‹ Jacmart Pilavaine, miniaturiste du XVe siècleChapitre 2 sur 4 · MINIATURISTE DU XV SIÈCI.E · texte numérisé non relu

MINIATURISTE DU XV SIÈCI.E

NE Jk PKRO.'VNE.

Nous ne kMions géncralenuMit comple do nos illiislralions que pour aulanl (jue la rononunée les ail placées lorl haut dans l'eslime du monde. Ce senlimenl n'esl pas si peu dépourvu de vanilé que nous puissions le faire passer pour de la reconnaissance.

En rendant hommage aux grandes intelligences mortes (car pour les vivants, ils savent trop souvent à (juoi s'en tenir sur noire admiration) nous en reportons sur nous une bonne part et la honle (|ue nous aurions à ne |)as les admirer, |)()usse notre reconnaissance en avant, souvent malgré nous-mêmes.

Ce n'est pas ([ue ce sentiment ne soit louable en soi. Puisque, dit-on, toutes les actions humaines sont entachées d'inconstance et d'égoïsme, mieux vaut-il (|ue ces passions s'élèvent haut et tournent à noble but, que de rester dans la voie du dénigrement et de la sottise.

Mais ce que nous ne faisons pas volontiers, c'est rendre hommage au mérite modeste, ou chercher dans l'oubli un talent ignoré pour le rendre à l'admiration générale. H semble qu'il y ait là un elVort qui surpasse notre nature et que, nous ayons honte de ne pas avoir ouvert les yeux plus lût à l'évidence.

11 est cependant dans le passe des ouvriers de la pensée et de l'art, qui, quoique inconnus, méritent notre reconnaissance et notre estime.

JacqmartPiLAVAiiNE, miniaturiste distingué du XY*^ siècle, est un de ces enfants perdus de la Picardie, qui méritent pourtant une place dans notre Panthéon. Ignoré jusqu'à ce jour par nos Picards, je viens fixer sur lui l'attention de nos artistes et de nos éi'udils.

Je serais heureux que ces recherches missent sur la voie d'autres faits concernant son existence inconnue et qui nous fissent savoir quelque chose de plus complet sur sa personnalité.

Nous aimons à connaître les œuvres des artistes, mais leur existence peut nous être aussi profit et exemple. En rapprochant l'œuvre de l'homme, nous comprenons mieux celui-ci et nous jugeons mieux celle-là. Il en naît plus de satisfaction pour notre curiosité et notre esprit, et plus de bénéfice pour notre entendement.

On dédaigne trop les miniaturistes du Moyen-âge. Bien que leur talent soit loin d'être complet, ils n'en sont pas moins les précurseurs de nos grands artistes de la Renaissance et méritent, à ce titre, autre chose que dédain ou indifférence.

L'art ne vient pas au monde tout botté et éperonné; c'est un nourrisson qui demande des soins, et c'est honneur à ceux-là qui le débarrassent de ses langes. Il y a donc devoir à les connaître.

On ne cesse d'écrire de gros livres sur les grands hommes connus, comme s'ils étaient sortis tout armés du cerveau de Jupiter , on nous les montre complets, sans nous dire comment ils sont arrivés à cet étal. Nos grands peintres ont cent biographes qui fourmillent de détails sur leurs personnalités

et nous savons à peine les noms de ceux qui leur ont aplani les senliers. Tel qui écrira un frros livre sur lleuilinii: ou Albert Durer, no donnera pas cinq minutes de son temps pour rechercher dans les manuscrits les noms elles œuvres de ceuxlà par (pii nous viennent Hemlin^^el Vlbert Durer.

Tel même cpii poussera des cris de joie à la vue d'un panneau, incomplet essai de Yan-Kyck ou dTIending, regardera indilVerent les miniatures non signées de Yan-Eyckel d'iiemling, où pourtant leur talent se montrera plus complet et dans son vrai jour. H nous faut toujours du bruit.

