit, se console, et d'une voix que secouent seulement de tout petits sanglots pressés, maintenant, et presque comiques :

— C'est bien vrai, demande-t-il, c'est bien vrai que vous les aimez, mes yeux, et que vous trouvez qu'ils ont une couleur dorée, vous ne dites pas ça pour me faire plaisir ?...

Alors, sous son oreiller, Jaboune prend une petite médaille d'or qu'il tend à Mme Talvannes :

— Voilà ! je n'irai pas à votre mariage, mais je voudrais vous donner ceci pour votre mariage; et vous ne diriez jamais que c'est moi qui vous l'ai donnée, cette petite médaille en or, mais vous la porteriez toujours, et vous l'embrasseriez quelquefois, et, en la regardant, vous songeriez à la couleur de mes yeux...

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— Mais si votre maman s'étonne que vous ne l'ayez plus, votre médaille?

— D'abord elle est à moi, je peux en faire ce que je veux; et je dirai que je l'ai perdue...

— Vous serez grondé, mon pauvre Jaboune !...

Mais Jaboune, les yeux brillants, et avec une ferveur extraordinaire :

— Ob ! Madame, mur mure- t-il, je voudrais tant que l'on me gronde un peu à cause de vous !...

Oh ! la drôle d'impression qu'a éprouvée Jaboune, la première fois qu'il a vu le nom de son père — son nom — écrit ainsi en grosses lettres, en lettres énormes, sur des affiches de toutes les couleurs, qui couvrent les murs î...

Car c'est décidé, le papa de Jaboune a cédé aux sollicitations des « honnêtes gens sans

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distinction de parti », de tous les « vrais amis de Tordre », désireux de soustraire cette circonscription, où sa famille est connue, estimée — et propriétaire — depuis tant d'années, à la tyrannie de l'odieux Moutonnet.

Et le papa de Jaboune a fini par accepter la candidature législative qui lui était si instamment offerte : lui seul peut débarrasser le pays de ce Moutonnet, Moutonnet le tyran . . .

Pour Jaboune, le premier résultat apparent et pratique de cette décision a été que Ton allait partir tout de suite s'installer « sur place », dans la vieille propriété de Ravisy, et y demeurer au moins cinq semaines, jusqu'aux élections ; et, à ce point de vue, Jaboune convient volontiers que la politique a du bon.

Jaboune a conservé un excellent souvenir de Ravisy, où il avait passé un été, quand il avait six ans, du temps que Ravisy était encore habité parla tante Honorine, qui n'était pas morte...

A Ravisy, ce qu'il y a surtout de délicieux,

ce sont des écuries immenses, avec, au-dessus, ce fameux grenier, grand comme une cathédrale, où Jaboune se rappelle avoir eu tant d'heures exquises, dans la bonne et chaude odeur delà paille et du foin...

Car, à la campagne, on n'est pas surveillé comme à Paris, naturellement, on est plus libre, on peut s'isoler davantage, ne passentir constamment derrière soi Linda ou Mlle Andorre, — M,,e Andorre ne monterait pas dans le grenier à foin, bien sûr, — c'est seulement la maman de Jaboune qui, deux ou trois fois, est venue l'y surprendre, mais qui ne l'a pas grondé, au contraire, parce que, petite fille, quand elle était en vacances chez la tante Honorine, il paraît quelle y faisait, elle aussi, de longues pauses, dans le grenier à foin, où l'on est si bien pour rêver, en surveillant d'un œil paresseux le patient et prodigieux travail des araignées, et en écoutant, avec quelque crainte, malgré tout, les galops sournois des mulots...

Et n'y eût-il à Ravisy ni écurie, ni grenier, ni l'agrément de cette liberté plus grande que

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donne la campagne, — songez que l'on autorise Jaboune à sortir tout seul, à bicyclette, dans les rues du village, et même à aller, tout seul, porter des lettres à la poste !... — est-ce que la chose importante et charmante n'est point surtout dans l'événement exceptionnel, dans le départ imprévu, dans le fait •de se trouver ainsi à la campagne à une époque de Tannée où l'on n'y était jamais allé, d'être à Ravisy et de ne pas être à Paris : changer, être ailleurs, préoccupation essentielle et chère entre toutes au cœur de Jaboune et au cœur, ajoutons-le, de tous les Jabounes...

Malheureusement les circonstances particulières de cette villégiature ne laissent pas que d'en modifier sensiblement la libre jouissance.

Mon Dieu ! comme le papa de Jaboune se montre donc parfois énervé, soucieux et las, déclarant, en criant très fort, que, si on l'embête, il va tout envoyer promener, — tant

que Jaboune, dans ces moments détestables, ne reconnaît plus son papa !...

Au début, cependant, il avait semblé prendre si gaîment l'aventure !...

Même n'avait-il pas voulu instituer cette espèce de jeu avec Jaboune, — comme il n'est pas orateur (ce n'est pas son métier, n'est-ce pas ?) et que, surtout, il s'était aperçu que, lorsqu'il devait expliquer quelque chose en public, il avait la plus fâcheuse tendance à répéter, à chaque bout de phrase : et par conséquent... — or il ne faut pas que ses adversaires finissent par le remarquer, eux aussi, et s'en moquent, et que l'ignoble feuille de chou de Moutonnet le tyran s'empare de ce prétexte misérable pour le tourner en ridicule et pour le désigner, à tout propos, sous l'appellation grotesque du « Candidat Par Conséquent », — il avait été convenu avec Jaboune que, chaque fois que son papa, à table, en se promenant, n'importe où, chaque fois que le papa de Jaboune prononcerait ce malencontreux « par conséquent », Jaboune, s'il l'entendait, l'en pré-

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viendrait tout de suite, et chaque fois le papa de Jaboune lui donnerait dix sous, — un gage!...

Vous pensez si c'était amusant, sans compter que Jaboune arrivait ainsi à se faire des journées de quatre francs, quatre francs cinquante, — ce qui n'est pas à dédaigner dans un pays comme Ravisy où l'on a, pour dépenser son argent, de si tentantes occasions!...

Que vaut, en etfet, tout l'étalage des marchands de jouets du boulevard, et de nos bazars, et de nos grands magasins, auprès des trésors amoncelés dansl'arrière-boutique de l'épicier Gréjois ?

