EPILOGUE
Antoinette rougissait et pâlissait tour à tour : Marguerite dit :
— G*est un grand sacriBce que vous faites 1& à ma sœur, Henri. Le plus grand sacrifice qu'un homme tel que vous puisse consentir à une {époque comme la nôtre.
Il répondit d'une voix profonde et basse, mais ferme.
— C'est vrai.
Lepeintre ouvrait la bouche pour parler, Taînée l'interrompit :
— Attends, papa.
' Très posément, elle s'adressait au capitaine.
— Comme vous avez dû soufiFrir pour accepter cela, Henri. Mais votre sacrifice est inutile,
— Comment ?
Il voyait sous lui un abîme de désespoir et de déception.
— Oui, prononça- t-elle, vous ne pouvez pas savoir que ma position a changé. M?* de Blaru vient de me laisser une fortune, à toi aussi, Marguerite.
Elle continua, pendant que sa sœur et Henrijrécoutaient, effarés :
— Nous nous marierons tout de suite, puis dès que votre congé sera expiré, vous pourrez repartir au front.
Elle souriait, radieuse.
— Vous savez c'est comme dans cette pièce du Français que nous avons vue ensemble jadis. L'épreuve était dure, mais je puis dire maintenant : Va te battre.
Elle s'aperçut du tutoiement et ses joues lumineuses se couvrirent d'une rougeur ardente.
Rose se levait, souriante.
— Vous savez que vous déjeunez tous chez moi. Mais
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dépèchons-nous. Nous serons en retard et Alexis n'a pas de temps à perdre.
— Quel dommage, regrettait Marguerite, que Julien ne soit pas là.
— Il viendra plus tard.
I*' avril- a o juillet 19 17.
Lettre d* Albert de Lénars à M. Alexis Charpentier, Laval,
Juillet 191g.
Mon cher Alexis,
Je vous dois^ comme à votre chère Rose, de vous donner des nouvelles plus complètes que celles que vous avez reçues parles télégrammes divers que toute la famille vous a envoyés. Je commence donc par vous renouveler Tannonce de l'arrivée d'un gros garçon qu'Antoinette nous a donné avant-hier et qui porte le nom d'Alexis comme son oncle. La mère et l'enfant se portent bien et tout s'est passé le mieux du monde. Henri est près de nous après avoir été quelques jours en Touraine voir sa mère. Sa santé que le pauvre garçon avait si peu ménagée pendant la dernière campagne est maintenant tout à fait rétablie. C'est une cure excellente que de passer sous l'Arc de Triomphe avec les troupes triomphantes, mais elle n'est pas à la portée de tout le monde.
Marguerite et Julien habitent toujours le petit château de Magnac que vous avez eu la gentillesse de leur prêter.
Ils sont ici en ce moment pour la venue du jeune homme et ma fille cadette rend à son aînée tous les services que l'autre pourra lui rendre à son tour dans quelques mois. Us s'adorent et si, au début, il entrait plus de sentiment de devoir et de sympathie dans TafiTection de Marguerite, ce sentiment est devenu un véritable. amour dont Julien est digne. Ce glorieux manchot, — on a donné le même épithète à Cervantes, — privé d'une fortune légitime par un inconcevable caprice dé ma vieille amie de 6laru a du moins retrouvé grâce à sa femme l'aisance et le bonheur quMl méritait. Les fonds que le jeune ménage a retirés de chez M* Durand-Choisy ont donné un élan nouveau à « Jacqueline et Colette y> dont le succès devient prodigieux et la maison Laroche est en train de conquérir aux dépens de TAllemagne une des premières places sur le marché.
Henr? et sa femme n'ont pas non plus laissé fructifier inutilement et égoïstement les valeurs que la Providence avait remises entre leurs mains. Tout esta faire, à refaire, dans le pays où nous nous sommes fixés. Nous tâchons de refaire, malgré les mois qui viennent de s'écouler, les traces des barbares toujours sont là, parfois béantes comme des blessures récentes, parfois en voie de cicatrisation comme ce petit village de Manoncourt à la convalescence duquel nous nous sommes attachés. Et voilà qu'il est pansé, voilà qu'il revit. Là où s'étendaient des terrains dénudés, retournés paries obus, là où s'écroulaient des murs de briques ou de pierres, où se dressaient les restes dévastés d'une église, maintenant on peut voir des petites rues tranquilles entre des vergers où tous les arbres n'ont pas été eoupés, non par modération de Tennemi, mais par obligation et hâte de s'enfuir ; on peut entrer dans Sainte-^Â-ntoinette où le martyre de sainte-Euterpe tient ^nj^ belle place« Cette toile a changé de destination ;^^e la: destinais
au Louvre, et maintenant je l'ai consacrée à Dieu.
