‹ Jacques Callot, 1606 à 1637Chapitre 1 sur 3 · SCIENCES, LETTRES ET ARTS · texte numérisé non relu

SCIENCES, LETTRES ET ARTS

Comme un témoignage de respect et de haute; estime.

NÉfc K W4NCY.

AVANT-PROPOS

Entreprendre de raconter, à la fois, la vie d'un grand artiste avec ses phases aventureuses, et la vie si m pie d'un homme de bien où domine constamment le sentiment du devoir, condition qui s'allie peu avec les licences de l'imagination, donner assez d'extension à l'une, sans manquer à l'exactitude rigoureuse que réclame l'autre, surtout lorsqu'il s'agit d'un sujet historique et aussi connu que celui de la vie de Jacques Callot, pré-

AVANT-PROPOS

sentait, selon moi, de grandes difficultés. Ce sujet si souvent traité avec bonheur, avec talent, tantôt avec la verve, la légèreté capricieuse de l'habile graveur, tantôt ennobli par la forme plus grave de l'éloge et du panégyrique, offrait peu de nouveau lé. En effet qu'a-t-on laissé à dire sur l'enfance de Callot, sa vie chez les Bohémiens, ses aventures à Rome, ses immenses et prodigieux travaux, la bonté de son cœur, la fermeté de son caractère et ses vertus de citoyen? Un seul aspect sous lequel ce beau modèle me semblait n'avoir pas été suffisamment étudié , restait : c'était de considérer dans Jacques Callot, moins l'homme de talent, le graveur célèbre, que l'artiste Lorrain proprement dit, type excellent de cette force de volonté, de cette persévérance que rien ne décourage, enfin de cette ténacité lorraine qui sait, non détourner ou écarter, mais percer en quelque sorte, les obstacles qu'une fortune médiocre, l'obscurité ou le défaut de relations opposent si fréquemment à l'essor du génie, et dont notre province offre tant d'heureux et de divers exemples : témoins le grand Claude Gelée; Vairinge , le Yaucanson lorrain; le savant Du val, qui, de pâtre qu'il était, devint pre-

AVANT- PROPOS

tuier bibliothécaire de l'Impératrice Marie-Thérèse; et de nos jours, les Mansion, les frères lsabey, le spirituel et malicieux Grandville, et tant d'autres.

L'entreprise était grande, et eût demandé sans doute une main plus ferme que la mienne pour être dignement remplie; toutefois, sans me laisser rebuter par les difficultés, j'ai osé l'aborder. Ce sujet avait pour moi un double intérêt : celui ap répondre à l'invitation que l'Académie de Nancy avait faite aux Lorrains, de célébrer le nom des illustrations du pays, et celui de payer ainsi un tribut de respect et de dévouement à ma ville natale, tribut, qui, pour être tardif, n'en est pas moins filial ni moins tendre; ce double motif a donc soutenu mon courage dans l'exécution.

A défaut de cette belle ordonnance, de ces contrastes habilement ménagés, de ces couleurs brillantes qui charment daps les compositions du genre de celles-ci, j'ai cherché à grouper autour de ma figure principale tout ce qui pouvait, selon moi, contribuer à l'effet que je m'étais proposé; et ne pouvant faire un tableau d'histoire, j'ai voulu du moins faire un portrait ressemblant à la fois par les traits, par l'expression et par les

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accessoires. C'est ainsi que j'ai appelé à mon aide les souvenirs du pays où je suis née, souvenirs des anciennes mœurs, des usages, des vieilles coutumes dont mon enfance a vu encore quelques traces, que l'on chercherait peut-être en vain de nos jours, effacées qu'elles sont comme toutes choses sous les pas du temps. J'ai recueilli dans nos vieux historiens les faits curieux les plus propres à caractériser l'esprit du temps où se passe mon action. Les faits racontés par les divers biographes de Jacques Callot ont été les jalons sur lesquels je me suis scrupuleusement dirigée pour établir ma fable, et j'offre ici l'expression de ma reconnaissance à MM. le baron de Haldat et Desmaretz, pour les notes précieuses de l'un et les secours que j'ai puisés dans l'excellent Éloge historique de Jacques Callot, de l'autre. J'ai rempli les intervalles de ces points donnés, par des épisodes en rapport avec le temps et les lieux où se trouve mon personnage. Peut-être ai-je donné plus d'extension à ceux qui touchaient à la Lorraine; mais mes compatriotes ne m'en sauront pas mauvais gré, et je me plais à croire que les détails de mœurs locales, la description des splendides obsèques d'un duc de

AVANT-PROPOS. VII

Lorraine, la déplorable peinture des préjugés superstitieux de cette époque, celle bien abrégée des calamités dans lesquelles les fautes d'un prince inconsidéré, et plus épris de la gloire des armes, que du bonheur de son peuple, ont plongé alors le pays, intéressera assez mes lecteurs pour me faire pardonner cet entraînement, bien naturel à une Lorraine, bonne Française malgré cela.

Parlerai-je ici du portrait qui accompagne cet ouvrage? du savant et délicat crayon qui a bien voulu l'entourer d'ornements gracieux; des efforts de la jeune artiste qui Ta gravé, pour atteindre l'expressive énergie de son modèle ? Une note dira son authenticité; et les liens étroits qui m'unissent à ses auteurs, m'interdisent toute réflexion à cet égard. Puisse seulement ce concours de famille et d'amitié être pour mes lecteurs une nouvelle preuve du désir que j'avais de bien faire.

Maintenant que ma tâche est achevée, j'en vois le résultat avec inquiétude et timidité. Je crains d'avoir dans mon tissu « Oublié bien des points, terni bien des couleurs. »

Mais le noble patronage que je me) suis assuré, ainsi que le nom de l'illustre compatriote dont

AYANT-PROPOS

j'ai entrepris de raconter la vie, protégeront mon livre, et l'intérêt du récit fera, du moins je l'e* père, excuser la faiblesse du narrateur.

ÉLISE VOIART.

Choisy-le-Roi, le 24 décembre 1840.

Une famille jforramr. — €a Ucen U $Uômi.

