‹ Jacme I, le conquérant, roi d'après les chroniques et les documents inéditsChapitre 89 sur 183 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Politique du roi d'Aragon après le traité de Corbeil. — Événements à l'intérieur. — Projets sur l'Italie. — Mariage de l'infant Pierre avec Constance de Sicile. — Mort de l'infrnt Alfoose. — Nouveau partage des Etats aragonais — DifT?rends avec le roi de Castille. — Révolte des Sarrasins de l'Andalousie et du royaume de Murcie. — Le roi de Castille implore le secours da roi d'Aragon. — Préparatifs de l'expédition. — Corts à Barcelone. — CortèsàSaragosse. - RJvoIte de la noblesse aragonaise.— Proclamation de l'Union. — Cortès et fucro d'Exea.

En resserrant les limites dans lesquelles son autorité effective devait s'exercer, le roi d'Aragon avait étendu ses relations avec les souverains de la chrétienté. Il était entré plus intimement dans la grande famille des princes de l'Europe, au moment où les rapports internationaux se formaient, où la diplomatie se créait, où naissait une nouvelle politique qui faisait pressentir le futur équilibre européen .

Il n'importait pas moins à Jacme d'assurer à sa maison le droit d'intervenir dans les conseils des souverains, que de raffermir son pouvoir sur les pays irrévocablement soumis à son sceptre.

Préoccupé de ce dernier soin , il se hâte de faire renaître Tordre à Montpellier en acceptant la soumission de ses vassaux , à la considération « de son cher ami Louis, illustre roi des Français1 » ; il fait appel am sentiments d'équité du saint roi de France pour repousser une première attaque du sénéchal de Beaucaire contre sa juridiction sur sa ville seigneuriale9; il maintient les droits de son fils Alfonse sur certaines villes de l'Aragon, après l'avoir fait reconnaître, selon sa promesse, pour héritier du royaume de Valence* ; il tient tête aux barons

1 Une amnistie générale fut proclamée, le 40 décembre 4258, par Jacme en personne , revenu à Montpellier a après s'être longtemps abstenu d'y rentrer. » Le texte de la charte d'amnistie a été publié par M. Germain. (Hist. de la commune de Montpellier , t. II, Pièces justificatives, p. 334 . )— <• En Tan de 11 e CCLVIIL el mes de décembre, dit la chronique du Petit Thalamus, fou fâcha la composition entrel rey d'Aragon en Jacme e la viladeMonlpeyler per lo fag de las mealhas de Latas. »

* Le sénéchal de Beaucaire et Nîmes avait interdit aux sujets du roi de France de porter des vivres à Montpellier. I). Vaissète vaut voir danscette prohibition l'indice do nouveaux différends entie saint Louis et Jacme. Le document sur lequel le savant bénédictin appuie celte assertion prouve au contraire que le roi de France n'était pour rien dans les actes d'hostilité du sénéchal. (Voy. Hùt. de Long.. Uv. XXVI, chap. xli, et Pr. du t. III, éd. in-f°, n° cccxxxi.) C'est là, croyons-nous, le commencement d'un conflit de juridiction dont nous aurons à parler bientôt.

3 Voyez, dans les Anale» de Zurita (lib. III, cap. 57), une lettre de Jacme l* à son flls Alfonse , au sujet de difficultés survenues entre l'infant et les chefs de la maison de Luna (26 février 4 2S9J. Quant au serment qui fut prêté en 4237 par les habitants du royaume de Valence au fils aîné du roi d'Aragon, il est constaté: 4* par le document n° 53, f° xtu des Privilèges de Valence ; V par la lettre que la loi

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l'hbrmandad D ARAGON 525

catalans révoltés sous la conduite du turbulent vicomte de Cardoua, pour une prétendue violation des lois féodales au préjudice du comte d'Urgel * ; il favorise enfin en Aragon la création d'une hermandad (confrérie), association dont le but était d'obliger les habitants des villes et des villages à se prêter un mutuel appui pour arriver à l'extinction du brigandage et des guerres privées*.