Autour de sa maison il a permis que des froments et des seigles s'ëtendent, que les arbres blessés se recouvrent de verdure, que les friches se parent d'une herbe abondante et parfumée. J'ai vu môme, détail bien touchant, et qui montre comme la nature est femme, comme elle sait cacher et embellir les cruautés que Thomme peut lui infliger. Au bout du parc de notre ferme-manoir les Allemands avaient creusé une tranchée. Ils l'avaient, selon leur coutume, défendue par ces affreux fils de fer barbelés qui ont donné à toute cette guerre l'aspect d'un champ de foire sanglant et désolé. . . Je fus, l'autre jour, jusqu'à ce coin de terre, à ces reliques de sauvagerie, et quelle ne fut pas ma surprise charmée en m*apercevant que des roses avaient grimpé le long de ces tuteurs d'un nouveau genre, s'étaient enlacées à ces fils, avaient tordu contre eux la vigueur, robuste de leurs tiges et que c'était maintenant une odorante et voluptueuse muraille de fleurs, qui s'élevait à la place des cruelles barrières tendues par nos ennemis. J'ai coupé une de ces belles sauvages et je vous l'envoie pour l'offrir de ma part à celle qui porte si bien leur nom et qui si triomphalement les personnifie.
Ce n'est pas la seule reprise que la nature, consolatrice et réparatrice éternelle, ait exercé en ces lieux. Les jardins saccagés sont redevenus des enclos de renaissance et de résurrection. Ils débordent de fruits, de léguires, de plantes ; on y sent une puissante poussée de la terre qui veut revivre et s*épanouir à l'ardeur de Tété. Il ne faut pas songer, bien entendu, à remettre les campagnes en culture, du moins sans de grandes et prudentes précautions : elles sont semées de projectiles non éclatés et encombrées de débris tragiques, mais l'activité résignée de notre race trouve là encore, à s'exercer. Les rapatriés ont pu dès les premiers jours se remettre à l'ouvrage, les
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soldats les ont aidés ; ils leur ont apporté le secours de leur main-d'œuvre, leur ont prêté des voitures et des chevaux. Ce fut un magnifique élan de bienfaisance et de solidarité. Ces qualités se sont excercées aussi dans l'aide privée, des dons en argent «t en nature ont été apportés, des propriétaires, des femmes ont déployé une énergique bonté qui a subvenu à tout. Vous connaissez le nom de celle qui a voulu devenir la marraine d'un village et Ta, si Ton peut dire, tenu sui* les fonts baptismaux ; elles se sont multipliées autour de nous, ces bienfaitrices, non pas toutes avec la même puissance et la même facilité de moyens, mais toutes avec une bonne volonté égale, une ingéniosité dont notre nation seule pouvait donner un exemple. Nous avons été pour quelque chose dans ces réparations du crime et la fortune inattendue qui est venue s'asseoir à notre porte et a contribué, pour sa part, à soulager d'injustes misères comme à préparer de réconfortants travaux.
Enfin, vous le voyez, l'aventure de Jacqueline et Colette se termine dans la joie et le bonheur, comme celle de la France dans le triomphe et la paix. On l'a dit déjà, la France est femme ; elle a su trouver dans son énergie et dans sa grâce le secret de résister au brutal assaillant, d'appeler autour d'elle l'amitié et l'aide des peuples, de vaincre enfin, et ce magasin de modes [établi en plein orage, en pleine lutte est un petit symbole de ce que peuvent obtenir le travail et 4a persévérance actionnés par la force nerveuse et les idées supérieures du devoir et du droit. Je sais que les activités de vos usines sont maintenant adaptées à d'autres fins que celles dont vous avez si heureusement doté la patrie à une heure périlleuse, en changeant en contre de charrue le fer destiné au 75, vous faites encore œuvre de patriotisme, car le labeur des champs va redevenir ce que l'inquiétude germaine l'avait
trop longtemps fait négliger daris notre belle France. £n fermant à demi les yeux, — comme nous faisphs nous autres peintres pour détailler les « valeurs» — je distingue une floraison immense de moissons blondes, un épanouissement nouveau de cette force, de ce charme, de cette grâce qui sont l'expression mênae de notre radieuse patrie. Venez au plus vite nous rejoindre avec Rose, votre filleul vous tend ses belles joues et tout le monde a envie de vous embrasser tous deux.
I*' avril !•' seplembre 1917.