FORME D UNE AUTOMOBILE
Dans le machin long qui est par devant, on place une chaudière remplie de au. La vapeur passe dans un tuyau, et se comprime dans une petite case. La vapeur ressort encore dans des tuyaux, où, au bout, est placée une roue percée par un trou. La vapeur, pour passer par le trou, fait tourner la roue qui est attachée à une courroie qui fait tourner les roues delà voiture. Le guidon correspond aux roues.
Pour mettre en mouvement, on allume le feu (sous la chaudière).
Pour ralentir, on appuie sur un bouton qui fait boucher les tuyaux.
Pour arrêter complètement, on éteint le feu ou on retire l'eau de la chaudière.
L appareil s'appelle Jabounoroule ou Jabouroule.
Mais, je vous l'ai dit, si consciencieusement qu'il ait été étudié, établi, agencé, et
LE choix d'une carrière 195
quelque satisfaisant que, sans fausse modestie, il lui paraisse, le Jabounoroule, ou Jabouroule, ne saurait constituer pour Jaboune autre chose qu'une étape, une simple étape, dans sa carrière d'inventeur-constructeur.
L'intérêt est tout entier aux aéroplanes, et c'est aux aéroplanes que Jaboune entend bien se consacrer de préférence, aussitôt que l'état de ses travaux lui permetlra d'aborder la construction de ce genre de machines nécessairement plus délicates, mais tellement plus passionnantes !...
Jaboune, d'ailleurs, n'a pas perdu son temps ; et le voici déjà à la tête de deux projets d'aéroplanes, — le Jabounivole ou Jabovole n° 1 et le Jabounivole ou Jabovole n° 2, dont le détail s'expose comme suit :
jabovole n° 1
1° Une chaise de paille.
2° Un élastique cte 0m,80 de longueur environ.
3° Bâton servant de guidon, enfoncé dans
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une planche, et, quand on fait tourner le bâton, cela fait tourner la planche .
4° Une hélice accrochée après le caoutchouc [ou élastique).
5° On attache le caoutchouc après la chaise, on tourne pendant longtemps, puis on s'assied, on lâche, — et l aéroplane s'élève gracieusement dans les airs.
JABOVOLE N°2
1° Une caisse.
2° Accrochez après la caisse un tuyau creux, recourbé, et ouvert dans le bout.
3° Mettez un élastique dans le tuyau et attachez après une hélice qui sort par le trou du haut.
4° Un bâton, qui traverse la caisse, et qui est enfoncé dans une planche : quand on fait tourner le bâton, on fait tourner la planche et F aéroplane va du côté ou on a tourné.
5° Même système de mise en marche que pour le Jabovole n°l. 4
le choix d'une carrière 197
On voit que Jaboune ne se vantait pas lorsqu'il affirmait à Ketty qu'il avait un moyen, un bon moyen, de faire fortune, et, par conséquent, de se faire, se'ance tenante, proclamer nubile par le chef de l'Etat : ne lui suffirait-il pas, en effet, de porter à la connaissance du chel' de l'État les merveilleux secrets des Jabovoles i et 2, sans compter le Jabounoroule ?... Ce n'est donc pas un moyen, c'est trois moyens qu'il a, Jaboune, de se montrer apte aux plus grands desseins, et prêt pour les plus hautes destinées...
Seulement Jaboune n'est pas un « enfant» ; il ne se dissimule pas qu'il n'est si belle invention qui n'ait besoin, d'abord, d'être mise en œuvre; et tant que le Jabounoroule demeurera sur le papier, et aussi les deux Jabovoles ou Jaboanivoles, il' n'y aura rien à en espérer, rien à en tirer, et le génie de Jaboune restera dans l'ombre.
Qui voudra, qui saura comprendre la réelle valeur des Jabovoles et du Jabouroule, qui
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témoignera suffisamment de confiance à Jaboune pour le placer à môme de faire exécuter ses mécanismes, et d'en expérimenter toute la valeur ?
Car ce n'est pas Jaboune tout seul, bien entendu, qui pourra rassembler les éléments d'un Jabovole : tenez, rien que les 80 centimètres d'élastique, croyez-vous que cela soit si commode à trouver ?
Et puis quoi, ce n'est pas affaire à l'inventeur : il est le cerveau qui crée, il n'est pas le bras qui exécute, et on doit le lui procurer...
Vous me direz : « Pourquoi Jaboune ne s'adresse-t-il pas à son papa ? »
Comme s'il n'était pas notoire que les papas n'entendent jamais rien aux inventions de leurs petits garçons, et, bien pis, ne les accueillent, en général, qu'avec des ironies et des rebuffades !
Lisez les récits des « enfances célèbres » et vous ne manquerez pas de faire cette constatation attristante, que la plupart de ces célèbres enfants avaient eu les débuts de leur
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carrière entravés et contrecarrés par des parents défiants et aveugles.
Non ! Jabounc,ponr ses inventions, n'attend rien des encouragements ni de l'initiative desa lami lie : en fait d'encouragements, vous verriez que son père ne trouverait rien de mieux que de lui conseiller d'apprendre, de préférence, ses « verbes irréguliers », et de ne plus déchirer les pages de ses cahiers, de ne plus surtout les couvrir de ces « gribouillages » dont se plaint amèrement Mlle Andorre !... Merci bien !...
Un instant, Jaboune a songé à prendre plutôt pour confident Gaspard, le valet de chambre, qui est un garçon actif, intelligent, débrouillard, susceptible de le comprendre, celui-là, d'aller de l'avant...
Jaboune avait eu l'occasion déjà de lui en toucher deux mots lorsqu'il voulait construire lui-môme un Jabovole n° 2 et qu'il s'enquérait d'une caisse, — Gaspard lui en avait procuré une fort convenable, une grande caisse à bouteilles d'eau minérale, qu'il était allé chercher tout exprès à la cave,
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très complaisamment, et c'est encore Gaspard qui, pour le même Jabovolc, s'était mis également en quête, vainement, cette fois, il est vrai, mais toujours avec une égale complaisance, d'un « tuyau creux recourbé, et ouvert dans le bout »...
Mais tout de même, Jaboune n'est pas assez sur de Gaspard, — avec les domestiques, par le temps qui court, sait-on jamais ? — pour lui confier un secret de cette importance : et s'il allait, en effet, lui « chiper » ses inventions, et en garder pour lui, ça s'est vu, tout le bénéfice ?
Et puis, quoi? Ce n'est toujours pas Gaspard qui dispose des moyens d'action nécessaires pour mettre ces inventions en œuvre, en valeur, comme il le faudrait, c'est-à-dire avec le premier argent indispensable, et la réclame, et les relations...
Et Jaboune se désespère à penser que la moindre entreprise, quand on n'est qu'un petit garçon, se hérisse aussitôt de difficultés insurmontables, et que ce serait pourtant, on en conviendra, une chose douloureuse et
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inique, que d'avoir, à huit ans et demi, inventé un Jabouroule et deux Jaôovoles, et de ne pouvoir seulement pas en profiter, précisément parce qu'on a huit ans et demi...
C'est quand il était plongé dans ses réflexions décourageantes et déplorables que celte annonce, au beau milieu du journal qui traînait sur la table, cette annonce, tout à coup, est tombée sous les yeux de Jaboune, où il était dit qu'un philanthrope « disposant de capitaux importants, s'intéresserait à toute affaire industrielle ou autre », et consentait des « prêts et avances aux commerçants, fabricants, inventeurs », — oui, il y avait bien inventeurs, et « inventeurs » se détachait même en lettres capitales, inventeurs, au même titre que philanthrope, et que cette promesse d'ARGE.vr tout de suite qui complétait l'annonce, avec l'adresse du philanthrope :
Monsieur Alexis, 313, rue d'Aboukir.
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Vous pensez bien que Jaboune n'a eu garde de négliger un avertissement aussi opportun et providentiel, et, le jour même, il écrivait à M. Alexis l'état actuel du Jabouroule et des deux Jabovoles, sans omettre de joindre à sa lettre, ainsi que cela était recommandé, la somme de « un franc en timbres-poste », pour « réponse, frais d'étude et correspondance ».
Et, sans doute, Jaboune ne se dissimule pas que, lorsque la réponse du philanthrope lui parviendra, lorsque le facteur viendra dire qu'il y aune lettre recommandée, chargée même, probablement, pour lui, Jaboune, — oui, il ne se dissimule pas que l'événement soulèvera quelque émotion dans sa famille, qu'on l'interrogera, que, sans la moindre discrétion, son papa ouvrira la lettre, et qu'il faudra que Jaboune explique...
Mais les termes de cette lettre, et l'envoi d'argent que le philanthrope n'aura pas manqué d'y joindre, — argent tout de suite, — montreront bien que « c'est sérieux» et que Jaboune n'est plus le simple petit garçon, à qui l'on fait des remontrances, mais l'inven-
teur prodige et prodigieux dont un père ne saurait s'empêcher d'être fier : la réponse du philanthrope, ce sera, pour Jaboune, avec son premier pas vers la fortune, le commencement de la gloire.
Malheureusement, elle n'arrive pas vite, cette réponse du philanthrope; deux jours, trois jours ont passé, durant lesquels Jaboune dissimulait avec peine une nervosité singulière, principalement aux heures du courrier.
Est-ce que*, par hasard, le papa de Jaboune aurait reçu la lettre et ne voudrait pas le lui dire? Non, c'estimpossible, le papa de Jaboune ne ferait pas de ces choses-là...
Ou alors est-ce que c'est Jaboune, de qui la lettre ne serait point parvenue au philanthrope?...
11 faudrait pouvoir aller le voir, ce philanthrope, et le lui demander; mais aussi l'inventeur du Jaôonnivole ne risque-t-il point de perdre quelque peu de son prestige, lorsque le personnage qui, au numéro 313
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de la rue d'Aboukir, dispense des capitaux importants, lorsque ce personnage constatera que le correspondant qui lui a proposé de l'intéresser à ses entreprises d'automobiles et d'aéroplanes, est un petit bonhomme de huit ans et demi?
Eh bien ! Jaboune ne s'embarrassera pas pour si peu, il se fera passer pour son propre fils, voilà tout, et il déclarera, payant d'audace, que c'est son papa qui Ta envoyé pour demander à M. Alexis s'il avait bien reçu sa lettre, — son papa, l'inventeur du Jabonnivole...
Cette difficulté ainsi aplanie, il en reste une seconde qui est de savoir comment Jaboune persuadera Linda ou Mlle Andorre de l'accompagner, 313, rue d'Aboukir : la rue d'Aboukir n'est pas, en effet, le but ordinaire de ses promenades...
Mais Linda lui doit une « discrétion » ; n'a-t-elle pas, l'autre semaine, traîné Jaboune du côté du faubourg Poissonnière pour voir une compatriote à elle qui arrivait d'Allemagne ?
LE CHOIX D'UNE CARRIÈRE 2()o
On lui a, c'est entendu, en échange de son silence complaisant, fouiré des tas de grosses pâtisseries dont la Fraiïlein apportait plein sa malle.
Mais ce n'est pas tout, et maintenant, si Lindane veut pas que la maman de Jaboune connaisse l'excursion du faubourg Poissonnière, maintenant Jaboune exige qu'elle l'accompagne rue d'Aboukir, — 313, rue d'Aboukir, chez un marchand de timbres, explique-t-il, un marchand de timbres dont on lui a parlé à la Bourse, et qui liquide, dans des conditions exceptionnelles, une collection unique du Guatemala...