Pour être exécutées sur une plus petite échelle, ces miniatures, ces tableaux — car on doit leur donner ce nom — n'en sont pas moins dignes d'attention, et beaucoup même feraient la gloire et la fortune de leur auteur, en nos jours de vanité et de camaraderie, où les talents les plus inlimessontquehjuefois poussés en avant sans vergogne. Tant de gens n'osent juger par eux-mêmes, que la plupart aiment mieux croire sur parole que de se donner la peine d'ouvrir les yeux ; de là vient le règne de la médiocrité et de la sottise, qu'il eut été facile de ne pas accepter pour s'éviter le désagrément de s'en plaindre.

Mais dans ce temps où la publicité n'avait que peu d'action, il n'était pas rare de voir des hommes de génie travailler comme de simples manœuvres et négliger de signer leurs œuvres quoique consciencieusement faites. C'était l'ordinaire, au contraire, et si quelques-uns de ces noms nous sont parvenus, nous devons en remercier le hasard.

Un des plus beaux manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, de Bruxelles, [Les Chronif/ues de Jacques de Guise, n° 9244,) est illuslré par de ravissantes miniatures, dans lesquelles l'œil de l'amateur exercé reconnaît, à n'en point

douter, la louche spirituelle et délicate d'Hemling et que ce grand artiste n'a pas signées.

La plupart des peintres du XV*' siècle, les Van-Eyck, Marguerite Van-Eyck, le roi René d'Anjou, Anlonello de Messine, Hemling, Gérard de Gand, Liévin d'Anvers, et presque tous les maîtres italiens commencèrent leur gloire par l'enluminure des manuscrits, et ces œuvres, généralement peu connues, quoique exéculées sur une échelle moins étendue que leurs panneaux, n'en sont pas moins de ravissants tableaux, qui séduisent d'autant plus le regard que les proportions en sont plus petites.

Les rois, les princes et les grands seigneurs de cette époque de renaissance, faisaient exécuter à grands frais ces livres dont la fabrication nous surprend encore.

Les ducs de Bourgogne, de la branche de Yalois, furent grands protecteurs d'artistes et amateurs éclairés de manuscrits (1). Philippe-/e-^o/i, fondateur de la bibliothèque des

(1) Ce goût leur venait de leur aïeul Philippe de Valois, roi de France. Toute celte famille de Valois, k de rares exceptions, aimait les livres. Phi • lippe, le chef de la race est l'auteur des Dits moraux desp /u7osop/ies. Jean !«•■ fait copier divers nianuscrils. Charles V fonde la bibliothèque du Louvre, et ses frères, les ducs d'Anjou et de Berry, font copier bon nombre de manuscrits. Charles VI et Charles VII suivent les traces de leurs aveux. On attribue à Louis XI des vers et contes graveleux. Charles VllI et Louis XII font transcrire des œuvres^ remarquables. François I^'' fait des vers, tout en faisant brûler ceux qui impriment des livres. Henri II a des enlumineurs b ses gages; Charles IX fait des vers et Henri 111 tient à sa cour des dessinateurs.

Quant aux Bourgogne- Fa/ois qui précèdent ?in\\ppe-le-Bon, ils furent aussi grands bibliophiles. Philippe-/e-ffardi (1361, 1404) fait copier plusieurs manuscrits. Jean-sans-Peur (1404, I4i9) avait plusieurs bibliothèques dans ses divers états, et Philippe-/e-Bon son fils (1419, 1467) eût la plusl)elle librairie çle sont temps.

ducs de Bourgogne, avait élabli à IJruxolIes un atelier de cal- Iigraj)hie et de minialure, et prolégeail les aljbayes dans lesquelles on se livrait à la transcription des livres. Le fougueux Cliarles-le-Téméraire, lui môme, se délassait des fatigues de la guerre dans la conlem|)lalion de ces dessins qu'il commandait aux plus habiles artistes de son temj)s. 11 les emportait môme sous la tente et se plaisait à la lecture des livres après le combat. Hemliug fut un de ses enlumineurs et les bibliolhèques de Christiania, Paris et Bruxelles possèdent plusieurs de ces précieux manuscrits, où se révèle le génie du maître.

