‹ Jacqueline et Colette: romanChapitre 31 sur 40 · A DEAUVILLE · texte numérisé non relu

A DEAUVILLE

faits elle manifestait une impatience d'aller à la mer.

— Je veux voir la plage, je veux voir la différence qu'i^ y a entre elle et celle de la Méditerranée.

La fille du peintre se trahissait dans les exclamations qu'arrachèrent à la nouvelle venue les teintes légères de l'atmosphère et des flots.

— Comme ces tons sont fins ! Quelle transparence dans ces frottis. Là-bas Pair est dur, la mer crue et les palmiers en zinc !

— Tu t'es arrêtée à Monte-Carlo ?

— J'y ai joué et j'ai gagné a.ooo frs.

Elle parlait encore, quand une petite voiture poussée par une femme de chambre passa près d'elles, portant une vieille dame qui se tournait souvent du côté d'un ofBcier, marchant à côté. De larges lunettes foncées voilaient ses yeux, mais les Lénars reconnurent vite Henri de Revel qui s'arrêtait aussitôt, jetant un léger cri de joie et de retrouvance.

— Comment, Capitaine, vous êtes ici ?

— Oui, ma mère avait besoin de Pair de mer et comme à Clignancourt on m'avait mis en convalescence, nous sommes venus... mais vous connaissez ma mère, voulezvous venir lui dire bonjour. Elle sera charmée de vous voir.

Elles se groupèrent autour de la voiture.

— Maman, tu reconnais M"** de Lénars ?

La vieille dame eut, malgré elle, un recul de défiance ei de mécontentement, mais elle dut se rappeler les soins des infirmières et sourit de l'air le plus aimable.

— J'ai beaucoup à vous remercier, Mesdemoiselles, de toutes les attentions que vous avez eues pour Henri.

Elle tira encore assez péniblement quelques mots de sa poitrine et dit à son fils :

— Henri, il va falloir rentrer. On dirait que le temps se couvre. Tu sais qu^on t*a recominandé de ne pas rester le soir dehors. — Au revoir. Mesdemoiselles, Monsieur votre père est tout à fait bien, maintenant ? — Oui, tant mieux. Allons Caroline.

La servante mit en mouvement la petite voiture que le fils dut suivre après avoir serré les mains des sœurs.

Les roues écrasaient le sable friable et la mère dit, dès que sa voix fut hors déportée.

— Tu savais donc que ces jeunes filles étaient ici ? 11 anonna :

— Non.., Oui

— Alors je comprends pourquoi tu as tant insisté pour Deauville. J'ai cédé, mais c'est un endroit bien mal choisi pour des gens dans notre situation. M*^^* Lepointre m'a indiqué cette petite pension de famille qui n'est pas chère, mais beaucoup trop encore pour nous.

Elle se haussa vers son fils baissant la voix pour n'être pas entendue de celle qui poussait sa voiture de malade ;

— J'ai emporté en tout deux mille francs. C'est tout ce que le notaire a pu me donner. Et il m'a prévenue qu'il n'aurait plus d'argent pour moi avant longtemps.

— Maman, ne t'en fais pas.

J'ai encore mes arriérés de solde à toucher.

— Qu'est-ce que c'était que cette toute jeune femme qui était avec ces deux demoiselles P

— Leur troisième sœur. Rose qui a dix-huit ans et ^ vient d'épouser un industriel extrêmement riche.

} Ça prouve qu'on sait s'y prendre dans la famille pour

faire de beaux mariages.

•— Maman, tu es injuste.,,

A DBAUVILLB 249

Pendant que la mère et le fils causaient en s'éloignant vers la pension, les trois sœurs restées sur la route, regardaient le petit groupe décroître sous le vacillement de^ platanes. Rose murmura.

— Diable ! la mère a un accueil plutôt réfrigérant. Sait-elle ' tout ce que vous avez fait pour son filsP

— Elle ne le sait que d'après les récits de M"* Lepointre Et ça a dû être si drôlement raconté.

Pourtant l'effet de cette rencontre en apparence vaillamment supportée, agissait maintenant sur Antoinette , devenue tout d'un coup pâle et comme défaillante.

Rose se pencha sur Marguerite :

— Fais attention, on dirait que Nette va s'évanouir encore.

La cadette entoura son aînée de ses bras.

— Voyons ; voyons. Maintenant ^tu ne peux plus voir ce garçon sans tourner de l'œil. — Allons, allons, Antoinette, c'est tout à fait ridicule.

• — Oui, tu as raison.