L'imprudente Linda a bien été forcée de se laisser convaincre, et voici Jaboune arrivé à ses fins, voici Jaboune chez la concierge de la rue d'Aboukir, et s'informant d'une voix qu'il voudrait assurée, mais qui tremble un peu, r si c'est bien ici que demeure, et à quel étage, M. Alexis?»...
Mais la concierge n'a pas répondu ; elle n'est pas dans sa loge, la concierge ; à sa place il y a deux sergents de ville, et c'est l'un
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d'eux qui, aussitôt, interpelle Jaboune :
— Et peut-on savoir, mon garçon, peut-on savoir ce que tu lui veux, à M. Alexis?...
Pour le coup, Jaboune se trouble tout à fait :
— Moi... mais rien, Monsieur... c'est-àdire... c'est mon papa... D'ailleurs, nous nous en allons, nous nous en allons...
Et Jaboune a pris la main de Linda et la tire vers la porte.
Mais l'autre agent s'interpose :
— Mais non, justement, vous n'allez pas vous en aller comme ça ; vous, Mademoiselle, répondez-nous ! Et d'abord, n'est-ce pas, donnez-nous vos noms et adresse?...
Linda s'arrête, désemparée ; elle n'y comprend rien :
— Enfin, Monsieur, ce n'est donc pas ici qu'habite le marchand de timbres?...
Cette fois, les agents s'impatientent :
— Le marchand de timbres? Ah ça, ma petite, nous sommes polis; alors il faudrait voir à ne pas chercher à vous ficher de nous...
Cette simple remarque porte à son comble
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la stupeur de Linda et son désarroi ; et, comme il lui arrive toujours en pareil cas, lorsqu'un incident importun la bouleverse, lorsqu'elle est, soudain, très émue, elle ne trouve plus ses mots, elle s'embarrasse dans des phrases moitié françaises, moitié allemandes, — cependant que Jaboune, qui ne sait pas ce qui va arriver, qui a très peur et qui, depuis un moment, se contractait de toutes ses forces pour ne pas pleurer, Jaboune n'y peut plus résister et éclate en larmes...
— Enfin, tout ça, c'est trèsjoli, dit le premier sergent de ville ; en attendant, asseyez-vous toujours là, et M. le commissaire vous interrogera et verra ce qu'il aura à faire, quand il aura fini de perquisitionner chez votre connaissance, le nommé Alexis, qui vient d'être condui' au dépôt, pour escroquerie et abus de confiance...
Certes Jaboune aime bien sa vieille grand'mère Amélie, mais elle lui inspire moins encore d'affection, peut-être, que d'orgueil.
Lagrand'mère Amélie, c'est plusexactement lagrand'mère de sa maman, l'arrière-grand'mère de Jaboune : et elle a quatre-vingt-sept ans, et l'on conviendra que c'est une circonstance qui n'est pas banale, et qui vaut bien
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que Ton s'en montre fier, en effet, que d'avoir, dans sa famille, une vieille grand'mère de quatre-vingt-sept ans !...
Evidemment ce n'est pas aussi beau qu'une centenaire, mais enfin, c'est un commencement, et c'est le grand et secret espoir de Jaboune que sa grand'mère Amélie « ira bien jusqu'à cent ans », ou môme, qui sait, les dépassera, et ainsi de suite, — car, somme toute, quand on est arrivé déjà à quatrevingt-sept ans, il n'y a pas de raison pour que ça s'arrête...
Et c'est bien là-dessus que Jaboune compte, à part lui, c'est que ça ne s'arrêtera jamais, — comme lorsqu'on joue à rattraper une balle, et que Ton commence à la lancer en l'air, et qu'on l'a rattrapée une fois, deux fois, vingt fois, alors on s'imagine que, peut-être, ça va continuer ainsi, longtemps, toujours, sans plus jamais manquer, et que l'on est « parti ». pour rattraper la balle des billions de fois, et des trillions, et des quatrillions...
Le seul ennui, c'est que ça soit si long, une année, — ça traîne, ça traîne...
Pour bien faire, il faudrait que, chaque matin, en se réveillant, on pût se dire : « La vieille grand'mère Amélie a encore une année de plus... Quatre-vingt-huit, — quatrevingt-neuf, — quatre-vingt-dix... »
Oui, comme ça, ça vaudrait la peine, et ça serait vraiment intéressant...
Jaboune a bien essayé de compter Tàge de la grand'mère Amélie semaine par semaine, pour que ça aille plus vite. Mais d'abord il a eu une extrême déception à constater le peu de semaines que cela représente, en réalité, quatre-vingt-sept ans...
A vue de nez, avant de poser les chiffres, il se figurait, et, si on le lui avait demandé, il aurait certainement répondu, que sa vieille grand'mère Amélie avait déjà vécu cent mille semaines, au moins.
Et voici qu'en multipliant 87 par 52, — puisqu'il y a 52 semaines dans l'année, n'estce pas, Jaboune, et que Madame votre arrièregrand'mère a 87 ans, — Jaboune s'aperçoit que la vieille grand'mère Amélie n'a pas seulement cinq mille semaines, — ça n'est
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pas possible !... — 4. 524, exactement et après avoir fait la preuve par 9!...
Alors, quel intérêt y aurait-il à noter, tous les dimanches, comme Jaboune s'était proposé de le faire, que la vieille grand'mère Amélie a 4.524 semaines, puis 4.525, puis 4.526... Non, comme cela, ça a presque l'air plus lent encore, — est-ce que ça se remarque : 4.527 semaines, — c'est insignifiant!...
Mais on aurait tort de croire, cependant, que la vieille grand'mère Amélie ne présente pour Jaboune que ce genre d'intérêt et d'attrait en quelque sorte mathématiques.
Et Jaboune est très sincère, et ce n'est pas du tout affectation ni flatterie, lorsqu'il lui déclare que c'est un de ses meilleurs plaisirs, quand on consent — Il va vous fatiguer, bonne maman, Jaboune est si turbulent, si insupportable!... — quand on consent à le laisser aller déjeuner chez elle.
D'abord, ce n'est pas vrai, Jaboune n'est ni turbulent, ni insupportable, chez sa vieille
grand'inère Amélie ; au contraire, il se montre là d'un raisonnable, d'un sérieux qui. presque, effarent la vieille dame.
La grand'môre Amélie n'avait eu qu'une fille, qui, elle-même, ne lui a donné qu'une petite-fille, la maman de Jaboune.
Jaboune, c'est le garçon, c'est Y « homme » de la famille, et l'on comprend que la grand'inère Amélie en a conçu pour lui, avec un faible particulier, une admiration attendrie.
Jaboune a parfaitement conscience de cette admiration qu'il inspire, et l'on sait que Jaboune, volontiers un peu poseur, n'est pas insensible aux hommages qui sont ainsi spontanément et ingénument rendus à sa « prodigieuse intelligence » et à sa science déconcertante et précoce :
— Cet enfant est surprenant !... s'exclame tout haut devant lui, à tout propos, en joignant les mains d'extase et un peu d'effroi, la bonne grand'mère Amélie.
Et Jaboune, sûr de toujours trouver en elle un public idolâtre, Jaboune s'applique et ne
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néglige rien pour porter à son comble l'étonnement émerveillé de la vieille dame.
De vous à moi, je ne saurais cacher que les moyens employés par Jaboune ne sont pas toujours d'une correction irréprochable.
Je ne parle pas de l'autorité avec laquelle Jaboune raconte à sagrand'mère des histoires d'aéroplanes ou des histoires d'apaches, — il a remarqué, en effet, que les apaches et les aéroplanes sont les deux sujets de conversation qui apparaissent à la vieille dame comme les plus représentatifs du temps présent, ceux, par conséquent, qu'il lui semble le plus extraordinaire de voir aborder par Jaboune avec cette désinvolture : or, quand Jaboune va déjeuner chez sa grand'mèrc, il vient toujours de voir, comme par hasard, un aéroplane qui évoluait tranquillement au-dessus du jardin des Tuileries, — Oui, bonne maman, je l'ai vu comme je vous vois!... — et il indique comment était placée l'hélice, et que c'était un biplan, ou un monoplan, et que le moteur rontlait, dételle ou telle façon, et que ce devait être un moteur, par consé-
quent, de tant ou tant de chevaux, — et il emploie des termes techniques!...
Ou bien ce qu'il a « vu » encore, c'est un apache que l'on venait précisément d'arrêter au coin du pont de la Concorde, un apache qui voulait dévaliser un député, et qui avait un grand couteau, même qu'il avait laissé son couteau tomber par terre, et que c'est lui, Jaboune,qui l'aramassé, et qui l'a donné à un sergent de ville...
Mais où Jaboune exagère un peu, et ce qui, je le répète, n'est sans doute pas très correct, c'est quand il déclame, devant sa grand'mère Amélie, des vers qu'il affirme avoir composés tout exprès pour elle.
Si Jaboune, en effet, cache autant qu'il le peut à son père et à sa mère ses travaux poétiques, parce qu'il n'est pas assez assuré qu'on les accueillera sans ironie, avec sa grand'mère il est tranquille, l'ironie n'habite point lame candide de la bonne dame, et il peut « y aller carrément ».
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Il lui a fait seulement promettre qu'elle n'en dirait rien chez lui, que c'est un secret pour tous les deux, dont elle est doublement émue et touchée ; non qu'elle n'ait, cependant, pris un jour, à part, sa petite-fille, la maman de Jaboune, pour lui confier que « Jaboune travaille peut-être trop de la tête, et qu'elle a peur que ça ne le fatigue »...
Mais la maman de Jaboune l'a si catégoriquement rassurée, en lui donnant d'ailleurs, sur ce point, l'avis autorisé de MIle Andorre qui juge au contraire que « Jaboune a le travail très facile, et que si l'on peut craindre quelque chose, au contraire, c'est qu'il n'abuse de cette facilité pour ne pas travailler du tout, ou le moins possible », — la grand'mère Amélie peut donc savourer et admirer sans scrupules les « compositions » de son petitfils.
Et Jaboune « y va carrément », comme je vous l'ai dit, d'autant plus que, maintenant, c'est un tarif établi, chaque poème nouveau lui est payé dix sous par sa grand'mère Amélie.
Oh ! dix sous, ça n'est pas énorme, je vous l'accorde, et Jaboune, non plus, ne trouve pas que ce soit énorme. Seulement, n'est-ce pas, la grand'mère Amélie est restée d'une époque où l'argent avait, sans doute, beaucoup plus de valeur que maintenant, et quand, par exemple, elle donne une pièce de vingt francs à Jaboune pour sa fête, et vingt francs pour son anniversaire, elle croit sincèrement que c'est une somme, — pauvre chère grand'mère Amélie !
Un louis!
Certainement les petits garçons de son temps n'appelaient pas vingt francs un louis, comme Jaboune...
Mais quoi, un louis, c'est toujours vingt francs, et dix sous c'est toujours dix sous î
Et Jaboune ne manque jamais, quand il va chez sa grand'mère Amélie, de lui apporter un petit poème, un petit poème de dix sous.
Or il est arrivé qu'un jour, il s'était trouvé pris de court, et bien qu'en général son ins-
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piration soit rapide, ii n'avait eu le temps de rien composer du tout.