A l'étranger, Jacme, sans craindre d'offenser le juste et loyal Louis IX, embrassait la cause de la maison de

écrivit à ce sujet au prince Alfonse, et qui a été publiée dans la collection des documents inédits des archives d'Aragon (t. VI, p. 426) . d'après le brouillon ou h copie originale contenue dans les registres de chancellerie de ce dépôt (Reg. IX, fw 3t); 3» par la formule de ce serment qui se trouve au f° 3 du reg. X des mêmes archives.

1 Nous donnons dans nos Pièces justificatives (n° XIII) une réponse du roi à la lettre par laquelle le vicomte de Cardoua lui signifiait qu'il se quittait de lui. Jacme propose de faire décider la contestation par une assemblée de richs homens.

* On a quelquefois rapporté à la même époque, en en faisant égament honneur aux communes , la création de Yhermandad et celle de* j un tas. C'est une erreur. Dans les fneros de II uesca de 1247, il est question des j un tas comme d'une in>tilution existant déjà depuis longtemps; mais ta faiblesse du pouvoir royal ne pouvait en assurer Us fonctionnement régulier, c'est alors que l'initiative privée intervint et que les habitants des villes s'engagèrent les uns envers les autres à s'aider pour la répression du brigandage et le maintien de Tordre public. Nous avons parlé des juntas à propos de l'organisation judiciaire de l'Aragon et du royaume de Valence. En tant que divisions adminislialives, elles étaient remplacées en Catalogne et dans le comté de Uibagorza par des vigueries. Jac.ne voulant, sans doute, faciliter la création d'une hermandad en Catalogne , avait ordonné, en 4257, à tous les paysans des environs de Barcelone, d'avoir chez eux une arbalète avec cent traits ou bien une lance et une épée pour se défendre mutuellement contre les malfaiteurs. Une amende était infligée à celui qui refusait d'aller au secours d'un voisin attaqué. (Voy. archives de la couronne d'Aragon, reg. IX, f9 4 4 el Coleccion dê documentes ineditos del archivo de la corona de Aragon, t. VI, p. 424.)

Savoiecontre les villesdu Piémont révoltées, dont Charles d'Anjou cherchait perfidement à s'attribuer la seigneurie.

La maison de France et la maison d'Aragon se retrou, vaient donc en présence sur un nouveau terrain. L'Italie, terre arrosée de tant de sang, allait être le théâtre dece drame, dont le premier acte, obscurément commencé sous les murs d'Asti, devait finir au son lugubre de la cloche des vêpres siciliennes.

Des projets ambi lieux s'étaient emparés de l'esprit du Conquistador. Il rêvait de faire tourner au profit de sa race la lutte gigantesque de la Papauté et de la maison de Souabe. L'Aragon et la Castille semblaient vouloir se partager la dépouille des Hohenstaufen ; tandis qu'Aifonse X, séduit par l'éclat du diadème impérial, essayait de se faire accepter comme successeur des Césars d'Aile* magne, Jacme prenait ses mesures pour assurer à sa famille , dans un avenir plus ou moins prochain , la partie italienne de l'héritage de Frédéric II. C'était la meilleure part et la plus accessible: l'avenir le prouva, en réalisant, au moins en partie, le rêve du grand monarque de l'Aragon.

Au moment où nous sommes parvenus, le trône des Deux-Siciles était occupé par le bâtard Manfred , prince impie et dissolu, mais brillant , chevaleresque, «vivant

de la manière la plus magnifique grand dans ses

actions et dans ses dépenses*. » Le Saint-Siège poursuivait en lui « la race de vipères • des Hohenstaufen , et cherchait dans la chrétienté un prince disposé à accepter le don périlleux du royaume des Deux-Siciles. Pourquoi j ce prince ne serait-il point de la famille d'Aragon, si dévouée à la Papauté , si redoutée des Sarrasins amis

' Chronique de Ramon Munlaner, chap. xi.