C'était la veille de la Pentecôte de l'an 4606, midi sonnait à la paroisse Saint-Epvre de Nancv, et les cloches de toutes les églises annonçaient par de grandes \olées et d'harmonieux carillons , la solennité du lendemain. Dans une maison de la Grande-Rue , tenant à ce qu'on appelait alors la Rue-Neuve, aujourd'hui la place Carrière, et proche du vieil hôtel de Marque, dont les pavés noirs t. i. 1

JvCOItS C%LI.i»T.

gardent encore le souvenir des honneurs funèbres rendus à Charles-le-Téméraire par son généreux vainqueur René H , un couple vénérable, après avoir dévotement récité l'Angélus, paraissait attendre avec quelque impatience la fin de ce bruyant concert pour se mettre à table , car midi était alors l'heure du dîner pour toute la Lorraine. Cependant un motif moins sensuel semblait causer la préoccupation des deux époux : la dame, d'un âge déjà mûr, n avait encore quitté ni son rouet, ni la place qu'elle occupait près de la fenêtre, et pendant que son mari se promenait ou murmurait des paroles de mécontentement, elle saisissait le moment où, le dos tourné, il arpentait la longueur de la salle, pour jeter un furtif regard sur la rue, comme si elle eût attendu la venue de quelqu'un dont l'absence prolongée causait la mauvaise humeur du maître du logis. Celui-ci, après s'être débarrassé en entrant d'un ample manteau de drap brun passementé de soie , et avoir accroche à la boiserie un chapeau à haute et large forme, serré d'un galon d'or, était demeuré vêtu de chausses en velours noir, bouffantes et tailladées, avec un pourpoint de même étoffe, très-juste à la taille, boutonné par devant et surmonté d'un col de chemise empesé, se tenant raide , évasé et sans se rabattre sur les épaules ; ses cheveux courts , à demi blanchis par l'âge, se relevaient sur son front et venaient

se joindre à une barbe grise, touffue et partagée en deux lobes comme la portaient les vieillards de son temps. Son air était grave, son port droit, et toute sa personne avait je ne sais quoi de sérieux et de solennel qui révélait la nature de ses fonctions. Cet homme était Jean Callot, roi d'armes du grand Charles 111 , et conservateur des titres et registres de la noblesse de Lorraine. La dame, sa digne moitié, Renée Brunehault , fille de Jacques Brunehault, médecin de Christine de Danemarck , duchesse douairière de Lorraine ; le premier, homme plein d'honneur, de loyauté , mais sévère, et d'une exigence rigoureuse sur tout ce qui touchait aux règles des usages et des bienséances ; la seconde , épouse respectueuse et soumise, mère tendre et indulgente, et qui intervenait sans cesse dans les petites querelles que l'humeur un peu volontaire de Jacques son plus jeune fils amenait chaque jour entre son père et lui, et que le retard qu'il mettait à rentrer à l'heure prescrite allait exciter encore.

Le lieu où se passait cette scène était une chambre plus longue que large, éclairée d'un côté par une fenêtre appelée alors croisée, en raison de la croix de pierre qui la divisait en quatre parties, et dont les deux supérieures ne s'ouvraient jamais, tandis que les inférieures laissaient passage à l'air et â la lumière : les unes et les autres, garnies de petites vitres coupées en losanges et montées en

plombes, ne donnaient qu'un jour adouci , mais assez favorable à l'effet pittoresque de l'ameublement.

Au fond de cette pièce était un grand bu flet en noyer, noir et lustré par la cire et le bras infatigable des servantes qui en avaient eu l'entretien depuis plusieurs générations. Ce meuble, appelé encore crédence, dans le pays, avait dans sa basedes armoires et plusieurs rangs de tiroirs pour serrer mille choses propres au service de la table ; sa partie supérieure, en s' élevant jusqu'aux solives, offrait six rayons étages, sur lesquels était rangée, dans un ordre admirable, la brillante vaisselle d'étain dont l'usage fut long-temps général en Lorraine; quelques pots de grès bleu, quelques verres de Bohème, quelques hauts gobelets d'argent au pied ileuronné , aux bords contournés , mais dont on ne se servait que dans les jours solennels, interrompaient un peu l'uniformité de la vaisselle bourgeoise et faisaient la parure de ce dressoir. Une armoire aussi antique contenait le linge filé par les aïeuls de la dame du logis et par elle-même, que les soins de son ménage occupaient toute entière. En face de la porte d'entrée était la haute et vaste cheminée où, pendant l'hiver, brûlaient, sur de solides chenets en fer bien poli , de grands quartiers de charme réputé le meilleur bols des forêts lorraines; en été, et surtout durant le mois de mai, une ramée en feuil-

lage de hêtre , dont le pied trempait dans un pot de grés des Vosges, rempli d'eau, voilait de sa fraîche et verte tenture la nudité du foyer éteint ; des chaises en bois noir et des escabeaux cirés avec soin complétaient l'ameublement.

Une table pliante couverte d'une nappe à liteaux rouge, et munie de tout ce qui était nécessaire au service, annonçait que, outre les individus présents, on attendait un convive de plus , et les fréquents regards que la dame jetait à travers les vitres, ainsi que L'impatience mal contenue de son mari, prouvaient que le personnage ainsi attendu abusait singulièrement du quart d'heure de grâce accordé en pareille circonstance.

— Il est temps que cela finisse, dit enfin le sieur Gallot en s'arrêlant et jetant sur sa femme un regard courroucé; voilà les fruits de votre faiblesse pour cet enfant, dame Renée, il n'observe aucune règle, ne connaît aucune discipline, parce qu'il sait qu'il peut compter sur votre indulgence...

— Je vous assure, mon très-cher mari, que si l'enfant vous donne de fréquents sujets de mécontentement, ce n'est pas faute de bonnes admonitions de ma part, répondit la dame avec cet air soucieux et attristé que prend une mère quand de tels reproches lui sont adressés. Cependant, ajoutat-elle par forme d'excuse , midi vient à peine de sonner, et il y a loin d'ici à la grande école!

i() * JACQUES CAI.LOT.

— A l'école ! s'écria le roi d'armes , y est-il allé seulement ? je suis certain qu'au lieu de se soucier d'apprendre les choses propres à lui donner un commencement d'une vie vertueuse, il perd son temps à folâtrer par les rues...

— Si vous aviez permis que je l'envoyasse aux Cordeliers, le père Gardien, qui a beaucoup d'affection pour Jacques , l'aurait instruit en science et en pieté; il perdrait moins de temps, et peutêtre en reviendrait-il encore quelque chose de mieux pour son âme!... murmura la dame en comprimant un soupir.

— Oui dà! reprit Jean Callot avec rudesse, je l'enverrai aux Cordeliers, pour endoctriner son esprit et en faire un prêtre, comme vous le voudriez bien, tandis qu'il ne tient qu'à lui de devenir un brave et digne gentilhomme, et par la protection de son Altesse, un jour, me succéder dans ma noble charge de roi d'armes du duché de Lorraine! Déjà son frère Jean, soutenu par vous, alléguant son penchant pour le barreau , nous contraint à le laisser étudier les lois : vous voulez en faire un magistrat, soit ! Pour François, plus âpre au lucre qu'aux honneurs, il a voulu entrer dans les Gabelles, j'y ai consenti; mais voyez-vous, dame Renée, je l'ai juré, Jacques m'obéira, ou vous verserez d'autres larmes que celles-là... En effet, la pauvre mère, contrariée dans le plus cher désir de son cœur, celui de voir son plus jeune

fils entrer dans les ordres, chagrinée par la légèreté et même par l'indocilité du jeune garçon, autant que par la brusquerie de son mari, tout en rangeant son rouet, essuyait ses yeux à la dérobée, car elle savait que ces marques d'attendrissement pour le sort de son benjamin seraient l'occasion d'une nouvelle querelle et de nouveaux reproches; elle allait se hasarder à regarder encore une fois par la fenêtre, quand un bruit de pas bien connu se ht entendre dans l'escalier et lui annonça l'arrivée du jeune retardataire.