Alors, pour ne pas donner à sa grand'mère une marque de paresse ou de fatigue cérébrale, elle qui a toujours peur qu'il se fatigue, justement, — et pour les dix sous aussi, à ne le point celer, — Jaboune s'est avisé soudain que Mlle Andorre lui avait fait apprendre, la veille, dans son recueil de « morceaux choisis », un certain « Repos des Moissonneurs », dont l'auteur, le poète Porchat, encore que très célèbre évidemment, puisqu'on le citait dans les « Morceaux choisis », avait chauce, peut-être, de n'être pas extrêmement familier à la grand'mère Amélie, — et puis, à quatre-vingt-sept ans, on ne doit pas se rappeler en détails toute l'œuvre du poète Porchat...
Et, ma foi, Jaboune, d'une voix d'abord un peu hésitante, mais qui se renforçait à mesure, a constaté que, décidément, la grand'mère n'établissait point de différence entre le Porchat et le Jaboune, — cyniquement, d'un bout à l'autre, Jaboune a présenté
comme siennes les strophes gracieuses du poète Porchat...
Et voilà-t-il pas que, non seulement la grand'mère ne s'est aperçue de rien, mais, bien au contraire, d'une façon toute particulière, elle a félicité Jaboune sur ce que ces vers-là traitaient d'abord d'un sujet plus relevé, plus poétique que ceux dont sa Muse toujours un peu hâtive se contentait généra lement, — Jaboune met en vers n'importe quoi : tandis que ce « Repos des Moissonneurs »...
Et puis les vers de Jaboune ne s'astreignent que rarement, et au petit bonheur, aux règles de la métrique rigoureuse du consciencieux Porchat :
— Tu es très en progrès, mon petit Jaboune, très en progrès!...
Et la grand'mère Amélie, pour en témoigner, n'a pas hésité à payer vingt sous le « Repos des Moissonneurs »...
C'est peut-être affreux et honteux à penser, mais Jaboune a bel et bien empoché les vingt sous de grand'mère Amélie; et ce qu'il
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y a de pire, c'est qu'à partir de ce jour-là, presque tous les « Morceaux choisis » y ont passé, à raison de vingt sous la pièce : c'est merveille à quel point le choix ingénieux des morceaux que Ton donne à apprendre à leurs petits-fils peut n'évoquer aucun souvenir dans la mémoire des grand'mères î...
Tout de même, le matin où Jaboune a annoncé à sa grand'mère qu'il avait composé une « Prière »à son intention, — une Prière, mon Jaboune, comme le Bon Dieu va être content!... — et qu'il a commencé, imperturbable :
0 Père qu'adore mon père
Toi qu'on ne nomme qu'à genoux...
tout de même, cette fois, la grand'mèreAmélie a légèrement « tiqué », si l'on peut s'exprimer ainsi pour une vieilledame de quatrevingt-sept ans, — et, interrompant le poète :
— Mais, dis-moi, Jaboune, dis-moi ? Il me semble que je connais déjà ces vers-là?...
Jaboune a un peu rougi, oh ! trçs peu, et, sans se démonter :
— Oui, c'est-à-dire que j'ai pris l'idée dons un livre, a-t-il répondu : et les vers, au lieu de les inventer tout à fait, je les ai seulement arrangés...
Puis il a ajouté légèrement :
— Bien entendu, comme, ce n'est qu'un arrangement, je ne veux pas que vous me donniez vingt sous, grand'inère, — enfin vous me donnerez seulement ce que vous voudrez...
Après cela, il semble bien que Jaboune ait témoigné, quand on s'est mis à table, d'unentrain un peu forcé, d'une certaine exubérance un peu fictive...
Mais au bout d'un instant il n'y paraissait plus, toute contrainte s'était dissipée, et le petit malaise était oublié, tant on éprouve, aussitôt assis a la table de grand'môre Amélie, une sensation de bien-ôtre définitif et de complète béatitude.
Et ce n'est pas seulement en raison de ce phénomènebien connu que ce que l'on mange
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chez les grand'mères, fût-ce exactement la môme chose cependant (et pour cela, la maman de Jaboune est très stricte, très sévère, pas d'extra : — Badette, je vous recommande, n'est-ce pas, des œufs, des herbes cuites, sinon Jaboune serait malade, et je ne pourrais plus l'envoyer déjeuner chez vous !... — et vous pensez que Badette se garderait de désobéir, qui était déjà cuisinière chez grand'mère Amélie du temps que la maman de Jaboune avait précisément l'âge de Jaboune. . .) — eh bien ! est-ce que cela empêche que les œufs et les herbes cuites que l'on mange chez grand'mère Amélie soient tellement supérieurs aux œufs et aux herbes cuites que l'on vous sert partout ailleurs et, en particulier, dans votre maison !...
Et puis il y a ceci d'exquis et de rare, que, comme grand'mère Amélie suit, depuis des années, un régime tout à fait spécial, rien que des pâtes, et préparées d'une certaine façon, Jaboune a son déjeuner servi complètement à part, son menu à lui, — comme au restaurant !...
Enfin, pour doubler encore le charme du repas extraordinaire, c'est le surtout qui est toujours posé au milieu de la table, un lourd surtout d'argenterie avec, à l'intérieur, une boîte à musique qui joue la valse de Giselle !...
Ce n'est pas chez son papa que Ton voit, — et que l'on entend, — de telles merveilles, son papa qui n'admet rien, dans la salle à manger, qui ne vienne de Londres en droite ligne !...
Ah! chez grand'mère Amélie, on ne sacrifie pas à ce style anglais ! 11 y a notamment des verres et des carafes, — on a dû en casser quelquefois, depuis le temps, et pourtant la grand'mère Amélie a toujours les pareils, et les pareils ne se voient que là !... — ces verres et ces carafes, notoirement contemporains de Louis-Philippe, font l'admiration de Jaboune.
Et quand vient le dessert, Jaboune ne se lasse pas d'admirer encore le service que Benjamin, le vieux valet de chambre, mari de Badette, ne manque jamais de sortir à son intention, un service où des person-
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nages et des paysages peints en couleurs violentes figurent des « devinettes » propres à exercer la perspicacité des convives : et c'est avec une satisfaction jamais blasée que, sur son assiette, toujours la môme, Jaboune se plaira à reconnaître, dans l'improbable nuage de gauche, le bicorne et les moustaches du garde champêtre...
Il faut dire que la grand'mère Amélie était mariée à un excellent homme d'un mauvais goût définitif, et, ce mauvais goût, la grand'mère Amélie ne s'en est jamais départie, sans que l'on puisse prononcer si elle le partageait par piété conjugale, ou pour son personnel agrément...
Ce qui est certain, c'est que l'appartement de la grand'mère Amélie est encombré d'horreurs, et ce qui est non moins certain, c'est que Jaboune éprouve pour les pires de ces horreurs une prédilection sans bornes, — et combien ne déplore-t-il pas, en effet, que sa maman n'ait, dans son salon, rien de comparable, par exemple, aux deux Chinois de grand'mère Amélie, la paire de Chinois en
porcelaine, qui, au moindre mouvement, agitent en cadence la tète et les mains, et, raffinement suprôme, tirent la langue...
Mais, évidemment, ce sont là de ces chefsd'œuvre étonnants, qui ne sont plus dans le commerce, et que, ni pour or, ni pour argent, personne plus ne parviendrait à se procurer.
Et c'est bien ce caractère exceptionnel, unique, de tout ce qu'il voit chez la vieille grand'mère Amélie, c'est cela qui inspire à Jaboune son respect enthousiaste.
Rien, vous entendez bien, rien de ce que l'on trouve chez sa grand'mère ne saurait se trouver ailleurs.
Ainsi, les bonbons de réglisse, oui, même les bonbons de réglisse...
Jaboune est allé chez des épiciers, il est allé chez des confiseurs, — eh bien ! nulle part, il vous le dira, nulle part on n'a pu lui donner des bonbons de réglisse comparables à ceux qui sont enfermés dans le premier ti-
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roir du petit coffret à secret de sa vieille grand 'mère Amélie!...
Ah! ce coffret !...
Mais il existe ici des rites immuables, au sujet desquels il est indispensable de fournir quelques éclaircissements.
Un déjeuner chez grand'mère Amélie ne se termine jamais sans que, la grand'mère ayant fait à Benjamin un signe mystérieux, on n'apporte sur la table une bouteille d' « eau de noix », — tenez, une liqueur, encore, que je vous défie bien de déguster ailleurs que chez la grand'mère Amélie, ou, à supposer même que vous découvriez de l'eau de noix en quelque vétusté boutique, vous pouvez être assurés que ce ne sera pas de celle-là...
— Surtout, recommande alors la bonne dame à Benjamin, surtout Badette et vous, n'allez pas raconter cela à ma petite-fille, et toi, Jaboune, tu me promets de n'en rien dire à ta maman !...
Vous devez bien penser, d'ailleurs, que la maman de Jaboune n'ignore rien de cette clandestin/; orgie d'eau de noix, car, à huit
ans et demi, elle sablait déjà l'eau de noix de grand'mère Amélie avec les mêmes recommandations et dans le môme mystère... Mais Jaboune qui, au fond, n'aime pas ça, et qui, même, s'il était absolument forcé d'en prendre, ferait sans doute la grimace, Jaboune n'apprécie vraiment l'eau de noix (jut4 pour cette assurance d'accomplir ainsi, et avec la complicité de sagrand'mère, quelque chose d'inaccoutumé et de défendu...
Après quoi, savourée ladernièregoutted'eau de noix, c'est alors que grand'mère Amélie demande à Jaboune « s'il consent à lui donner sa revanche aux dames »...
L'enjeu, ce sont les fameux bonbons de réglisse, excellent enjeu parce qu'il profite au perdant aussi bien qu'au gagnant :et comme la partie est toujours sérieuse, que la grand'mère Amélie qui est une joueuse — une joueuse de dames, s'entend, — passionnée, (c'est elle qui a appris à Jaboune à jouer aux dames, et c'était peut-être autant pour elle que pour lui!...) — la joueuse passionnée qu'est grand'mère Amélie ne pourrait se con-
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Iraindre à jouer mal, exprès, pour faire gagner Jaboune, — il se défend, d'ailleurs, Jaboune, et la grand'mère peut être Hère de son élève: quand je vous disais que cet enfant est prodigieux!... — du moins qu'il gagne on qu'il perde, les bonbons de réglisse apparaîtront toujours, soit comme gage de la victoire, soit en guise de consolation.
Mais il y a mieux encore, peut-être, que les bonbons eux-mêmes, c'est le coffret dans lequel ils sont enfermés, et quand, la partie termiuée, grand'mèreAméliepermet que Ton aille chercher le coffret dans son armoire, et qu'on le pose sur la table, et qu'elle donne la clé à Jaboune, pour qu'il puisse « tripoter» à loisir, — qu'est-ce qu'il peut exister de supérieur, je vousle demande, avec un bonbon de réglisse dans la bouche, un de ces bonbons inégalables et inégalés, — que peut-il exister de supérieur à l'agrément de « tripoter » en effet toutes ces reliques dont chaque tiroir ducoffret est rempli, des rubans, un carnet de bal, des broches avec des miniatures, les décorations du grand-père, des daguerréotypes,
qui rappellent un peu les devinettes duservice à dessert, car c'est seulement en les tournant et en les retournant d'une façon particulière et sous un certain angle, que l'on parvient à distinguer, non pas « où est le garde champêtre », mais où eslle général, où la demoiselle en robe blanche à ceinture bleue, où le premier communiant avec son cierge, où le chanoine...