Ah ! l'émotion de pénétrer dans ce sanctuaire, d'y découvrir des boîtes de soldats de bois comme il n'en existé plus de toute évidence qu'à l'épicerie Gréjois de Ravisy, et des bergeries surprenantes, des décalcomanies inouïes, et quelles pipes en sucre!...

Eh bien ! l'autre matin, le papa de Jaboune a commencé par interdire formellement à Jaboune de mettre dorénavant les pieds à

l'épicerie Gréjois : Gréjois fait, dans la commune, et morne dans les communes voisines, où il se rend trois fois la semaine avec sa petite voiture d' « épicerie fine », — Gréjois fait une campagne acharnée en faveur de la candidature Moutonnet, dont il est un des électeurs les plus irréductibles et les plus inlluents; et par conséquent...

Jaboune, qui écoutait, la mort dan; l ùme, cet avertissement désolant, a essayé de se ressaisir, et tirant son papa par la manche :

— Papa ! tu me dois un gage, tu as encore dit « par conséquent », — c'est dix sous!...

Or, croiriez-vous que le papa de Jaboune s'est fâché tout rouge, et avec une mauvaise foi par trop flagrante, vraiment, — serait-ce déjà l'influence néfaste des premières réunions publiques ? — le papa de Jaboune a prié Jaboune d'avoir à cesser cette plaisanterie de mauvais goût, il lui a déclaré sèchement et tout net que, lorsque le papa parle, un petit garçon bien élevé n'a pas à interrompre, que, d'ailleurs, depuis qu'on est à Ravisy, Jaboune

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-affecte des façons, des libertés, une attitude, auxquelles il est temps de mettre bon ordre, et que, s'il continue, on lui reprendra d'abord tout l'argent de sa tirelire, pour être biensùr qu'il n'ira pas le porter bêtement à cette « fripouille » de Gréjois...

Mais pour qu'un homme du tempérament et du caractère du papa de Jaboune se laisse emporter à ces appréciations sans doute excessives, et à de tels accès d'injustice et de mauvaise humeur, c'est, apparemment, que des heurts imprévus se sont produits, des obstacles ont dû surgir, auxquels il ne s'attendait pas, et qu'en dépit de l'invitation pressante, sa candidature ne va pas comme sur des roulettes...

Et il est bien vrai que l'accord des honnêtes gensdetous les partis est une entreprise moins aisée que les mêmes honnêtes gens, pris chacun en particulier, ne se l'imaginent, et encore que, de l'aveu général, Moutonnet soit un tyran, il faut bien croire qu'il y a

toujours, clans chaque fief électoral, une partie de la population qui éprouve une jouissance singulière à se faire tyranniser...

A Ravisy même, le papa de Jaboune aura certainement, en sa faveur, une majorité iuiposante, mais ce n'est pas à dire que Moutonnet le tyran n'y compte aussi des partisans, et les partisans de Moutonnet, pour être les moins nombreux, ne sont pas, naturellement, — ainsi qu'il convient, d'ailleurs, à une minorité consciente, à une minorité qui se respecte, — ne sont pas les moins bruyants.

Presque tous les soirs, vers cinq heures, pour « embêter les gens du château », une bande de galopins, au sortir de l'école, passent à la queue leu leu, et stationnent devant la grande grille en braillant r Internationale.

Oh ! ce ne sont pas, je vous l'accorde, des procodés d'opposition bien intelligents ni sérieux; mais cela a le don d'agacer prodigieusement, quand il les entend, le papa de Jaboune...

Pour Jaboune, ce serait plutôt une dis-

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traction; et puis, que des gamins de son âge, — il y en a de plus petits que lui, — prennent si résolument cette attitude révolutionnaire, il les envie un peu, et, en même temps, à luimême, cela lui donne de l'importance...

Malheureusement il se rend bien compte que ceux-là le méprisent et se moquent de lui, qui ricanent quand ils l'aperçoivent trop bien peigné, trop « propre », avec son costume marin à pantalon long, et son canotier sur lequel il y a écrit, — pas de noms de bateaux anglais surtout, a recommandé le papa : ce serait en contradiction avec mes déclarations aux électeurs, et de l'effet le plus déplorable ! — il y a écrit simplement « Océan » en lettres dorées :

— Eh ! p'tit gars, tu viens donc de l'Océan?...

Jaboune souffre de ces marques d'ironie et de défiance, il souffre de ne. pas être populaire...

Alors, pour montrer aux gamins de Ravisy qu'il n'est pas plus niais qu'un autre, qu'il est aussi hardi qu'eux, bref, qu'il les vaut bien, à force de leur entendre répéter Vin ter-

nationale, il n'a pas tarde à en retenir le refrain; il n'est pas parvenu à distinguer très exactement, par exemple, si l'Internationale « sera le genre humain», ou « fera le genre humain », — mais, à une nuance près, n'est-ce pas, qu'importe?

Et quand, à cinq heures, la petite hande est arrivée devant le château pour se livrer à sa manifestation journalière, les manifestants ont eu la surprise de voir et d'entendre Jaboune qui, rythmant sa marche enthousiaste à la musique du regretté Potticr, arpentait d'un pas agité l'allée qui longe la grande grille, et brandissait une branche de buis, qu'il avait cassée tout exprès, et chantait à tue-tête que l'Internationale fera, ou sera, le genre humain !...

Oui, les gamins de Ravisy ont été joliment étonnés; pas tant, toutefois, que le papa de Jaboune qui se promenait, au même instant, dans le parc, en grande conversation avec Ricaud, le vieux jardinier.

H'i J A HO UNE

Le vieux Ricaud est un excellent jardinier, un très brave homme, mais une forte tête ; il n'aime pas Moutonnet, il ne vote pas pour Moutonnet, parce que Moutonnet « promet plus de beurre que de pain », et qu'il le connaît, et qu'au demeurant ce n'est rien qu'un «profiteur », comme les autres, et un farceur. — n'empêche que dans ses idées, parfois, il y a du bon !...

