PAPA, JE NE VEUX %S *IRE DE MENSONGES
LE VINGT-DEUX FÉVlîlKI!
juchés sur des tabourets derrière la mousseline bleue qui représentait les vagues.
Debout au milieu d eux, droit et ferme comme un roc, était un homme enveloppé d'un grand manteau. Il avait les bras croisés, et sa physionomie exprimait un courage indomptable, Une épée brillait à son côté, un drapeau se balançait au-dessus de sa tête; les vagues s'agitaient furieuses autour de lui, mais ses yeux étaient fixés sur le rivage lointain, et il paraissait inaccessible aux menaces de la tempête, au découragement de ses soldats, au danger et à la mort.
D'une seule voix le public s'écria :
Washington traversant la Delaware!
C'était frappant de ressemblance, et rien n'eut été mieux réussi, si tout à coup l'un des rameurs n'eût été pris d'une crampe. Les rames ne servaient cependant point; pourtant un vétéran, qui ressemblait k Joë à s'y méprendre, laissa tout à coup tomber la sienne et se retourna avec colère vers un guerrier aux yeux noirs qui n'était autre que le taquin (Jrif. Ce brusque mouvement fit dégringoler plusieurs marins, et le bateau lui-même fut renverse sens dessus dessous.
Malgré les rires des spectateurs, le grand Washington ne se laissa pas abattre par ce désastre ; il saisit son drapeau d'une main ferme et resta sans sourciller au milieu de ce chaos de rames, de bottes, de bateau et de marins ensevelis sous les vagues en mousseline bleue.
Ce courage et cette présence d'esprit ne pouvaient manquer d'exciter l'admiration des spectateurs. Le rideau tomba au milieu des applaudissements de chacun , mais les bravos n'étaient destinés qu'à Washington seul.
ce Gustave a plus de sang-froid que je ne le supposais, dit M, Burton ravi de son Jils; la situation était difficile. »
Son voisin lui répondit en riant :
<c Si nous ne savions pas que Washington est mort dans son lit le 14 décembre 1799. nous eussions pu craindre pour sa vie. Le naufrage était complet. »
Cependant le désordre régnait dans les coulisses. On entendit Ralph faire des reproches sanglants, et Joe crier d'une voix perçante que c'était la faute de Grif qui favait chatouillé.
Enfin le calme se rétablit, et le rideau se leva de nouveau. Cette fois le tableau représentait les Fi/ 1rs de la Liberté.
f/étîiit un hommage rendu aux vaillantes femmes qui ont si hien combattu, elles aussi, pour l'indépendance de l'Amérique. ISos petites amies avaient mis les robes à grands ramages, les immenses bonnets et les souliers à hauts talons de leurs arrière -grand' mères. Elles étaient charmantes, assises autour d'une grande table, et jurant de ne point boire une seule goutte de thé avant que l'impôt fût levé. Molly, les yeux étincelants, portait le toast : A bas les tyrans! Vive la liberté! » Les autres levaient la tasse d'infusion de tilleul que Merry venait de leur verser, et semblaient prêtes aussi à prêter serment.
Le rideau retomba. On préparait sans doute une grande scène guerrière, car Ton entendait dans la coulisse un bruit de ferrailles et un cliquetis d'armes. Le programme annonçait : la Reddition de Cormcal/is. En effet, après une attente quelque peu longue, on vit paraître Washington entouré de ses généraux en brillant
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iinil'iH'iiic. Ils étaient tous la : Lalavrlte, Kn*i*insko, Rochambeau et leurs compagnons, et ils semblaient on ne peut plus fiers de leur épée. On joua une marche triomphale. Cornwâllis s'avança paie, mais résigné. Il tendit son épée à Washington et resta immobile et les yeux baissés, tandis que sou armée défilait en jetant ses armes aux pieds du vainqueur.
Celte scène faisait le bonheur des acteurs. Us avaient emprunté tous les fusils de la ville et ne se lassaient pas de passer par une porte et de revenir par l'autre, ce qui finissait par faire un si grand nombre de vaincus que bientôt le héros fut à moitié caché par les armes amoncelées devant lui. La scène fut bissée. Les acteurs l'auraient volontiers recommencée plusieurs fois, mais Ralph donna l'imltT Innucl de baisser le rideau et de passer à la scène suivante.
Cet épisode 3 qu'on avait adroitement placé entre deux tableaux très brillants, prouvait que le héros avait dû payer cher sa gloire. Les feux de la rampe étaient éteints; la scène, d'un aspect lugubre, représentait une armée campée dans les neiges. Sur le sol glacé étaient couchés des soldats hâves et épuisés. Il n'y avait point de feu, point de traces de repas; leurs habits étaient en lambeaux, leurs souliers déchirés. Rien pour les couvrir, pas même des couvertures. Une sentinelle, les pieds entourés de linges tachés de sang, et la figure couverte de farine, grignotait une croûte de pain desséchée en se frottant les mains pour se réchauffer. Dans une tente, à la litre extrémité du théâtre, on voyait un homme assis sur un tronc d'arbre. À la lueur d'une chandelle posée dans une bouteille, il étudiait une carte étendue sur ses
JACK i:T JANE.
genoux. Son habit Lieu et son chapeau le rendaient reconnaissais. C'était le grand W ashington qui travaillait au salut de sa patrie, malgré des privations , des revers et des fatigues qui eussent abattu tout autre que lui.
« Valley -Forge ?, » dit quelqu'un à demi-voix.