Mais l'animation de la promenade à son début était tombée et les trois sœurs se hâtèrent vers la villa où le père les attendait. L'enthousiasme joyeux qui l'avait pénétré à la vue de Rosette s'était traduit par un renouveau de courage laborieux et déjà sur ses genoux, il traçait des images. Autour de lui de larges feuilles de papier whatmann jonchaient le sol et quelques-unes portaient des traits de fusain, des ébauches de figure ou de gestes. Il se dépitait parfois, irrité et terrifié à la pensée que sa main pouvait de nouveau le trahir, inondé de joie, l'instant d'après en reconnaissant la sûreté de tel dessin, l'ingéniosité de tel procédé. Quand ses filles rentrèrent, il achevait un profil perdu d'une finesse estampée qui venait de

250 JACQUBUNB ET COLETTE

naître sous ses doigts et qu'il éloignait ou rapprochait de sa vue, avec une satisfaction gourmande.

— La mine défaite d'Antoinette le frappa.

— Qu'est-ce que tu as, ma chérie? Qu'est-ce qui t'est arrivé ?

— Mais rien papa.

ANNETTÈ LEBEROEB

M*"" de Revel et le Capitaine dînaient dans la salle à manger de la pension de famille, un peu raidis par Thostilité que dégageaient les yeux de la mère, mal pliée encore aux promiscuités de vie imposée maintenant par la pénurie. Les hôtes de la table avaient pourtant accueilli avec une bonhomie respectueuse le glorieux blessé et les renseignements discrets que M''® Dorlac, la c< Directrice », avait laissé courir sur ce couple maternel et filial, avaient bien disposé les convives ; mais certaines familiarités exaspéraient l'ancienne rentière et les conversations qu'elle était obligée de subir lui portaient sur les nerfs. C'étaient de braves gens, les uns commerçants du Havre en villégiature d'agrément ou de santé, d'autres venus de Caen avec de petits enfants bruyants et gâtés. Un ménage anglais de diplomates en congé parvenait seul à lui faire accepter cette existence commune. La femme Philis, d'une grâce menue et gentille, Thomme, V « honorable » Stickton, silencieux, souriant et correct. M™* de Revel répondait par monosyllabes raréfiées aqx interpellations

JE

252 JACQUBLINB ET COLETTE

de M. J.-H. Evrard, négociant en vins et se taisait devant les excuses que provoquaient les frasques fréquentes des petits caennais ivres de liberté. A la fin du repas, un incident vint enfin amener un sourire sur ses lèvres. La « bonne » annonçait qu'un Monsieur et une demoiselle demandaient après eux.

Malgré l'air étonné de son fils et la gêne de sa fracture encore récente, elle se leva avec empressement pour aller rejoindre ses visiteurs sous la tonnelle du jardin.

C'était M. Leberger, ancien notaire, qui venait, accom-' pagné d'Anne, sa fille, présenter ses hommages, à la nouvelle arrivée, se mettre à sa disposition et lui dire leur bonheur de l'avoir quelque temps près d'eux.

Dans le notariat, le titre ce d'ancien » a souvent quelque chose de fâcheux. 11 est un peu comme celui d'ecclésiastique qui ne souffre pas le passé. Mais M* Leberger jouissait de l'honorarîat, ayant vendu son étude à un maître-clerc et ne se souhaitant pas de successeur dans sa famille.

Sa belle fortune s'était lentement et solidement constituée de générations en générations et un riche mariage était venu la compléter d'importante façon. Il se mouvait à l'aise dans cette opulence et en ressentait quelque vanité secrète. Anne ou Annette était, elle, une exquise jeune fille, jolie à ravir et gaie à enchanter, qui promenait à travers la vie sa jeune insouciance et ses pétulentes étourderies.

M"** de Revel, laissant son fils continuer un entretien commencé avec l'Anglais et le négociant en vins, s'aida de sa canne pour s'avancer vers ses amis.

— Je savais que vous deviez être ici, je vous ai envoyé une carte en partant.

Elle embrassa affectueusement Annette qui Taccueillait gentiment et serra la main de M. Leberger, lequel se

ANNEtTE LBBBRGÊtl 253

déclara confus d'un tel honneur. Le notaire n'avait pas oublié la haute position et Tinfluence que le Conseiller Général exerçait autrefois dans Tarrondissement, de même que M*"* de Revel avait une estime infinie pour la grosse fortune territoriale et les capitaux importants de son ami. De ces deux sentiments était née une affection réciproque que leur désir à tous deux était de la voir consacrée par Tunion dés deux enfants.

La mère vit Henid venir la rejoindre et fut choquée pour la jeune fille de ses émouvantes lunettes bleues.

