‹ Jacme I, le conquérant, roi d'après les chroniques et les documents inéditsChapitre 91 sur 183 · PROJET DE CROISADE CASTILLANE · texte numérisé non relu

PROJET DE CROISADE CASTILLANE

d'anéantir le foyer de l'islamisme occidental; mais les nombreux événements de cette époque agitée avaient à plusieurs reprises contrarié l'expédition. En 1260, pour la quatrième fois depuis son avènement, le monarque castillan était prêt à entreprendre la croisade. Les navires qu'il avait fait construire dans les chantiers de Séville et de la Biscaye attendaient pour mettre à la voile la multitude de guerriers chrétiens qu'ils devaient emporter vers les rivages du Magreb. Alfonse fit prier son beau-père d'autoriser les seigneurs aragonais à prendre part à la guerre sainte. Cette permission fut accordée seulement aux ricos homes et aux chevaliers qui avaient reçu du roi des terres ou des rentes. Jacme demanda, en outre, que la croisade ne fut pas dirigée contre l'émir de Tunis, avec lequel il avait conclu un traité de paix dans l'intérêt du commerce lucratif que la Catalogne et le royaume de Valence faisaient avec les pays soumis à ce prince. Le roi de Castille ne cacha pas son mécontentement en apprenant ces restrictions : « Si nous vous avons demandé cela, écrivait-il à son beau-père, ce n'est point, grâces à Dieu, que nous ayons besoin de votre aide, mais parce que nous voulions que dans un fait de celte importance vous eussiez une part Nous pensons que vous

n'avez pas vu les lettres qu'on nous a adressées en votre

nom et nous vous prions à l'avenir de voir les

lettres que vous nous enverrez ou de les faire lire devant vous. . . »

A ces aigres reproches, le Conquistador répondit avec le ton de calme fermeté dont il se départait rarement : « En ce qui concerne le Miralmomonin \ seigneur

* Corruption du litre dVmir al moslemin, chf f des musulmans , dignité qu'il ne faut pas confondre avec celle d'émir al moumemm , chef des croyants, que s'attribuaient les kalifes comme chefs spirituels.

de Tunis, vous savez qu'il a tant de relations avec nous et qu'il a tant fait pour nous, qu'il ne serait pas bien que nos hommes partissent de notre terre pour aller lui faire

du mal La meilleure force qui soit entre les rois,

c'est la bonne foi, et nous savons que vous respecterez notre parole comme nous respecterions la vôtre*. Sur le chapitre de nos vassaux nousvous répondons que, par suite des conventions qui existent entre vous et nous, nous voulons veiller à ce qu'en aucun» façon vous ne puissiez avoir un mol if de favoriser ceux à qui nous ne voulons pas du bien*. *

On craignit un instant que ce désaccord n'amenât la rupture de la paix précédemment conclue à Soria et dont toutes les conditions n'avaient pas été entièrement accomplies. De nouvelles difficultés surgirent à cette occasion au sujet des frontières de l'Aragon et de la Castille s. Alfonse renonça à sa croisade, et il aurait peut-être tourné contre son beau-père les préparatifs qu'il avait faits contre les musulmans d'Afrique, si, attaqué et battu par les Sarrasins espagnols, il ne s'était vu obligé d'implorer le secours du roi toujours victorieux.

L'émir de Grenade, Mohamed ben Alhamar, en apparence allié de la Castille, «voyait depuis longtemps, disent les chroniques musulmanes, que ce serait chose

1 Nous avons vu que In conduite de Jncme ne démentit jamais cette déclaration. Que devient le reproche de pjrfi.lio, si légèrement adressé au Cnnjuistador comme à tous les chrétiens de son temps, lorsqu'il s'agit de leurs rapports avec les aiiiMilinans? C'est là un emprunt malheureux f.iil sans contrôle aux chroniques aralws.