Il faut savoir que le père Ricaud a un fils? orgueil de sa race, qui est instituteur adjoint dans une école de la Ville de Paris; ce n'est pas de la petite bière î

Or on ne devient pas instituteur adjoint dans une école de la Ville de Paris sans avoir témoigné que Ton est un esprit libreT un théoricien d'avant- garde et de progrès.

Et l'admiration que son fils inspire au père Ricaud n'a pas tardé à faire de lui son disciple le plus obéissant, son meilleur élève...

Et vainement le papa de Jaboune s'efforce maintenant à convaincre son vieux jardinier, chez qui s'épanouissent les théories nou-

velles, avec la vigueur déconcertante du rameau nouveau que l'on aurait greffé sur un vieil arbre...

— Alors vous estimez, père Ricaud, que moi, père de famille, je n'ai aucun droit de contrôle sur l'éducation de mes enfants? Mes enfants ne m'appartiennent pas, ils appartiennent à l'Elat !...

— Pas plus à TElat qu'à vous, monsieur Maurice.

Et le père Ricaud ajoute sentencieusement la parole apprise, la parole du maître, du maître d'école de la Ville de Paris :

— L'enfant n'appartient qu'à lui-même.

Miis le papa de Jaboune s'échauffe et

s'emporte :

— Comment c'est vous, père Ricaud, vous un homme de sens rassis, un homme intelligent, qui venez répéter des absurdités pareilles!... L'enfant s'appartient à lui-même! Qu'est-ce que ça veut dire ? Et à partir de quel âge s'appartient-il ? Après qu'il est sevré, ou avant? A l'âge de Jaboune ? A votre avis, père Ricaud, Jaboune s'appartient àlui-

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même, sans doute Jaboune aie droit de s'élever comme il lui plaît?...

C'est h ce moment de la discussion qu'en débouchant d'une allée, ils se sont trouvés nez à nez avec Jaboune, sa branche de buis à la main, et qui chantait à tue-tête l'Internationale...

Pour le coup, ce n est plus de l'emportement, ce n'est plus de la colère ; le papa de Jaboune s'est arrêté net, plein d'une rage froide, d'une indignation concentrée, stupide.

— Bravo! Jaboune. Bravo! mon garçon!

Chante l'Internationale, mets le feu au château! Je n'ai rien à y voir, tu es le maître, tu es ton maître. Ricaud t'approuve, n'est-ce pas, Ricaud? Jaboune s'appartient à luimême, — chante, mon garçon!...

Qu'est-ce que vous vouliez que fît Jaboune, qu'est-ce que vous vouliez qu'il répondît à cela? Il n'y a rien compris, d'abord, et, dans son cher grenier à foin, où il s'est aussitôt esquivé sans bruit, et sans demander son

reste, il a beau se répéter qu'il «s'appartient à lui-môme », il n'arrive pas à s'expliquer en quoi cela consiste, si c'est un inconvénient ou un avantage, ni pourquoi surtout son père lui a déclaré qu'il s'appirteirait à luimême, en effet, en prenant un air si furibond ?...

Oh ! mais c'est décide'ment très désagréable d'avoir un papa qui se présente aux élections !... Bien sûr, ce doit être encore à cause de ce Moutonnet que son papa avait ces yeux mauvais et cette voix méchante ; c'est la faute de Moutonnet, de Moutonnet le tyran, — et c'est sur Jaboune que ça retombe!... Oh! ce Moutonnet!...

— Tyran, est-ce que ça s'écrit avec un /, dites, Mademoiselle ?

— Mais naturellement, Jaboune, comment voudriez-vous l'écrire : t, y...

Ce n'est pas de ce /-là que parlait Jaboune, et ce n'est pas ainsi qu'il l'a compris...

Gela s'est très bien trouvé, d'ailleurs.

Car le lendemain, le papa de Jaboune, qui était allé faire sa tournée chez quelques élec-

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teurs influents, est revenu tout à fait enchanté et gaillard : plusieurs affiches de Moutonnet, de celles qui ont été posées un peu à l'écart principalement, sur les dernières maisons du village, sur la cabane du cantonnier qui est à l'entrée de la grand'route, -— eh bien ! ces affiches portent écrit en travers, au crayon, d'une grosse écriture malhabile mais volontaire :

A bas le tyrantl

— Tyrant, avec un t!... insiste joyeusement le papa de Jaboune; on ne dira pas que ces inscriptions sont de moi!... Qui a écrit cela, c'est évidemment un ignorant, un simple, un de ceux-là qui n'osent pas se prononcer ouvertement, que je ne connais même pas, et que Moutonnet dégoùle... Ah ! les braves gens !...

Et dans l'ivresse du triomphe entrevu, le papa de Jaboune ajoute môme :

— Avec un t !... Tyrant, — comme « tirant débotté »! Eh! pardieuoui, c'est bien à coups

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de botte que nous allons chasser du Parlement cette fripouille de Moutonnel !...

... Ce qui indique suffisamment comme quoi la pratique de la politique a tôt fait d'émousser le goût des plus délicats et les jette rapidement , d'une emphase vaine et vulgaire, aux plaisanteries les moins relevées, voire à ces calembours un peu pénibles...

Du moins Jaboune pourra se féliciter, cette fois, de n'avoir pas perdu son temps, lorsque, sous prétexte d'aller à la poste, il a opéré, en un tour de bicyclette, cette inspection hâtive et cette revision heureuse et efficace des affiches de Moutonnet le tyran, ou, plus exactement, le tyrant!...

Par exemple, songez à ce qui lût advenu, si Jaboune avait été surpris, dans tout le feu de ses exercices calligraphiques, par un électeur de Moutonnet!...

On a beau n'être qu'un petit garçon, et un petit garçon qui « s'appartient à luimême », c'est alors que ses adversaires se fussent chargés de montrer au papa de Ja-

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boune que, si le père de famille n'a pas le droit d'exercer un contrôle sur les actes de son enfant, cela ne signifie nullement, par contre, qu'il puisse échapper à la responsabilité de ces actes.

On l'a bien fait voir au papa de Jaboune, non pas avec l'histoire des affiches, que le garde champêtre, spécialement commis, cependant, à cette recherche, par une lettre impatiente et impérative du sous-préfet, n'arriva jamais à tirer au clair, — non pas, donc, avec l'histoire des affiches, mais avec celle, autrement grave et presque tragique, avec l'histoire du chapeau.

