‹ Jack et JaneChapitre 10 sur 59 · JACK HT J A N H · texte numérisé non relu

JACK HT J A N H

et Halph rentrèrent avec deux énormes paniers pleins des trésors destinés à être attachés sur le sapin. Pendant qu'ils fixaient les bougies dans les branches , les enfants leur firent mille questions.

« Qui est-ce qui a eu l'idée de tout ça? demanda Jane.

— C'est maman, répondit Frank, mais c'est nous deux Ralph qui l'avons mise à exécution. C'est Ralph qui a imagine de coller des oiseaux et des papillons dans les fleurs. C'est moi qui ai mis ces serins là-bas dans les liserons bleus. Regardez comme ils font bien dans le paysage. »

Frank leur désigna fièrement des volatiles jaunes, qu'avec beaucoup de bonne volonté on pouvait en effet reconnaître pour des serins. Ils étaient si drôlement placés qu'on se demandait comment ils faisaient pour se tenir ainsi perchés; mais n'importe, ils n'en faisaient pas moins très bon effet.

« Votre mère a dit que c'était une véritable volière, reprit Ralph du haut de son échelle. Le premier oiseau vivant que nous y avons mis est un joli petit rougegorge, ajouta-t-il en jetant un bonbon à Jane, qui, blottie dans sa chaise longue, semblait vraiment un oiseau frileux dans son doux nid,

— Bravo! s'écria Jack, le petit rouge-gorge restera prisonnier dans sa jolie cage, jusqu'à ce que nous puissions nous envoler ensemble. Dites donc, Jane, nous aurons de bonnes places quand nous retournerons ensemble en classe.

— Nous serions évidemment à la queue si nous conti unions à ne rien faire, répondit Jane, mais ce n'est pas mon intention. Le docteur a dit que je pourrais tra-

LES SURPRISES

vailler un peu si je voulais, et Merry m'a promis de venir tous les jours me donner les devoirs. Si je suis malade, ce n'est pas une raison pour que je perde mon rang! »

La petite fille accompagna côl paroles d'un mouvement de tête si décidé, que plusieurs boucles de cheveux s'échappèrent de sa résille et vinrent flotter sur son front.

« Frank nVa promis de m'aider pour mon latin, dit Jack, mais j'ai été paresseux jusqu'ici et je n ai rien lait. Voyons, faisons un grand effort! Nous commencerons avec la nouvelle année, voulez-vous? »

Jack n'apportait pas dans ses études la même ardeur que sa petite amie, mais il ne voulait se laisser dépasser par elle en rien,

« Convenu, répondit Jane* En travaillant pendant que les autres sont en vacances, nous les aurons bien vite rattrapés. Ah! vous ne pouvez pas vous imaginer h quel point je regrette mon vieux pupitre! ajouta- t-elle en poussant un long soupir.

— Voilà nos œuvres, Jane! Voyez donc que c'est joli 7 lui dit Jack, pendant que Mme Minot suspendait après l'arbre les cornets de bonbons, les noix dorées, les pommes et les oranges enveloppées de papier de couleur, les colliers de perles et les guirlandes de fleurs et de fruits secs qui avaient fait passer tant de bons moments aux enlants.

— Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que cet arbre, s'écria Jane d T un ton d'admiration. Est-ce tout? demanda-t-elle lorsque le dernier paquet entouré de papier blanc et de ficelle rose ou bleue fut mis à sa place.

— C'est tout, répondit Aime Minot. Il ne manque plus à tout cela que le public auquel c'est destiné, »

Quand les malades se trouvèrent seuls do nouveau , Jack dit gravement à Jane :

« Il faudra être e.vtraordinairement sage jusqu'à ce que nous soyons guéris. Cela ne peut pas larder beaucoup, et nous allons être si heureux ensemble que ce ne sera pas difficile. Tout le monde est si bon pour nous que je ne vois pas d'autre moyen de prouver à nos mères et à Frank et à ïtalph, à tous enfin, notre reconnaissance. ;

■ — Ce n'est pas facile d'être sage quand on es! malade, dit Jane d'un air pensif. Je suis souvent si lasse d'être immobile que je m'impatiente malgré moi. Quelquefois j'ai si mal que cela me ferait du Lien de crier. Je ne le fais pas pour ne pas effrayer maman, mais je pleure en demandant à Dieu dïtre plus patiente. Et vous Jack, pleurez- vous?

— [.es hommes r.c pleurent, jamais* Çueb|iiefi ia je m'ennuie trop, moi aussi, cl j'ai besoin <!e nie mettre en colère, mais je me retiens. Quand Frank est la, il me dit : « Bats- moi, cela te fera du Lien. » Et je le bats, mais c'est pour rire. Quel bon frère il a été pour moi pendant tous ces temps-ci!

— J'imagine que nous ne pouvons cependant pas avoir de peine à devenir très sages dans cette jolie chambre, dit Jane, ce serait trop mal d'y êlro méchante,

— Avec tout cela savez-vous que je meurs de faim, s'écria Jack tout à coup, Je n'ai pas déjeu, c ce matin. Oh! j'ai été terrible, j'étais si pressé de vous voir et de connaître le secret. Frank me disait tant pour me taquiner que je ne devinerais jamais la surprise, que, dans un mouvement dont je me suis bien repenti, j'ai

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fiai par lui jeter mon œuf à la le te . Est-ce assez abominable, cela?

— C'est très laid, dit Jane. Mais est-ce que Frank Ta reçu, votre œuf?