— - Il aurait bien pu les retirer pour un instant, pensat-elle, il fait plus sombre et ses yeux ne risquent rien à cette heure- ci.

, Mais ie Capitaine s^installait sous la tonnelle et charmé par la tournure de la jeune Qlle, retirait de lui-même ses verres pour la mieux voir. La soirée était d'une douceur extrême et l'officier ministériel qui sentait la conversation languir proposa d'en profiter pour aller jusqu'au bord de la mer.

— Nous vous pousserons dans votre voiture, chère Madame.

— Cela ne me cause aucun mal de faire quelques pas, au contraire. Mais il faut que vous m'offriez votre bras»

Tous quatre sortirent dans la rue et bientôt les parents laissèrent prendre les devants aux jeunes gens,

Ils marchaient dans la nuit encore lumineuse d'un reste de jour qui flottait sur la mer tranquille et recueillie avant la* fièvre et les brises nocturnes et furent bientôt à la limite où le macadam devient sable. Le vent de terre qui commençait à souffler doucement leur apportait des parfums de fleurs et d'arbres ; une plgnade loin^ taine envoya son arôme de résine et souleva le voile blanc dont la petite provinciale avait enveloppé sa tète. L'écharpe

â54 JACQUELINE BT GOLBTTB

vint flatter les joues du jeune homme qui ne fut pas in^ sensible à cette caresse embaumée. Les souvenirs entre eux étaient faciles à évoquer ; ils avaient, enfants, passé Tun près de Tautre leur jeunesse dans les paysages doux et tendres de la molle Tourainc.

— Vous rappelez- vous, Annette, disait Henri, cette soirée où nous nous sommes perdus près de Saint-A vertin. Comme le Xlher était paisible et lisse! Il faisait moins de bruit que cette mer bète avec son rythme monotone.

Elle s'écria vivement :

— Il ne faut pas dire du mal de la mer, Henri, elle se venge et nous sommes bien près d'elle.

— Groyez-^ous qu'il va en sortir le monstre furieux qui fit s'emporter les chevaux d'Hippolyte ?

— 11 y a les sous-marins.

— Ils ne s'aventureraient pas dans ces fonds plats. Trois silhouettes se profilaient sur le ciel encore clair

où Tagonie du soleil jetait des mouvements rouges et des bandes de pourpre d*un ton chaud et vibrant.

Ces silhouettes semblaient sortir du tumulte de la marée refluant maintenant vers les hauteurs de la surface ety tout d'un coup, apparurent très sombres quand les rayons les frappèrent par derrière. Henri tressaillit. Ses yeux encore mal habitués à voir lui fournissaient plutôt un rappel de vision qu'une vue précise. Pourtant les formes des gestes et les rythmes de la marche éveillaient progressivement sa pensée et quand le groupe fut plus près, il reconnut les trois sœurs.

Elles se rapprochaient d'un pas vif et furent bientôt à les croiser. Antoinette plus lentement suivait Marguerite et Rose ; elle ne fut avertie de la rencontre que par le salut de la main que celles-ci firent au capitaine sans s'arrê-

ANNETTB LEBBRCBR 255

ter et en dépassant sa marche opposée mais elle resssentit une torsion du' cœur en apercevant tout d'uïi coup le couple que faisaient la jeune fille et son compagnon assez en avant des deux parents. Antoinette ne figurait en aucune façon l'animal fantastique et redoutable qu'a décrit Racine, mais son apparition inattendue produisit presque le même efiet sur le jeune homme. Il leva la main, salua d'un geste gauche et ne reprit ses sens qu'en entendant dire à M"" Leberger :

— Quelle jolie personne ! — vous la connaissez ? Antoinette, elle; emportait de cette entrevue rapide

un dard empoisonné qui devait répandre dans ses veines un venin actif et subtil. Rose après quelques pas s'était écriée :

— ^Mais c'est M. de Revel !

— Ne nous arrêtons pas ; marche plus vite.

Et l'irritée entraînait ses sœurs, sans vouloir remarquer le mouvement du jeune homme pour l'aborder. Dans sa course précipitée, elle se heurta presque plus loin au couple des parents et salua d*un signe de tête M*"" de Revel qui hésitait à la reconnaître dans Pombre commençante.

Rose insistait :

— C'est M. de Revel. — Mais je me demande avec qui il se promène à cette heure P

L'aiiiée, après un silence, répondit : .

— C'est sans doute, M"' Anne Leberger. — Nous avons dérangé un flirt.

— Elle m'a semblé jolie, reprit encore la jeune femme inconsciente.