Eh! oui, le chapeau de la maman de Jaboune : ah ! ce fut un beau scandale!

Mais il faut rappeler les faits.

A mesure que la période électorale avançait, vous savez que la maman de Jaboune avait pris le parti de sortir de moins en moins de Ravisy.

Et dire que c'est elle qui avait insisté pour

accompagner son mari, comme à une partie de plaisir, ou presque :

— Ce sera si amusant, si passionnant, et très utile aussi pour ta candidature; je verrai les femmes des électeurs, j'embrasserai les mioches, je « ferai de la popularité ».

Ah! bien oui ! les femmes des électeurs n'ont rien voulu savoir, persuadées que la dame du château ne venait que pour se moquer d'elles, et puis est-ce qu'elle se figurait qu'elles avaient du temps à perdre, comme les désœuvrées de Paris, pour recevoir ses visites?

Et les mioches hurlaient quand, après une recherche laborieuse, sur leurs grosses joues multicolores, d'un endroit à peu près propre, on voulait en profiter pour les embrasser.

La maman de Jaboune a été, comme il se conçoit, vivement dépitée en constatant que « faire de la popularité » était une entreprise plus malaisée qu'elle n'eut pensé, et qu'elle y réussissait moins bien apparemment que Moutonnet, sans doute, ou, qui sait, même Mme Moutonnet...

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Et, devant l'échec de ses tentatives malheureuses, son action électorale a dû bientôt se restreindre à entreprendre la conversion du vieux Ricaud, en le chapitrant à domicile, à aider son mari dans ses pointages, et à recopier ses professions de foi...

L'autre après-midi, pourtant, par ce jol1 soleil d'avril, la maman de Jaboune s'est dit que c'était par trop bête de rester ainsi prisonnière, que, tout de même, les gens de Ravisy n'étaient pas pour lui fairepeur, et qu'ils ne la mangeraient pas, et n'en voteraient ni plus ni moins ou pour Moutonnet ou pour son mari, — et, décidée à faire à pied l'exquise promenade du Calvaire, elle a mis son chapeau et elle est sortie avec Jaboune.

Son chapeau : vous pensez bien que ce chapeau était un chapeau tout à fait ordinaire, un chapeau tout ce qu'il y a de plus simple, un petit chapeau de rien du tout, — une toque de paille bien enfoncée, sans autre garniture qu'une plume couteau...

Eh bien ! croiriez-vous qu'ils n'avaient

pas fait deux cents mètres, Jaboune et sa maman n'avaient pas tourné le coin de l'épicerie Gréjois, et déjà il y avait des commères aux portes qui, sans se gêner, avec des regards narquois ou franchement hostiles, échangeaient sur leur compte des remarques désagréables, des propos blessants.

Naturellement, la maman de Jaboune ne voulait pas avoir l'air de s'apercevoir de quoi que ce fût ; simplement, elle hâtait le pas :

— Jaboune, dépêchons-nous, ne te retourne pas, donne-moi la main!...

Mais voici que tout à coup la bande des galopins, les mêmes qui chantent ïlnternalïonale, ont aperçu, de loin, Jaboune et sa maman ; ils sont arrivés en courant, et, faisant la haie sur leur passage, ils se sont mis à les interpeller grossièrement :

— Oh! là ! là! ce chapeau !... Passe-moi le pot de fleurs !...

Jaboune serrait le poing, il sentait le bout de ses oreilles qui piquait à force d'être

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— Ne quitte pas ma main, Jaboune, ne te retourne pas !...

Et au même instant le chapeau de la maman a été effleuré par une petite balle en caoutchouc, que venait de lancer, à pleine volée, le plus hardi de la bande.

Cette fois, c'en était trop ; sa maman n'a pas eu le temps de le retenir ; Jaboune s'est précipité vers l'effronté garnement, qui s'élançait pour ramasser sa balle, et comme il se baissait pour la ramasser, en effet, Jaboune l'a poussé rudement, si rudement qu'en tombant son visage a frappé le sol, et qu'il s'est relevé en saignant du nez...

Mais déjà, aux cris poussés, les commères avaient abandonné le pas de leurs portes et entouraient Jaboune et sa maman ; la mère de l'intéressante victime faisait entendre sa protestation véhémente :

« Cette petite brute, ce petit voyou, qui avait voulu assassiner son fils, son fils qui ne lui avait rien fait — osez dire que ce n'est pas vous qui avez frappé le premier ! — Si ce n'était pas malheureux de voir des enfants

qui se croient supérieurs parce qu'ils sont bien habillés, et qui n'ont pas d'autre plaisir que de cogner sur les enfants des pauvres, et de les défigurer !... »

Et elle prenait les autres commères à témoin : ça ne se passerait pas ainsi, elle allait écrire à la justice, à M. Moutonne!, — à ce bon M. Moutonnet, un qui n'est pas lier, lui, un qui défend les ouvriers, au lieu de les humilier et de les faire humilier constamment par sa femme ou par son fils, — non, ça ne se passerait pas ainsi!...

Et, en effet, ça ne s'est pas passé ainsi.

Le journal de Moutonnet, avisé sans retard, — On nous écrit de Ravisy... — n'a eu garde de laisser échapper une telle aubaine et s'est emparé de l'incident.

Dans un long et vengeur article intitulé lâche agression, Jaboune a été représenté comme un jeune énergumène, qui passait le temps à « rosser les manants » et n'avait d'autre rêve que de restaurer à son

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profit « les odieux privilèges seigneuriaux et les mœurs barbares de la féodalité ».

Bien entendu, le papa de Jaboune a fait répondre dans son journal, pour remettre les choses au point.

La « lâche agression » s'est ainsi transformée instantanément en une correction méritée, et de « jeune énergumène », Jaboune est passé au rang de vaillant garçonnet.

Quoi qu'il en soit, correction méritée ou lâche agression, le papa de Jaboune a semblé uniquement préoccupé de savoir si la chose pouvait avoir un bon ou un mauvais résultat pour son élection.

Et, ce qu'il y a d'admirable, c'est que, pour un peu, il aurait pris parti contre sa femme, en l'assurant que « tout ce qui arrive, c'est de ta faute ! » et qu'il est absurde de « provoquer la population de Ravisy par des chapeaux extravagants ».