Tout cela n'est rien pourtant : le plus émouvant, c'est le médaillon doré, dont le fermoir est surmonté d'un petit aigle en émail, ce médaillon qu'une amie intime de l'impératrice, qui était aussi son amie intime, a donné à la grand'mère Amélie, et dans lequel il va des cheveux du petit prince impérial !...
La grand'mère a conliance dans Jaboune, il a trop l'amour, qu'elle a su lui communiquer, de toutes ces chères vieilles choses, pour rien abîmer, et quand il arrive que, tandis qu'il « tripote », elle somnole légèrement, elle sait qu'elle peut dormir tranquille...
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Hélas ! c'est pendant qu'elle était ainsi assoupie que le malheur est arrivé.
Jaboune avait ouvert le médaillon doré, et l'envie l'a pris d'en sortir les cheveux du petit prince pour en comparer de plus près la couleur avec les siens.
Mais à peine les avait-il touchés qu'ils sont, instantanément sous ses doigts, tombés en poussière...
Heureusement Jaboune a pu retenir son cri ; en une seconde, il a eu la vision du chagrin immense que causerait à sa vieille grand'mère la catastrophe irréparable, — elle en mourrait peut-être !... Et comme, plutôt que de la faire mourir, mieux valait encore, n'est-ce pas, essayer de la tromper, sans hésiter Jaboune a coupé une petite mèche de ses propres cheveux qu'il a glissés à la place des cheveux du prince impérial...
Quand sa grand'mère s'est éveillée, il a fait bonne contenance, et il a môme pu terminer, — oh, avec bien des distractions, par exemple, — une dernière partie de dames.
Mais le secret était trop lourd et, aussitôt rentré chez lui, Jaboune s'est jeté dans les bras de sa maman pour lui avouer cette chose affreuse, et l'impie mais nécessaire subterfuge.
Et voici qu'à mesure que Jaboune lui contait l'horrible aventure, sa maman avait d'abord pincé les lèvres, puis, n'y pouvant tenir, s'était mise à rire toutàcoup, à rire, et riait encore, sans s'arrêter...
Et Jaboune apprenait enfin que ce qui venait de lui arriver, sa maman en avait fait autant vingt ans auparavant, exactement de même, — en sorte que les cheveux de Jaboune avaient tout simplement, dans le médaillon du petit prince impérial, remplacé les cheveux de la maman de Jaboune :
— Hein! crois-tu, Jaboune, que c'est une chance que nous ayons les cheveux de la même couleur !...
Mais Jaboune, qui a tout de même ce poids en moins, et qui est bien content certes de
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n'avoir commis aucun sacrilège, Jaboune s'attriste et s'inquiète, à songer que l'on puisse aussi aisément « tricher » avec le passe'...
Et qui garantit alors que la grand'mère Amélie ne triche pas, elle aussi, — et peutêtre qu'elle n'a pas du tout l'âge qu'elle dit, l'âge qu'on lui prête, — peut-être que Jaboune n'a jamais eu et n'aura jamais une vraie grand'mère, une grand'mère authentique, de quatre-vingt-sept ans?
Comme la baronne Moutot pénétrait dans le petit salon, des harmonies vagues, amorphes et fluides, qui parvenaient de la pièce voisine, l'ont arrêtée sur le seuil, une main à la poitrine, toute enthousiaste et palpitante :
— Ah ! ce Debussy !...
Il convient de remarquer que, pour la baronne Moutot, toute musique un peu étrange
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et exceptionnelle, et qui « ne ressemble pas aux autres musiques », c'est-à-dire dontonne saurait préciser tout de suite si c'est une valse lente ou le grand air de Paillasse, — il n'en faut pas davantage pour que la baronne Moutot proclame aussitôt, d'autorité, mystérieuse et pâmée, que « c'est du Debussy »... Pauvre Debussy !...
Ceci n'a pas laissé, d'abord, que d'inquiéter un peu la baronne, lorsqu'elle a vu la maman de Jaboune, qu'elle croyait surprendre à son piano penchée sur quelque partition étonnante et divine, — la maman de Jaboune, à qui l'on venait d'annoncer sa visite, qui entrait derrière elle dans le petit salon, et le piano cependant continuait à vibrer, à côté, des mômes harmonies inattendues, sous les doigts de quel virtuose?...
Hélas ! ce n'étaient pas des doigts !...
Non moins intriguée, faut-il le dire, que la baronne Moutot elle-même, la maman de Jaboune a ouvert brusquement la porte du grand salon, et ce fut le spectacle le- plus déconcertant de Jaboune et de son chien
Flick, Jaboune, très occupé, en effet, adonner à Flick sa première leçon de musique, et qui, pour cela, n'avait rien trouvé de mieux que de couvrir tout le clavier avec du sucre en poudre : alors, assez difficilement maintenu, au demeurant, par son maître, Flick promenait un museau diligent sur les touches d'ivoire, qu'il s'empressait à lécher, de-ci, de-là, d'une langue agile...
11 ne faudrait pas trop se hâter de conclure d'un genre d'exercices aussi inaccoutumé, auquel voilà Flick contraint à se livrer ainsi par l'ingénieux Jaboune, il n'en faudrait pas conclure trop vite et tout de go que Flick est un fox-terrier prodige, ni non plus un foxterrier martyr.
Car Flick est, bien entendu, un foxterrier ; sans quoi, serait-il le chien de Jaboune ?
Il n'y a que les fox-terriers pour avoir cette gaîté, cette jovialité, cette exubérance un peu hurluberlue, qui les désignent natu-
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rellcment et essentiellement comme compagnie aux jeunes garçons.
Jaboune ne serait pas Jaboune s'il n'avait pas un fox-terrier.
Il n'y a pas très longtemps, d'ailleurs, que Jaboune s'est si heureusement doublé, ou mieux, complété de Flick.
Les parents de Jaboune s'étaient, fort longtemps, montrés rebelles à cette sorte d'adjonction, sous prétexte que Jaboune, par lui-môme et tout seul, était déjà suffisamment difficile à tenir, et faisait suffisamment de bruit, et que, lorsqu'il faudrait, en plus de Jaboune, supporter le surcroît d'un chien, la maison ne serait décidément plus tenable.
Mais le père de Jaboune a une tante, qui joue, dans la famille, un rôle important, de toute l'importance que son mari, de son vivant, a jouée dans la diplomatie; c'est la femme de « notre oncle l'ambassadeur »...
La femme de « notre oncle l'ambassadeur» a la passion des bêtes, elle appartient à cette catégorie de personnes qui « ne comprennent
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pas que l'on n'aime pas les animaux, et que l'on n'en ait pas toujours son appartement rempli ; elle considère notamment que les tristesses du régime que nous subissons sont ducs, pour la plus grande part, à ce que la génération actuelle, toute occupée de « machines », se désalïectionne des chevaux, des chiens, des chats, et que, perdant peu à peu l'habitude d' « être bons avec les animaux », nous ne songeons plus à être bons avec les hommes.
Et elle a résolu de faire sur ce point l'éducation de son petit-neveu Jaboune et d'empêcher qu'il tombât dans ce travers du siècle.
K\ idemment les théories de la femme de « notre oncle l'ambassadeur » ne laissent pas d'apparaître comme celles d'une vieille dame un peu fatiguée; mais on ne va pas le lui dire, n'est-ce pas? Et quand elle a annoncé, en grande cérémonie et comme une chose considérable, que, la prochaine fois que sa chienne Fricka ferait des petits, le plus beau serait pour Jaboune, on n'allait pas lui
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répondre brutalement que c'était un cadeau dont on se passerait volontiers, et qu'elle pouvait bien le garder pour elle...
Simplement les parents de Jaboune firent alors, à part eux, les vœux les plus fervents pour la stérilité de Fricka.
Mais Fricka, si lourde et quasi impotente que l'aient rendue l'âge et l'excès de la félicité, Fricka continue à témoigner d'un tempérament sans retenue ; et, dans les délais les plus rapprochés, un coup de téléphone triomphal annonçait aux parents de Jaboune que l'heureuse promesse pourrait être réalisée et que leur famille ne tarderait pas à s'enrichir d'un jeune et brillant fox-terrier.
Tout au plus la « bonne tante » laissât-elle écouler le temps que Flick eût atteint sa majorité de chien qui ne tette plus sa mère.
Et un beau jour, avec mille recommandations, — Vous pouvez être tranquille, ma tante, il sera aussi bien soigné que chez vous, c'est tout dire !... — la protectrice des animaux venait solennellement elle-même
remettre à Jaboune son nouveau et précieux compagnon.
C'est un des traits du caractère de Jaboune que tout ce qui lui appartient emprunte généralement à cette circonstance de lui apparaître immédiatement comme ce que l'on peut, dans le genre, posséder de plus rare.
Jaboune a été très content qu'on lui donnât un chien, mais c'est surtout parce qu'il a envisagé aussitôt que ce chien allait devenir le plus extraordinaire entre les chiens.
Et d'abord, il a décidé que, pour commencer, il lui apprendrait à parler. En somme, ça ne doit pas être plus difficile d'apprendre a parler à des chiens qu'à des petits enfants : ils ont une bouche, des dents, une langue; seulement on ne songe pas à leur montrer...
Et Jaboune, toute une matinée, a tenu Flick devant lui, et gravement, lentement, en s'appliquant, il prononçait « Pa-Pa ! » pour que Flick voie bien ce qu'il y avait à faire et fasse comme lui...
Par exemple, Jaboune n'a pas beaucoup de patience, ni d'esprit de suite; au bout de deux à trois leçons, il ne lui a pas semblé que les progrès de Flick fussent assez rapides, il y a renoncé...
Mais il n'a pas renoncé à trouver le moyen de converser couramment avec Flick.
Il s'est dit simplement que comme lui, Jaboune, était l'aîné, et qu'il avait nécessairement une intelligence plus formée, il apprendrait sans doute plus facilement et plus rapidement à parler « chien », plutôt encore que Flick s'assimilât le langage de l'homme.
Et, avec une conscience et une application remarquables, Jaboune s'est mis à essayer toute une série de petits aboiements différents, en prenant bien soin de noter que, quand il faisait :.« Ouâ, ouâ ! », par exemple, Flick, aussitôt, sautait à bas de la chaise où Jaboune l'avait installé : par conséquent, n'est-ce pas, « Ouâ, ouâ ! », en langage de chien, cela signifie : « Descends de ta chaise ! » ou « Descendez de votre chaise! » — suivant
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que l'on se tutoie ou non : mais à quoi bon s'embarrasser de ces nuances?...
Malheureusement, quand Jaboune prononçait « Ouâ, ouâ ! » Flick s'empressait à répondre « Ouô ! ouô! » — Je descends de ma chaise !... (probablement) la forme ouâ, étant iuipérative, et ouô désignant la première personne de l'indicatif présent, — oui, mais malheureusement, ces ouâ et ces ouô mélangés rendaient la leçon tellement bruyante, que le papa de Jaboune, qui passait à ce moment devant la porte de la salle d'études, est entré pour déclarer à Jaboune que, quels que soient ses respectueux égards pour la donatrice de Flick, si Jaboune avec ledit Flick continuait à mener ce train d'enfer et à révolutionner la maison, on trouverait bien un moyen pour se débarrasser de Flick, d'une façon ou d'une autre, quitte à l'expédier à lacampagne, quitte à le donner à n'importe qui, — et, ma foi, tant pis, on dirait à la tante qu'on l'a perdu, ou qu'il a été volé...