— Non, il a heureusement baissé la tête, et l'œuf est allé s écraser contre le mur. Ce n'était pas beau non plus, »

Le papier de la chambre de Jack portait la marque ineffaçable du défaut dominant du petit garçon, la roïbre. « N'est-ce pas honteux, une chose pareille?

— f.e n'est pas une jolie chose, dit Jane.

— Frank m'a pardonné, 11 est trop bon. Je ne méritais pas son pardon.

— Vous méritiez une punition, dit Jane,

- — Je 1 ai (Mie, répondit Jack. J'ai du me passer de déjeuner, et c'était bien fait. Mais j'ai fui ni, oh, faim!,.. »

Les enfants partirent d'un éclat de rire. AI nie Minot entra, tout, heureuse d'entendre ce joyeux rire et de voir deux mines souriantes, au lieu de la figure morne el l liste qu'avait habituellement son fils.

« Vous voyez que mon ordonnance fait déjà de I effet, dit-elle à Mme Peck, qui la suivait avec un grand plateau sur lequel était le déjeuner des deux amis.

— Ah! madame, répondit celle-ci, cela fait de Feffe' à tout le monde. Pour ma part, je ne me suis jamais senti l'esprit aussi libre qu'aujourd'hui. »

Vraiment Mme Peck semblait avoir laissé tout ses soucis dans le cottage, car elle était si i^aie, si calme et si fraîche sous son bonnet blanc, que Jane la reconnaissait â peine,

« Les choses sont bien meilleures quand on ne les

JACK ET JANIï

mange pas tout seul, fit observer Jack en dévorant ses sandwiches.

— Ne mangez pas trop, mes enfants, fit Mme Minot, si vous voulez jouir d'une autre surprise qui vous attend encore.

— Encore une surprise, s'écria Jane, oh! quel bonheur! »

Pendant tout le reste de la matinée, dans l'intervalle des causeries et des jeux, les deux amis s'efforcèrent de deviner quelle pouvait bien être la nouvelle surprise qu'on leur ménageait.

Ils l'apprirent à deux heures de l'après-midi en voyant servir le dîner dans leur chambre, Mme Minot n'ayant pas voulu être séparée d'eux un jour de fête pareille.

Elle leur avait préparé un vrai festin, auquel ils prirent part, couchés comme des Romains sur leur chaise longue. Frank présidait le repas et il mangeait de manière à effrayer sa mère, si elle n'eût pas été absorbée, ainsi que Mme Peek, par la tache de servir les malades.

« Merry et Molly me disaient qu'on ne s'amuserait pas à Noël cette année, dit Jane, en grignotant une noisette. Elles changeront d'avis quand elles verront tout ça.

— Voilà ce que j'appelle savoir rendre les maladies agréables, dit Jack à son tour. Je n'ai jamais passé de plus beau jour de Noël.

— Quel jour de tristesse il eût été pour tous sans votre mère, s'écria Mme Peck avec chaleur.

— Je propose un toast à nos mères, dit Frank en levant son verre.

LES SURPRISES

— Hip, hip, hourrah! cria Jack, tandis que Jane envoyait des baisers à sa mère et à Mme Minot.

— A présent, il ne nous reste plus guère de temps à attendre les invités, » fit Jack en voyant arriver le crépuscule.

La féte du soir devait commencer de bonne heure pour finir de même afin de ménager les forces des invalides,

« J'espère que mes amis seront contents de leurs cadeaux, dit Jane. C'est moi qui ai dit leurs goûts, car je les connais bien. Mais je ne sais pas ce qu'on me donnera à moi, et je meurs d'envie de le savoir.

— En tout cas, vous aimerez Tun de vos cadeaux, dit Jack : le mien. Ça, j en suis sur.

— Olï! Est-ce que j'en aurai plusieurs?

— Je crois bien. Kegardez plutôt. Ln, deux, trois, quatre, cinq, six, sept. Les voyez-vous ? Hier on a apporté toute la journée des paquets à votre adresse.

* — Eh bien, moi aussi, je vais vous apprendre un secret, s'écria Jane* Ce gros paquet que vous vo\cz sous l'arbre, c'est quelque chose que vous désirez depuis très longtemps. Serez-vous content quand vous rouvrirez! C'est moi qui ai dit à Frank de vous le donner. Il est rouge et or a l'extérieur, et de toutes sortes de couleurs à l'intérieur!... Ce petit rouleau est pour vous aussi* C'est l'œuvre de mes propres mains, ajouta-t-eile en lui montrant du doigt un petit paquet entouré d une Faveur bleue, dans lequel étaient des mitaines qu'elle lui avait tricotées.

— J'aurai bien la patience d'attendre, » dit liercment le petit garçon.

« Ce chien en carton est pour Boo, continua Jane. Ce petit traîneau jaune aussi. C'est alin que Molly puisse le

mener en classe quand le chemin est trop glissant pour lui. Vous savez comme il tombe souvent.

— Ne me parlez pas de traîneau, pour Famour de Dieu! Je ne veux plus en entendre parler ni en toucher de ma vie! Vous penseriez de même s'il vous fallait avoir la jambe prise dans des barres de fer.

- — Il me semble que des moxas, des ventouses, et toutes sortes de choses pareilles, ne sont pas plus amusantes que des barres de fer. Vous n T avez pas pu souffrir autant que moi.

— Vous ne diriez pas cela si vous aviez été martyrisée comme je Tai été lorsqu'on m'a remis la jambe. Je frissonne rien que d'y penser.