Là-dessus, naturellement, la maman de Jaboune n'a pas été contente, et elle a ré-

pliqué vivement qu'il n'allait tout de même pas la forcer à porter des bonnets, parce qu'il avait eu l'ambition saugrenue de se présenter à la députation...

Et c'est ce soir-là que le jeune énergumène, c'est ce soir-là que Jaboune, en voyant sa maman encore toute frémissante et irritée, lui a juré solennement que. lui Jaboune, il ne voudrait jamais être député.

La maman de Jaboune dit parfois quelle aurait « tant voulu que Jaboune fût une petite fille!... » — et cela surprend d'abord, parce que les mamans, en général, c'est bien connu, préfèrent les garçons, qui ne sont pas constamment auprès de vous, comme un « témoin » indiscret des années qui passent, — au lieu que les filles — « Votre fille,

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chère Madame !... Mais, à vous voir ensemble, on jurerait les deux sœurs... » — oui, oui, on dit ça, c'est très gentil, mais en attendant, il faudra veiller à ce que la « petite sœur » ne porte pas trop tôt des jupes longues, et garde, au delà même de toule convenance et de toute vraisemblance, ses cheveux sur le dos... La maman de Jaboune ignore ces soucis, ces complications, et l'on conçoit du reste que la menace de l'âge, encore, ne l'inquiète guère ; c'est de très bonne foi et très sincèrement qu'il lui arrive de regretter ainsi que Jaboune soit un garçon : et non point parce qu'un garçon, c'est toujours plus tapageur et moins caressant, — Jaboune est caressant comme une fille !... — mais cela l'aurait tant amusée, passionnée, d'avoir une petite fille à habiller, à pomponner à sa fantaisie... Un garçon, il n'y a rien à imaginer, rien à innover, avec le vêtement d'un garçon : c'est toujours le môme costume marin, n'est-ce pas, avec le pantalon à pont, la ceinture, et le béret bien enfoncé, qui sont très seyants, certes, et pas laids, et pratiques, mais qui

font que rien ne ressemble tant à un Jaboune élégant que n'importe quel autre élégant Jaboune.

Et la maman de Jaboune désespère de dégager sa personnalité, d'affirmer, grâce à lui, un goût qui ne serait qu'à elle, — car, tout de môme, elle aime trop son Jaboune pour l'affubler de vestes de velours avec des cols en dentelle, ou pour l'obliger à sortir, qui sait, avec un petit chapeau haute forme...

Mais une fille, toutesles excentricités, toutes les hardiesses sont permises dans l'habillement d'une petite fille ! La maman osera, pour elle, des couleurs, des formes, qu'elle déplore de ne pouvoir porter elle-mômc : ah ! si Jaboune était une petite fille, ce qu'il en aurait des robes éclatantes, de salin liberly, jaune ou vert empire !...

Mais on n'habille pas un petit garçon en satin vert, ou en satin jaune!...

Et les coiffures! croyez-vous qu'elle se « régalerait », la maman de Jaboune, à lui faire des grosses boucles, à sa petite fille,

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avec un ruban très large, vous savez bien, noué sur le côté, — ou encore une petite frange sur le iront, et tantôt des petites nattes roulées sur l'oreille, et tantôt un vrai chignon, comme une dame, un vrai chignon qui découvre la nuque, l'adorable nuque des petits...

Et c'est avec ces façons-là, dites-vous, qu'il n'y a plus d'enfants, plus de petites filles, rien que d'insupportables coquettes...

Vous ne croyez peut-ôtre pas si bien dire : tenez, l'autre jour, la maman de Jaboune a rencontré Marie-Rose, la fille d'une de ses amies ; Marie-Rose est une jeune demoiselle qui a, tout juste, quatre ans; et comme la maman de Jaboune demandait à Marie-Rose si elle la reconnaissait, si elle reconnaissait la maman de Jaboune, chez qui elle était venue, le mois dernier, avec sa maman, — la jeune demoiselle a réfléchi un instant, puis sa figure s'est éclairée au souvenir brusquement réveillé :

— Oui ! C'est une fois qu'on m'avait mis ma tunique gris-fumé...

Elle a dit « gris-fumé », — à quatre ans ! Alors vous vous exclamez, vous vous indignez presque, et vous haussez les épaules, parce qu'une petite fille de quatre ans parle délibérément d'une « tunique », sait ce que c'est que le « gris-fumé », et ne se souvient et ne se préoccupe que de sa tunique gris-fumé...

La belle affaire !...

Puisque toujours, infailliblement, petite fille, jeune fille ou femme, elle doit en arriver là, — un peu plus tôt, un peu plus tard!...

Tout garçon qu'il soit, il y a ceci, du moins, pour consoler sa maman, que Jaboune n'est pas du tout indifférent aux questions d'élégance, et qu'il se pique môme de « s'y connaître très bien en toilettes ».

Oui, Jaboune déclare* volontiers et d'un ton péremptoire que la baronne Moutot, par exemple, ne « sait pas s'habiller » ; et, évidemment, s'il l'a déclaré, d'abord, c'était pour l'avoir entendu dire ; mais, peu à peu,

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il arrive à démêler un certain mauvais goût dans le détail trop lourd, trop somptueux, trop riche, un assemblage de couleurs trop crues, un étalage excessif de paillettes et de dentelles, et maintenant, quand il distingue tout cela chez des dames, des dames d'apparence, en général, copieuse et un peu mûre, qu'il a rencontrées à la pâtisserie, dans la rue, ou qu'il aperçoit au jour de sa maman, il n'hésite pas à affirmer qu'elles ont « le genre Moutot ».

Où la maman de Jaboune n'a pas laissé que d'être un peu inquiète, cependant, c'est quand Jaboune est venu lui confier en grand mystère qu'il ne voulait plus sortir avec Mlle Andorre, parce que Mllc Andorre prétendait s'habiller maintenant « comme une petite grue ».