PROJETS SDH l'italie 325

de Frédéric et de Manfred? Mais il était prudent de donner une apparence de légitimité à cette substitution aux yeux des partisans de la maison de Souabe, et rien ne pouvait mieux servir un pareil projet que le mariage dd l'infant Pierre d'Aragon avec Constance, fille de Manfred et de Béatrix de Savoie. Les relations d'amilié que Jacme avait eu le soin de nouer avec le comte de Savoie contribuèrent certainement à faciliter U négociation de cette affaire.

La politique matrimoniale de la maison de Barcelone ne se démentait pas en cette occasion. Après avoir choisi pour gendre le catholique roi de Castille et le saint roi de France, s'allier à Manfred le bâtard, à Manfred l'excommunié, ce n'était point une monstrueuse inconséquence, mais bien un acte d'habile politique, qui faisait entrevoir à l'Italie, au Saint-Siège, à Manfred lui-même, 'apaisement d'une lutte formidable dans l'avènement au trône des Deux-Siciles d'un descendant des pieux monarques de l'Aragon.

En juillet 1260, les ambassadeurs de Manfred arrivèrent à Barcelone, et, le 28 du môme mois, le traité de mariage fut conclu1 au grand scandale de la chrétienté. AlfonseX, le premier, écrivit à son beau- père et lui envoya un de ses ticos homes pour le dissuader d'une pareille alliance1. A ce blâme , Jacme opposait le désir de Manfred dd rentrer en grâce auprès du Saint-Siège. Sur ces entrefaites, Urbain IV monta sur le trône pon-

* Archives de lacouronnî d'Aragon, Parchemin* de Jacme lM , n°» 1619 et 1620 ; CoUrcion de dncumenlns ineditos, t. VI, p. 151.

* Paria m 'fine lettre, !e roi de Camille désapprouve un projet de voyage outre-m r dont Jaeinc lui avait parlé. Ce document se trouve aux archives d'Aragon, Parchemins de Jacme n° <630. — lia élé publié dans la collection des documents inédits deces archive*, t. VI, p. 453.

tifical, et le roi d'Aragon envoya à Rome Ramon de Penyafort pourobtenir le pardon do bâtard de Frédéric H. Le Souverain Pontife se montra inexorable. L'Eglise , répondit Urbain, a pardonné plusieurs fois à Manfred et toujours il est retombé dans ses crimes; comme bâtard, il est indigne de porter le sceptre; comme rebelle, débauché, meurtrier, oppresseur de l'Eglise, complice des Sarrasins, traître à sa famille , il ne mérite aucnne pitié. Que le roi d'Aragon , ajoute le Saint-Père , prenne bien garde de souiller la pureté de son antique et glorieuse race par une alliance avec un prince frappé des analhèmes de l'Eglise, et, après avoir combattu dès ses jeunes années les ennemis de la foi , de rechercher maintenant leur faveur et leur amitié4.

Les instances du chef de la chrétienlé ne purent modifier les résolutions du souverain aragonais, mais elles firent naître des scrupules dans la conscience de saint Louis, et il fut question un instant de rompre le mariage, non encore célébré, de Philippe de France avec l'infante Isabelle. Jacme leva cette nouvelle difficulté en déclarant que l'union projetée entre l'infant Pierre et la fille de Manfred ne cachait aucune arrière-pensée hostile à l'Eglise de Rome ou au roi de France*.

Saint Louis rassuré consentit au mariage de son fils, et, au mois de mai 1262, la princesse Isabelle d'Aragon, qui atteignait sa douzième année, épousa, à Clermonteo Auvergne , le prince Philippe de France , devenu héritier

4 Voy. la leltro d'Urbain IV dans les Annales eccles. de RaynaMi, ad ami. 4262, n<»9à 15.

1 Voy. Baynaldi, Annales eccles., ad ann. 42G2, n4* 46 et 47. — La déclaration du roi d'Aragon est conservée aux archives de l'empire , carton J, 587 .

MARIAGE DE i/lNFANT PIERRE 327

delà couronne par la mort de Louis, son frère aîné*.

