ACTE I, SCENE
L'ÉTRANGER
Qu'a donc fait votre seigneur?
smoNET.
Rien que d'y songer , le sang me vient comme un masque au visage ! — Pour vous dire cela il faut reprendre de plus haut. Si vous êtes étranger , vous ignorez sans doute que madame Jacqueline , en épousant le duc Jean notre seigneur, a apporté en dot de belles et bonnes provinces hollandaises, la Zélande, la Frise, le pays du Hainaut... Les choses allèrent bien d'abord... mais madame Jacqueline avait pour oncle paternel un vrai Satan incarné, un apostat que le ciel confonde... le Bavarois !
L'ÉTRANGER
Le Bavarois !...
SmONET.
Jean de Bavière , vous avez du en ouïr quelque chose...
L'ÉTRANGER
Continue...
SmONET.
Le Bavarois !... Les gens du pays de Liège font entendre un beau concert d'imprécations quand on prononce ce nom devant eux ! C'est que le Bavarois était autrefois évéque et prince souverain à Liège. Les cruautés qu'il commit dans sa vaillante cité sont effroyables à dire... Dieu permit qu'il fût vaincu dans la guerre impie qu'il faisait à ses sujets...
L'ÉTRANGER
Alors, sans doute, le tigre a tourné sa rage contre Jacqueline ?
Madame Jacqueline résidait à Bruxelles... Elle apprit un jour que le Bavarois était maître de plusieurs villes de Hollande. Jacqueline eut quelque peine à décider son mari à marcher contre les rebelles... Jacqueline et le duc Jean, voyez-vous, c'est le feu et l'eau , le marbre et la cire... Enfin, après maintes façons , le duc annonça qu'il allait châtier les villes soustraites à son autorité : il partit. — Or, comment croyez-vous qu'il s'y est pris pour réprimer le désordre ?
L'ÉTRAINGER.
11 a pendu quelques centaines des plus endiablés ; il a exigé que les notables vinssent nu-pieds, en chemise, et la corde au cou, faire amende honorable; il a taxé les habitans et les a forcés à bâtir eux-mêmes une citadelle pour les contenir.
JEAN NULLE
C'est ce qu'eût fait tout vaillant prince, Monsieur de Bourgogne par exemple.
SIMONET
Et c'est ce que n'a pas fait !e duc ; mais voici ce qu'il a fait. Pendant que madame Jacqueline serrait de près les Frisons, et reprenait une à une les villes rebelles, notre duc s'entendit avec le Bavarois, il signa une paix honteuse, et il repartit après cela pour le Brabant, ramenant toutes ses compagnies , et ordonnant à sa dame , qui combattait vaillamment de sa personne, de le suivre à la cour de Bruxelles. — Elle obéit en frémissant... Et ils frémissaient aussi d'indignation tous les braves gens du pays ! — Quant au Bavarois, il circule depuis lors un bruit auquel vous croirez à peine : ce larron défroqué a conçu un odieux amour pour sa nièce... On prétend qu'il a juré de s'em-