Et c'est avec un véritable soulagement qu'elle a pu comprendre, après se l'être fait expliquer par Jaboune, que les « petites grues », c'étaient « des personnesqui se promenaient sur le boulevard, à pied, avec des corsages rouges », et que tel était justement

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le cas do MM,î Andorre, depuis que l'occasion d'un « coupon » extraordinairement avantageux, — et rouge, — lui avait fait abandonner brusquement, violemment, — à nous les modes printanières î — la modestie accoutumée d'une discrète et classique étoffe bleu marine...

La maman de Jabuunc a simplement observé alors, que « s'habiller comme une petite grue » était une expression impropre et qu'il n'était pas convenable de répéter, en aucun cas, et plus particulièrement en parlant de son institutrice, — et comme Jàboune objectait qu'il s'était contenté, en somme, d'emprunter le mot « grue » au vocabulaire de son oncle Adolphe, il lui a été répliqué, une fois pour toutes, que « ce n'était pas une raison »...

Alors Jaboune prend conscience que ce n'est pas cela, bien certainement, que doit signifier le mot « grue », que ce n'est pas du tout ce qu'il se figure, — mais quoi?

Si vous croyez que c'est commode, pour un jeune garçon, de se perfectionner dans la

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langue française, ou, seulement, de s'y reconnaître, avec la mauvaise volonté des grandes personnes à vous renseigner, leur mauvaise volonté, pour ne pas dire, trop souvent, leur mauvaise foi!...

Et Jaboune se rappelle, à ce propos, comme on l'a berné, comme on s'est moqué de lui, avec « madapolam »...

Madapolam? eh bien! oui; comme il a cette réputation, que sa maman s'est plu à lui faire, de « s'y connaître très bien en toilettes », — Mais, parfaitement, ma chère ! je consulte toujours Jaboune, Jaboune a beaucoup de goût, et il me conseille très bien, n'est-ce pas Jaboune? — Jaboune, qui prend toujours les choses au sérieux, et qui tient à être digne d'une réputation si tlatteuse, s'applique à acquérir une science digne de sa réputation.

Pour cela, il compulse avec soin les catalogues, il note dans sa mémoire des noms impressionnants, mohair, hgmespun...

Or, entre tous, « madapolam » lui est

apparu magnifique; il y a bien le « satin merveilleux », — il y a bien aussi la « charmeuse », — mais quel charme sera comparable, quelle merveille pourrait s'égaler, sans doute, au suprême et souverain mystère du « madapolam »?...

Et comme Jaboune sait que sa maman est précisément très perplexe pour une robe qu'elle doit se faire faire, une robe pour aller au dîner de première communion de sa petite nièce, Jaboune prend un air supérieur, et décide avec autorité :

— Maman, tu devrais te faire faire une robe en madapolam !...

C'est entendu, il a commis là une erreur saugrenue, une confusion ridicule : mais il fallait le lui dire tout de suite, au lieu d'aller raconter cela à tout le monde, si bien qu'il n'y a plus une amie de sa maman qui, en le rencontrant, ne lui demande s'il a toujours le goût forcené, la passion du « madapolam », — et avec des rires !..

Gela peut arriver à n'importe qui, cependant, que l'on se trompe, et je vous garantis

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que Jaboune juge cette insistance bien peu spirituelle, allez ! il ne trouve pas ça drôle...

Et sa maman, qui finit par s'en rendre compte, et qui n'est pas méchante, oh! non, et qui ne veut plus qu'il prenne cet air malheureux, sa maman lui promet que c'est avec lui, avec lui Jaboune, qu'elle ira choisir sa robe.

Aussi bien, n'est-ce pas une chose excellente que de former le goût des petits garçons, de les accoutumer à s'intéresser à ce qui, par- dessus tout, intéresse les femmes, et, par conséquent, pour plus tard, leur femme?...

Oui, Jaboune ne sera pas de ces hommes indifférents, ignorants, et frivoles, qui sont peut-être capables d'apprécier si une robe est jolie, mais à qui l'on demanderait vainement d'expliquer pourquoi elle est jolie, l'harmonie des tons, la fluidité des tissus, et ce qui est susceptible de rendre une silhouette vraiment « allurale »...

Songez que le papa de Jaboune a pu dîner, parfois, à côté de Mme Talvannes, et lorsque

sa femme, empêchée d'assister au dîner, s'informait, au retour, « comment Mme Talvannes était-elle habillée? », c'est tout juste si elle arrivait à apprendre que Mme Tal vannes portait une robe verte, — verte? ou bleue? non, je dis bien, verte...

Sa maman a trop souffert de ce manque de compréhension du papa de Jaboune, — qui est pourtant un homme intelligent, élégant, et à qui l'on ne saurait refuser un certain goût pour certaines choses : mais quoi, c'est bien la peine ! — la maman de Jaboune ne veut pas que sa « bru », plus tard, ait à souffrir comme elle ; Jaboune saura de bonne heure, jamais trop tôt, — ne croyez-vous pas que c'est autrement important pour un homme, que la musique vocale ou le dessin d'imitation inscrits, cependant, eux, aux programmes scolaires? — Jaboune saura distinguer, je vous le garantis, en quoi consiste une silhouette vraiment allurale!...

Pour l'instant le voilà, comme bien vous

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pensez, tout à la joie d accompagner sa maman chez « Mahon, sœurs ».

Mahony sœurs! Cela a quelque chose de sonore et d'un peu mystérieux, qui l'a toujours intrigué, — si souvent cela se répétait,— Mahon, sœurs ! — dans la conversation de sa mère, — oui, intrigué à la façon d'une affiche du Nouveau-Cirque, comme « les sœurs Franzi », par exemple, « les sœurs Franzi, équilibristes »...

Oh ! Jaboune sait bien que l'on ne fait pas des robes comme on fait des tours de force, et que les « Mahon, sœurs » ne vont pas exécuter, là, devant lui, une robe allurale comme les sœurs Franzi leurs sauts périlleux...

Mais, d'abord, combien sont-elles de sœurs, Mahon, sœurs?

Quelquefois, rue Royale, quand il fait très beau et que, sa leçon finie, on l'envoie se promener une demi-heure aux Tuileries, avant le déjeuner, quelquefois, en rentrant, rue Royale, ou dans le faub )urg Saint-Honoré, il rencontre des bandes de petites ouvrières, qui barrent le trottoir en se serrant joyeuse-

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ment par le bras : et, certes, Jaboune conçoit aisément qu'elles soient joyeuses; ne lui at-on pas dit que, pour leur déjeuner, elles s'en allaient acheter n'importe quoi, chez le charcutier, et, à la pâtisserie, un gâteau de deux sous?