— J'ai eu encore bien plus mal, car j< k nie suis évanouie quand le docteur a voulu tàter mes vertèbres. »

Jane, comme bien des malades, tenait à prouver que ses propres souffrances étaient supérieures à celles des

autres,

« lîah! les filles s'évanouissent pour des riens, reprit Jack inspiré par le même désir.

— Vous avez crié, vous, et le docteur me l a dit. >» Les plaisirs et les émotions du jour avaient énervé les

deux amis, et, aux agréables surprises qu'ils avaient eues jusque-là, ils en auraient ajouté une autre plus triste, celle d'une dispute, si Ralph n'était entré à ce moment même. Il venait allumer les bougies de l'arbre, et donner un dernier coup d'œii à la chambre des oiseaux.

« Eh bien, jeunes gens, leur dit-il en montant à l'échelle, son allumette à la main. Comment vous trouvezvous ce soir? Vous êtes- vous bien amusés tous les deux?

LES SURPRISES

— Oui, répondit Jane d'un ton sec, » mais Jack ne dit mot.

Leurs figures rouges et maussades étaient cachées dans l'ombre. Ils regardèrent pensivement les bougies s'allumer une à une et scintiller dans les branches vertes. Enfin le dernier cercle de lumière fut allumé, et tous les coins de la chambre en furenl éclairés.

« Jack va me voir maintenant, et je dois avoir Tair désagréable, » se dit Jane,

- Jack pensa de même. 11 tachait d'effacer du revers de sa main les rides que la colère avait formées sur son front, lorsque Ralph s'approcha de la cheminée et y jeta une énorme bûche. La joyeuse 11 a m me qui s'en éleva aussitôt vint briller devant les petits grognons, de manière à éclairer leur figure presque malgré eux.

Puis on entendit des coups de sonnette se succéder rans interruption et des voix d'enfants s élever dans le corridor. Je vous demande un peu comment il eût été possible de rester fâché en écoutant la marche triomphale que jouait Edouard et la voix aiguë de Molly criant : ' « Où est Jane? »

Jack battit la mesure avec sa tête, et Jane sourit involontairement- La joyeuse procession conduite par Frank arriva enfin. Un cri général s'échappa de vingt poitrines d'écoliers lorsqu'ils aperçurent l'arbre,, la chambre féerique et ses habitants dans toute leur splendeur.

« Oh! que c'est beau ! » s'écrièrent-ils avec unanimité. Halph fut chargé de distribuer les cadeaux. Il le fit avec tant de plaisanteries et de discours comiques, que les rires ne discontinuaient pas, et que les passants

s'arrêtaient surpris devant la maison illuminée en se disant que, là du moins, on fêlait dignement la grande félc de Moël.

Il serait absolument impossible de décrire toutes les surprises et le bonheur de chacun. Il suffit de dire que tout le monde fut ravi de son lot, et que le roi et la reine du jour furent tellement comblés de cadeaux que leur chaise longue semblait un petit bazar.

Jack ne se lassait pas de feuilleter le bel album contenant des timbres-poste de tous les pays et qu'il désirait depuis si longtemps. C'était le cadeau de Frank. Jane était de son coté en extase devant un couteau en argent, une jolie boîte à ouvrage et — quels remords pour elle t — - devant une bague que lui donnait Jurk. Cï\ait un bijou bien modeste, un simple cercle d'or avec un tout petit m M ouîLii:/ pas en turquoises, mais quelque chose comme une goutte de rosée tomba dessus, pendant que personne ne regardait Jane.

La petite fille eût donné volontiers la moitié de ce qu'elle avait reçu pour pouvoir s'approcher de son ami et lui dire : « Pardon, Jack, je regrette d'avoir été si peu gentille, » C'était impossible en ce moment. Klle soupira et admira ses autres cadeaux qui étaient les petits chaussons de Merry, les jacinthes et les géraniums que Gustave et ses sœurs lui avaient envoyés, le gâteau de forme bizarre apporté par Moliy, et la guitare qu'Edouard lui avait donnée en lui promettant de lui apprendre à en jouer.

I/arbre une fois dépouillé de ses fruits de toutes sortes, les enfants commencèrent par se montrer réciproquement leurs trésors et par faire des échanges de

Lï-S SriîNUSES.

friandises, après quoi ils jouèrent à diiïérerttsjeùx. On ne dansa pas à cause des invalides, et on se sépara à neuf heures après des poignées de main et des bonsoirs sans fin.

Jack fut emporté dans sa chambre si précipitamment qu'il eut à peine le temps de crier : « Bonne nuit! » à Jane, et, cinq minutes après, celle-ci se trouvait couchée dans le grand lit blanc qui allait être son lit dans sa nouvelle chambre.

La maison semblait devenue muette. On entendait a peine un léger pas dans le corridor, un murmure indistinct de voix d'enfants, et, au loin, le tintement des clochettes des traîneaux qui emmenaient les invilés.

Jane, trop agitée pour penser à dormir, rêvait aux plaisirs qu'elle avait eus. Sa mère était partie emportant la lumière, mais, par la porte entrouverte, la petite fille pouvait voir la jolie chambre des oiseaux h demi éclairée par la bûche de Noël. Ses yeux restèrent longtemps fixés sur les fleurs, sur l'arbre abandonné.

Cela lui rappela les résolutions qu'elle avait prises alors, et la rapidité avec laquelle elle les avait oubliées.

Des larmes de regret jaillirent de ses yeux,

« Je croyais que je ne pourrais jamais vive méchante dans cette jolie chambre, pensa-t-elle. Et voila que j'ai été maussade et ingrate, après tout ce qu'on a fait pour maman et pour moi. Ce pauvre Jack a eu encore plus de mal que moi, et son mal il l a eu par ma faute. Voilà qui gâte ma journée, »

Un grand sanglot l'empêcha de continuer.