L'œuvre dont nous allons nous occuper est celle d'un de ces artistes enlumineurs, dont le nom serait inconnu, s'il n'avait pris le soin de nous le révéler lui-même. Heureux hasard qui nous fait revendiquer comme notre compatriote Jacqmart PiLAVAiNE, né à Péronne.

Quelle est la date de sa naissance? Quelle est la date de sa mort ?

Nous devons [en attendant des recherches plus heureuses) nous taire sur ces points obscurs et n'interroger que son œuvre. Elle est, comme nous le prouverons plus loin, delà première moitié du XV" siècle.

Jacqmart Pilavaine était-il aux gages de la maison de Croy-Chimay, dont il reproduit les armes et le cri de guerre à chacune des pages de son livre? Je ne sais, mais nous devons plutôt penser qu'il était enlumineur de son métier et qu'il travaillait pour quiconque le payait. L'inscription placée à la fin de son livre' (espèce d'adresse autant que signature de l'œuvre) nous porte h le croire.

Quitla-t-il Péronne, sa patrie, pour s'enrôler aux gages des Gî'oy, à la suite des ducs de Bourgogne qui possédèrent long-

temps cette place? Est-ce le hasard qui le conduisit àMons, capitale du Ilainaul? Sur tous ces points nous en sommes réduils à faire des conjectures, en attendant que nos recherches soient couronnées de quelque succès.

Quoiqu'il en soit, nous transcrirons ici la note placée au dernier feuillet des Chroniques Marliniènes, un des plus beaux manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne de Bruxelles, catalogué sous le n° 90G9 :

€-i-piinunt, (es l)i6toirir6 illartinienncô csrriptrô par 3acqmart jpilauaine fgcripuau rt enlumineur ^cmcura^t a iîlons en ^a^nault, natif île |Jéranne, eu t)ermenî>oi6.

C'est-à-dire :

Expiiclunt. Les Hisloires Martiniennes, escriptes par Jacqmart Pilavaine escripvan et enlumineur demeurant à Mons, en Haynaultf natif de Péronne, en Vermendois.

En outre, voici la notice du catalogue : n° 9069. Langue Française, Format 52 6'. xv. ' 2/3 Miniatures,

Du même Marlinus Polanus, par Jacqmart Pilavaine.

Ce manuscrit renferme une c1)ronique qui commence "a la création du monde et qui finit h Tempire de Tibère et au gouvernement de Ponce-Pilale. Il a appartenu à Cbarles de Croy, comte de Ghimay, dont la signature se voit à la fin du volume. Cet ouvrage est iuvenlorié n° 834 du catalogue de Gérard et 707 de l'inventaire de 1577. M. Barrois cite également une chronique Marlinienne au n" 587 de sa bibliothèque protypographique, mais nous regret- Ions qu'il n'ait pu donner le commencement du second feuillet , afin de le comparer avec le présent exemplaire.

Grandes minialures ^agioales etcolomnales eu toutes couleurs. L'initiale armoriée de Croy.

Croy. Albert et Isabelle. — Librairie Primitive (1).

Ce manuscrit, enlovc par les commissaires de la République Française, ne fut rendu à la Belgique que sous la Reslauralion. 11 est relié en veau fauve, et le dos, en maroquin rouge, porte encore le chiffre de l'empereur Napoléon, l'N couronné.

En voici le commencement :

{Ruhr,) Cy après sensieut la table des rubriques des chapitres sur les croniques Martiuiennes.

(Incipit.) Prologue.