Le vieux serviteur de la maison, qui l'avait attendu sur le seuil de la porte, fit craindre à Jacques un rude et fâcheux accueil; le dîner était prêt depuis long-temps, la soupe était trempée, et la vieille Nanon, la cuisinière, avait déclaré que la sauce à la crème de la matelotte serait tournée si l'on tardait seulement deux minutes à la servir. L'écolier, dont la voix un peu tremblante trahissait l'émotion, se hâta de monter, et faisant passer devant lui Pierson, qui était porteur du dîner, il parut aux yeux de ses parents, la rougeur sur le front, les cheveux en désordre et la respiration entrecoupée, indices certains d'une course rapide.

— D'où venez-vous, mauvais garnement? dit Jean Callot d'un ton brusque.

— Mon iils ! se hâta de dire la mère , vous avez fait attendre votre père, cela est mal, très-

mal! que cela ne vous arrive plus, je vous prie, et maintenant dites le Benedicite, car la soupe se refroidit.

Ces derniers mots rappelèrent au roi d'armes un intérêt plus pressant que celui de gourmander son fils; il se rapprocha de la table, sur laquelle le serviteur avait successivement déposé une grande écuelle d'étain contenant une excellente soupe aux corps de grenouilles , potage réservé aux jours maigres, comme Tétait celui de la veille de la Pentecôte; un plat de poissons de la Meurthe, cuits au vin rouge avec des oignons et de la crème, ce qui donnait à la sauce une belle couleur lilas tout à fait appétissante aux yeux d'un gourmet lorrain; enfin, un plat d'oseille parsemé avec symétrie de moitiés de blancs d'oeufs durs, dont le jaune, délayé avec de la crème, se mêlait à l'oseille et en corrigeait l'acidité.

Jacques, en enfant respectueux, n'avait rien répondu à la semonce paternelle ; il baissa les yeux, joignit les mains, et commença la sainte prière par laquelle nos bons aïeux se faisaient un devoir de commencer leurs repas, et que le plus jeune des enfants était appelé à réciter. Pendant qu'il prononçait les paroles latines qui demandaient la bénédiction du Seigneur, la mauvaise humeur du père parut s'apaiser, et la mère, qui voyait ainsi l'orage s'éloigner, fit à son fils un petit signe imperceptible de tendresse et de pardon, qui remit un

peu le cœur du pauvre enfant que la sévérité de son père rendait timide et craintif en sa présence, tandis que l'extrême douceur de sa mère l'empêchait de conserver cette crainte salutaire, première base de toute bonne éducation.

La première partie du diner se passa presqu'en silence, et l'on avait apporté les noix et la boîte de sapin contenant un savoureux fromage de Gérardmer tout aromatisé de cumin, sans que les trois convives eussent échangé entr'eux autre chose que des mots insigniûants et relatifs à la besogne dont chacun s'occupait. La mère, empressée à servir les meilleurs morceaux à son mari, se délassait de ses soins en portant de fréquents regards sur son fils dont les belles couleurs et le vigoureux appétit attestaient la florissante santé. C'était en effet un beau garçon de douze à treize ans, avec des yeux noirs, un front large et blanc, sur lequel tombaient en grosses boucles, des cheveux d'un brun doré et qui promettaient de devenir noirs; son nez était droit, sa bouche fine, riante et bien meublée, et malgré la modestie de ses vêtements un peu en désordre par suite de sa vie d'écolier, il y avait dans toute sa personne un air de noblesse et de distinction qui annonçait un jeune gentilhomme.

Ces avantages extérieurs qui flattaient si chèrement la vanité maternelle, n'avaient point échappé au père de Jacques, et tout en jetant sur lui un

regard moins tendre que celui de sa mère, il se le représentait à l'âge de dix-huit ans, dans le costume des poursuivants d'armes, premier grade de l'emploi de hérault dont il était si fler d'être le chef, dignité éminente et dans laquelle il se flattait de voir son fds lui succéder un jour et porter comme lui dans les cérémonies publiques, le labar de velours cramoisi, où les alérions de Lor raine, les barbaux de Bar, les burelles de Vaudemont, les lys de France et tant de nobles armoiries, étincelaicnt en broderies d'argent et d'or. C'est dans ces vues que le vieux roi d'armes s'efforçait d'inculquer à son (ils les principes de l'art héraldique, et de lui faire comprendre toute l'importance et la dignité de la noble science du blason. Chaque jour après U dîner, il le faisait venir près de lui, et pendant deux grandes heures il lui apprenait à distinguer les couleurs, métaux et fourrures des armoiries, à dresser un arbre généalogique, à retrouver, au moyen des supports, timbres, casques, couronnes etc., les aifiliations des grandes maisons de Lorraine, ou les usurpations que s'était permises telle ou telle famille, en ornant son écusson d'insignes non mérités. L'enfant soumis faisait de son mieux pour se reconnaître au milieu de la confusion que jetaient dans son esprit les noms de pal, fasce, barre, chevreau, gyron, orle; les uns danchés, eschiquetés, ondés compone, aigrelés, grenelés, et autres termes

étranges qui se trouvent au livre appelé la science héraldique, par le sieur de la Coloinbière, ou dans le blason des armoiries de Hiérome de Bara. Mais un mortel ennui le saisissait , lorsque , après avoir dit les grâces, il voyait son pére ouvrir la porte de la chambre voisine , en disant : — Allons , Jacquot! voyons ce que vous avez appris aujourd'hui, et comment vous avez dressé les armoiries dont je vous ai dicté la composition. Souvent le pauvre garçon n'avait pu fixer dans sa mémoire la tâche imposée ; plus souvent encore son goût capricieux, qui le portait à couvrir ses livres et ses cahiers de mille figures, tantôt nobles, tantôt grotesques, mais dans lesquelles se révélait déjà l'artiste, le faisaient mêler à ses compositions héraldiques des ornements étrangers à la science, ou rectifier le dessin barbare des emblèmes , toutes choses regardées comme autant de crimes de lèze-blason par le maître sévère.

Cette fois Jacques n'avait pas de fautes de ce genre à se reprocher, mais il n'en avait pas le cœur plus léger , lorsque son père s'étant levé, lui fit signe de le suivre dans la chambre où il avait coutume de lui donner sa leçon. Jacques obéit, mais en passant près d'une table sur laquelle il avait posé en entrant un rouleau de papier avec ses livres, il prit le rouleau et le cacha lestement dans le tiroi r delà table, de manière que son père, qui marchait devant lui, ne put apercevoir ce mouvement

furtif. Tous deux entrèrent alors dans l'autre pièce qui était la chambre à coucher. Un grand lit adossé à la muraille en remplissait presque tout le fond; un ciel carré, dont les rideaux en serge verte, passementés de galons de soie, étaient ramassés vers le dossier, le couvrait entièrement, et sur ses pentes découpées en festons réguliers était une multitude de petites couronnes bénites, des reliques et autres signes de la piété de ceux qui chaque soir y trouvaient le repos. En face, et dans l'étroit espace ménagé entre les deux fenêtres, on voyait une grande niche en bois noir, contenant une statuette de la Vierge, en bois doré, et qui se détachaitsur la teinte bleue étoiléed'or , dont le fond de la niche était orné. Une lampe de cuivre, d'un travail fort antique, était suspendue devant ce petit oratoire, au pied duquel, tous les soirs, la famille, maîtres, enfants et serviteurs, faisaient la prière en commun. Un grand fauteuil en cuir noir, placé derrière une table couverte d'un tapis, chargée de livres, de parchemins, et de godets remplis de couleurs, désignait la place où le digne roi d'armes se livrait à ses doctes recherches.

