‹ Jacopo Della QuerciaChapitre 36 sur 49 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

Quand il sculpta le tombeau d’Ilaria del Carretto, il ne pensa point uniquement a tailler dans le marbre une statue gisante, bien observée dans le détail des formes et bien rendue. Ce qu'il voulut d’abord dire, c’est sa douleur et sa révolte. Le destin lui parut cruel, qui enlevait a la joie de vivre une femme jeune, belle et heureuse. Et il parvient 4 nous émouvoir par la grace de ce corps féminin 4 qui l’immobilité de la mort n’a point 6té son charme voluptueux; avec une rare délicatesse, il a marqué encore I’antithése de la jeunesse et de la mort par le chceur des enfants nus qui entourent le sarcophage et dont les petits visages sont assombris parle deuil. Il ya dans cette ceuvre une richesse et une profondeur de sentiments qui l’emportent de beaucoup sur la facture. C’est a leur expression que Jacopo a donné tous ses soins et parce que les forces humaines ont des limites, parce que, au début du xv’ siecle, les sculpteurs n’étaient pas encore stirs de leur métier, Jacopo n’a pas échappé a toutes les embiches de |’exécution qu’un Florentin aurait sans doute évitées, mais qu il n’aurait point compensées par autant d’émotion.

Avec les années, la technique de Jacopo della Quercia s’est sans cesse améliorée et, dans plusieurs ceuvres de sa maturité, il a atteint la perfection. Si le sculpteur siennois a résisté au courant qui entrainait tout le Quattrocento vers le réalisme analytique, c'est quil a compris qu'il ne convenait point au but essentiel de son art. S’il a voulu exprimer ses sentiments et ses idées, il est inutile de dire qu'il n'est point tombé dans l’erreur de faire de la sculpture littéraire; semblable mésaventure ne peut point arriver 4 des Italiens de la Renaissance : leur imagination est concrete et sensuelle. Aussi n’est-il point facile de déterminer le caractére de Jacopo della Quercia par ses ceuvres, seul moyen toutefois qui nous soit offert puisque les documents écrits ne nous donnent aucune indication d’ordre psychologique. Toutes ses créations

sont voilées d’une mélancolie que l’on découvre jusque dans la Fontegaia, la Gaie Fontaine. Les jeunes femmes qui symbolisent les vertus sont songeuses et lointaines; elles ont un sourire grave et noble et l'on ne voit rien dans leur visage de cette légéreté siennoise, passée en proverbe dans toute |’Italie. La Fontegaia cependant traduit cette joie de vivre, cette fraicheur d’esprit et de cceur, cet épanouissement de jeunesse qui sont un des grands charmes du Quattrocento. Jamais, semble-t-il, Jacopo della Quercia ne s'est trouvé dans une période d’aussi heureux équilibre; son 4me est apaisée et sereine. Dans toutes ses autres ceuvres, on devine un sentiment Apre et passionné, et comme une sorte de désenchantement. |

Dans le tombeau d’Ilaria, révolte contre le destin qui fauche de beaux étres humains dans la fleur de l’Age. Révolte contre la vie, dans les fonts de San Giovanni et la porte de San Petronio. Elle n'est point ce que Jacopo voudrait qu'elle fait. L’histoire d Adam et Eve, sous le ciseau du sculpteur siennois, devient le poéme de l’antagonisme des sexes; Cain et Abel, Abraham et Noé semblent porter le poids d’une malédiction; les prophétes de Bologne et de Sienne ont des regards ot percent une sombre ardeur et une colére sacrée. Les ceuvres ot Jacopo sest exprimé tout entier sont empreintes d'un pessimisme tragique et désespéré. I] ne revient a un peu de sérénité qu’en sculptant la Vierge et l’Enfant; il donne ala Mére de Dieu tout ce qu'il peut concevoir de grandeur et de noblesse; les formes sont puissantes et majestueuses; peu de tendresse; une Ame forte et haute; dans les yeux, une tristesse réveuse que Jacopo a dépouillée de la passion qui le dévorait et ot il a reussi 4 mettre un calme divin.

Devant les marbres de Jacopo della Quercia, on ne peut point ne pas penser 4 Dante et 4a Michel-Ange. Eux aussi souffraient de ce que les hommes n’eussent point les vertus et les grandeurs qu’ils

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