Tout à coup une porte s ouvrit, et un nouveau mystère vint faire diversion à son chagrin. C'était Frank qui entrait avec précaution et qui installait quelque chose

dans la chambre des oiseaux. Qu'est-ce que cela pouvait être? 11 tenait à la main une longue corde terminer par une sorte de cornet, et il riait tout seul de ce qu'il fainait.

« C'est sans doute un petit pétard ou quelque chose comme cela pour m e(Vra\er 7 pensa Jane. Je crierai bien fort quand cela partira; Jack croira que j'aurai eu très peur et il sera ravi, »

Elle ne s'imaginait guère que c'était une dernière surprise.

Frank s'approcha d'elle.

« Dormez-vous?

— Non.

— Etes- vous seule?

— Oui.

— EU bien, prenez ceci, posez-le tout contre votre oreille, et écoutez attentivement. »

Jane obéit, non sans une certaine appréhension. Jugez de sa stupéfaction en entendant assez distinctement ces paroles touchantes :

« Je suis fâché de ce qui s'est passé. Pardonnez et oubliez. Nous réparerons cela demain. »

Jane, ravie, lut un instant sans pouvoir parler, puis elle répondit de sa voix la plus douce :

Je suis fâchée aussi, j'ai eu plus de tort que vous, je ne recommencerai plus jamais, jamais! C'est fini à présent, j'ai votre bague, elle ne me quittera plus. Bonsoir. »

Frank partit, satisfait du succès de son téléphone, et Jane s endormit, la joue appuyée sur la main qui portait sa petite bague, en se répétant encore :

« Je n'oublierai pas, je serai sage. »

CHAPITRK VII

LA MISSION DE JANE

Les plaisirs commencèrent dès le lendemain; mais, malgré les résolutions pleines de sagesse prises le jour de Noël par eertains enfants de notre connaissance, il y eut fort peu de travail de fait pendant toute la semaine.

Comment aurait-on jamais pu avoir le courage de travailler dans cette ravissante eh a m lin- des oiseaux, avec tous les cadeaux de Nord à utiliser et une douzaine de visites par jour pour se distraire?

« Nous ne puurrons rien faire tant que les autres seront en vacances, dit Jack presque aussitôt; alors prenons-en notre parti : amusons-nous, nous nous mettrons au travail après la rentrée» »

Jack était dans tous ses états à la pensée de se lever. On lui avait ôté ses éclisses le matin même, eL il espérait pouvoir bientôt se servir de sa béquille,

« Moi, dit Jane, je garderai ma grammaire auprès de moi et j'en apprendrai une page chaque jour, car c'est mon côté faible; mais mon intention est de me consacrer spécialement à vous, Jack, »

Jane voulait commencer son rôle d'institutrice et

JACK ET JAXi:.

surtout d'éducatrice, et elle croyait avoir traîne en son ami un champ de travail assez vaste pour pouvoir s'y distinguer.

La petite fille se trompait de point de départ. Elle oubliait que c'était elle d'abord, plus encore que Jack, qu'il fallait convertir à la douceur et à la patience. Elle mit tous ses efforts au service de Jack, trouvant sans doute qu'il est beaucoup plus facile de corriger les défauts des autres que les siens.

Jack était pour Jane un jeune sauvage très séduisant. Il semblait n'exiger que peu de soins, et Jane trouva d'abord sa tache très facile. Mais ce mois d'inaction et de literies avait produit un effet un peu démoralisant sur les deux malades, et sa tache était moins facile que Jane ne l'avait supposé.

Tandis que Jack négligeait régulièrement son latin tous les jours, la grammaire de Jane, tout en étant mise chaque matin sous l'oreiller, n'était que très rarement ouverte. Tous deux lurent des livres uniquement amusants, tinrent cour pléniére dans leur chambre, et employèrent leurs heures de loisir à apprendre à Boule de Neige, le beau chat angora de Mme Minot, à rapporter leur balle lorsqu'ils la laissaient tomber en jouant.

Quand le samedi arriva, ce régime ne semblait avoir été bon ni pour l'un ni pour l'autre.

Ce n'était pas étonnant. Les devoirs et les travaux de chaque jour sont pour ainsi dire le pain de l'esprit; mais les lectures frivoles et les jeux ne peuvent guère se comparer qu'à des gâteaux ou à des bonbons. Or, que deviendrait le corps si on ne le nourrissait pas un peu plus substantiellement qu'avec des friandises?

LA MISSION DE J A N K

Il pleuvait ce jour-là, et les malades ne pouvaient guère attendre de visites. Ils s'occupèrent donc à mettre en ordre F album de timbres-poste de Jack.

Les collections de timbres faisaient alors fureur. Les enfants comparaient, discutaient, achetaient, vendaient et échangeaient de vieux timbres avec autant de passion qu'en apportent les hommes dans leurs spéculations de bourse.

Jack en possédait déjà une certaine quantité. Il s'agissait de les arranger le mieux possible dans le bel album que Frank lui avait donné, grâce à Jane, et d'y ajouter les quelques spécimens hors ligne que leurs amis leur avaient apportés depuis peu,

Jane eut pour tâche de découper les timbres et de les enduire de gomme, et Jack se chargea de les mettre en place. C'était une grave opération, et elle ne se faisait pas sans de grandes discussions.

lime Minot, s étant absentée un moment, trouva en rentrant la ligure des deux amis toute constellée de timbres de différents pays.