Pour tout ornement cette chambre, dont les murs étaient couverts d'une tapisserie en laine de couleurs sombres et mêlées, offrait sur un de ses panneaux un grand tableau généalogique surmonté de brillantes armoiries et dont récit

portait : d'azur à cinq étoiles d'or péries et posées en sautoir; pour cimier un dextrochère revêtu, componé (for et d'azur, tenant une hache d'armes, le tout porté et soutenu d'un armet morné d'argent, couvert d'un lambrequin aux métails et couleurs de déçu. Et pour devise ces mots : scintillant ut astra (i). C'étaient les armes de la famille Callot, dont l'illustration remontait à Tan 4417. A cette époque, les ancêtres de cette famille occupaient déjà des charges considérables près des ducs de Bourgogne; un Callot appelé le liégeois avait été secrétaire intime du duc Jean, père deCharles-le-Téméraire, et ces nobles armoiries avaient été accordées, avec les titres à l'appui, à Claude Callot, père de Jean, par le grand Charles Ml, en 1580, en récompense des services qu'il lui avait rendus daus ses armées, car il passait pour un des plus vaillants hommes de son temps.

Ce tableau, monument de l'illustration de la famille, placé en face de la table où travaillait Jean Callot, était bien fait pour l'affermir dans le sentiment qu'il avait de la haute dignité de la science héraldique. Chaque jour ses yeux se repaissaient de ses nobles emblèmes, et méditant sur l'ambitieuse devise qui animait les armoiries, il reportait sur son plus jeune fils l'espoir qu'il nourrissait de voir cette devise se réaliser. D'un assez grand nombre 4'enfants, il ne lui restait que trois fils ; l'aîné, qu'un caractère grave et des

goûts studieux portaient vers la magistrature, faisait son stage à Saint-Mihiel; le second, petit de taille et moins propre encore que son frère au brillant emploi de héraut d'armes, s'était marié et occupait un office dans les salines de Lorraine. 11 ne restait donc que Jacques sur qui pussent se reposer les espérances du vieillard; mais jusqu'à présent il n'avait pu faire partager ses idées à son fils, et cette opposition entre la volonté du vieux roi d'armes et la puissance du génie dont l'enfant à son insu ressentait l'influence, fomentait entr'eux une petite guerre intestine, que toutes les précautions de la mère et le respect filial du fils ne pouvaient pas toujours empêcher d'éclater.

Quand Jean Gallot se fut assis, et que Jacques, debout devant lui, eut assez bien répondu à ses questions touchant la différence des losanges et des fusées, du vair et du contrevair, du trescheur et de l'orle, des tierces et des jumelles; quand il eut dessiné les croix pattécs, potencées, recroisettées, au pied fiché, anchées, millées, bourdonnées, et maintes autres figures de blason, que le crayon vif et déjà habile de l'enfant jetait sur le papier, le père lui demanda à voir la pièce qu'il lui avait enjoint de blasonner dans les formes, afin de voir s'il avait bien compris la valeur des différentes pièces, couleurs et émaux , dont elle devait se composer. Jacques pA fil et parut trou-

blé au delà de toute expression; pendant un peu de temps , il feuilleta ses cahiers et montra, d'un air embarrassé, quelques esquisses de ces armoiries assez nettement dessinées à la plume ; mais aucune n'était ni terminée ni coloriée. Le roi d'armes en demanda la raison avec un redoublement de sévérité qui ajouta encore à l'anxiété du pauvre enfant. Enfin, vivement interpellé, et pourquoi cet ouvrage inachevé n'avait pas même une seule teinte , Jacques répondit en tremblant que c'est qu'il n'avait plus de couleurs.

— Voilà qui est un grand mensonge ! s'écria son père; dimanche dernier, ne vous ai-je pas donné sept grandes coquilles remplies de couleurs, avec des pinceaux neufs de manière à pou voir peindre tout l'armoirial du duché de Lorraine et des trois évéchés? Qu'avez-vous fait de ces couleurs, vaurien que vous êtes? des pantalonnades sur vos livres, j'en suis sûr! car voilà tout ce que vous êtes en état de faire, mauvais garçon ! Et dans sa colère, le vieillard, du revers du livre qu'il tenait à la main, frappa l'enfant au visage. Jacques poussa un cri d'indignation, et ses pleurs commencèrent à couler; à cet instant la porte s'ouvrit, et la mère toute tremblante accourut intercéder pour le coupable. Elle se plaça d'abord entre lui et le père courroucé, qui répétait : — Oui, ce garnement m'a perdu pour plus de deux gros écus de couleurs fines, et du parchemin, de quoi

faire un arbre généalogique. Qu'en a-t-il fait ? qu'il le dise au moins !...

— Le voici, se hâta de dire dame Renée, en montrant le rouleau que Jacques avait caché avant d'entrer dans la chambre ; voici ce qu'il a fait, ajouta-t-elle d'un air suppliant et ravi tout à la fois, grondez-le maintenant si vous le pouvez! quant à moi, je ne me sens capable que de l'admirer... En parlant ainsi, elle déroula l'objet en question : c'était une copie réduite , mais de la plus grande exactitude, de la belle cène peinte par Léonard de Vinci , dans le réfectoire des Cordeliers, sous le règne du duc Antoine, et qui était regardé comme un chef-d'œuvre (2). Ce morceau paraissait avoir été d'abord dessiné à la plume, mais Jacques, que l'éclat des couleurs séduisait, y avait employé toutes celles qu'il devait consacrer au blason ; ce travail était la cause des fréquentes absences de l'écolier. Comme on ne pouvait pénétrer dans le réfectoire que peu de temps avant le dîner des frères , vers onze heures, Jacques se dérobait de l'école sous quelque prétexte, courait aux Cordeliers, demandait le père Anselme, qui l'avait encouragé à copier quelques têtes de ce précieux tableau et se mettait à l'œuvre. Après quelques essais heureux, Jacques, ne pouvant résister au désir de faire la copie entière de ce chef-d'œuvre, finit par y employer tous les matériaux qui lui avaient été remis pour un tout autre

objet, et il mit si bien son temps à profit, que ce jour même le* vit terminer son audacieuse entreprise.