2 On trouve dans le registre X, f°* 170 et 171 de * archives d'Aragon, quatre documents relatifs à celte alî.iire. Les deux que uou> mentionnons ci-dessus ont été publiés dans la Coleccion de documentas ineditos del archivo de Arqgon, t . VI, p. 1 W-

3 Archives d'Aragon, reg. XI, f° 172.

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difficile que de faire durer son amitié avec les chrétiens; car, comme ils sont nos ennemis naturels, pour le moindre prétexte, ils sont portés à nous faire du mal. Jamais l'absinthe ni la coloquinte n'ont perdu leur amertume, et Ton ne doit point espérer que la ronce produise des raisins1.» Ben Alhamar n'avait jamais cessé de se tenir sur ses gardes, prévoyant une lutte prochaine, et encourageant secrètement à la révolte les Maures sujets ou tri* butaires de la Castille. En 1261, l'insurrection éclata dans l'Andalousie et dans le royaume de Murcie. L'émir de Grenade hésita d'abord à soutenir ouvertement ses coreligionnaires, puis il entra résolument en campagne et battit Alphonse X près d'Alcala de Ben Zaide, aujourd'hui Alcala la Real.

Après avoir essayé quelque temps de résister seul aux rebelles, le roi de Castille se sentit impuissant à comprimer un mouvement dès longtemps préparé, et auquel des secours incessants, envoyés par les Mériniles d'Afrique, donnaient chaque jour une nouvelle force. C'est alors qu'Alfonse songea à implorer l'aide du Conquistador; mais « à cause des fau-les dont il s'était rendu coupable envers son beau-père'», il n'osa s'adresser luimême à Jacme et fit agir la reine sa femme Yolande supplia son père «de ne pas souffrir qu'on dépouillât ses enfants de leur bien.. . car les Maures leur avaient enlevé presque toutes leurs terres, à l'exception d'une petite partie \ »

L'occasion parut bonne aux conseillers de Jacme pour exiger d'Alfonse la satisfaction de tous les griefs de

1 Conde, Historia de la domination de los Arabes en Espana , t. III. p. 43.

2 Chron. de Jacme, chap. ccxui » M., •<*., id.

l'Aragon contre la Castille : mais le roi refusa de faire tourner à son profit la détresse d'un prince chrétien*. D'ailleurs, • si le roi de Castille perdait sa terre, dit-il à ses conseillers , nous serions peu en sûreté daos la nôtre. Mieuxvaut donc aller lesecourir dans son royaume que de nous voir bientôt obligés à défendre le nôtre •

Il convoqua les corts catalanes à Barcelone et les cortès aragonaises à Saragosse, pour leur demander des secours, mais non pour avoir leur avis : « car il n'y a pas chez tous ceux qui les composent autant de sagesse et de valeur qu'il le faudrait, et nous avons éprouvé qu'ils sont toujours opposés dans leurs opinions, lorsque nous les consultons sur quelque fait d'importance *. •

Sans attendre la réunion des deux assemblées nationales, dont les délibérations ne pouvaient en rien influer sur la décision irrévocable du Conquistador, on travailla avec activité aux préparatifs de l'expédition. Une flotte venait d'être construite et équipée pour servir sans doute à une croisade d'outre-mer que Jacrae projetait à cette époque. Pedro Fernandez» l'un des fils naturels du roi, en reçut le commandement avec le litre d'amiral des galées armées contre les Sarrasins4. Arnaltde Fontova,

4 Par une lettre datée du 3 mai 4263, Alfonse de Castille propose à Jacine de régler leur? différends au moyen d'une sentence arbitrale (Arch. d'Aragon, reg. XII, f° 33.) I.e roi d'Aragon avait reçu le mes. sage de sa fille le dimanche des Rameaux de la même année, a Sixena, «où nous célébrâmes celte fête, dit-il, pour honorer le monastère qu'y avait fondé notre aïeule dofia Saucha. • (Chronique de Jacme, chap. ccxlii.)

« Chron. de Jacme, chap. ccxui.

> M., ûf.,td.

* Cette nomination du 8 des ides de février 1263 (6 février 4264;, se trouve dans le registre XII, f* 442 de- archives d'Aragon ; elle fui renouvelée le 8 mai suivant et accompagnée d'un sauf-conduit en faveur de tous ceux qui suivraient Pedro Fernandez dans son expedi

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