€ Quel nouveau jeu avez-vous découvert, mes enfants? leur demanda- t-elle en riant. Voulez-vous imiter le tatouage des Indiens, ou bien êtes-vous des lettres qui auraient fait le tour du monde?

— Us s'envolaient à chaque instant, répondit Jack d'un air affairé; comme nous ne pouvons pas les ramasser nous-mêmes, nous les avons collés là. C'est très commode. Nous trouvons tout de suite ce qu'il nous faut rien qu'en nous regardant. »

Il jeta un regard anxieux sur la figure de Jane.

« Je ne yois plus ma Nouvelle-Grenade, s ecria-t-il.

Où peut-elle être? Elle est si rare que je ne voudrais pas la perdre pour un dollar.

— Mais elle est sur le bout de votre nez, dit Jane en riant. Vous avez donc oublié que vous l'y avez mise parce que vous trouviez mon nez trop petit. »

Elle allongea le bras vers son voisin et détacha le timbre de l'endroit où il était. Jack fit la grimace, caria gomme rendait cette petite opération légèrement désagréable.

« À présent, nous allons mettre Y Alsace -Lor raine } répliqua-t-il; il y en a sept. Ne bougez pas, nous verrons reflet que cela vous fera. »

La petite fille ne fit pas un mouvement pendant qu'il les détachait un à un de dessus son front. Elle se dit seulement en regardant le feu qui lui grillait la ligure :

« C'est tout à fait comme si j'étais un missionnaire en face d'un sauvage tatoué. Je souffre comme ceux que Ton brûle et que Ton martyrise; mais je ne veux pas me plaindre, quoique je sois bien fatiguée, que mon Iront me cuise et que le feu me fasse mal à la joue. »

Jack ne se doutait guère du rôle qu'il jouait dans Tes prit de son amie.

« Regardez donc le timbre de la Corée, lui dit-il en lui montrant avec bonheur un large timbre bleu qui ornait seul une grande page vide. Il est magnifique. C'est celui que je préfère à tous*

— Je ne comprends pas pourquoi le cap de Bonne- Espérance a des pyramides. On aurait plulot ilù en mettre aux timbres d' Egypte. Ceux des îles Sandwich sont bien jolis avec leurs reines et leurs rois noirs.

— La Turquie a un croissant, l'Australie des cygnes, et l'Espagne des têtes de femmes avec des bandes noires.

LA MISSION f>K JAM-

Frank prétend que c'est parce que les Espagnols enferment leurs femmes, mais c'est une mauvaise plaisanterie!..* Jaimebien mieux nos Etats-Unis, avec Washington et Franklin.

— Pourquoi l'Autriche a- 1- elle Mercure sur ses timbres?

— C'est peut-être parce qu'il était le facteur des dieux. Les Prussiens ont des casques, mais ils ont aussi des piques comme les Romains,

— A propos de Romains , interrompit Frank, qui travaillait consciencieusement tous les jours comme un écolier modèle, il y a deux jours que vous ne m'avez récité de latin. Allons, grand paresseux, laissez là tous ces jeux et dépêchons-nous d'en finir. Voilà ma composition faite, j'ai juste le temps de vous écouter avant l'arrivée de Gustave,

— Je ne sais pas ma leçon, répondit Jack les sourcils contractés par la colère. Je travaillerai la semaine prochaine. Piochez votre vieux grec tant qu'il vous plaira mais laissez- moi m 'amuser en paix pendant les vacances. »

Frank adorait Xénophon et il ne voulait pas voir attaquer son vieil ami. Il s'empara du pot de gomme et confisqua du même coup tous les timbres qui se trouvaient sur la table.

« Monsieur Jack, lui dit-il, vous allez me réciter votre leçon à l'instant même, ou bien vous ne reverrez pas vos timbres de sitôt. Vous m'avez demandé de vous faire réciter tous les jours; je vous attends. »

Frank parlait de ce ton de commandement que Jack ne pouvait supporter et auquel il obéissait d'autant plus

difficilement qu'il savait qu'il y était forcé. Autrefois, lorsqu'il se sentait près de se fâcher, il courait faire un tour de jardinet en revenait au bout de quelques minutes tout essoufflé, mais de bonne humeur. Depuis sa maladie, ce câlinant lui était interdit, et il avait pris l'habitude de jeter dans ses accès de colère tout ce qui se trouvait sous sa main.

Il avait grande envie d'envoyer son latin au feu; cependant il se contint, et répondit brusquement :

<c J'ai eu tort de ne pas apprendre mon latin, mais ce n'est pas une raison pour fondre sur moi comme un aigle sur sa proie. Je ne le sais pas et je ne veux pas l'apprendre aujourd'hui. Rendez-moi mes timbres et mêlez-vous de ce qui vous regarde.

— Je vous rendrai un timbre à chaque leçon que vous me réciterez sans faute, mais autrement vous ne les reverrez jamais, » dit Frank en enfouissant les trésors de Jack dans les profondeurs do sa poche.

Pour le coup, la fureur de Jaek ne connut plus de bornes. Il saisit son livre et le jeta au nez de son frère en lui criant :

ce Tenez, le voilà, votre latin! Gardez-le. Je ne rouvrirai pas avant que vous ne m'ayez rendu mes timbres. »

Frank était heureusement déjà parti, et il ne fut pas atteint; mais le pauvre volume eut sa couverture déchirée et ses pages toutes froissées.

« Oh! Jack, s'écria Jane terrifiée de voir le précieux livre si maltraité par son propriétaire, ce n'est pas votre livre latin que vous avez jeté, c'est votre album.