Toutefois, la vue de ce morceau ne parut pas faire sur Jean Callot le même effet que sur sa digne épouse qui, lui désignant les têtes le mieux exprimées, s'efforçait d'appeler son attention sur ce qu'elle regardait comme un petit chefd'œuvre.

— Hum! murmurait d'un air mécontent le vieux roi d'armes, qu'ai-jc à faire de ce barbouillage ? Voilà des couleurs et du temps bien employés ! Il n'a pas seulement fait ici les armoiries de son Altesse le bon duc Antoine et celles de la digne duchesse Renée de Bourbon , son épouse, qui sont au bas du tableau, en mémoire de ce grand prince, qui le fit pourtrairc par le peintre italien. C'était pourtant une belle pièce à copier, que ce double écusson accolé des armes de France et de Lorraine! mais ce garçon-là n'a nul goût pour tout ce qui fait la dignité du gentilhomme... Or, pour vous le dire tout net, continua Jean Callot après avoir jeté d'un air de mépris le dessin sur la table, je vous déclare ici que je ne veux plus de ces accointances avec le père Anselme, digne homme du reste, mais qui, favorisant vos vues et celles de cet enfant rebelle, finirait par en faire un moine, ou ce qui est pis, un gueux de peintre. Jacques est né gentilhomme, il t. i. 2

en suivra la carrière en apprenant d'abord ce~quc c'est que noblesse et ensuite l'excellence et la pratique du métier des armes. Toutefois, s'il continue à résister à mes volontés, s'il remet le pied aux Cordeliers pour y perdre son temps à dételles fadaises, écoutez-moi bien, damefRenée, je le renonce pour mon fils ; je le mets en apprentissage chez maître Huin le cordonnier, et alors il pourra déroger tant qu'il voudra aux droits et prérogatives de sa naissance ! Voilà mon| dernier mot.

En parlant ainsi avec une colère qui s'était accrue avec ses propres paroles, Jean Callot quitta brusquement la chambre, prit son manteau et son chapeau, et sortit de la maison pour aller faire sa promenade habituelle et inspecter le progrès des grands travaux que le duc Charles faisait exécuter dans l'érection de la ville neuve de Nancy.

Le cœur de dame Renée avait été cruellement blessé du discours de son mari, non qu'elle craignit qu'il se portât à de telles extrémités avec son fils, mais elle en redoutait l'effet sur celui-ci, qui, plein de tristesse et de découragement, s'était d'abord jeté dans ses bras en sanglotant; puis tout à coup relevant la tête, le jeune garçon, poussé par cet esprit indépendant qui devait bientôt l'entraîner avec tant de puissance, s'écria :

— Eh oui ! qu'il le fasse comme il le dit, si cela peut me délivrer de l'insupportable étude de

ce grimoire ! ajouta-t-il en jetant irrespectueusement à terre les vénérables auteurs héraldiques amoncelés sur la table. Oui, j'aime mieux n'être qu'un cordonnier ! du moins, après ma journée faite, je pourrai disposer de mon temps et dessiner tout à mon gré !

— Enfant aussi ingrat qu'insensé, lui dit sa mère d'un tonde tendre reproche, est-ce donc là le fruit de mes bontés ! Puis, ramassant la copie de la cène, qui avait roulé avec les doctes in-folio, est-ce que celui qui a pu faire ce morceau sans conseil et sans maître est fait pour exercer une profession vulgaire ? Qui sait, ajouta-l-elle avec adresse, ce que vous êtes appelé à devenir un jour en dépit des obstacles qui semblent s'y opposer ? Reprenez-donc courage , mon fils ; mais avant toutes choses, soumettez-vous à la volonté de votre père ! Remplissez vos devoirs, quoiqu'ils vous soient déplaisants , le bon Dieu, qui verra vos efforts, vous en tiendra compte, et peut-être tournera-t-il les choses plus favorablement que vous ne le pensez!...

Ces paroles, où quelques espérances se mêlaient à beaucoup de sagesse, les tendres caresses dont elles étaient accompagnées, pénétrèrent comme une douce pluie dans le cœur du jeune homme, que la sévérité paternelle avait comme endurci et disposé à secouer toute espèce de contrainte; l'estime que sa mère avait paru faire de son travail,

et les regards de complaisance qu'elle attachait encore sur son petit tableau, achevèrent de le calmer. I! promit à dame Renée, en lui baisant les mains, d'être à l'avenir plus studieux, plus docile; et joignant les effets aux paroles, il se hâta de remettre en ordre les vieux traités, objets de son aversion, après quoi, reprenant ses livres et ses cahiers serrés d'une ficelle comme les portaient alors les écoliers, il se rendit en classe, car trois heures étaient près de sonner.

2Cmitit b'rnfanff, — Sa prtftf ittûto.

Le lendemain, le ciel était pur, le soleil brillant, tout annonçait de belles fêtes de Pentecôte. Jacques se leva le cœur encore un peu chargé des soucis de la veille ; mais en ouvrant sa fenêtre, les douces influences d'une fraîche matinée de printemps et surtout la perspective d'être affranchi pendant trois jours de la tâche héraldique qui lui élait imposée par son père, contribua à

lui rendre la joyeuse insouciance de son âge; il s'habilla avec soin, car il devait accompagner sa mère à la grand-messe paroissiale. Son père, appelé par son service auprès du prince, s'était rendu de bonne heure au palais ducal qu'on appelait plus communément la Cour; il ne devait pas rentrer au logis de toute la journée.

Quand Jacques descendit près de sa mère, la bonne dame achevait sa toilette , à laquelle une vieille femme de chambre appliquait tout son savoir-faire. Celle-ci avait tiré des grands coffres qui contenaient les atours de sa maltresse, une longue jupe de velours vert, ornée de galons d'or; un justaucorps à manches étroites, à pans plissés, et passemenlé sur toutes les coutures; un grand jupon de soie cramoisie d'une étofFe plus légère, et qui en se relevant par devant devait laisser apercevoir le riche vêtement de dessous. La dame, après avoir placé un énorme vertugadin sur ses hanches, étendit sur son contour toute l'ampleur de ses robes; son corsage, entr'ouvert par devant, était surmonté d'une haute fraise à demi renversée, et dont l'extrémité, garnie d'une fine dentelle de Flandres, formait comme une auréole autour de la tête de la matrone; ses cheveux gris, légèrement crêpés sur les tempes, étaient serrés par un petit bonnet de velours formant une languette avancée sur le front , et de cette coupe particulière qu'avait mise jadis à la mode la

JACQUES CAILOT.

charmante nièce des Guises, Marie-Stuart, lorsqu'elle habitait la Lorraine; enfln le cou delà vieille dame était orné de plusieurs rangs de ces perles irrégulières et bleuâtres qui se péchaient dans l'étang de Lindres et dans les eaux de la Vologne, et qui à cette époque étaient regardées comme une des plus précieuses productions du pays. Ainsi parée, la noble épouse du roi d'armes prit son livre d'heures, relié en maroquin noir et serré par des agrafes d'argent, donna ses derniers ordres tant aux gens de la maison qu'à ceux qui devaient la suivre à l'église, et s'appuyant d'une main sur l'épaule de son fils qui, comme un jeune et beau page, se disposait à l'accompagner, sortit de la maison et prit le chemin de la paroisse Saint-Epvre.