Cette menace prête à réfléchir à Jaboune
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qui songe, d'autre part, qu'avant d'avoir établi un vocabulaire complet, surtout du train dont semblent devoir aller les choses, si Ton entre dans les détails des conjugaisons, et que Flick pousse le scrupule jusqu'à lui répondre par l'indicatif présent lorsqu'il l'interpelle à l'impératif, — oui, Jaboune et Flick ne sont pas près de pouvoir se communiquer un grand nombre d'impressions en langage de chien.
Et c'est que Jaboune aurait des choses très importantes et très pressées dont, sans plus tarder, il voudrait entretenir Flick.
D'abord Jaboune estime qu'un chien qui n'a pas de métier, ça n'est pas intéressant, un chien qui n'est qu'un chien en somme, un fox-terrier qui ne serait qu'un fox-terrier...
Donc Jaboune voudrait voir Flick adopter une carrière qu'il lui aurait choisie, mais qu'il s'appliquerait bien entendu à lui choisir d'après ses aptitudes et ses goûts particuliers.
Pour Jaboune, les deux carrières auxquelles il songe à première vue, d'après ses souve-
nirs et ses lectures plutôt, naturellement, que par expérience, c'est la carrière de chien de berger et celle de chien d'aveugle.
Il y a, dans les livres, tant d'histoires attendrissantes dont le héros est toujours un chien d'aveugle, quand ce n'est pas un chien de berger.
Chien de berger, à Paris, dans un apparliinent, Qa n'est guère commode, ni pratique, et môme aux Champs-Elysées, et même au bois de Boulogne.
Cet été, à la campagne, Jaboune se réserve d'expérimenter s'il y a quelque chose à faire avec Flick, comme chien de berger.
11 ne paraît pas, non plus, que Flick ait de grandes dispositions à devenir chien d'aveugle.
Pour s'en rendre compte, Jaboune s'assoit sur un tabouret, il place Flick à côté de lui, et il ferme les yeux, comme un aveugle naturellement : eh bien! quand il rouvre les yeux, neuf fois sur dix, il aperçoit l'inconstant Flick qui a abandonné son poste et qui est en train de se roulera l'autre bout de la
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chambre ; — ou bien encore, s'il attache Flick avec sa laisse, et qu'il veuille se faire guider par lui, toujours en fermant les yeux, bien entendu, tantôt Flick se prend à tourner et à entortiller la laisse autour de ses jambes, au risque de le renverser sur le tapis, tantôt il cherche à l'entraîner sous un meuble ou dans la cheminée, — ça n'est pas sérieux !...
Il y a un métier très bien, par exemple, que Jaboune serait extrêmement fier de voir exercer par Flick : c'est celui de chien policier.
Vivre dans l'intimité quotidienne d'un chien policier, voilà qui vaut la peine d'avoir un chien, voilà qui serait flatteur pour le propriétaire de Flick et qui rehausserait singulièrement l'importance de Jaboune!...
Jaboune ne se dissimule pas que la taille de Flick ne le prédestine point précisément à terroriser les apaches, et que Flick, à proprement parler, n'a rien du redoutable molosse qui saute à la gorge du cambrioleur et le paralyse de ses crocs puissants.
Mais ce n'est pas tout que d'arrêter les apaches, Flick peut être la bêle au llair subtil, à l'intelligence ingénieuse et supérieure, qui du premier coup les reconnaît et les dépiste.
Tenez, il y a une chose certaine, c'est que Flick n'est pas méchant, et pourtant, s'il se trouve à la cuisine en même temps que le garçon boucher ou le garçon laitier, il faut voir avec quelle fureur il se met à japper après eux, sans discontinuer, — Vas-tu te taire, sale cabot ! . . . — et comme il leur saute aux jambes !...
Cette circonstance n'a pas été sans frapper Jaboune, qui se dit que Flick est peut-être, sans qu'on le sache, — et comment voudriezvous qu'il vous le déclarât autrement, et formellement, officiellement, — un chien policier, en effet; et Jaboune est allé trouver sa maman en grand mystère, pour lui demander d'un ton confidentiel et grave si elle était bien sûre que le garçon boucher et le garçon laitier ne fussent pas des apaches déguisés.
Et comme, d'autre part, Jaboune n'ignore
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pas, pour se l'être entendu expliquer un jour qu'il avait demandé ce que c'était qu'un « amant », comme Jabounc sait très bien que les amants sont une espèce de cambrioleurs :
— Tu sais, dit-il à sa maman, moi, je crois que le garçon boucher et le garçon laitier, c'est les amants de la cuisinière...
Mais Jaboune a bien tort de tant se préoccuper pour Flick, de lui chercher un métier, fût-ce dans la police.
Flick a de quoi réussir dans la vie comme fox-terrier, tout simplement, et il est bien vrai qu'il suffit de le voir pour proclamer qu' «avec un physique comme celui-là », il ne sera jamais embarrassé...
Ah ! il n'y a pas à dire, la femme de « notre oncle l'ambassadeur » a bien fait les choses, ou, si vous préférez, et plus exactement, Fricka : fin, élégant et déluré, tout blanc avec cette seule tache noire qui semble d'un monocle à son œil, un petit bout de queue
qui frétille, et des oreilles dont l'une se redresse de temps en temps d'un air interrogateur et décidé tout à fait comique, Flick est vraiment un amour de fox-terrier, ou bien alors il faut renoncer à jamais comparer les fox-terriers et les amours...
Et puis il « va » si bien avec Jaboune, il est tellement le Flick de Jaboune, comme son compagnon est le Jaboune de Flick!...
Oui, Ton comprend que cette dame se soit arrêtée pour les admirer tous deux, comme ils faisaient une partie de « course » tout au bout du Sentier de la Vertu, — une trèsjolie dame, ma foi, très élégante et si blonde, et qui, avant de remonter dans sa voiture, a si gentiment causé avec Jaboune, et lui a demandé « si c'était à lui, cet amour (vous voyez!) cet amour de petit chien », — et Jaboune n'était pas du tout intimidé; — et quand Linda, que Jaboune et Flick, en courant, avaient laissée à plus de cent mètres en arrière, quand Linda s'est enquise auprès de Jaboune de cette dame qui venait de le quitter après une caresse à Flick et, à lui, une
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poignée de main, Jaboune a répondu carrément :
— C'est une dame que je connais !
Et voici que la dame que « connaissait » Jaboune s'est encore trouvée là le lendemain, en sorte que cette fois elle était déjà et vraiment pour lui une « connaissance » ; et, comme la veille, on a échangé quelques mots très gentils, presque affectueux ; il semble pourtant à Jaboune que l'attention de la jolie dame blonde va davantage encore à Flick, plutôt même qu'à lui Jaboune; la jolie dame a pris Flick dans ses bras, on dirait qu'elle l'ausculte, elle lui soupèse tous les membres, fait jouer les articulations, regarde la mâchoire, — et voyez-moi ce Flick qui, béatement, se laisse faire... — et elle s'informe de son âge, de ce qu'on lui donne à manger, et si Jaboune connaît sa mère, — la mère de Flick, — et si c'est aussi un amour de chienne comme son fils Flick est un amour de chien?...
Jaboune avait donc raison de répondre à Linda, quand elle est arrivée, comme la
veille, alors que la conversation était terminée et que la dame, de sa voiture, adressait, en reparlant, à Jaboune et à Flick, un amical petit salut, Jaboune a répondu avec quelque impatience :
— Puisque je vous dis que c'est une dame que je connais, et nous avons parlé de chiens...
L'impatience de Jaboune venait de l'importance excessive que la dame élégante accordait à Flick au détriment, je le répète, de Jaboune lui-môme ; ainsi je vous ai dit qu'elle avait demandé luge de Flick, croyez-vous qu'elle s'est inquiétée de l'âge de Jaboune?
Orc'est unedametrès élégante, Jaboune s'y connaît, une très jolie dame, et il y est sensible, — et ceci l'intrigue de savoir si elle lui parle si gentiment parce qu'elle trouve qu'il est un joli petit garçon, ou si ce n'est qu'un prétexte, parce qu'elle trouve qu'il est un petit garçon qui a un joli petit chien?
Et, — ce n'est pourtant pas la faute de Flick,
mais c'est toujours comme ça, — c'est sur Flick que Jaboune va passer à l'instant son énervement et l'espèce de mauvaise humeur que lui cause l'énigme, le petit problème sentimental, de la dame du Sentier delà Vertu : il s'élance en avant comme une flèche, suivi de Flick, qu'il excite à courir de toutes ses forces, encore plus fort, puis, brusquement, il s'arrête, s'empare du malheureux Flick tout essoufflé, et le roule parterre, lui saisit les deux pattes de devant et le force à danser sur ses pattes de derrière, puis le laisse retomber tout à coup, et se reprend à courir, et, lorsque Flick Fa dépassé, il le rappelle, et le force, avec des gifles, à se rouler à nouveau à ses pieds, et chaque gifle scande même, cette fois quelque épithète peu flatteuse et malsonnante :
— Vieille bête!... Imbécile!... imbécile!...
Et tout cela, n'en doutez pas, pour l'amour d'une dame blonde...
Vous pensez si Jaboune a été dépité, à sa
prochaine promenade, de ne point rencontrer la dame blonde à sa place habituelle, lui qui, précisément, avait pris soin de courir devant comme un fou, — Jaboune, Jaboune, n'allez pas si loin, n'allez pas si vile!... — va, je t'en souhaite : et Linda avait beau allonger le pas, l'avance gagnée était si considérable que Jaboune se disait que, comme cela au moins, et sans risquer d'ôtre dérangé, il aurait le temps de parler d'un tas de choses avec la dame blonde, d'un tas de sujets de conversation auxquels il avait réfléchi, de ses poésies, de ses inventions, du Jabounoroule et du Jabounivole, — et la dame, captée, charmée, séduite par l'agrément de sa parole et le palpitant intérêt de tout ce qu'il saurait ainsi si bien lui raconter, la dame ne regarderait pas seulement Flick, elle ne s'occuperait pas plus de Flick que s'il n'avait jamais existé...
Et puis imaginez-vous cette malchance :
juste la dame qui n'est pas là!...
Jaboune, du coup, — vous savez ce que c'est quand on a dressé des beaux projets, pour lesquels on a faitune admirable dépense
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de résolutions et d'énergie, et que l'on s'aperçoit soudain qu'il n'y a rien à réaliser, rien à tenter, et que les belles résolutions prises, toute l'énergie dépensée, le furent en pure perte, et que « ça n'a pas d'avenir », — du coup Jaboune s'est senti très las, sans plus même le courage ni la force de chercher à divertir son ennui, à tromper sa peine, en « embêtant » un peu le pauvre Flick, — Jaboune ne songeait plus qu'à abréger cette promenade absurde et manquée, et tout de suite il a demandé à rentrer.
Alors je vous laisse à imaginer la joie de Jaboune, — une joie d'autant plus forte qu'elle revient de plus loin, — cependant qu'il remontait mélancoliquement l'avenue du Bois avec Flick que semblait avoir gagné la mélancolie de son maître et, ce n'est pas pour le vanter, mais rien n'a l'air bête et réellement saugrenu comme un fox-terrier mélancolique, — lorsque tout à coup, de très loin, à peu près à la hauteur de la rue Pergolèse, Jaboune et Flick ont aperçu la jolie dame blonde qui allait traverser l'avenue.
ilick 253
Jaboune a cru un moment que l'émotion l'empêcherait de courir; mais quand il a vu FJick partir « à toute vapeur » pour aller le premier, évidemment, se faire caresser par la dame, la jalousie a secoué et surmonté son émotion, et lui aussi il a planté là Linda, et il est parti à son tour « à toute vapeur » auprès de la dame.