» Qui le trésor de sapience vœlt mettre en l'armairc (2) de sa mémoire, et » l'ensaignement des saiges ens es tables de son cœrescripre sur toutes ^ choses, il doitfuyr le fardel de confusion, car elle engendre ignorance et M est mère d'oubliance, mais discrétion et discution enlumine l'entende- » ment et conferme la mémoire, car ordonnance fait les choses veoir si » comme elles sont et les met en relenance et en légier record, etc. »

Il est écrit sur grandes feuilles d'un superbe parchemin fort blanc. L'enléte des chapitres est en gothique rouge, les initiales sont d'or, entourées de filets bleus d'outremer ; de distance en distance le manuscrit est orné de grandes miniatures paginâtes. Le texte est entouré par de ravissants arabesques qu'on dirait avoir été faits en Orient et où les fleurs étalent leurs parures éblouissantes, les oiseaux leurs plus belles couleurs et où des quadrupèdes se livrent à des courses folles et

(1) Celle bibliothèque ne possède pas moins de huit manuscrits des chroniques Maitinionnes, en latin et en français, entre autre un exemplaire du XIII. s. 2/3, commençant a la création du monde, finissant au règne de Sévère et ayant appartenu aux Croy-Chimay.

(2) Armoire. Les armaria étaient les pupitres des bibliothèques. Le dedans servait h serrer les livres et le dehors d'appui pour les transcrire. Notre gravure en offre un modèle. Souvent, crainte de vol, les livres étaient attachés sur ces pupitres avec des chaîuett^s.

joyeuses. Quelque fois, des personnages, aux costumes variés, y paraissent dans clos posilions bizarres, ou jouant de quelque instrument de musicpie. Enfin le caprice, la fantaisie font tous les frais de ces compositions qui dénotent une riche imaginalion cliez leur auteur.

Le manuscrit contient quinze miniatures : trois petites et douze grandes.

Les Irois petites représentent, la première, un personnage dont nous allons parler plus bas; la deuxième, Samson, vainqueur du lion, et la troisième, la cour du roi Saiil. 11 est bien enlendu que Samson a la rolie et le chaperon en usage au XV« siècle et que Saiil, avec son bâton royal, est calqué sur saint Louis, type de la royauté à cette époque (1).

Ouant à la première de ces miniatures, malgré ses proportions exiguës, elle doit, avant toute chose, fixer particulièrement noire attention. Elle représente le portrait en pied d'un homme dans la force de l'âge ; sa barbe est rousse et plantureuse, sa pose est celle d'un philosophe qui médite et sa figure, quoique peinte en larges traits, ne manque pas d'un caractère de majesté el de grandeur ; elle est mâle et énergique. Cette miniature est loin d'avoir le fini et la délicatesse de touche d'Hemlmg: on s'aperçoit que notre artiste n'aurait pas cellepa-

(1) Nous ne devons pas nous étonner si for l fie cet anaclironisme de costumes. Les grands maîtres Italiens, iMançais el Flamands des XVKei XVII« siècles n'ont pas su s'affranclnr de cet usage ridicule.

J'ai sous les yeux des giavuresde POdyssée qui représente les dames de la cour d'Ulysse dans le costume de madame de Pompadour el poudrées ni plus ni moins que les liergères de Wateau et de Bouclier. Elles sont de 1787.

Nous devons au grand peintre David d'avoir retiré l'art de cette ornière, où il se traînait depuis des siècles.

lience. Du reste il est aisé de le voir à son œuvre, Pilavaine n'eût pas les ressources (riïeinling , plus âgé (|ue lui |)robal)!ement, il ne pût se former aux leeons ou à l'élude des œuvres merveilleuses des Van-Ey( k. Demeurant dans un pays où l'art avait peu de représentants, il dut voler de ses propres ailes et créer lui-même un genre, plulôl ([u'en imiter un, aussi es!-il remarcjuable painii les miniaturistes de cette époque. \\ a moins de talent (jue beaucoup, mais il est lui et la hardiesse de son trait nous l'ait voir (ju il eût brillé un des premiers, si le hasard l'avait placé au milieu d'un centre arlislii|ue.

Revenons à notre portrait.

Le personnage est assis dans une de ces chaises gothi(iues, faites en forme de banc d'église et dont le haut, sculpté en ogives et à nervures, est de forme très élevée. On a|)pclail, je crois, ces meubles des faudeslcuils.