La grande rue qu'il fallait suivre pour s'y rendre étant encombrée par la foule parée qui de toutes parts se dirigeait vers la collégiale Saint-Georges, les Gordeliers et autres églises, dame Renée traversa la rue et prit la ruelle étroite et tortueuse appelée déjà à celte époque la rue du Maure-qui- Trompe,du nom d'une hôtellerie célèbrent qui circulant à travers, entre les plus vieilles et les plus pauvres maisons de Nancy, allait aboutir à la porte latérale de l'église Saint-Epvre. Dame Renée, qui ne s'était parée qu'en l'honneur de la solennité du jour, et non pour le vain plaisir d'être regardée, futilité dont son âge et sa gravité naturelle la

préservaient également, se trouvait plus à l'aise dans cette petite rue presque déserte, où Ton ne rencontrait que quelques pauvres vieilles femmes en» cape brune, en coiffes blanches et rabattues sur les épaules, se rendant d'un pas lent au service divin. Comme la noble dame passait sous l'antique arcade qui joint encore l'église à la maison curiale , elle aperçut devant elle une petite fille de neuf à dix ans, vêtue d'une robe neuve en serge fine, d'un gris clair et garnie de galons bleus , et qui portant à la main un chapelet à grains noirs en guise de livre de prières, se- hâtait de gravir la pente de la rue, un peu rapide en cet endroit. Arrivée sur les premières marches de la porte de l'église, l'enfant se retourna, et son naïf et charmant visage exprima d'abord, à la vue de Jacques et de sa mère, une joyeuse surprise mêlée pourtant d'un peu d'embarras. Elle s'arrêta aussitôt, se rangea respectueusement de côté pour leur laisser le passage libre, et au moment où la dame passait, 1'çnfant lui fit une belle et profonde révérence en même temps que son doux et fin regard s'arrêtant sur Jacques semblait révéler enti 'eux quelque amicale intelligence.

— Voilà une petite fille bien sage et bien apprise, lui dit la vieille dame que la politesse de l'enfant avait charmée. Comment vous appelle-t-on, mon cœur?

— C'est ma petite Claire, répondit Jacques en

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faisant à celle-ci un petit geste d'amitié. Mais la dame ne parut pas au fait.

La petite dont les vives et fraîches couleurs s'étaient encore animées par réloge de la mère et l'aimable expression du fils, se hâta de répondre :

— Madame, je suis l'enfant à Marie-Jeanne la filandière, qui demeure dans la rue du Maure-qui- Trompe, tout près de l'auberge du cheval Blanc. Je suis la petite Maïo à qui vous avez donné cette belle médaille , vous savez bien , Madame , l'an passé, au premier de mai?... En parlant ainsi elle montrait une médaille passée à un ruban bleu qu'elle portait suspendu au cou et qui parut rappeler les souvenirs de la dame.

— Ah! c'est toi, mon pauvre Trimazeau, dit celle-ci. Oui , je te reconnais , quoique tu sois dans une parure bien différente que ce jour-là ; je vois aussi avec plaisir que tu n'as pas perdu ma médaille. Conservez-la avec soin, ma fille! continua la dame, dites chaque jour trois Ave en l'honneur de l'Immaculée conception dont cette médaille porte la sainte image, et la bonne Vierge vous protégera dans tous les temps de votre vie. La dame accompagna ces paroles d'un baiser qu'elle déposa sur le front blanc de la petite, et suivie de son fils, entra dans l'église où le son do l'orgue et les chants dès prêtres commençaient déjà à se faire entendre.

La charmante petite fille qui , par sa grâce in-

génue, s'était ainsi attiré la bienveillance de la noble dame, et une tendre protection de la part de Jacques , n'était point un enfant ordinaire ; il régnait je ne sais quoi d'obscur sur sa naissance et son origine, qui avait excité la curiosité plus encore que l' intérêt. A peu près dix ans avant cette époque, Marie-Jeanne^étaitle nom delafcmmequi rélevait) était venue s'établir dans la petite maison qu'elle occupait rue du Maure-qui- Trompe, menant avec elle un petit enfant, dont son âge ne lui permettait pas de se dire la mère , et auquel elle prodiguait pourtant tous les soins d'une véritable maternité. De temps à autre , on voyait venir chez elle, à la chute du jour, un individu , que la plaque jaune de son bonnet faisait reconnaître pour un juif, et qui fit penser que l'enfant était le fruit de quelque coupable intrigue entre une chrétienne et quelque homme riche de celte race réprouvée. Mais les soupçons s'arrêtaient là; et telle avait été la discrétion de la vieille , que nulle des curieuses commères du voisinage n'avait pu pénétrer ses secrets. Cependant cette mystérieuse existence n'était pas sans quelques dangers dans ces temps d'ignorance; et plus d'une fois, dans le cours de ces années si désastreuses pour la Lorraine, où l'accusation de sorcellerie fit périr tant d'infortunés sur le bûcher et dans les tourments delà torture, Marie-Jeanne avait été véhémentement soupçonnée de ce crime; heureusement

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que la vieille nourrice possédait des moyens secrets pour conjurer l'orage; moyens efficaces qu'elle tirait d'une cassette toujours assez bien garnie , mais qui, tout en apaisant les scrupules des suppôts de la justice terrible de ce temps, contribuaient encore à faire regarder l'étrangère comme sorcière par ceux qui ne pouvaient trouver l'explication de son bien-être que dans des causes surnaturelles.

La petite maison se composait de deux pièces avec un galetas ; au rez-de-chaussée était une espèce de porche intérieur où se trouvait un puits et l'entrée du petit escalier tournant qui conduisait à l'étage supérieur; plus une chambre formant cuisine, où se tenait la vieille tout le jour. Celle-ci fit pratiquer une petite écurie dans le fond de ce vestibule, où l'on entrait de la rue par une porte basse et cintrée, et bientôt une belle vache noire et quelques poules, logées dans ce réduit, vinrent contribuer par leur produit au bien-être du petit ménage; du reste, ces dispositions, qui annonçaient quelque aisance chez celle qui les faisait, s'alliait en même temps avec celte vie laborieuse et d'austère économie qui caractérise les gens de la classe de Marie-Jeanne. Ainsi, elle vendait l'excédent de son lait et de ses œufs; en été elle allait aux champs récolter le fourrage pour sa vache, glaner l'avoine et l'orge pour ses poules,, et ramasser au bois les ramées sèches

qui devaient la chauffer pendant Phiver, ou les faînes dont l'huile alimentait sa lampe durant les longues veillées. Quand arrivaient les jours pluvieux ou la mauvaise saison, Marie-Jeanne restait enfermée chez elle, et ûlait sans relâche; son fil était si beau, si fin, si uni, que son travail était recherché, et quoique son humeur bourrue et ses manières nresque farouches rendissent son commerce peu agréable , les plus hautes bourgeoises venaient de fort loin pour faire filer leur lin à la bonne filandière.

