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Jacme I, le conquérant, roi d'après les chroniques et les documents inédits

Des circonstances indépendantes de notre volonté ont retardé la publication de ce volume. Ce retard n'aura pas été sans profit pour notre œuvre ; le temps seul devait nous permettre, en effet, de résoudre quelques difficultés imprévues. De nouvelles recherches nous ont fourni les moyens de compléter notre travail , et de prouver comment nous comprenions les obligations que nous imposait l'accueil inespéré fait en France, en Espagne et en Allemagne, à la première partie de cette étude.

Nous ne saurions trop remercier les écrivains qui ont bien voulu s'occuper de notre ouvrage. Nous

avons puisé de précieux encouragements dans leurs éloges , et plus encore, peut-être, dans leurs bienveillantes critiques.

Un de nos juges les plus indulgents* a semblé s'étonner du développement que nous donnons à l'histoire de Jacme 1er; nous espérons que cette seconde partie nous servira de justification.

Si nous n avions voulu écrire que la biographie du conquérant des Baléares, de Valence et de Murcie , un volume eût suffi certainement. Mais, quelque influence que les événements de ce règne aient exercée sur les destinées de l'Espagne et de la France méridionale, un intérêt plus général les domine, et dans l'histoire des pays d'Aragon et de langue d'Oc, comme dans celle de l'Europe entière au xm* siècle, il est une étude plus fructueuse que celle des faits: c'est celle des idées qui s'élaborent durant cette époque féconde.

Au temps de saint Louis et de .îacme 1er, le choc des armées a moins d'importance que le choc des principes. Cette dernière lutte oflre partout à peu près les mêmes caractères; mais nulle part elle ne se présente avec la physionomie saisissante que lui donnent, dans les Etats de la maison de Barcelone, les vieilles traditions de liberté du pays de Sobrarbe, la diversité

' M. Ch. do Moiiy, dons la J'rrssr du U août 4803.

des mœurs des peuples soumis au sceptre aragonais, le génie essentiellement pratique et conciliant du souverain. 11 n'est pas une seule des grandes idées qui ont agité le xiu* siècle qui ne vienne s'offrir à nos regards, durant les soixante-huit années de la vie du Comjuistador. La lumière jetée sur ce point se reflète sur l'ensemble du tableau et éclaire l'histoire de la civilisation européenne.

Compris ainsi , le règne de Jacme 1er a une plus grande importance que ne le ferait supposer l'étendue des possessions de ce prince .

Tels sont les motifs qui nous ont fait insister sur l'étude de législation que l'on trouvera dans ce volume. C'est, croyons-nous, un travail entièrement neuf. Nous ne connaissons du moins aucune étude comparative des divers codes en vigueur sous Jacme I".

Pour les lois, comme pour les institutions et les mœurs des peuples de la couronne d'Aragon , une étrange confusion règne chez presque tous les historiens. Quelques-uns, il est vrai — ce ne sont guère que des Espagnols — reconnaissent en principe la division

4 Les pays surlesquels Jacme I" domina directement occupent une superficie d'environ 175,000 kilomètres carres et renferment de nos jours une population de plus de trois millions et demi d'habitants ; mais, en réalité, l'influence du souverain aragonais s'exerçait en Espagne et en France, comme on le voit par le traité de Corbeil, sur une étendue de plus de 270,000 kilomètres carrés, peuples aujourd'hui d'environ neuf millions d'habitants.

des pays dépendants des monarques aragonais en plusieurs Etats distincls. « La Catalogne , l'Aragon et Valence, dit par exemple Modeslo Lafuente , ces trois sœurs vivant sous une même couronne, constituaient comme trois états anséatiques, régis par des lois et des institutions particulières1 ». Mais la plupart, faisant un singulier mélange des noms, des lois, des langages et des mœurs de ces peuples, peignent sous de fausses couleurs ce qu'ils appellent le royaume d'Aragon.

Afin de réagir contre une erreur par trop accréditée, nous nous sommes attaché adonner autant que possible aux choses et aux hommes la dénomination sous laquelle ils étaient connus dans leur pays; à dis* tinguer, par exemple, les corts des cortes> les rkhs homens des ricos homes , les personnages titrés de Yen catalan de ceux qui avaient droit au don aragonais; à restituer enfin à notre héros son nom tel qu'il l'a

presque toujours porté.

11 eût été puéril de s'attacher à ces détails si nous n'avions voulu mettre sans cesse le lecteur en garde contre une confusion dont il est difficile de se défendre, et qui a enfanté de nombreuses erreurs. Parmi les plus graves, il faut compter la fausse appréciation du mouvement législatif qui signale le règne de Jacme Ier.

« Historia gênerai de Espana, Discnrso preliminar, IX.