Notre personnage est coiffé d'un chaperon pourpre, bordé de fourrure. C'est une espèce de turban à drapeau, de forme assez élevée el qui se rapproche beaucoup plus de la coiffure d'Hubert Van-I^yck que de celle de Philippe-/e-//o/?, ce qui mérite d'être remarqué. Sa robe, bleu d'outremer, est également bordée de fourrure; ses bras en sortent par de grandes ouvertures tailladées, bordées de fourrures elqui laissent pendre la nuuK he jus(pi'à la ceinture. C'était le vêtement de fête des riches bourgeois et des artistes d'alors , car le dévergondage du siècle était trop grand pour que les vieilles coutumes restassent dans leur entier et les lois sompluaires respectées. Chacun, et les artistes surtout, marchant souvent à la suite des hommes de cour, cherchait à les imiter du mieux possible (I).

(1) Dans les Droits nouveaux de Coquillart, le p^^e dit a la mère qu'il n'esl pas permis à uue lille bourgeoise de porter de gratis eslalz, mais la

Il n'est rcvôlu d'aucune marque honorifique. A côté de lui, à droite, se trouve un pliant, semblable en tous points à ceux dont nous nous servons encore; auprès se voit un de ces pupitres ou armaria, dont nous avons déjà parlé et sur lequel se trouvent plusieurs livres dont un ouvert. 11 a la main gauche posée sur le livre et lient une plume de la main droite, dans l'attitude d'un homme qui médite sa phrase. A gauche on remarque un autre pupitre, sur lequel se trouvent un encrier et un fourreau de scribe.

Dans le haut de l'appartement, l'œil aperçoit un rayon sur lequel sont étalés quelques livres dont un est ouvert.

Le plancher de ce cabinet de travail est recouvert d'un tapis vert à carreaux, séparés les uns des autres par des filets d'or, à moins que ce ne soit le plancher lui-même. Dans la peinture de ce plancher l'artiste a montré une grande exactitude, car nous retrouvons le même dans plusieurs manuscrits de cette époque.

Ces miniatures du Moyen-âge sont des archives de mœurs et coutumes et rien n'est curieux comme d'y suivre les modifications apportées aux costumes et aux meubles de siècle en siècle, que les artistes nous rendent avec un scrupule qui, s'il ne prouve pas une élévation d'idée toujours bien grande, nous montre chez eux des mœurs simples et une tranquillité d'esprit que nous ne sommes pas sans envier.

nière, qui est femme, veut qu'on damoiselle sa fiUe, et de par le droit nouveau^ quoique

Chascun fait velours enchérir,

sa fille aura hermine. et velours, écarlate et fourrure, robe à quinze tuyaux et ravenanl. On voit qu'a cette époque ce n'est pas toujours dans les costumes qu'il faut rechercher les rangs.

le

Cependant, nous devons le dire, là n'est pas l'art. Il faut à l'art la vie et les mouvements et non \o terre-à-lerre des habitudes journalières. PiLAVAiNE semble l'avoir compris. A part les costumes, il nous a[)prend peu sur les mœursde son temps; il se trouve plus à l'aise dans les tableaux héroïques que dans la peinture des mœurs et ses dessins cherchent plutôt à émouvoir qu'à plaire par le fini ilu ti avait et les accessoires qu'il dédaigne volontiers, contrairement aux autres rubricaleurs.

Le portrait que nous venons de décrire longuement est-il le portrait lictif du chroniiiueur Martin Polomts, pénitencier du pape Nicolas III qui mourut en 1281 ?

Non, car Martin Polonus était un moine et Pilavaine ne l'eût pas habillé d'un costume bourgeois. Que les artistes de cette époque aient revêtu les anciens du costume de leur temps, cela se comprend, ils ne connaissaient pas ces costumes, mais l'habit religieux ne changeant pas de forme, ils devaient nécessairement ne lui apporter aucune modification (1).