Jaboune aussi serait joyeux, parbleu, sans celte perspective que, tout à l'heure, à table, il faudra qu'il se tienne, et qu'il se tienne bien, et que c'est même rare si on ne l'oblige pas à manger, — pour sa santé ! — des choses qu'il n'aime pas du tout (parions qu'il y aura encore des herbes cuites, qu'il a en horreur !), et il faudra pourtant qu'il se force, « pour faire plaisir à sa maman », et, si ce n'est pas pour faire plaisir à maman, cela n'empêchera pas qu'il faudra qu'il se force tout de même, et qu'il « finisse ce qu'il a dans son assiette »...

Ah! si Jaboune pouvait faire comme ces heureuses petites ouvrières, si on le laissait choisir son déjeuner à sa fantaisie, à la pâtisserie et chez le charcutier, avec aussi les marrons, l'hiver, et, en été, les glaces du

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marchand de coco, — et l'on déjeune ainsi en continuant à se promener, à s'amuser, sans qu'on s'en aperçoive, sans avoir à finir ce qu'on a dans son assiette, puisqu'on n'a pas d'assiette : quel rêve!...

Eh bien! parmi celles-là, dont Jaboune envie si ardemment les déjeuners improvisés en plein air et rapides, il y en a certainement de chez Mali on, sœurs, car elles ont salué M,le Andorre, qu'elles reconnaissent pour l'avoir vue, sans doute, quand elles apportaient, pour la maman de Jaboune, quelque carton impatiemment attendu. — On commençait à désespérer, Mesdemoiselles — mais alors sont-elles sœurs? se demande Jaboune, — et il est bien vrai que toutes se ressemblent un peu, avec une façon à peu près semblable de s'habiller et de se coiffer, et un même air décidé et « qui n'a pas peur », — mais sont- elles les sœurs Mahon?

Dans le salon de Mahon, sœurs, où on l'a fait entrer avec sa maman, Jaboune a eu

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d'abord cette désillusion de chercher des yeux, autour de lui, mais sans les trouver, les joyeuses petites ouvrières des déjeuners de la rue Royale.

Par exemple, ces jolies personnes qui étaient là, si étrangement vêtues d'un fourreau de satin noir, n'aurait-on pas cru tout à fait qu'elles s'apprêtaient à faire des tours, précisément, comme les sœurs Franzi, du Nouveau-Cirque!

Mais ce n'étaient pas non plus, pourtant, les fameuses, les mystérieuses, les insaisissables et déconcertantes sœurs Mahon...

Non, il parait que Mahon, sœurs, n'est autre que ce grand monsieur mince, à la barbe blonde un peu trop longue, mais si admirablement peignée, qui, après avoir honoré Jaboune d'une sèche petite tape sur la joue, et d'un distrait : « Bonjour, jeune homme ! » (comme il eût dit d'ailleurs : « Qu'est-ce que vous faites là?») a entamé avec la maman de Jaboune une conversation d'une importance telle que le pauvre Jaboune a tout de suite compris que sa maman était

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bien gentille, mais que certainement elle ne songerait plus à le consulter, et que ce devait être tout juste si elle se souvenait qu'elle l'avait amené avec elle...

On avait fait venir une dame avec des étoiles, une dame « genre Moutot », — car c'est la chose qui paraît inexplicable et monstrueuse, qu'en de pareils endroits, « temples du goût et de lamode », et où l'on habille si joliment, si délicieusement, disons le mot, si « alluralement » de jolies dames comme la maman de Jaboune, les personnes mêmes qui contribuent à guider le goût, à diriger la mode, ces véritables fées, puisqu'il est entendu que les fées ont quitté maintenant les forêts enchantées pour élire des demeures plus rapprochées de la place Vendôme, ces fées modernes, les dernières fées, réservent pour leurs clientes les robes couleur de jour et les robes couleur d'aurore, et conservent le plus souvent par devers elles, et pour leurs besoins propres, une prédilection singulière et jalouse pour le « genre Moutot » .

CepcntlantJabounc s'est diverti un moment à constater que cette dame « genre Moutot », pour se tenir prête à indiquer aussitôt, sur les draperies apportées, les « mouvements » que l'inspiration allait faire jaillir de l'admirable barbe de Mahon, sœurs, la dame «genre Moutot » avaitdesépingles plein la bouche.

Et comme c'est un phénomène bien connu de Jaboune que les personnes qui avalent des épingles, — et quand on a ainsi constamment des épingles plein la bouche, on finit toujours fatalement, n'est-ce pas, par en avaler, — les épingles ainsi avalées se fraient un passage et sortent par où elles peuvent, et principalement par le bout des doigts : alors Jaboune fixait avec une vive insistance et une très grande curiosité le bout des doigts de la dame aux épingles, dans l'espoir qu'il allait sans doute voir une épingle, ou mieux plusieurs épingles, sortir tout à coup; et, entre parenthèses, il n'eût pas été fâché d'apprendre, à cette occasion, ce que l'on avait négligé de lui dire, si ces épingles

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sortaient des doigts la tète la première, ou par la pointe...

Mais les épingles se sont obstinées à ne pas sortir, lassant, décidément, la patience observatrice de Jaboune ; et, puisque personne ne faisait attention à lui, et que sa maman, en particulier, était bien trop occupée entre Mahon, sœurs, la dame « genre Moutol » et une demoiselle en satin noir, Jaboune, qui s'ennuyait, et que tenaillait, en outre, l'àpre curiosité de découvrir où Mahon, sans doute, cachait ses sœurs, Jaboune a quitté le salon discrètement, il a poussé une porte, il a grimpéun escalier, poussé une autre porte, et voici qu'il s'est trouvé dans le vaste atelier tout bourdonnant et rempli d'ouvrières, — des petites ouvrières que Jaboune ne connaît pas, ce qui n'a pas empêché que, tout de suite, il les a reconnues : oui, ce sont elles, ce sont bien elles, avec qui il aurait tant envie de déjeuner gaîment dans les pâtisseries de la rue Royale, dans les charcuteries du faubourg Saint-Honoré !...