— Oui ce doit être cette jeune fille qu'on voudrait tant faire épouser à M. de Revel. Mais qu'il l'épouse donc, mon Dieu I On dit qu'elle est très riche et elle n'est vraiment pas mah

Une racine qui courait à fleur de terre la fit broncher ; elle se retint au bras de Rose, mais aussitôt celle-ci sentit sa soeur se laisser aller contre sa poitrine et peser entre ses bras de tout son poids.

— Eh bien, eh bien 1 Qu'est-ce que c'est encore P s*écriait Marguerite qui mit un flacon de sels sous le nez d'Antoinette. Celle-ci aspira violemment Pâme volatile contenue dans la petite fiole et revint à elle après une secousse légère.

— Mon^ied s'est accroché.

Ses sœurs ne répondirent pas, soucieuses. Elles la firent se mettre au lit dès qu'elle fut rentrée et ce ne fut que sous l'influence d'un sirop d'éther dans une tasse de tilleul que la c patronne » parvint à s'endormir. Alors elles descendirent rejoindre le peintre dans la Galerie à jour où celui-ci attendait ses filles.

— Comme vous revenez tard I Mais où est Antoinette P

— Elle s'est trouvée fatiguée et nous l'avons fait se coucher. C'est pour ça que nous te rejoignons à cette heure-ci.

— Qu'est-ce qu'elle a eu ?

— Rien, un peu de nerfs.

Rose intervint avec Tautorité que lui donnait son nouvel état de femme mariée.

— Je ne vois pas pourquoi nous ne dirions pas la vérité à papa.

— La vérité ; Qu'est-ce qu'il y a eu ?

— Rien de grave certainement, mais voilà la troisième fois que le fait se produit et je trouve que cela mérite qu'on y fasse attention.

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

Marguerite multipliait les gestes pour recommander le silence, mais la jeune femme poursuivait obstinée.

ÀNNETTB LÈBERGER 25?

— Cette émotivité, — comme dit le Docteur Dusser, — n'est pas naturelle. Elle se produit chaque fois qu'Antoinette se rencontre avec M. Henri de Revel. Je trouve, moi, que c'est inquiétant. Il faudrait consulter un médecin. Je dis les choses comme elles sont, mon cher papa, mais il vaut mieux que tu saches ce qui se passe.

— Mon Dieu I Votre mëre est morte d'une maladie de cœur I

Elles lui racontèrent les incidents survenus dans la journée et la dernière apparition de Tofficier en compagnie d'une jeune fille. Le père s'écria :

— Mais alors, c'est qu'elle est folle de ce garçon 1 Et il se moque d'elle. Ah ! le misérahle !

— Il ne faut pas prendre les choses au tragique. Y at-il un bon médecin à Deauville ?

— Il doit y en avoir. Je m'informerai et je le ferai venir dès demain.

— J'avais vu Nette bien maigrie. Gela m'a frappée quand je suis arrivée tout à l'heure.

— Elle a beaucoup tra'^llé pour le magasin et cette saison de garde à l'hôpital l'a très fatiguée.

— Je ne puis pas monter la voir ?

— Elle dort. Tu la réveillerais. Couche-toi, il faut espérer que ce ne sera rien.

Antoinette s'éveillait au matin dans cet état délicieux qui pour les cardiaques succède aux crises. Elle ne souffrait pas et s'étonna au sortir de son profond sommeil de voir sur sa table des fioles de pharmacie et de sentir dans l'air cette odeur d'éther qui remplissait la chambre.

— J'ai donc été malade ! pensa-t-elle, et les événements de la veille se présentèrent soudain à sa mémoire

258 JAGQUBLINB ET GOLBTTfi

avec une netteté saisissante. Elle revit le chemin de sable où elle s'était croisée avec le couple des jeunes gens, revécut Tangoisse éprouvée en reconnaissant le capitaine à côté de Ha compagne, s'attrista en notant encore l'attitude hostile et embarrassée de M""* de Revel. Ces souvenirs illuminés par le soleil du matin qui flamboyait dans ses vitres, se condensaient et se modifiaient à la réflexion. A sa colère de 4a veille, une résignation succédait, en même temps qu'une bienveillance attendrie pour celui qui l'avait tant fait souffrir. Etait-il coupable d'inconstance frivole, cet homme avec lequel aucune parole d'amour ne s'était échangée jamais ? Gomment s'étonner ou s'indigner qu'il pût céder aux conseils, aux exhortations d'une mère qu'il aimait et qui l'avait si longtemps guidé dans la vie ?