Dans ses heures de travail comme dans ses courses au dehors, l'enfant ne la quittait pas un seul instant ; ce ne fut que lorsque Glaire eut atteint l'âge de sept ans et reçu le sacrement de la Confirmation, que la vieille femme, plus rassurée sur son intelligence, lui permit d'aller et venir seule, mais dans le voisinage seulement. Le grand plaisir de l'enfant, quand elle n'accompagnait pas Marie-Jeanne dans ses excursions au dehors, était d'aller cueillir des fleurs sauvages sur les remparts et les bastions de la ville, d'en faire des bouquets et des couronnes, qu'elle allait porter chaque soir, et en même temps dire ses prières à la chapelle de Notre-Daine-de-Pitié, à Saint- Epvre. Dans un enfoncement était placé un groupe de sculpture fort antique, représentant le Christ appuyé sur sa divine et malheureuse mère. Ce simulacre de douleur était particulièrement l'ob-

jet de la piété de la petite fille, et dès que le printemps faisait épanouir les pâquerettes , les scabieuses et les gobelets d'or des champs, Glaire venait décorer le saint monument de ses fraîches et simples guirlandes.

Un soir d'été que l'enfant , après avoir baisé dévotement les pieds, les mains et le côté du Sauveur du monde, ôlait les fleurs flétries pour les remplacer par celles qu'elle avait apportées , elle fut tout à coup interrompue dans son innocente occupation par une voix dure et terrible , qui lui dit : « Attends! attends, méchante petite fille, qui viens voler les bouquets du bon Dieu! »

Claire, épouvantée, se retourna, et vit tout près d'elle une vieille femme , qui levant vers elle une béquille sur laquelle elle s'appuyait, menaçait de l'en frapper. La petite laissa tomber ses fleurs, et saisie d'une vive terreur, recula sans penser aux marches sur lesquelles elle était montée; mais bientôt perdant l'équilibre, elle tomba à la renverse, et sa tête alla frapper contre un des pi* liers de la chapelle. L'enfant poussa aussitôt des cris perçants, moins encore de la douleur de sa chute que de la frayeur dont elle se sentait pénétrée. Dans ce moment, un jeune garçon qui se trouvait occupé à examiner les vieilles fresques de la chapelle de la Conception, déjà attribuées à cette époque au pinceau de Léonard de Vinci ,

accourut aux cris. C'était Jacques Callol, il avait alors dix ans, et la petite en comptait huit à peine.

— Êtes-vous hors de sens , mère Mongeotte !

dit-il avec vivacité à la vieille mendiante, et en relevant la petite fille qui continuait à crier, de faire pleurer ainsi cet enfant !... Est-ce que vous ne voyez pas que la pauvre petite n'ôte que les fleurs fanées , et qu'elle en apporte de fraîches pour les remplacer?... Allons, consoles-toi, dit-il à l'enfant , que des sanglots convulsifs semblaient prêts à étouffer, il n'y a pas de quoi crier de la sorte • • . «

— Eh ! sans doute, reprit la vieille femme en arrangeant elle-même les fleurs nouvelles sur le vieux monument, il n'y a pas de quoi tant crier! on peut se tromper, n'est-ce pas?... et d'ailleurs, ce ne serait pas la première fois qu'on verrait pareille chose!...

Pendant ce temps, Glaire se débattait entre les bras de son jeune défenseur, qui, désespérant de l'apaiser, et craignant de troubler trop longtemps la paix du sanctuaire, remporta à travers l'église, sortit par la petite porte latérale que nous avons déjà signalée, et la posant sur les marches, voulut la raisonner; mais l'enfant était dans un paroxisme de douleur et d'effroi que rien ne pouvait calmer ; aussi, à peine Jacques l'eut-il lâchée, que la petite fille, comme effarouchée., se mit à

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JACQUES CALI.OT

descendre, en courant et toujours pleurant, l'escalier et la rue derrière Saint-Epvre; pourtant, arrivée sous l'arcade, elle se retourna une fois ou deux pour regarder comme à la dérobée son jeune protecteur, qui riait aux éclats en la voyant ainsi s'enfuir toute désespérée, mais bientôt reprenant sa course, elle disparut dans les détours sinueux de la rue.

Ce petit événement fut le commencement de la liaison qui, plus tard,, devait se former entre ces deux enfants ; et quoique Claire eût assez mal répondu à l'intérêt que lui avait témoigné Jacques, depuis lors, ils ne se rencontrèrent point sans qu'un regard ou un geste d'amitié ne leur révélât une bienveillance mutuelle. L'année suivante, Jacques eut une nouvelle occasion d'être utile et secourable à sa petite amie.

Parmi les antiques usages, restes de vieux rites gaulois ou des superstitions du moyen -âge, tels que les feux de la Saint- Jean, la fête des Brandons, ou l'on révèle les amours clandestins; celle des Féchenates (3) , dans laquelle paraissent les jeunes époux de Tannée; celle des Vaienûm , si chère aux amoureux, et tant d'autres, la coutume de célébrer le 1 er mai , par des chants , des danses, et la plantation d'un arbre en fleurs dans les carrefours de la ville, ou devant la porte de la plus jolie fille du quartier, était l'une des mieux obsevées. Ce jour-là, le corps des ménétriers de

Nancy allait donner des aubades aux belles, et leur offrir sur un grand plat d'étain un bouquet de fleurs avec des citrons, et le soir, toute la jeunesse, rassemblée autour du Mai, chantait et dansait ses rondes favorites. Dans la matinée de ce même jour, les petites filles du môme quartier choisissaient la plus jolie d'enlr' elles , l'affublaient de fleurs et de rubans de toutes couleurs, et la conduisaient ainsi parée à la porte des riches bourgeoises, en chantant un refrain antique, et menant une danse qui ne Tétait pas moins, appelée la danse des trimazeaux.

Claire avait été choisie pour remplir le rôle de la reine de Mai, qu'on appelait aussi parle nom de la Maïo; les petites filles de la rue du Moulin et de la place Saint-Epvre avaient présidé à sa toilette. Sur une jupe de drap rouge, garnie de clinquant, on lui avait mis un surcot de velours bleu avec des crevés jaunes et des noeuds de mille couleurs à ses manches et à son corsage; une guirlande de fleurs naturelles, passée en écharpc, se croisait sur sa poitrine, et après avoir fait le tour de sa taille, retombait par devant jusqu'à ses pieds; ses jolis cheveux , qui avaient encore la teinte blonde d'une chevelure d'enfant, flottaient en boucles sur son cou et autour de ses joues rosées- Une thiare de fleurs à compartiments comme une couronne royale, et sur laquelle des rangs de petites marguerites figuraient des perles,

chargeait sa tête, tandis qu'un grand voile de gaze d'Italie , placé en arrière et l'enveloppant toute entière, donnait à la petite reine de Mai l'aspect d'une de ces madones de village dont on n'aperçoit que le visage et les mains. Dans celles de la Maïo étaient deux énormes bouquets qu'elle devait agiter sans cesse en répétant : O mi Maie! Ô mi Maie! ô bu joli mois de Maie! tandis que ses compagnes frappant dans leurs mains, agitant leur tablier , et dansant d'une manière bizarre, chantaient :

« Voici venir venir la Maïo , < Trimazi, oh ! trimazeaux.