Seulement il courait si bien, l'esprit, aussi, préoccupé peut-être des paroles qu'il allait dire, des éloquents discours et des histoires merveilleuses qui devaient retenir l'attention delà belle promeneuse et assurer définitivement sa conquête, tout à coup, en arrivant près d'elle, a-t-il ou buté ou glissé, — on ne sait presque jamais d'ailleurs comment on tombe, mais ce qu'on sait bien, n'est-ce pas, c'est qu'on est tombé, — bref Jaboune s'est étalé de tout son long, et même il s'est étalé assez malencontreusement, car il a la lèvre qui saigne un peu, et les mains tout écorchées...
Oh ! ça n'est pas grave, bien que Flick, quand il a vu tomber son jeune maître, et
254 JABOUxNE
jusqu'à ce qu'il se soit relevé, Flick, affairé et fatal, se soit misa aboyer sur un mode tout à fait lugubre, et déjà, les pattes dederrière solidement arc-boutées, il s'était installé près de Jaboune comme pour défendre son cadavre contre les vautours...
Linda aussi, par exemple, a eu peur, quand elle l'a vu tomber, de loin; et elle s'est mise à courir, ce qui est rare; mais comme, lorsqu'elle est arrivée, Jaboune était déjà relevé, son angoisse a cédé la place immédiatement à la voix de l'expérience, qui tenait à exprimer sans plus tarder, par sa bouche autorisée de gouvernante allemande que « c'était fatal ! » et qu' « elle le lui avait bien dit ! »...
Et encore heureux qu'il s'en tirât avec aussi peu de dommage!...
Mais Jaboune ne se souciait guère de ce que pouvait rabâcher en ce moment l'assommante Linda; il était tout au charme exquis de se sentir soudain intéressant, certes plus intéressant que Flick, aux yeux de la jolie dame blonde, qui s'inquiétait si doucement, si délicieusement, de savoir s'il ne ressentait
plus aucun mal, et qui, tout de suite, pour essuyer son front et étancher le sang de sa lèvre, lui avait donné son mouchoir parfumé, d'un parfum différent du parfum de Mme Talvannes, comme le parfum de Mme Talvannes est différent déjà du parfum de sa maman...
Et voici qu'il entend la jolie dame dire à Linda qu'elle habite là, tout à côté, rue Marbeau, qu'elle a chez elle du diachylon, du taffetas d'Angleterre, enfin que ce serait peutêtre plus prudent de faire tout de suite un petit pansement à Jaboune, et que peut-être aussi il aurait besoin de boire quelque chose tout de suite pour se remettre de la secousse...
Linda remercie déjà en protestant qu'elle va prendre une voiture, et que ce n'est pas la peine; mais l'invitation de la dame blonde a eu pour effet immédiat de redoubler, semble-t-il, la douleur de Jaboune, et de provoquer de sa part de tels gémissements étouffés, que Linda est bien forcée de convenir que « ce ne serait pas raisonnable de
rentrer comme ça », — et Jaboune, avec Flick et Linda, va bientôt faire, rue Marbeau, une entrée impressionnante dans le petit hôtel de la dame blonde.
Jaboune n'a plus mal du tout, et d'ailleurs, songerait-ii à avoir mal, tant l'événement de cette visite inouïe chez la dame blonde le charme et le transporte d'un délice extraordinaire?...
D'abord, c'est vrai, sa jalousie l'a un peu repris contre Flick, à constater que, dans le vestibule de l'hôtel, est arrivé tout de suite en dégringolant l'escalier un fox-terrier que l'on eût juré être le frère de Flick, ou mieux sa sœur, car c'était une demoiselle fox-terrier.
Et la dame blonde s'est empressée de lui présenter, en lui faisant mille fêtes, non pas Jaboune, mais Flick :
— Hein ! ma Poupée, la Poupée à sa maîtresse, croyez-vous que je lui ai amené un beau petit ami, pour la belle petite Poupoute?...
Et, au valet de chambre, vraiment confortable et majestueux, qui, depuis qu'il avait ouvert la porte, n'avait cessé d'examiner Flick d'un œil connaisseur :
— C'est ce fameux petit chien dont je vous avais parlé, a dit timidement la dame blonde ; qu'est-ce que vous en pensez, Germain?
Germain a fermé un œil, son œil connaisseur, claqué la langue, et prononcé cette phrase sibylline :
— Je pense qu'il n'y a qu'à les laisser cinq minutes ensemble quelque part à l'office ou à l'écurie, et que ça fera la rue Michel !...
Et, ma foi, Jabounen'a été nullement fâché de voir que pendant un moment, du moins, il ne serait plus question de Flick, puisque le robuste et mystérieux Germain venait de disparaître en emportant Flick avec Poupée, un sous chaque bras...
C'est très joli, ce petit hôtel de la dame blonde, mais, c'est curieux, ça ne ressemble à nulle part où Jaboune soit déjà allé, et pas seulement chez sa grand'mère Amélie bien
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sûr, mais ni chez lui non plus, ni chez la baronne Moutot, ni chez Mme Talvannes, ni chez la maman de Ketty...
Il y a notamment un cabinet de toilette, où on l'avait fait entrer d'abord pour ui laver ses écorchures, et pour le diachylon, — c'est extraordinaire surtout ce qu'il y a des glaces, dans ce cabinet de toilette, et dans la chambre môme qu'il a aperçue derrière une tenture entre-bâillée : tenez, le lit était juste en face, eh bien ! il y a une grande glace du haut en bas, juste à la tête du lit, est-ce drôle!...
Ce qui est drôle aussi, d'ailleurs, c'est la dame blonde; oh! elle a été parfaite avec Jaboune, elle a voulu lui donnera boire, ellemême, quelque chose qu'elle avait préparé dans une coupe à Champagne, quelque chose d'un peu fort, mais d'excellent; et elle a même découvert à son intention, — il me semble bien qu'il y en a encore qui doivent traîner quelque part, je ne sais où !... — en cherchant un peu, dans une bonbonnière, la dame a fini par découvrir un « fond de choco-
lats », qui n'avaient aucun rapport évidemment avec les bonbons de la vieille grand'mère Amélie, mais qui n'en ont pas moins, dans leur genre, paru à Jaboune de tout premier ordre.
Mais ce que Jaboune ne comprend pas, c'est que, si gentille et attentionnée, elle avait cependant constamment l'air d'être obligée de faire un effort pour se rappeler qu'il était là,l'air, oui, préoccupée, « absente »...
Mais, quand Germain, suivi de Flick, qui, sans avoir l'air absent ni préoccupé, n'en avait pas moins, lui aussi, maintenant, un air assez singulier, quand Germain est entré délibérément dans la salle à manger où Jaboune, qui « se rattrapait alors sur la nourriture », était installé devant son assiette de chocolats et sa coupe de Champagne, la dame blonde a eu vers lui un grand élan de tout son corps, tandis que Germain, tout de suite, a fait un geste de la main pour témoigner qu'il savait ce qu'elle allait demander, qu'il n'y avait pas besoin qu'on l'interrogeât, et fermant à nouveau son œil connaisseur et à
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nouveau claquant la langue, il s'est contenté d'affirmer en deux mots :
— Et comment !...
Alors la jolie dame blonde, au comble apparemment de l'émotion la plus joyeuse, n'a pu s'empêcher d'embrasser Jaboune, — et quant à Linda, par exemple, elle ne s'est pas expliquée pourquoi la dame blonde lui avait donné vingt francs; elle n'a d'ailleurs pas cherché à se l'expliquer.
Ce n'est que deux mois plus tard, à l'Exposition canine, que Jaboune, qui devait présenter Flick pour faire honneur à la femme de « notre oncle l'ambassadeur », Jaboune, à la séance du jury, a entendu appeler « Mme Emma d'Ajaccio », et Mme Emma d'Ajaccio ne venait pas, puis enfin a fait une entrée sensationnelle avec son loulou de Poméranie.
Mais la plus forte sensation a encore été pour Jaboune qui venait de reconnaître la dame blonde ; cependant les commissaires s'empressaient galamment et s'informaient auprès d'Emma d'Ajaccio si elle avait re-
nonce aux fox^terriers, et prenaient des nouvelles de Poupée ; et la jolie dame blonde confiait, en rougissant un peu, que Poupée allait être mère :
— Mais, au fait, voilà son beau-père !... s'esl-elle écriée gaîment en avisant Jaboune, qui aurait voulu être loin, mais que Flick, plus reconnaissant et qui avait ses raisons pour l'être, tirait de toutes ses forces, au bout de sa laisse, vers sa belle-maman.
Emma d'Ajaccio a caressé gentiment, comme la première fois, comme toujours, gentiment Jaboune, gentiment Flick, et elle a dit h ses amis du jury :
— J'espère que vous allez lui donner une belle médaille au premier mari de Poupée !...
Et vous pensez bien que Flick, après cela, ne pouvait manquer d'avoir une très belle médaille...
Encore un, n'est-ce pas, qui est arrivé par les femmes !...
L'AUTRE JABOUNE
— Eh bien ! Jaboune, à qui trouves-tu qu'il ressemble, à papa, ou à maman ?
A la vérité, Jaboune trouve qu'il ne ressemble à rien, ni à personne, ce pelit être absurde et mystérieux qui vient de faire,
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dans le monde, il y a quelques heures à peine, une entrée si singulière et bruyante, et qu'on lui présente comme son frère.
Son frère !
Bien des fois, parbleu ! et ces derniers temps, plus particulièrement, Jaboune s'est entendu poser la question de savoir « s'il serait content d'avoir un petit frère ou une petite sœur » ; — et Jaboune répondait que oui, bien sûr, mais sans y avoir autrement réfléchi, au hasard, pour dire quelque chose, pour être poli, et parce qu'il n'y attachait pas la moindre importance.
Et voici que le petit frère est arrivé, et pour tout de bon, puisqu'il est là, encore qu'il soit impossible à Jaboune de discerner exactement ni d'où il vient, ni comment il est venu.
C'est bien, d'ailleurs, le premier point qui trouble Jaboune, et qui, en dépit qu'il en ait, ne manque pas de l'irriter un peu, ce problème de la naissance auquel il se heurte d'abord, pour lequel il n'imagine aucune solution satisfaisante, pour lequel il se rend
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compte cependant qu'il ne doit, — et il s'en garderait bien, mais pourquoi ? — demander aucune explication...
Oui, les choux, le bouquet de roses, le petit garçon qui tombe de la lune. . On lui a raconté cela jadis, qu'il était dans la lune avec des tas d'autres petits garçons, et que c'est sa grand'mère qui l'a aperçu le premier, en regardant avec une lorgnette, et, comme elle savait que ses parents avaient envie d'un petit garçon, et qu'il lui avait semblé que Jaboune « ferait l'affaire », elle lui a fait signe; — oui, c'est très gentil, mais, n'est-ce pas, il est bien évident que ça ne supporte pas l'examen.
D'abord, comment en serait-il descendu, de la lune? A la façon dont le petit Noël descend dans les cheminées, sans doute?
Or Jaboune est arrivé à un âge où l'on n'ignore plus, hélas ! que le petit Noël s'appelle en réalité papa et maman...
Vous savez que Jaboune ne croit plus au petit Noël, et vous voudriez qu'il crût encore au petit garçon dans la lune?...
Il y a aussi l'histoire de ce magasin merveilleux où il suffisait d'adresser les commandes pour que l'on envoyât immédiatement un bébé au choix !