Quand les pourtraiteurs du XY' siècle nous représentent un moine, c'est dans son costume monacal qu'ils nous le peignent ; nous en avons un exemple dans la deuxième vignette des chroniques de Jacques de Guise [Bibliothèque de Bourgogne, n° 92i2). Hemling nous le montre dans son habit de minime, et il en est toujours ainsi quand l'auteur du livre était religieux. Il eût été téméraire d'agir autrement et la tradition avait trop d'empire pour que les artistes essayassent de se dérober à ses lois.

Est-ce le portrait du sire deCroy, comte de Chimav ? mais

[\) Il en fut de même pendant tout le Moyen-âge, pour le Christ, la Vierge et les Apôtres qui conservèrent le>éme type, à de rares exceptions près.

ce comlo était ôéiorè du cordon de la Toison d'Or et nous voyons que dans la première miniature du manuscrit cité plus haut, ainsi que dans ceux du célèbre Picard, David Aubert, où figure la cour des ducs de Bourgogne, l'artiste a le soin de revêtir ces ducs de leurs plus beaux costumes et de leur passer au cou le collier de Tordre, tandis que lui, à genoux et la tête découverte, porte le simple costume du tiersélat ou bourgeoisie.

Dans la miniature dont nous parlons, Hemling à genoux, présente un livre à Pliilippe-/^-^o/î, son souverain. Son chaperon noir pend sur son épaule. A part la couleur, cette robe et ce chaperon sont semblables à la robe et au chaperon du personnage que nous pensons être Pilavaine.

Qu'il me soit permis de citer encore un exemple, pris à l'époque même où vivait notre artiste Péronnais.

Le n° 9017 de la même bibliothèque nous représente David Aubert, d'Hesdin, présentant à Philippe-/e-^ow, duc de Bourgogne, la composition de la Sainte Ecriture,

Il est à genoux, tenant en main son livre, mais aucune marque distinclive ne le pare, tandis que le duc et les seigneurs de sa cour portent au cou les marques de leurs dignités.

Au bas de cette miniature se trouve, comme il était d'usage, les armes du prince auquel l'artiste présente son œuvre (1).

C'est ainsi qu'en dessous du portrait de Pilavaine, nous

(1) Nous trouvons, a la môme époque, sur le litre du Pau d'armes de h Bergère (Ms. de la bibliolh. nat. de Pans) les armes du connétable de St.-Pol, a qui le livre est dédie, encadrées dans l'initiale qui commence le ms., tandis que plus bas, Louis de Beauvau, Tauleur, y a placé les siennes propres, avec le cri di' guerre ; Sans repartir. La vignette est encadrée par les houppes du connétable, or et azur, qui faisaient partie de ses armes, comme de celles de l'archiduc Philippe-^c beauy père de Charles-Quint.

voyons les armes des Croy de Hongrie, de la branche de Chimay, qui sont au 1" et 4" iVAiraines, en Picardie (2), iV argent à trois fasces de gueules et de Renty, (jui sont aussi (ïanjent à trois doloires également de gueules, les deux adossés en chef et l'autre en pointe: porlaiîl en abynie l'écuau 1" et 4" deCraon et au 2" et 3" de Flandre.

L'absence de toute marque honorifique et le soin que Pi lavaine a pris de nous faire connaître (|u'il était l'auteur des dessins du livre, nous induisent à croire qu'il a Ibrt bien pu se représenter lui-même dans cette miniature dont nous donnons un fac-similé.

Cependant nous devons dire (pie l'usage d'alors était de faire mettre l'auteur à genoux pour présenter son livre à celui qui

(2) Marc de Hongrie, troisième fils d'André III, roi de Hongrie, chassé par son frère, se réfugia en Picanlic. Il épousa Catherine, héritière des maisons de Croiff Airames et autres lieux, en Picardie, U la condition que les enfants n('s de ce mariage abandonnoraienl les arnus de Hongrie pour celles de Croj/- Airaines. Voila bien l'orgueil féodal dan: tout son jour. Un pauvre baron picard tenant plus a son nom et à sa lignée qu'au nom et a la lignée d'un roi ! Voilà bien le Moyen-ùge. — Qui t'a fait comte ? — Qui l'a fait roi ?