— Je croyais que c'était l'autre, murmura Jack très rouge et très dépité. Il ne doit pas être bien abîmé. En

LA MISSION DE JANE

tout cas, je ne voulais pas faire de mal à Frank, mais aussi il m'agace trop! »

Mme Minot ramassa l'album et le posa devant lui sans rien dire* Il ne savait que faire de sa personne et il fut très heureux d'avoir la ressource d'arracher de sa figure les timbres qui y étaient encore. Jane le regarda faire, à la fois contente et fâchée de découvrir tant de férocité dans le sauvage qu elle avait entrepris de civiliser; Mme Minot se remit à écrire, mais elle prit cet air sérieux qui faisait plus d'effet sur son lils que toutes les remontrances et toutes les punitions des autres personnes.

Le silence commençait à devenir pénible, lorsque Gustave apparut avec un livre pour Jack de la part de Laura, et un billet pour Jane de la part de Lotty.

« Gustave, lui demanda Jack quand il eut exécuté ses commissions, voudriez-vous avoir la bonté de me ramener dans ma chambre? Je suis fatigué et je désirerais me reposer. »

Jane s "écria après son départ :

« Je me rappelle qu'on m'a raconté un jour l'histoire d'un petit garçon qui avait jeté une fourchette ù la tête de son frère et qui lui avait crevé un œil ; il en a été bien fàclié, et son frère, trop bon peut-être, lui a pardonné* I-a faute avait été d'un instant, mais le mai resta irréparable. >?

Ces dernières paroles furent prononcées d'un ton convaincu pour bien montrer que, bieo que Jane (Vit pleine de compassion pour son coupable ami, elle n'ignorait pas quelles suites funestes peut avoir la colère,

« Et croyez-vous que ce petit garçon ait jamais pu se pardonner à lui-même? lui demanda Mme Minot.

— Non, madame, je ne le crois pas; mais, grâce a,

Dieu, Jack n'a pas atteint Frank, et il se rcpenl maintenant, j'en suis s fin 1 .

— Il aurait pu lui faire grand mal. Nous sommes libres de nos actions, mais non pas des résultats de nos actions. Rappelez- vous cela, chérie, et réfléchissez avant d'agir.

— Je m'en souviendrai, madame. »

Jane ferma les yeux pour mieux se livrer à ses méditations.

Elle se demandait naïvement ce que devaient faire les personnes civilisées, missionnaires et autres, lorsque les naturels du pays où ils étaient se lançaient leurs tomahawks à la téte les uns des autres,

Mme Minot commença une autre h- lire. Après avoir écrit quelques lignes, elle posa sa plume, repoussa son papier loin d'elle, resta un instant perdue dans ses réflexions et finit par se lever en disant à Jane :

ce Je vais voir si Jack est assez couvert. Vous ne bougerez pas avant mon retour, n'est-ce pas?

— Non, madame. »

La tendre mère trouva son fils qui apprenait sa leçon de latin avec acharnement. Il était d une humeur d'autan l plus charmante que son absurde accès de colère avait épuisé toute son irritation* Les amis des deux frères les avaient surnommés le Tonnerre et Y Éclair. Frank, lorsqu'il se fâchait, grognait, tempêtait et était assez longtemps avant de revenir à son état normal; Jack, au contraire, s'emportait avec la rapidité de Téclair, et son atmosphère morale était d'autant plus claire et plus sereine qu'il venait de se produire une détente de cette électricité dan séreuse.

LA MISSION DE JANE. 87

Mme Minot fit à son fils un petit sermon parsemé de récits de malheurs arrivés par la faute des enfants colères, et entrecoupé de baisers destinés à en atténuer un peu la sévérité.

Cela lui prit naturellement un certain temps* Que devenait Jane pendant ce temps-là?

Elle constatait avec complaisance la supériorité de son propre caractère. Mats, hélas! au moment même où elle se glorifiait ainsi, elle tomba de la manière la pl us déplorable.

Voici comment : en cherchant de quoi s'occuper, elle aperçut une feuille de papier à lettre sur le tapis. (Vêtait justement hors de sa portée. Elle regarda d*abord ce papier aussi machinalement qu'un des timbres de Jack, qui était à côté mais un peu plus près d'elle. L'idée lui vint tout à coup que c'était la composition de Frank, ou, ce qui valait mieux encore, une lettre de lui à un de sesamis.

« Que cela me ferait plaisir de la confisquer, pensa-lelle, je ne la lui rendrais qu'en échange des timbres, de Jack. »

Elle oublia sa promesse de ne pas bouger; elle oublia aussi comme c'est mal de lire les lettres qui m nous son! pas adressées, et elle ne pensa plus qu'à s'emparer du fameux: papier.

Elle saisit le crochet de fer de Jack et voulut s'en servir; mais elle n'y était pas habituée, c'était trop lourd pour elle, et elle ne voulait pas froisser le papier.

Elle s'impatienta, se pencha un peu plus, perdit l'équilibre et tomba,

« Oh! mon clos! » s'écria- t-elle en ressentant subitement une douleur aiguë dans tout le corps.

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Il lui fut impossible de remuer pendant quelques minutes. Kl le avait grand'peur que quelqu'un vînt et découvrît la double sottise quelle venait de l'aire; aussi, la douleur diminuant, elle se mit à examiner si elle ne pourrait pas se remettre toute seule sur son sofa.