Ça vous inspire beaucoup de confiance, ce magasin? Mais qui est-ce qui le tient, et où est- il situé ? En Chine? Et comment cela s'approvisionne-t-il, un magasin de bébés, qui les fabrique, ces mioches, avec quoi, comment?
Non, décidément, n'approfondissons pas, ça vaut mieux ; et Jaboune, en etfet, pour la première fois peut-être, préfère ne pas approfondir, demeurer au seuil du mystère qu'il se sent impuissant à comprendre, qu'il ne tient pas à comprendre, d'ailleurs, — mais ce à quoi il tient, maintenant, et il y met une sorte de pudeur orgueilleuse, c'est à éviter les pauvres et humiliants mensonges que l'on se croirait obligé de lui faire sur un tel sujet...
— Jaboune ! tu as un petit frère !
Voilà la chose essentielle, certaine, et qu'il n'y a pas à discuter.
l'autre jaboune 267
Cette nouvelle, c'est vrai, n'était plus une surprise ; môme que, depuis quelquesjours, on envoyait Jaboune coucher chez sa grand'mère parce qu'il paraît que, quand les bébés qu'on a '< commandés » voient qu'il y a déjà un autre enfant dans la maison où ils sont attendus, ils refusent énergiquement, par jalousie ou par caprice, de « descendre », ou de « s'arrêter »...
Enfin, soit !...
Jaboune aurait-il préféré une sœur ? Il y a du « pour » et du « contre » ; c'était évidemment flatteur de rester le seul garçon de la famille ; mais d'un autre côté, n'est-ce pas une supériorité que, chez Jaboune, il n'y ait que des garçons : ainsi son amie Ketly a une sœur, elle n'a pas de frère, — avoir une sœur, par conséquent, c'est banal; Jaboune, avec un frère, pourra garder l'avantage sur Ketty :
— J'ai un frère, toi tu n'as qu'une sœur, — une sœur, phuu, si j'avais voulu avoir une sœur ! — mais jamais je n'en aurais voulu...
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Par exemple, comment va-t-il être ce frère? Jaboune, il faut le dire, apporte à cette première entrevue moins de fraternelle émotion que de curiosité...
Ce qui le frappe le plus, c'est combien ce frère est encore informe, et petit.
Sans doute, il ne s'attendait pas à trouver dans le berceau un déluré jeune homme qui, du plus loin qu'il l'apercevrait, lui ferait de la main un petit salut amical, et lui crierait :
— Bonjour, Jaboune !...
Et il ne croyait pas, non plus, que, tout de suite, il pourrait l'intéressera sa collection de timbres, ou l'emmener jouer aux Champs- Elysées...
Mais, tout de même, être petit à ce point-là, cela déroute toutes les notions de Jaboune, toutes ses prévisions, cela le déconcerte et le bouleverse.
Est-ce que vraiment, lui, Jaboune, a pu jamais être aussi petit que cela, avec une figure toute ridée et si rouge, et ces doigts qui s'agitent, minuscules, lentement et continuellement, comme des cornes d'escargot...
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— A qui trouves-tu qu'il ressemble, à papa ou à maman ?
Gela, par exemple, c'est fantastique !...
Et tout le monde a l'air de trouver la question raisonnable et naturelle, et chacun a commencé par donner son avis, le papa de Jaboune, qui est rayonnant, la grand'mère de Jaboune, qui est rayonnante, — c'est extraordinaire ce que tous les gens apparaissent rayonnants autour d'un berceau, — sauf une grosse dame tout de blanc vêtue, que Jaboune ne connaît pas, et qui était cependant déjà là, parait-il, lorsque, dans des circonstances analogues, il y a huit ans et demi, il est arrivé.
11 paraît même que cela préoccupait beaucoup la maman de Jaboune de savoir si elle pourrait avoir, — après si longtemps, pensez donc ! — la même « garde »?
Donc cette grosse dame, qui est la « garde » , ne « rayonne » pas, seule de toute l'assistance, d'abord parce qu'elle en a bien vu d'autres, sans doute, et parce qu'elle est bien trop occupée, en ce moment, avec le frèrede Jaboune,
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dont elle s'est emparée brusquement, et qu'elle tient là, sur ses genoux, le tournant et le retournant — Et va, je te frictionne ! Et va, je te poudre !... — avec une autorité qui fait l'admiration de Jaboune, et, un peu aussi, sa frayeur : vraiment, est-ce qu'elle ne craint rien, est-il si solide, et si elle allait le casser?...
Et c'est cette experte grosse dame qui se permet de déclarer à la maman de Jaboune, qui, de son lit, regarde en souriant doucement d'un joli sourire un peu vague, — au fait, pourquoi donc est-elle couchée la maman de Jaboune ? mais c'est le jour où tout est extraordinaire, et où il ne faut chercher à rien expliquer, — croyez-vous que cette grosse dame se mêle d'affirmer, en brandissant, au bout de ses bras, le petit paquet blanc et rouge qui représente, à l'heure actuelle, le frère de Jaboune, — elle affirme, la grosse dame, que « Jaboune avait un peu plus de cheveux, mais que, certainement, il était beaucoup moins fort »...
De quoi se mêle-t-elle, cette garde, et qu'est-
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ce qu'elle en sait, comment se souvient-elle? Est-ce que Jaboune se rappelle si, elle, elle était plus ou moins grosse? 11 ne se la rappelle môme pas du tout ; alors il est probable qu'elle parle pour parler, pour se rendre intéressante, pour « faire son aimable »...
Jolie amabilité ! Elle pourrait se dispenser, en tout cas, d'exercer cette amabilité aux dépens de Jaboune, en «dénigrant » Jaboune, en cherchant à le « rabaisser » au profit de son frère, d'autant que ce qu'elle dit là est tout à fait ridicule, et qu'en admettant même que Jaboune ait jamais été aussi petit que cela, ce qui paraît déjà assez peu vraisemblable, il est de toute évidence qu'il n'a pas été, qu'on ne peut pas être, plus petit...
Jaboune, Jaboune, seriez-vous jaloux de votre frère ?...
Non, ne croyez pas cela ; sans doute, Jaboune n'est pas jaloux, ou, du moins, s i on le lui disait, ce serait pour lui le prétexte d'une belle colère...
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Et, ma foi, il ne serait peut-être pas si mécontent, en ce moment, qu'on lui donnât l'occasion de se mettre en colère et de« trépigner » un peu, — pas ici, bien entendu, pas auprès du lit de sa maman, qui est déjà, comme cela, assez fatiguée et dolente, et qui n'a pas besoin par surcroît des cris et des « nerfs » de Jaboune...
Mais tenez, rien que cela, justement, rien que cette obligation de « ne pas fatiguer » sa maman, quand il n'est pas douteux que le frère nouveau venu doit être là-dedans pour quelque chose, c'est, pour Jaboune, une première cause d'énervement : oui, il est agacé, nerveux, à penser, à constater, que, depuis que son frère est arrivé, c'est à lui que tout se rapporte, et il n'y en a que pour lui ; et ce qui double l'énervement de Jaboune, c'est son mécontentement de ne pouvoir partager l'allégresse générale, de ne pouvoir s'intéresser comme il serait convenable, pourtant, à ce nouvel arrivant, qui tient tant de place, et qui est son frère...
Et vainement Jaboune cherche à se rai-
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sonner, vainement il se répète : « C'est mon frère ! c'est mon frère !... », — ces mots, dans son esprit ni dans son cœur, n'éveillent encore, malgré tout, aucune émotion suffisamment chaleureuse : que voulez-vous, il n'y a pas à dire, il est trop petit, Jaboune ne peut pas arriver à s'intéresser à quelqu'un, à quelque chose, d'aussi petit...
En sorte que, sans nul élan d'enthousiasme, Jaboune se trouve amené à envisager avec une déplorable froideur sa situation nouvelle à côté du petit être encombrant, vraiment, qui tombe ainsi, un beau jour, sans crier gare, entre Jaboune et les parents de Jaboune — et voici qu'il n'y en a plus que pour lui, encore une fois, et Jaboune n'existe plus que pour le mieux mettre en valeur, comme « repoussoir » presque : « Jaboune avait plus de cheveux, — ah ! tout de même, — mais il était moins fort!... »
Est-ce que ça va durer cette situation pénible et humiliante, d'autant plus pénible et humiliante pour Jaboune, que vous pensez s'ily était peu accoutumé!...
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Et comme il est un « petit », lui aussi, lui encore, le pauvre Jaboune, en dépit de ses imaginations hautaines, et de son orgueil ingénu, et de ses « poésies », et de ses « inventions », et de son grand amour pour Mme Talvannes, — comme un petit il se figure que voilà sa place prise, comme un petit il en souffre, et le voici qui, très malheureux, vraiment, — oh! ce n'est pas de sa faute, ce n'est pas une jalousie vilaine et basse, mais une grosse tristesse qui lui fait tout à coup, devant ce berceau, — son ancien berceau! — comme un poids sur son cœur, — oui, le voici, le malheureux Jaboune, qui vient poser sa tête, tout près, sur l'oreiller de sa maman, — Ne fatiguez pas votre maman, Jaboune! a dit tout de suite la grosse dame-garde, — mais avec cela que Jaboune va fatiguer sa maman !... si sa maman savait comme il est malheureux, c'est cela au contraire qui la rendrait malade, — donc c'est indispensable, il faut qu'il lui demande, il ne peut pas attendre plus longtemps, il faut qu'il sache...
Et, la joue appuyée à sa joue, Jaboune,
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sans pleurer, mais je vous garantis que les larmes ne doivent pas être très loin, Jabouue s'informe timidement :
— Mais tu m'aimeras toujours pareil, dis, maman, c'est toujours moi qui sera ton Jaboune?...
Et la maman, puisqu'il avait sa joue appuyée contre sa joue à elle, comme je vous ai dit, la maman n'a pas eu grand chemin à faire, — cela ne Ta pas « fatiguée », Madame la garde ! . . . — pour poser ses lèvres sur les yeux de Jaboune, afin de refouler bien fort les méchantes larmes, en assurant, de toute sa tendresse :
— Bien sûr, que tu seras toujours mon Jaboune, et, bien mieux, tu seras mon grand Jaboune, mon fils aîné!...
Au fond, ôtre « Jaboune » suffisait à Jaboune, il se passerait volontiers d'être « le grand Jaboune » ; il sent confusément que cette grandeur ne lui ajoute pasgrand'chose, trop heureux encore si elle ne lui relire rien...
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Par exemple, ceci l'impressionne, dans ce que lui dit sa maman, ceci à quoi il n'avait pas encore songé : c'est que c'est vrai qu'il va être Xaîné, et maintenant l'on aurait beau faire, tout le monde, y compris son frère, aurait beau lui envier ce titre et vouloir le lui enlever, Jaboune est l'aîné, une fois pour toutes, et il sera toujours l'aîné...
Etre l'ainé, le droit d'aînesse : oui, le plat de lentilles!... La lui a-t-on assez racontée cette histoire du plat de lentilles, parce que la purée de lentilles est précisément un de ces légumes très hygiéniques auxquels il s'accoutume le moins volontiers ; mais c'est excellent, paraît-il, absolument indispensable à la santé d'un petit garçon, et puis ne connaissez-vous pas le grand et admirable principe qu' « il faut qu'un petit garçon s'habitue à manger de tout»?...
— Songe un peu, Jaboune, quand tu seras à la guerre !...