Au bruit de la porto ouverte, les têtes penchées sur l'ouvrage se sont levées brusquement, et, devant tous ces jeunes et hardis visages maintenant tournés vers lui, Jaboune demeure un peu décontenancé, sur le seuil, son béret à la main, et murmure :

— Je vous demande bien pardon, Mesdemoiselles!... Bonsoir, Mesdemoiselles!

Et déjà il serait parti...

Mais une grande rousse, près de la porte, Ta retenu, et l'attire :

— Voulez-vous bien ne pas vous sauver comme ça ? Est-ce qu'on vous fait peur? Comment vous appelez-vous?

— Je m'appelle Jacques, mais on m'appelle Jaboune...

— Jaboune! Voilà un joli nom : vive Jaboune ! — a crié une apprentie, à peine plus grande que Jaboune, ma foi, et si comique avec son air, pourtant, déjà, de petite bonne femme...

Et après elle, ce sont toutes les ouvrières qui ont répété : « Vive Jaboune! » — et Jaboune, un peu surpris, tout de même, un

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peu ahuri d'un tel succès auquel il ne s'attendait guère, Jaboune passe, de bras en bras, d'un bout à l'autre de l'atelier :

— Je vous présente mon fiancé!... a commencé par déclarer effrontément l'apprentie. Et Jaboune a rougi très fort, et il trouve qu'elle exagère, il s'est senti mécontent, d'abord, gêné, mal a Taise, on s'occupe décidément un peu trop de lui, et il voudrait bien s'en aller...

Mais, — ploc! ploc ! . — la même effrontée lui a posé deux gros baisers sur les joues, et c'est maintenant tout l'atelier qui l'embrasse, et, chose singulière, Jaboune a été bien souvent embrassé, parbleu ! et pas seulement par sa maman, pas seulement par des gens de sa famille, par d'autres dames, par des tas de dames. .. Eh bien ! même quand c'était Mme Talvannes, sa grande amie Mmo Talvannes, il ne se souvient pas d'avoir jamais été embrassé comme ça, oui vraiment, « ça lui fait » tout drôle, et c'est lui, à son tour, qui embrasse, qui embrasse, et il se rend seulement et tout au plus compte

qu'il ne sait plus au juste ce qu'il fait...

— Crois-tu qu'il est mignon!... Crois-tu qu'il est bijou !...

— Celui-là, quand ilauradixansdeplus!...

a murmuré la grande rousse.

— Et quels yeux ! — toujours ses yeux, sesyeuxqui plaisaient tant àMme Talvannes...

C'est que les yeux, ce ne sont pas des yeux de petit garçon, les yeux, ça n'a pas d'âge...

— De vrais yeux de femme!... — elles disent cela, naturellement, parce qu'elles sont femmes : mais ce qui les attire, dans les yeux de Jaboune, et qui les surprend étrangement et les charme, c'est que ce sont de beaux yeux tout simplement, et les mômes yeux qu'il aura plus tard, quand ce sera sérieux, quand il aura l'âge d'homme...

— De vrais yeux de femme !...

Et, soudain, toutes ont eu la même pensée qu'il serait délicieux, ce gosse, habillé en femme, oh! oui, tellement plusdélicieux que quelque baronne Moutot, leur cliente...

La grande rousse, d'autorité, a pris Jaboune

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sur ses genoux, d'autres, autour de lui, s'empressent, — et ce ne serait pas la peine que Jaboune fût avec des fées, si, de leurs doigts de fées, avec le premier bout d'étoffe venu qu'elles avaient là, sous la main, avec le corsage « en train », dont elles lui ont aussitôt passé les manches, elles n'improvisaient sur lui, industrieuses et ravies, une toilette aussi allurale que la plus allurale des toilettes de Mahon, sœurs...

Et savez-vous que notre Jaboune, maintenant, se laisse bel et bien faire, avec, seulement, des petits rires énervés, mais de plaisir, quand il se sentait un peu chatouillé par la molle caresse des étoffes soyeuses...

Il a perdu conscience de l'endroit, de l'heure, c'est bien cela, il est chez les fées, — et il regarde au loin, devant lui, les yeux vagues, tout au fond de l'atelier...

Et c'est là que, machinalement, son regard s'est arrêté tout à coup sur la seule ouvrière qui ne se soit pas approchée pour lui faire

fête, et qui est demeurée assise à sa place, tout au fond, près de la fenêtre ; à son tour, elle, comme elle le regarde...

Et puis elle s'est levée, et elle le regarde toujours, fixement, éperdument ; personne ne fait attention à elle, on est tout à Jaboune ; personne ne la voit, que Jaboune...

Et puis elle s'est approchée de la fenêtre, et puis, tout doucement, elle l'a ouverte, et puis, tout doucement, elle a enjambé, — et puis...

Et puis Jaboune ne sait plus rien, il n'a plus rien vu, il a entendu seulement un grand cri, il aurait voulu crier aussi, mais le son s'est arrêté dans sa gorge, et il n'a pu que tendre ses petits bras vers la fenêtre, dans un geste d'horreur et de détresse...

Et maintenant, au milieu du brouhaha, ce sont des mots qu'il distingue à peine, — plaquée, grossesse, avortement, — et qu'il ne comprend pas du tout ; la voix, aussi, qu'il reconnaît, de « Mahon, sœurs », Mahon,

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sœurs, qui déplore surtout le procédé de mauvais ton, qui appréhende le préjudice du scandale, et maugrée que ça ne s'est jamais vu, que ces choses-là ne se font pas dans une maison distinguée, honorable, et que tant qu'à faire, la colonne Vendôme n'était pas si loin...

Cependant la maman, bouleversée, a retrouvé Jaboune qu'elle serre dans ses bras, — a-t-il dû avoir peur ! — qu'elle serre dans ses bras, bien fort : « Mon petit, mon cher petit!... » — comme si un malheur, d'où qu'il vienne chaque fois qu'il passe, vous disait toujours : «Je suis là! » — et qu'illes eût frôlés tous deux...

Pauvres fées, pourtant!... C'est donc seulement dans les livres que leurs histoires finissent toujours bien?...

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