L'ÉTRANGER, LE COMTE DE CROY
Aussitôt que les hommes d'armes ont quitte la scène j l'Etranger ôte son casque, et se pose un moment devant le comte.
LE COMTE
Imprudent !
L'ÉTRAISGER . allant à lui.
C'est moi, oui , c'est moi , regarde bien...
LE COMTE
France!... sais-tu que je tremble rien que de prononcer ton nom !... ton nom ! il e;st odieux ici , c'est celui d'un rebelle, d'un sujet révolté contre sa souveraine ! — Et c'est prè? de Jacqueline , c'est ici , que je te rencontre !
L'ÉTRANGER
Ici: car ce n'est qu'ici que je trouve l'air qi^e je dois respirer j car ce n'est qu'ici que la vie me revient, je me sens mourir ailleurs. — Ta main !
// l'attire à lui et l'etnbrasse.
C'est une existence farouche que la mienne! mais en ce moment j'éprouve un charme délicieux , je pourrais pleurer.
LE COMTE
Quel langage !
L'ÉTRANGER
Me voilà mieux.
Changeant de Ion.
Frère, donne-moi les moyens d'arriver à la duchesse, il laul que je la voie !
Que dis-tu? quel mauvais démon t'inspire celle idée ?
L'ÉTRANGER
Ne crains rien pour elle ! le danger , pour moi , je le brave ! Mais hâte-toi, je l'en conjure , l'intérêt de Jacqueline exige que je sois près d'elle avant ce soir !
LE COMTE
Si tu es mon frère, explique-toi avant tout, car tes pensées me sont plus étrangères et plus cachées que celles de mon ennemi. Viens-tu jeter le trouble ici , apporter le deuil, ou demander rnerci?
L'ÉTRANGER arec îranquillilé.
Rassure-toi. — Écoute ; je te ferai celte confidence ! — QuQ mes paroles soient pour toi plus sacrées que des aveux à l'oreille d'un confesseur. Approche-toi, ne force pas ma voix à s'élever, de peur que le nom que je prononcerai n'appelle la vengeance sur ma télé. En vérité, je tremble, car c'est la première fois que je livre au grand jour un secret que j'enfermais dans les profondeurs de mon ame. — Je ne le dirai point, par quel singulier entraînement je suis arrivé où me voilà, lu le sauras un jour.... Ce qu'il faut que lu saches à présent, c'est que moi, l'ennemi de Jacqueline, moi, le basilic dont le regard devait la tuer, je suis à présent son gardien , son esclave , c'est que je ne vis que par elle, c'est que j'ai perdu tout autre sentiment que son amour, toute autre pensée que son souvenir; ma famille, mes frères, mon vieux père , tous les miens, je les ai fuis, je les ai reniés! j'aurais renié Dieu pour elle!... — Jacqueline, qu'elle est belle! n'est-ce pas? lu le sais, toi; tu n'as pu la voir sans l'aimer ! Eh bien ! je l'ai vue aussi ; je l'ai vue, et je l'aime! Oh ! un autre mot, un autre ! car un