Au moment d'essayer, elle apereut près d elle le papier qui était la cause innocente de son accident. Elle s'en saisit vivement et oublia sa douleur dans la pensée de taquiner Frank, Lin seul coup d'œil lui montra que ce n'était ni une composition ni une lettre de l'écolier. C'était le commencement d'une lettre de Mme Minot à sa sœur. Jane allait la laisser retomber désappointée 7 lorsque son propre nom attira son attention. Elle ne put s'empéeher de la lire.

C'étaient de tristes paroles à dire d'une enfant aussi jeune; c'était encore plus triste de les lire, et impossible de les oublier jamais.

« Chère Lizzie, Jack continue à aller bien; il sera bientôt sur pied, mais nous commençons à craindre sérieusement que la petite Jane ne soit gravement atteinte et que son état ne devienne permanent. Elle est ici maintenant, et nous faisons tout notre possible pour la soulager; mais jamais je ne la regarde sans penser à Lucile Snow qui passa vingt années de sa vie au lit, à la suite d'une chute faite à l'âge de quinze ans. Notre pauvre petite Jane ne sait encore rien, et j'espère,.. »

Ici la lettre était interrompue.

La désobéissance de la pauvre petite Jane reçut aussitôt sa punition. La petite fille croyait qu'elle allait mieux parce qu elle ne souffrait plus autant, et que

LA MISSION DK JANE

chacun lui disait qu'elle serail bientôt guérie, A présent elle savait la vérité. Elle frissonna en s'écriant :

« Vingt ans /Jamais je ne pourrai le supporter Jamais! ! jamais! I »

C'était une bien malheureuse petite Jane que celle qui était la étendue sur le tapis, sanglotant tle toutes ses forces y et se souciant fort peu d'être découverte par qui que ce fût, en flagrant délit de désobéissance. Enfin les deux derniers mots de la lettre de Mme Minot, ces deux consolants mots : f espère , semblèrent éclairer les ténèbres des terribles vinr/l années au lit y et remettre un peu de calme dans l'esprit de Jane.

Le désespoir n'habite jamais longtemps dans les jeunes cœurs, et, d'ailleurs, Jane était très courageuse.

« Voilà donc pourquoi maman soupire si souvent en m'habillant, se dit-elle. Et c'est pour cela que tout le monde est si bon pour moi!... Mais Mme Minot se trompe peut-être! Elle s'est bien tourmentée pour Jack pendant les premiers jours, et il est presque guéri maintenant. Je voudrais bien pouvoir demander la vérité au docteur, mais il faudrait lui avouer que j'ai lu cette lettre! Pourquoi l'ai-je touchée?... »

Jane repoussa loin d'elle le malencontreux papier, se releva tant bien que mal, et, après des efforts et des douleurs inouïs, parvint à se remettre sur son sofa. Alors elle poussa un gémissement lugubre. Il lui semblait que les vingt années de maladie, dont parlait Mme Minot, s'étaient déjà écoulées depuis le moment où elle avait quitté sa place.

« J'ai désobéi, se dit-elle, car j'avais promis à Mme Minot de ne pas bouger; je me suis l'ait mal au dus de nou-

veau; j'ai très mal agi en lisant une lettre qui ne m'appartenait pas, et je suis justement punie de toutes mes fautes!..- Ah! je ne suis pas faite pour améliorer les autres vraiment! J'aurais mieux fait de commencer, suivant le conseil 'de maman, par me corriger moimême!.,. »

Elle poussa un second soupir non moins profond que le premier.

« Voilà maintenant que j'ai un autre secret à garder, et je ne voudrais même pas le dire à Merry ou à Molly, car j'en ai trop honte! Mon Dieu, mon Dieu, que j'ai eu tort! Je vais tâcher de me retourner du côté du mur pour apprendre ma leçon, afin que personne ne voie ma figure, car bien sur ma faute s'est écrite dessus! »

Jane semblait être un petit modèle de sagesse avec son livre, ne laissant de visible que deux petites lèvres rouges qui murmuraient tout bas les règles de la grammaire.

Il est heureusement très difficile aux jeunes coupables de bien jouer la comédie ; quand même leurs yeux baissés ne les trahiraient pas, quelque chose d'indéfinissable semble toujours montrer leurs remords et leur honte.

Onlinaimin ni . Jane se tenait étendue bien à plat et bien tranquille* En ce moment, elle était un peu de travers; son pied s'agitait nerveusement, et sur son menton s'étalait un timbre espagnol qui n'y était pas auparavant.

Que ces minutes d'attente lui furent longues et que son cœur battit fort lorsque Mme Minot revint en lui disant gaiement :

« Jack est devenu très sage, et je vois que son amie est de même. Je crois décidément qu'il y a entre vous

LA MISSION DE JAXK

une sorte de télégraphe invisible et que chacun de vous est au courant des pensées de l'autre, sans avoir besoin de parler,

— Je n'avais rien d'autre à lire, » répondit Jane toute honteuse de ce compliment immérité.

La petite fille enfouit sa figure dans son livre en voyant Mme Minot chercher sa lettre commencée, et elle ne s'aperçut pas du regard qui lui fut jeté lorsque celleci découvrit, collé sur le papier, un petit timbre rouge, témoin de toute l'a flaire.

Mme Minot savait que ce timbre était tout près de Jane lorsqu'elle était allée retrouver Jack. Elle avait été au moment de le ramasser pour le porter à son fils, et ne l'avait laissé lu que parce qu'elle avait réfléchi que la punition de Frank avait bien son mérite. Elle était donc parfaitement sûre de ne pas se tromper. En outre, elle se rappelait qu'une feuille de papier s'était envolée de dessus la table à ce moment, et était tombée à quelque distance. Or, le timbre et la lettre n'avaient pu se réunir tout seuls. De plus, sur la niaise, on voyait la marque d'un petit doigt bleu, et Jane venait justement de dévider de la laine qui déteignait un peu. Tout rela était très clair, et la voix et l'attitude contraintes de Jane ne l'étaient pas moins.