La bibliothèque royale de Bruxelles, possède une curieuse généalogie de la maison de Croy. C'est un volume in-f^d»; 44 planches, gravées parJaccjues de Hye, vers 1G20. Ces planche? apparliennenl a la ujaison de Croy. Ce livre n'a jamais été dans le commerce, mais fut donné en cadeau a quelques personnes.

On y voit les portraits en pieds de tous les seigneurs ô" A iraines ., en Picardie. Une des dernières gravures représente Atraines avec son château en ruines et la duché de Croi/.

11 est h souhaiter que la riche bibliothèque d'Amiens trouve a acheter ce livre rarissime.

Scohier a également publié de la même maison une généalogie devenue fort rare. Généalogie de la maison df cVof/.. Douay 1589. Pi., in-f", ligures enluminées.

lo lui avail commandé. Nous ajouterons que l'air fier de ce personnage ne nous indique pas le modesh) pour traiteur qui reçoit le prix de son salaire et qui, d'ordinaire, se montre si humble et la tète découverte.

Mais ici nous n'avons qu'un seul personnage et nous n'avons pas lieu de croire que Pilavaine eût mis une plume dans la main de Jean ou de Philippe de Croy qui étaient des hommes de guerre et non des lettrés. Sa manière hardie de comprendre ses sujets s'arrange assez bien avec nos suppositions (1).

En admettant même, comme nous le dirons plus loin, que ce manuscrit fût fait d'après les ordres de Jean ou de Philippe de Croy, Pilavaine eût-il oublié, contre tous les usages des miniaturistes de son temps, de le décorer du collier de la Toison d'Or (2)?

(1) L'usage des enlumineurs de se représenter en tête d'un manuscrit est fort ancien. Le manuscrit de Dioscoride, fabriqué sous l'empereur Anicius Olibrius, mort en 472, nous en offre l'exemple. Il est dédié k sa fille.

(2) Il est presque toujours facile, malgré la similitude des costumes , de trouver dans les manuscrits la différence entre le noble et le bourgeois ; le cou du noble — il est riche — est en général décoré d'un ordre quelconque, sa toque est ornée d'une pierre précieuse ou d'une aigrette. Il est entouré par sa cour ; il a des chiens et des pages. Il lui faut du bruit et du tapage , au seigneur. Quand il passe sur le sol , on entend le cliquetis des armes • le gibier et les serfs brament. Quant au pauvre auteur, au miniaturiste, au calligraphe, ils ont besoin de silence, aussi sont-ils toujours seuls, assis dans leurs grandes chaises et méditant, loin du bruit, dans ces petites chambres , éclairées par un pâle rayon de soleil et qui semblent faites exprès pour la pensée. Pour quiconque examine avec attention ces figures méditatives, l'avenir est la. Le miniaturiste , l'artiste, occupant la première place du livre, sont comme les portails du monde nouveau ; ils en sont les gardiens. Place aux cicérone qui vont nous introduire dans le temple de la science et de l'art. (Voyez les manuscrits (ïOthea. Les Chroniques de Jacques

Jacobus deBye, dans les portraits ([ii'il nous a laissés des seigneurs de Croy delà branche principale, (1) nous les montre, même à la lin du XVI*' siècle, avec le ^rand costume de la Toison d'Or. Tous les portraits de ces seigneurs avant loOO sont peints sans barbe, or il (\4 à remarquer que noire manuscrit, datant de la moitié du XV® siècle, n'a pu représenter en grande barbe un Croy, alors qu'il n'était pas d'usage que les seigneurs en portassent à la cour de Bourgogne.

Quoiqu'il en soit, qu'on veuille bien nous pardonner cette longue dissertation sur notre personnage probléjuatique ; l'intérôt môme de la question que nous traitons nous obligeait à ne rien laisser passer pour arriver à une connaissance plus parfaite de sa personnalité.

Ceci dit, nous arriverons à l'étude de l'œuvre de Pilavaine, c'est-à-dire aux douze grandes miniatures des Chroninuis Mariiniennes,

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