Elle se rappelait pourtant leur course sous la pluie en revenant du Cinéma, la timidité émue des paroles d^Henri et son émotion quand il l'avait surprise sortant d'un Mont de Piété, l'exquise pudeur, si mal accueillie par elle, qu'il avait mise à lui faire des offres de service. Une autre mémoire vînt hâter les battemi^ts de son cœur. Ce jour assez récent où dans le salon, sous l'impulsion d'une valse attaquée au piano, après goûter^ par Marie-Louise de Brévannes, il avait familièrement enlacé sa taille» l'entraînant dans un boston où leurs corps se mêlaient, où leurs âmes un moment s'étaient unies. Ce jour-là, elle avait senti qu'elle était à lui et qu'elle se donnait toute et il avait fallu l'intervention effrontée de Lucie Cormier pour les séparer l'un de l'autre en l'arrachant h son rêve»

Elle fut distraite de sa rêverie somnolente par l'entrée furtive des deux sœurs venues sur la pointe du pied surveiller son dormir et guetter son réveil. Elle fut surprise du voulu de gaieté et de l'indifierence affectée avec laquelle

ANNBTTE . LEBBRGER 259

elles annoncèrent que le Docteur était là, que papa Tavait fait venir sans prévenir et qu'on ne savait comment le renvoyer.

• — Puisqu'il est là, qu'il entre. Mais je ne suis pas malade. Voilà bien papa avec ses idées. Comment est-il ce médecin?

— Tout jeune et très bien,

— Un embusqué alors ?

— Non, ce doit être un permissionnaire, il est en unirforme et il a la croix de guerre.

— Arrangez-moi un peu dans mon lit. Passez-moi mon sweater rose. Si je me levais pour le recevoir, je lui ferais perdre son temps. Mais quelle lubie & eu papa.

En ce moment on frappait à la porte de la chambre et les jeunes £lles virent entrer le peintre avec un homme qu'on reconnaissait pour un major à son col de ve* lours. Après quelques mots de présentation, il s'approcha d'Antoinette, l'ausculta avec une attention pensive sans que son visage vint exprimer les impressions qu'il ressentait. Quand il se releva, il souriait à la jolie malade.

— Nous avons plus grave que. cela au front, mademoiselle, toutefois je vous conseille d'éviter les émotions et de suivre les prescriptions que je vais vous laisser. Par malheur je ne pourrai continuer à vous donner des soins, ma permission prenant fin ces jours-ci, mais je vous confierai au D*^ Monnard, un vieux médecin d'ici en qui vous pouvez avoir toute confiance.

Il salua et sortit avec le père qui l'emmena dans la galerie demandant d'une voix tremblante :

— Qu'est-ce qu'elle a ? qu'est-ce que vous en dîtes ?

— Mademoiselle votre fille a-t-elleété déjà soignée poujs )e cœur?

260 JAGOUBLlNË BT COLfilTB

— Jamais. Cependant^ ma femme, sa mère, est morte d*une endocardite.

— C'est une affection qui peut être héréditaire. Je vous recommanderai, Monsieur, les plus grandes précau* tions.

— Ahri mon Dieu, mon Dieu!*

— Je vais rédiger une ordonnance. Mais il faut surtout éviter toute émotivité. Cette jeune fille parait très nerveuse.

— Mais enfin, Docteur, ma fille n*est pas en danger P

— Les affections du cœur ont des processus qui déconcertent. Du reste, j'examinerai de nouveau M"* de Lénars avant de rejoindre mon poste. En attendant, voici le régime à suivre et surtout pas d'émotion, pas de contrariétés.

Il répéta à Rose et à Marguerite qui toutes soucieuses l'accompagnaient en traversant le jardin.

— Pas d'émotion, pas de contrariétés. Laissez-la faire ce qu'elle veut.

Quand elles revinrent dans fe vérandah, elles trouvèrent Antoinette assise près de son père.

— Vous avez tort de vous effrayer comme ça, disaitelle, je suis un peu nerveuse, voilà tout, mais ça passera en travaillant.

- Travailler 1 Je te le défends bien par exemple !

— Vous voulez m'empécher de travailler, maintenant. Mais j'ai des commandes en masse.

— Odette et moi nous nous en chargerons.

— Je veux aller au magasin. Rien ne marche si je n'y suis pas.

Et comme les autres, hésitantes, se regardaient : •— Je le veux absolument. N'insistez pas, vous me contraviriez.

Ce mot qui se rapportait si bien avec la dernière r^

ANNBTTB LEBBR68R * 261

commandation du Docteur pesa sur la résistance des sœurs.

— Va, alofs^ mais ne te fatigue pas.

— Je me fatiguerai bien plus en restant ici à ne rien faire.

Page 1