CHAPITRE XII
LE VINGT-DEUX FÉVRIER
Schie de la vie de W ashington et autres brillants tableaux, tel était le programme de la fête donnée par la jeunesse d'IIarmony, le 22 février, et placardé dans tout le village par d'immenses affiches de couleur,
C'était chez Mme Minot qu'était le lieu de réunion* La chambre des oiseaux étant très grande, et ayant quatre portes convenablement disposées, servait de théâtre. Ralph était là dans son élément : c'est lui qui installai l la scène, qui arrangeait les groupes, surveillai! les répétitions, décorait la chambre, etc., etc. Il était à la fois charpentier, peintre et directeur de la petite troupe. Mme Minot avait permis de bouleverses sa maison de lund en comble; Mme Peck s'était mise a la disposition des auteurs, Jane et la bonne miss Delano aidaient lesactrices à se costumer, et Jack imprimait force billets et programmes.
Lorsque vint le soir, la chambre des oiseaux présentait un aspect féerique. On se serait cru dans un vrai théâtre. Tout était illuminé, il v avait même des lampions pour figurer une rampe au bas du traditionnel rideau rouge.
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qui séparait la scène des rangées <lc chaises destinées aux spectateurs,
À huit heures, toutes les places étaient occupées par les mamans et les enfants qui ne jouaient pas dans les tableaux vivants. On avait enlevé les portes, et le corridor et la chambre de Frank regorgeaient de papas, d'oncles et de vieux messieurs venus malgré leurs rhumatismes.
Je renonce à décrire le brouhaha causé par le remueménage des chaises, le froissement des éventails et les conversations des spectateurs, ainsi que les allées et venues et le tapage qui se faisaient derrière le rideau .
Enfin, les trois coups habituels furent frappés. Le silence se ht, et l'orchestre commença de jouer. Oui, chers lecteurs, il y avait un orchestre. Edouard prétendait qu'un théâtre ne pouvait s'en passer. Il avait donc réuni tout ce qu'il avait pu trouver de musiciens dans la ville : un violon, une flûte, un cornet ù piston, un fifre et un tambour. Il y avait de quoi rire de les entendre tous racler, taper et souffler à qui mieux mieux et de voir Edouard brandir majestueusement son bâton.
On commença par le chant national Yankee Doodlv, puis le rideau se leva.
La scène représentait un jardin dans lequel se promenait un vieux monsieur, portant un habit du siècle dernier, un chapeau à cornes, une perruque grise et une grande canne. (Vêtait Gustave qui avait été choisi à l'unanimité pour représenter non seulement Washington , mais encore le père de Washington, alin de conserver la ressemblance*
« Mes arbres se portent a merveille. » dit le jeune
LE VINGT-DEUX FÉVlïllMi
acteur en marchant gravement les mains derrière le dos.
Il jeta un regard de satisfaction sur le laurier rose, le petit sapiiij le myrte et Y oranger nain qui formaient son verger. Tout à coup, il poussa une exclamation de surprime, s'arrêta et fronça le sourcil. Qu'élail-ee donc? L'un des arbres avait été à moitié coupé et Ton voyait à terre une branche ornée de six cerises en laine rouge- Washington frappa du pied et s'écria :
« Est-ce possible que mon fils ait fait pareille sottise! »
Il pensait sans doute que oui, car il dit d une srôix de Stentor :
« George! George Washington, venez à l'instant! »
Alors on vit arriver Boo en culotte courte, en chapeau à cornes et en souliers à boucles. C'était une vraie miniature de son père. Les spectateurs éclatèrent de rire. C'est à peine si ses petits pieds pouvaient supporter le poids de ses immenses boucles d'argent, et la ligure qu il découvrit en saluant respectueusement son père était si sérieuse, que le véritable Washington lui-même ne dut pas avoir un autre air lorsqu'il fit son immortelle réponse,
« George, lui dit son père d'une voix rébarbative, est-ce vous qui avez coupé cet arbre? »
Il donna, en achevant cette terrible question, un si grand coup de canne sur le parquet que le pauvre Boo en fut complètement désorienté et parut prêt à fuir. Heureusement Molly lui vint en aide de la coulisse où elle élail. linu mil. I*s doigts dans sa bouche et baissa les yeux sans répondre,
« Mon lils, reprit Gustave, ne mentez pas. Si c'est
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vous qui avez fait cela ? je vous châtierai parce que c'est mon devoir de le faire; niais, si vous me trompiez, souvenez-vous que ce serait déshonorer à jamais le nom de Washington, »
Ces paroles parurent émouvoir profondément le jeune George. II tira de sa poche une petite hache en fer-blanc qui eût tout au plus pu servir à couper un brin de paille, et regardant bien en face la figure courroucée de son père, il lui répondit bravement :
« Papa, ze ne veux pas dire de mensonzes ; c'est moi qui l'ai coupé avec ma petite liasse.
— Venez m'embrasser, mon cher enfant I s T écria le vieux monsieur enchanté de sa franchise ; j'aimerais mieux vous voir abîmer tous mes cerisiers que me dire un seul mensonge. »
Tout en parlant, il prit son fils dans ses bras avec tant de vivacité que les petites jambes de Boo s'agitèrent convulsivement en l'air, et que la canne et la hache tombèrent côte à côte sur le tapis vert.
Le rideau se baissa sur cette scène émouvante, mais on rappela les acteurs. Ils reparurent en se donnant la main et remercièrent le public par des saluts aussi profonds que gracieux, Le jeune George trouva même bon de faire des signes à tous ses amis avec une naïveté adorable :
« C'était zoli^ n'est-ce pas? et s'a* bien zouêî » Je laisse à penser les rires.
Dans le tableau suivant, on voyait un bateau sur la mer orageuse. Les marins avaient quelque peine à se tenir en équilibre; ce n'était pas étonnant, car le bateau se composait d'une planche peinte, et les acteurs étaient