La plupart des historiens ont tu dans les Fueros de Hoesea la loi commune de tous les Etats aragonais, et ont, par conséquent, ignoré l'existence d'un code spécial au royaume valencien; or, comme les Fueros sont fort en retard sur la civilisation du xin* siècle, tout le mérite de Jacme comme législateur s'est trouvé réduit à une imitation mal réussie des Parlida* et des Etablissements.

Mais , si Ton remarque que le roi conquérant n'a jamais songé à donner à ses peuples l'unité législative , tout aussi irréalisable de son temps que l'unité politique, on reconnaîtra aisément dans les Fueros le code de PAragon proprement dit, dans les Constitutions de Catalogne celui du comté de Barcelone , et l'on sera inévitablement conduit à rechercher le recueil légal du royaume de Valence, que Ton découvrira, comme nous l'avons fait, dans la prétendue charte municipale qui porte le nom de Furs.

En étudiant ces divers codes jusque dans leurs moindres détails, en comparant leurs dispositions sur une même matière, nous avons vu le Conquistador se transformer peu à peu, et le soldat couronné des chroniques et des histoires devenir pour nous un politique profond, un souverain aux idées larges et progrès-

ci ups 6 IV «53.

Ce n'est point là du reste une découverte, mais seulement la confirmation d'une tradition qui vit

encore de nos jours dans les pays où dominait, il y a six cents ans, le législateur de Valence. Les historiens l'ont acceptée à priori; mais, par une contradiction singulière, leurs récits et leurs appréciations semblent destinés à la combattre bien plus qu'à l'appuyer.

La faute n'en est point à ces écrivains, que le caractère même de leurs ouvrages a empêchés de recourir aux documents originaux ; mais aux biographes du roi Jacme , qui ne se sont guère préoccupés que de ses faits d'armes et de ses conquêtes.

Un seul livre nous a oiîert un jugement d'une exactitude frappante sur le grand monarque aragonais, et ce nVstpoint un livre d'histoire. M. Cambouliù, r 'traçant le tableau des origines et du développement de la littérature catalane , consacre à Jacme 1er cette page, qui n'est pas la moins remarquable de son excellent livre :

« Contemporain d'Alfonse X de Castille et de saint Louis , à coté desquels il ne faut pas craindre de le nommer, guerrier et législateur comme eux, il fit peutêtre encore plus qu'eux pour hâter la grande révolution qui devait fonder dans toute l'Europe le pouvoir royal et l'unité nationale sur les ruines de la féodalité. Moins spéculatif que le premier, moins chevaleresque que le second, il l'emporte sur tous les deux par l'étendue de ses vues politiques, par la hardiesse de r éformes, par son aptitude gouvernementale. Tout

vu

jeune encore, il dompte une révolte de la noblesse.. .* Il s'appuie sur le peuple, sur la bourgeoisie; il s'assied à la table des marchands de Barcelone, et les associe à ses projets de conquête. Il réforme et régularise la législation. 11 ordonne que là où la loi est

muette on y supplée, non parle droit canon ou le droit romain, mais par la raison naturelle. Enfin il met en honneur la langue nationale \ négligée ou dédaignée jusqu'à lui, en l'employant dans sa correspondance, dans ses ordonnances de justice et dans ses œuvres littéraires. Onlui a reproché d'avoir toléré l'établissement de l'Inquisition dans ses Etats, et d'avoir abandonné à ses rigueurs les hérétiques qui avaient cherché un refuge au delà des Pyrénées : reproche injuste, si Ton songe que la puissance de l'Eglise était alors à son apogée et qu'elle venait de faire sur un Etat voisin le plus terrible exemple. 11 faudrait, en outre , lui tenir compte des elïbrts qu'il fit pour atténuer les effets de cette concession , soit en récompensant magnifiquement les efforts des missionnaires chargés de convertir par la parole, soit en établissant à Barcelone des conférences publiques, où les docteurs juifs, arabes étaient admis à discuter contre les

* Nous avons supprime quelques phrases renfermant des inexactitudes de fails qu'il ne faut pas reprocher à M. Cambouliù, mais aux historiens qui les ont acci éditées.

2 II faudrait ajouter: de la Catalogne.

fin

théologiens catholiques. Ajoutons qu'au concile de Lyon il refusa formellement de renouveler l'hommage que ses ancêtres avaient jadis prêté au Saint-Siège , «m qualité de rois d'Aragon \ »

Pour arriver à reconstituer, avec un art remarquable, la vraie physionomie du règne de Jacme I", à l'aide des traits épars dans les monuments littéraires du temps, l'auteur des lignes qui précèdent a dù 9e dégager des idées mises en circulation avant lui , et rechercher la vérité avec la plus grande indépendance d'esprit. C'est aussi ce que nous nous sommes efforcé de faire, et ce qui nous a conduit à un résultat analogue.