La bonne Mme Minot était toute disposée à lui pardonner son indiscrétion, et cela d'autant plus facilement que la petite fille en était déjà suffisamment punie. Mais la désobéissance avait de grands dangers pour Jane dans l'état de santé où elle se trouvait, et son amie vit aussitôt qu'elle souffrait de corps ou d'esprit, et peutêtre des deux.

« J'attendrai qu'elle me le dise, pensa Mme Minot; elle est franche et elle ne tardera pas à m'avouer la vérité. Jane, lui demanda-t-elle bientôt, voulez-vous que je vous fasse réciter votre leçon? Jack a l'intention de se débarrasser de la sienne aussitôt que Frank reviendra. Si vous suiviez son exemple?

— Je veux bien essayer, répondit Jane, mais je ne suis pas très sure de la savoir, »

Elle s'en tira cependant assez bien, mais le mot permanent se trouvant dans sa 1er on, elle se souvint de Tavoir vu dans la lettre de Mme Minot, et s'arrêta court.

« Savez-vous ce que cela veut dire? lui demanda Mme Minot pour lui venir en aide.

— Toujours.., très longtemps... ou quelque chose comme cela, balbutia Jane, la gorge serrée, les joues en feu.

— Vous souffrez, mon enfant? lui dit affectueusement Mme Minot. Qu 7 avez-vous? Laissez votre leçon et confiezmoi voire chagrin.,. »

C'était trop pour Jane* Elle éclata en sanglots et confessa ses méfaits avec componction.

« Je ne l'ignorais pas, répondit Mme Minot, mais j'étais sûre que vous ne me le cacheriez pas longtemps, car sans cela vous ne seriez plus la petite fille franche et honnête que nous aimons. »

Tout en consolant Jane de son mieux, elle lui montra le timbre attaché à la lettre et lui expliqua comment il lui avait tout appris.

« Oh! le vilain vieux timbre d'être allé raconter tout cela, quand je voulais tâcher de me faire pardonner par une confession complète, s'écria Jane en souriant à travers ses larmes.

LA MISSION DE JANE

— Vous devriez le coller dans voire grammaire afin de vous rappeler toutes les conséquences de votre désobéissance, lui dit Mme Minot. De cette façon, cette leçon laisserait peut-être une impression permanente sur votre esprit, » ajouta-t-elle, heureuse de voir revenir la gaieté naturelle de la petite fille, et croyant qu'elle avait oublié le contenu de la lettre.

Il n'en était rien, cependant, car Jane ne fut pas plus tôt certaine d'avoir obtenu son pardon qu'elle lui demanda gravement :

« Madame, voulez-vous me parler un peu de cette demoiselle Lucile Stwic? Si je dois être comme elle, il est bon que je tâche de l'imiter.

— Je suis très contrariée que vous ayez jamais entendu parler d élie, ma chérie, et cependant, quoique j espère bien que votre épreuve ne sera pas aussi lourde que la sienne, je crois que son exemple pourra vous aider à la supporter. J'ai connu Lucile pendant bien des années. Tout en ayant cru d'abord qu'elle était très malheureuse, je suis arrivée bien vite à comprendre combien, malgré sa maladie, elle était bonne, utile et même heureuse,

— Comment est-ce possible? Qu'est-ce qu'elle faisait donc? demanda Jane oubliant ses propres chagrins, tant elle était étonnée.

— Elle était si patiente que les autres avaient honte de se plaindre de leurs misères, continua Mme Minot, si gaie que sa peine en devenait plus légère, et surtout si bonne et si douce qu'elle semblait tout changer en bien autour délie, et qu'elle avait transformé sa demeure en une sorte de sanctuaire, où chacun trouvait de l'aide et des conseils et un modèle de vie exemplaire. Vous voyez,

Jane, que, tout bien considéré, Lucile n'était pas trop à plaindre*

— Si je ne puis pas redevenir ce que j'étais, je tacherai de lui ressembler, répondit Jane avec émotion. Mais j'espère que je n'en aurai pas besoin, s'écria-t-elle d'un air si décidé, qu'il était évident qu'elle ne se sentait nullement la vocation d'être une sainte malade.

— Je l'espère comme vous, chérie, mais il vous faudra tâcher quand même de rendre aussi profitables que possible les journées qui s'écouleront encore avant votre complet rétablissement. Votre pauvre petit dos est devenu pour vous une sorte de conscience vivante, qui vous apprendra bien vite à obéir, si vous voulez l'écouter, et, quand vous serez remise, vous aurez pris toutes sortes de bonnes habitudes. C'est ainsi que notre petite Lucile, à nous, peut, si elle le veut, donner le bon exemple a tous sans sortir de sa chambre.

— Vous croyez, madame! » s'écria Jane, les yeux pleins de larmes moins ameres en entendant ces bonnes paroles qui devaient germer dans son cœur et y fructifier.

Un peu plus tard, les deux frères revinrent ensemble dans la chambre des Oiseaux. La leçon de latin était récitée et la paix rétablie; aussi Jack montra- t-il fièrement à sa petite amie le timbre qu'il avait regagné, car Frank était aussi juste que sévère.

Jane, sans lui en dire la raison, lui demanda le vieux timbre rouge, et le colla dans sa grammaire comme un sceau apposé sur une promesse qu'elle devait tenir.

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