Mais il n'est même plus besoin que Jaboune envisage cette hypothèse, malgré tout, assez lointaine : dès à présent ses responsabilités
l'autre JABOUNE 277
d' « aîné » vont l'obliger à prendre garde, constamment, de « donner le bon exemple », et, bien loin, par exemple, de vendre son droit d'aînesse pour un plat de lentilles, il se forcera au contraire à manger maintenant les lentilles qu'il n'aime guère, pour affirmer qu'il est l'aîné...
C'est que Jaboune, en réalité, adore se créer des obligations qui lui donnent conscience de son importance.
Ainsi, depuis que sa maman lui a, si à propos, donné à réfléchir à ces fonctions d'ainé qu'il aurait à remplir auprès de son frère, Jaboune a complètement dissipé la petite mélancolie qu'il avait ressentie d'abord en constatant qu'il ne serait plus seul désormais à occuper, à accaparer l'attention des siens; et c'est son attention, à lui, son attention d'ainé, qui va se trouver entièrement occupée, accaparée par son frère...
Il lui doit protection, il le formera à son exemple; et Jaboune s'impatiente seulement
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et s'irrite un peu à la pensée que, de quelque temps et même de longtemps, sans doute, il n'aura pas grand'chose à former...
Si, du moins, il avait une occasion de se dévouer pour lui, — « héroïque dévouement d'un frère aîné », oui, il y a des choses comme ça dans les livres, avec des images très émouvantes, — un incendie, par exemple, un incendie qui éclaterait tout à coup, et Jaboune se précipiterait et, « au péril de sa vie », il arracherait son jeune frère aux flammes « dévorantes ».
Ou bien, si des voleurs d'enfants, la nuit, l'avaient emporté, et Jaboune se précipiterait encore, — dans les actes de dévouement, le premier point c'est qu'on « se précipite », il faut toujours commencer par « se précipiter », — eh bien ! Jaboune se précipiterait à la poursuite des voleurs d'enfants pour leur reprendre leur « précieux fardeau », ainsi que ne manquerait pas, dans le récit, dans la « narration » d'une telle aventure, ainsi que ne manquerait pas — précieux fardeau — de faire écrire M1,e Andorre...
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Oui, mais, en pareil cas, le précieux fardeau, son frère, Jaboune le reconnaîtrait-il? Car c'est bien cela qui est un peu inquiétant, que voilà un petit garçon (si tant est que Ton puisse appeler ce qui s'agite là, tout fripé, tout rouge, un petit garçon; enfin, c'en est un!...), donc ce petit garçon, on lui dit que, lui, Jaboune, est son frère, et, qui mieux est, son frère aîné et, ma foi, la main sur la conscience, s'il venait à se perdre, et que l'on eût retrouvé par la suite un bébé pareil, Jaboune serait bien en peine d'affirmer que c'est ou que ce n'est pas celui-là...
Jaboune s'en veut d'ailleurs d'une telle indécision, et il demeure longuement penché sur le berceau, à considérer, les sourcils froncés, en y appliquant toute sa volonté de savoir, toute son énergie, à considérer celte énigme vivante, remuante et vagissante...
Mais comment voulez-vous retenir les traits d'une physionomie qui bouge tout le temps, la bouche surtout, toujours en mouvement, on dirait de ces figurines en une espèce de gélatine ou de caoutchouc, vous savez bien,
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la tête du clown, la tête du policeman, et dont, entre deux doigts, on élargit ou Ton rapetisse, on remonte à droite, on remonte à gauche, la bouche, le nez, les yeux, — c'est effrayant!...
Et l'on accuse Jaboune de rester quelquefois, quand il croit qu'on ne le voit pas, planté devant une glace à « essayer» des grimaces!...
Ce petit, mais c'est une grimace perpétuelle, on dirait qu'il n'est venu là que pour jouer à faire des grimaces, à un point même que Jaboune en arrive à penser que ce n'est pas possible, que ce ne sont pas de vraies grimaces, et que, s'il se tortille la bouche de cette façon, qui sait? c'est peut-être qu'il aurait quelque chose à dire, quelque chose de très intéressant, et qu'il voudrait bien parler, qu'il a les mots sur le bout de la langue, mais qu'il ne peut pas arriver à les prononcer : est-ce dommage !
Ah ! oui, est-ce dommage, car ce qu'il voudrait dire, c'est sans doute des renseignements sur son voyage, sur le pays qu'il habitait auparavant, — et puis, comme il
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n' « articule » pas suffisamment et que personne, maintenant, ne peut le comprendre, il faudra remettre à plus tard des explications, il faudra attendre qu'il ait, à nouveau, appris à parler, — et, quand il aura enfin rappris à parler, il aura malheureusement oublié ce qu'il voulait nous dire, et nous ne le saurons sans doute jamais...
Et attendant, ce quiest certain, c'est qu'avec la meilleure volonté du monde, c'est le diable de fixer dans sa mémoire, suffisamment pour la reconnaître à coup sûr, la figure du bébé qui « vient d'arriver » dans une famille, — c'est môme, à proprement parler, presque impossible, et rien ne dit, par conséquent, qu'il ne se puisse produire, sur ce point, les erreurs les plus troublantes contre lesquelles d'autre part le bébé, incapable d'articuler convenablement, ainsi que nous l'avons montré, sera donc impuissant aussi à protester : Jaboune lui-même, Jaboune est-il bien sûr d'avoir été toujours Jaboune?
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En tous cas, il faut renoncer à enrichir l'histoire des «dévouements héroïques », d'une poursuite effrénée contre les voleurs d'enfants qui auraient pu emporter le frère de Jaboune, puisque Jaboune est maintenant forcé de constater que, si les voleurs d'enfants, dépistés par lui et courageusement rejoints, lui mettaient sous les yeux toute leur cargaison d'enfants volés, en s'excusant, devant la menace des pistolets braqués sur eux, — en s'excusant, les bandits, de ne pouvoir faire plus, mais, n'est-ce pas, quand on est pressé, et dame, dans ce métier-là, on est toujours un peu pressé, on ne remarque pas soi-même, — dans la cargaison ainsi offerte, Jaboune constate qu'il demeurerait vraisemblablement fort en peine de désigner son véritable frère. . .
Si, il y aurait bien un moyen ; il est certain que si on lui permettait d'amener Flick dans la chambre, et que Flick ait un peu tlairé le nouveau-né, — quoi ! il ne lui ferait pas de mal !... — eh bien ! si jamais cet enfant quelque jour était perdu ou volé, Flick, avec son merveilleux tlair de chien, le reconnaîtrait
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après cela entre mille; — oui, mais la garde n'a jamais voulu que Jaboune aille chercher son chien et l'amène dans la chambre; évidemment elle ne croit pas, et il n'y a pas à croire, que le frère de Jaboune soit ce soir, ni demain, ni jamais, perdu, ni volé : mais enfin, il ne faut qu'un coup, et quel remords alors de n'uvoir pas fait venir le chien de Jaboune, comme Jaboune l'avait conseillé sagement, — Jaboune qui a conscience d'avoir du moins commencé, dans la circonstance, à accomplir pleinement son devoir nouveau", à remplir, ainsi qu'il se l'est bien promis, sa mission de frère aîné.
Aussi bien, ce qu'il y a d'agréable avec cette mission, c'est qu'elle ne fait que commencer, en effet, c'estqu'elle va se renouveler chaque jour en s'adaptant à des besoins différents, qu'elle sera de tous les instants, bref que Jaboune en a pour la vie...
Or cela plaît par-dessus tout à Jaboune, pour l'assurance et l'autorité qu'il en retire
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aussitôt d'avoir tout un plan de vie si bien tracé, de se dire, par exemple, que, tout ce qu'il apprendra, ce ne sera, en réalité, que pour le faire apprendre ensuite à son frère...
Oh! son frère sera bien élevé, mais sans faiblesse; il ne sera pas comme cette Kitzi qui, pas plus tard encore que l'-année dernière, se refusait obstinément à apprendre à lire, avec ce beau raisonnement :
— C'est pas la peine que j'apprenne puisque Ketty est ma sœur, et que Ketty sait...
Voilà des raisonnements que, de la part de son frère, Jaboune, ai-je besoin de vous en avertir, Jaboune n'est nullement disposé à tolérer.
C'est que Jaboune entend que son frère soit pour lui un collaborateur efficace dans toutes les grandes affaires qu'il se propose d'entreprendre, — lesquelles? il ne sait pas, mais ce qu'il sait bien, c'est que ces grandes affaires auront toujours pour directeur lui, Jaboune, puisqu'il est l'aîné, et pour sous-
L AUTRE JAtiOUNE
directeur le frère de Jaboune, — ou pour secrétaire général...
C'est extraordinaire d'ailleurs, après l'avoir un moment déconcerté et abattu, comme la venue de ce frère stimule maintenant l'énergie de Jaboune, l'incite à de vastes projets, à de considérables entreprises, dont il n'eût peut-être jamais rêvé d'être le directeur s'il n'était assuré d'avoir, tout trouvé, un sousdirecteur...
— Et quand, lui, il aura des enfants, ses enfants, à lui, à mon frère, n'est-ce pas, c'est moi qui serai leur oncle?...
— Eh là, sans doute, mais pas si vite, attends un peu...
Pourquoi attendre? Cette perspective d'être oncle, le fait que désormais, en lui, il y a d'ores et déjà, — oui, pourquoi attendre, elle y est déjà, — l'étoffe d'un oncle, voilà qui porte à son comble l'importance de Jaboune et sa gravité satisfaite.
Devant ce petit être frêle, de qui les
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enfants (car il aura des enfants, à son tour), appelleront Jaboune « mon oncle », — ce petit être dont Jaboune est le * frère aîné », Jaboune prend conscience de sa force, il se donne l'impression d'être un géant, d'avoir des mains énormes, — l'énormité des mains, sa première hantise, quand il avait trois ou quatre ans et qu'il voyait s'agiter au-dessus de sa tête les mains des grandes personnes, les mains qui prennent, les mains qui caressent, les mains qui peignent les cheveux, qui pincent le nez pour la cuillerée d'huile de- foie de morue, ou qui donnent des confitures, — les mains, toujours les mains...
Et ce sont maintenant ses mains à lui, Jaboune, vers lesquelles va se tendre l'angoisse émerveillée de son jeune frère...
« Est-ce que je serai toujours ton Jaboune?... » demandait-il, l'instant d'avant, dans le premier désarroi où le jetait la nouveauté des circonstances et de l'événement, — et la maman a été bien gentille de répondre que oui, qu'il serait toujours son Jaboune...
Mais maintenant, Jaboune se rend compte,
l'autre jaboune 287
sa maman a beau dire, il ne sera plus, il ne peut plus être le vrai Jaboune, — et cela est naturel, d'ailleurs, et cela vaut mieux ainsi...
Et puis sa maman se rendait bien compte, aussi, presque malgré elle; — est-ce qu'elle n'avait pas promis qu'il serait son « grand » Jaboune?
Il n'y a pas de grands Jabounes, parce qu'il ne saurait y avoir jamais deux Jabounes à la fois...
Non pas qu'un Jaboune chasse l'autre, comme dit le proverbe, mais il le prolonge, — mais le Jaboune qui vient le dernier, l'autre Jaboune, est immédiatement façonné de tout ce qu'il y avait de meilleur dans le précédent Jaboune...
Et c'est de cette manière que, Dieu merci, il y aura toujours, parce qu'il faut qu'il y en ait toujours, des Jabounes...