C'était d'un effet saisissant; personne ne pouvait parler, la scène semblait presque réelle, et, lorsqu'un enfant rompit le silence en demandant plaintivement :
« Oh! maman ? ont-ils vraiment autant souffert? » chacun applaudit comme pour encourager les braves soldats et leur dire que la victoire était proche.
Quand le rideau se releva, la scène avait changé. La victoire était venue. Un arc de triomphe portait cette inscription : « Le défenseur des mères sera aussi celui de leurs filles. » Le héros et ses compagnons s'avançaient ix pas lents. Une bande de jeunes filles vêtues de blanc venaient à leur rencontre en leur jetant des fleurs, et en chantant le chant d'autrefois :
« Sois le bienvenu sur ce sol reconnaissant. Sois le bienvenu, chef puissant. Aucun ennemi ne peut maintenant le donner le coup fatal. Les belles vierges et les graves matrones, celles que ton bras vengeur a sauvées, ont élevé en ton honneur cet arc de triomphe. Oh! jonchons de fleurs son chemin • Jonchons de fleurs le chemin de notre héros* »
C'était Washington à Trenlon.
Le dernier tableau patriotique était la famille Washington, d'après la fameuse gravure. Le héros, n'ayant pas eu le temps de changer de costume, était en uniforme; Ànnette faisait à merveille le rôle de sa femme
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Marthe, et ses deux enfants portaient leur grande ceinture et leur immense collerette avec la fidélité la plus scrupuleuse.
Tous les acteurs reparurent alors sur la scène, et Ton entonna l'hymne national Amérique. Public ? musiciens et comédiens, chacun se mit de la partie. Ces tableaux semblaient avoir rappelé à tous les esprits la noble et grande lutte qu'avait subie leur pays pour conquérir sa liberté, et tous chantaient comme ils ne l'avaient jamais fait jusque-là.
Il y eut un entracte, pendant lequel on se reposa et on discuta les mérites respectifs des acteurs. On se demandait aussi quelle serait l'actrice qui forait la Belle au Bois dormant. Les petites filles avaient bien gardé leur secret. Un cri de surprise accueillit leur jolie scène.
Jane était là, dans toute sa splendeur de princesse. Elle dormait; le prince Charmant venait à peine de soulever le voile qui la recouvrait, et il s'apprêtait à réveiller, ainsi que toute sa cour, du sommeil dans lequel elle était plongée depuis un siècle. Le roi et la reine sommeillaient sur leur trône; les dames d'honneur se penchaient sur le lit comme des fleurs languissantes; le petit page et le fou rêvaient la bouche ouverte, et les gardes étaient appuyés contre le mur dans l'altitude où ils étaient quand le sommeil les avait surpris.
C'était si joli, que les spectateurs ne se lassaient pas de regarder, mais la jambe malade de Jack ne lui permit pas de satisfaire leur enthousiasme, et il murmura si bien : « Je vais tomber, » qu'on baissa la toile. Mais on la releva quelques minutes après.
Changement complet. Toute la cour était réveillée; le
JACK i;t jank.
roi et ki reine regardaient leurs siijels d'un air calme; ies daines d 1 honneur étaient tout étonnées; le page 's'avançait vers sa maîtresse; le fou grimaçait; les gardes souriaient, et la princesse tendait la main au prince Charmant pour le remercier d'être enlin wmi la délivrer.
On fut obligé de relever trois fois de suite le rideau pour contenter le public.
Les scènes suivantes avaient été préparées à l'intention spéciale des Bébés. C'était, la représentation des immortels contes de nourrice, les contes de ma Mère 1 Oie. On voyait la vieille bonne femme elle-même représentée par Ralph, qui portait un jupon et un bonnet rouges et une grande béquille, et a ses côtés l'illustre volaille qui était une oie de carton gigantesque, dans l'intérieur de laquelle on avait mis Gril, Ce dernier prenait un plaisir extrême à battre des ailes et à agiter ses pattes jaunes et son Jung cou, en imitant le m liarmnnieux de cet oiseau de basse-cour.
Les bébés, surpris, montèrent sur leurs chaises pour mieux les voir; ils croyaient naïvement assister non pas à une comédie, mais à une scène réelle. Ouand on eut fait passer devant leurs jeux les personnages les plus remarquables des contes, on exécuta sur la scène une danse générale dans laquelle la Mère l'Oie et son oiseau se faisaient vis-à-vis.
C'était si burlesque, que M. lîurton en déchira ses gants à force d'applaudir et que les bébés crièrent de toutes leurs forces :
« Recommencez. Recommencez tout! »
C'était impossible, car l'heure était déjà avancée. On
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se sépara dune, et, le public une fois parti, Jes acteurs remirent tout en place.
En un clin d'œil, la chambre fut débarrassée et le souper servi. Chacun sentait le besoin de réparer ses forces; on eût dit une armée de sauterelles dans un champ de blé.
Jack et Jane étaient ii Win des bouts de la table; Ralph et Griff leur faisaient face, et entre eux élait toute une collection de héros historiques et de personnages de contes de fées.
Le souper fut naturellement d'une gaieté folle. Aussi les parents, qui attendaient les jeunes comédiens dans la pièce voisine et qui jouissaient de loin de leur bonheur, n'eurent-ils le courage de donner le signal du départ que lorsque Washington eut déclaré en bâillant qu'il avait passé une soirée ravissante, mais qu'il ne pouvait plus tenir ses yeux ouverts.