Pénétré de cette conviction , que , pour ceux qui se sont donné la tâche de reconstruire pièce à pièce le passé de l'humanité, la vérité est un patrimoine commun dont nul n'a le droit de garder pour lui seul la plus minime parcelle, nous avons considéré comme un devoir de n'omettre aucun fait nouveau se rattachant, même indirectement, à notre sujet; sans nous inquiéter d'ailleurs de l'effet qu'il pourrait produire, sans rechercher dans la vérité autre chose que la vérité ellemême, sans désir de plaire ou de déplaire, sans arrièrepensée de flatterie ou de critique. Le même sentiment nous a fait relever, avec une entière bonne foi, les er-

• Essai sur l'histoire d* la littérature catalane (1858) chap. III.

reurs souvent inévitables d'écrivains dont nous estimons et dont nous respectons le talent.

Nous avons puisé à des sources qui leur étaient inconnues. Le premier, peut-être, nous avons interrogé des milliers de documents contemporains du roi Jacme\ et l'on ne doit accuser que notre faiblesse si nous n'avons pas traduit exactement leurs réponses pleines de révélations sur l'une des périodes les plus intéressantes pour l'histoire de la génération des idées modernes.

Août 1867.

4 Les archives d'Aragon fournissent à elles seules, pour le règne de Jacme I«r, 2,300 actes sur parchemin et 36 registres sur papier, dont le plus ancien est le livre de répartition de Valence. 11 nous a été impossible, on le comprend, de lire ou même de parcourir tous ces documents; mais leur excellent classement, les index qui les analysent et les copies modernes d'un certain nombre d'entre eux, tout imparfaites quelles sont , nous ont permis de faire un choix au milieu de ces richesses.

On irouve en tète de quelques vieux livres , à côté de rénumération des sources écrites , un paragraphe qui porte . à quelques variantes près, le titre suivant : Quorum opéra sum adjutus, quique mihi libros suppeditarunt . C'est un hommage rendu à la douce confraternité de ces auxiliaires bienveillants sans lesquels un travail historique de quelque étendue serait certainement impossible. Le chercheur désintéressé qui met au service d'autrui les résultats qu'il a obtenus , le savant qui éclaire le dédale des archives et des bibliothèques, le bibliophile qui indique et rend facile à consulter l'ouvrage où se Irouve le renseignement cherché, sont autant de collaborateurs auxquels l'auteur, s'il a quelque succès, le lecteur, si le livre lui procure quelque plaisir, doivent une bonne part de remerciments.

Voilà pourquoi , nous souvenant du vieil usage , nous sommes heureux de consacrer celle note à payer le tribut de notre reconnaissance à ceux qui ont bien voulu rendre notre tâche moins aride par leur secours obligeant et leurs gracieuses communications.

Ce sont :

A Barcelone, D. Manuel de Hofarull y de Sarlorio, archiviste en chef de la couronne d'Aragon; D. Antonio de Bofarull, des mêmes archives; D. Manuel Milà y Fonlanals, professeur à la Faculté des lettres ;

A Madrid, D. Modesto Lamente , des Académies royales d'histoire et des sciences morales et politiques; D. José Amador de

los Rios el D. Valentin Carderera y Solano, des Académies d'histoire et des beaux-arts; D. Emilio Lafuente y Alcantara, de l'Académie d'histoire, directeur delà bibliothèque de San-Isidro ; D. Juan-Eugenio iïartzenbusch, de l'Académie espagnole, directeur de la bibliolhèque nationale de Madrid; D. José -Maria Escudero, de la même bibliothèque;

A Saragosse, D. Pascual Savall y Dronda, avocat général ( teniente fiscal); D. Santiago Penen y Debesa, avocat;

A Valence , D. Pedro Salva , bibliophile ;

A Mayorque, D. José-Maria Quadrado , archiviste du royaume de Mayorque ; D. Joaquin-Maria Bover ; D. Fernando Weyler y Lavina ;

A Stuttgart (Wurtemberg), M. le baron Léo deReischach, chambellan de S. M. le roi de Wurtemberg;

A Marbourg (ancienne Hesse-Électorale), M. le docteur Lemcke, professeur à l'Université, directeur du Jahrhuch fùr romanische und englische Lileraiur ;

A Paris, M. Claude, de la Bibliothèque impériale;

A Montpellier , MM. Kùhnholtz-Lordut , professeur agrégé et bibliothécaire de la Faculté de médecine ; Mondol, professeur à la Faculté des lettres; Blanc , Gaudin elLéotard , de la bibliothèque du musée Fabrc ; l'abbé Laplagne, supérieur du grand séminaire; Desmazes, archiviste de la mairie;

ACarpentras, M. Lambert, conservateur de la bibliothèque de la ville ;

A Rodez, M. Ailrc, archiviste du département de TAveyron; A Carcassonne , M. Mouynès, archiviste du département de l'Aude.

JACME r

ROI D'ARAGON COMTE DE BARCELONE, SEIGIVElil DE MONTPELLIER

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