Le mois suivant, «se trouva à Montpellier le roi d'Aragon en Jaume avec grande chevalerie , l'infant en Pierre, l'infant en Jaume et leur sœur madame Marie, qui était fille et des plus belles femmes du monde; la cour fut moult grande et riche*. > La fille de Manfred venait de débarquer au port de Lattes , accompagnée de Boniface d'Anglano , comte de Montalban, oncle de Manfred , et des ambassadeurs que le roi d'Aragon avait envoyés en Sicile pour recevoir la princesse des mains de son père: c'étaient Fernand Sanchez, fils naturel de Jacme, et le chevalier catalan Gnillemde Torroella.

Constance de Sicile avait quatorze ans, et « c'étaitbien, dit Muntaner, la personne la plus belle , la plus sage et la plus honnête qu'on pùl trouver. » Quant au jeune prince d'Aragon , il comptait , au dire du même auteur, « parmi les chevaliers du plus haut et du meilleur cœur qui furent jamais au monde et qui naîtront jamais s. »

Le mariage fut célébré, le 13 juin 1262, dans l'église de Notre-Dame-des-Tables\ et suivide fêtes magnifiques,

1 Voy. Le Nain de Tillemonl, Vie de saint Lotis, chap cccxciv.— D. Vaissète, Hist. de Long., liv. XXVI, chap. u. — L'acte par lequel saint Louis constitue le douaire d'Isabelle d'Aragon existe aux archives de l'Empire (carton J. 587) et aux archives d'Aragon ( Parch. de Jacme I", n° U09) ; nous le (publions dans nos Pièces justificatives, n* XIV.

* Chron. de Bernât d'Esclot, chap. u.

3 Chron. de Ramon Muntaner, chap. x et xi.

* Le contrat de mariage de Pierre d'Aragon et de Constance de Sicile a été publié par D. Yaissètc. (Hist. de Long., éd. in~f°, t. III, Pr. n°cccxu.)L infant d'Aragon transféra à sa nouvelle épouse la propriété des biens qui font l'objet de la donation à cause des noces en lui donnant un couteau fermé (cultellum flexum). On trouve aux archives d'Aragon les actes suivants relatifs à ce mariage : 4° Pouvoir donné à Raymond Gaucelin, seigneur de Lune), pareol du roi et

car Pierre était depuis deux ans l'héritier présomptif de la couronne aragonaise. L'infant Alphonse était mort en 1260 , au moment où venait de se conclure son mariage avec Constance , fille de Gaston de Moncada , vicomte ée Béarn.

Après l'union qui venait d'être bénie dans l'église de Notre-Dame-des-Tables , le Conquistador put espérer voir bientôt le sceptre de l'Italie méridionale dans les mains de son fils Pierre. Mais on sait comment Urbain IV , « au grand dam de toute la chrétienté », dit le Catalan d'Esclot , donna le royaume des Deux-Siciles à Charles d'Anjou , et comment le grand Jacme descendit dans la tombe sans avoir pu assister au triomphe de ses combinaisons , que la tyrannie du meurtrier de Conradin se chargea de justifier.

Nous avons parlé de la mort de l'infant Al fouse; c'est dire qu'un nouveau partage des États aragonais devint nécessaire. Pierre, prévoyant qu'il aurait à se plaindre de cet acte , mais n'osant pas résister aux volontés de son père, assembla secrètement , dès le 15 octobre 1260, quelques personnes recommandantes de Catalogne et d'Aragon, en téte desquelles il faut nommer le saint et docte Ramon de Penyafort, et, en leur présence, protesta contre tout partage dont le roi son père voudrait

son lieutenant à Montpellier, pour traiter avec le roi de Sicile du payement de la dot de Constance (Reg. XI, f° 2*6); — 2° Procuration à Fernand Sanchez, fils du roi, pour conclure le mariage de Pierre avec Constance de Sicile, et l'alliance de l'Aragon et de la Sicile contre la Casiille (Reg. XI, f. 2it); — 3° Déclaration de Boniface d'Anglano au suj* du payement de la dot de Constance (Parchemins de Jacme 1", n« 4708) ; — 4» Donation à cause de noces et affectation de certains domaines ù la garantie de la dot de la princesse de Sicile (W*rm, n° 1755); — fr> Modification à l'acte qui précède (Idem, n°« 4786 et 1787).

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