• Pernez torlot vos flûtiaux

« Trimazi, oh ! trimazeaux),

f Nous fant chanter le renouveau

• Trimazi, oh î trimazeaux. »

Le bruyant cortège, après a>oir fait le lourdes arcades de la place Saint-Epvre, et recueilli pour prix de ses chansons et de ses gambades bon nombre de petites pièces de monnaie destinées à Faire une marande composée de pâtisseries et autres friandises, se rendit par la place des Dames, la rue des Dames-Prècheresses, la rue de Richarmenil, celles Maréchaux, appelée à cette époque la rue Callebray, jusqu'auprès de la porte Saint- Nicolas entre les deux villes, et où commence la grande rue. La matinée était fort avancée; la t. i. 3

38 JACQUES CÀU.OT.

course, lo chant, la danse et toute cette joie turbulente à laquelle la douce petite fille n'était point accoutumée, lui causa bientôt une grande lassitude augmentée encore par l'ampleur de ses ajustements qu'elle ue pouvait relever, ayant les mains embarrassées, et qui la faisaient trébucher à chaque pas. En arrivant à l'entrée de la grande rue, Claire reprit courage, car elle entrevoyait la fin de sa corvée: mais tel n'était pas le projet du reste de la bande.

— 11 faut aller à la ville neuve, s'écrièrent les petites filles en se dirigeant vers la porte, bien sûr qu'ils n'ont point de trimazeaux, et nous y ferons bonne quêle !

Cette résolution fit frémir Claire : quelque liberté que lui laissât Marie-Jeanne d'aller dans les environs de la maison toute seule, elle lui avait défendu de jamais sortir des portes sans elle. Claire s'arrêta donc tout court, et tout en alléguant la défense expresse qui lui avait été faite, elle déclara qu'elle ne passerait point la porte, et qu'elle voulait retourner au logis.

Cette résolution excita les éclats de rire et les sarcasmes de la troupe folâtre.

— Mademoiselle est fatiguée ! dirent les unes; elle a peur d'avoir le fouet, disaient les autres.

— Tout cela est bel et bon ! reprirent à leur tour deux des plus grandes fillettes en s'e m parant chacune d'un bras de la pauvre Claire, mais lu es

notre Maïo, ma mie, c'est nous qui t'avons habillée, et tu viendras avec nous jusqu'où il nous plaira d'aller. Allons, marche !

Et elles l'entraînèrent dans la direction de la porte.

Dans ce moment Claire jeta un regard désespéré autour d'elle ; une foule considérable s'était rassemblée en cet endroit pour voir passer les trimazeaux, et personne ne semblait deviner son chagrin et son embarras, quand tout à coup elle se sentit subitement délivrée des mains qui la retenaient captive , et Jacques Callot parut à ses côtés.

— Qu'est-ce qui vous fait delà peine, ma petite Clairette? lui dit-il en repoussant assez rudement les deux persécutrices, qui se retirèrent un peu intimidées à la vue du fils du roi d'armes.

Claire, reprenant courage, lui dit qu'elle voulait retourner chez elle, et non sortir de la ville.

— Et pourquoi sortir hors des portes avant d'avoir visité la grande rue ? dit Jacques en s'adressant aux jeunes tilles; venez chez ma mère, je gage qu'elle vous fera donner plus de confitures et de plaquettes * que vous n'en pourriez recueillir dans toute la ville neuve !

En parlant ainsi, Jacques prit sa petite proté-

* Menue monnaie.

géo par la main, et suivi de tout le cortège, il se dirigea vers la maison paternelle, située, comme nous l'avons dit, dans la grande rue à droite et presque vis à vis la rue du Maure-qui-T rompe.

Dame Renée ne trompa point les espérances de son fils, et lorsque les petites filles eurent exécuté leur danse et répété leurs chansons, elle leur fit distribuer des tartines de miel et de latoire, espèce de confiture du pays faite de vin doux, de carottes et de poires ; et après avoir mis dans la tirelire qui lui fut présentée, autant de pâtords * qu'il y avait là de petites filles, elle passa au cou de la Maïo un ruban auquel était attachée une médaille bénite, et renvoya la troupe joyeuse, qui, charmée de son bon accueil et de sa générosité, ne larda pas à se disperser, laissant la petile Maïo libre de retourner chez elle.

Le léger service que Jacques avait rendu à Claire dans cette circonstance , avait laissé des traces profondes dans le souvenir de la petitej'fille, et elle le témoignait naïvement à son jeune protecteur chaque fois qu'elle le rencontrait. Celui-ci, sans attacher la même importance que^l'enfant à ces rencontres, voyant la petite fille avec plaisir, répondait à son sourire par un signe de tête affectueux, mais passait outre sans y songer davantage.

* Pièce de trois sous de Lorraine.

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Ce fut aussi ce qui arriva le jour de la Pentecôte; Jacques et sa mère sortirent de l'église par la grande porte qui donnait sur la place Saint- Epvre; et si à travers la foule des ûdèles qui s'écoulait comme un torrent diapré de mille couleurs, Jacques aperçut encore l'enfant, dont les doux y eux cherchaient à rencontrer lessiens, ce fut d'une manière si fugitive, que sa pensée ne fut pas un instant détournée de l'idée qui l'occupait dans ce moment : la fêle de Saint-Nicolas-de-Port, fête brillante et solennelle, et où tout Nancy devait se rendre le lendemain !

Sa {Ht ht Samt-ttirolat. - JTr vitux jHUrm.

A deux lieues de Nancy, sur la route de Strasbourg, au milieu des bois et des vergers, s'élevait le bourg opulent de Sain t-Nicolas-de- Port, ainsi appelé du nom du grand patron de la Lorraine, et de sa position sur les bords de la Meurlhe. Une magnifique église, érigée, en 1481, sur les fondements de l'antique basilique, où les reliques du saint évêque avaient reçu les premiers honneurs

à leur arrivée en Lorraine, attirait chaque année aux fêles do la Pentecôte un immense concours de pèlerins; les foires franches établies à Saint- Nicolas-de-Port par Charles III, y amenaient un nombre inûni de commerçants de toutes les parlies de l'Europe; enfin, le premier livre sorti des presses Lorraines, la Nanceïade, de Pierre Blaru, chanoine de Saint-Dié, imprimée en 1508, avait vu le jour dans ce bourg alors riche et célèbre. C'était à la fois un rendez- vous de dévotion, d'aiTaireset de plaisirs, pour les habilantsde Nancy, qui s'empressaient, au retour du printemps, d'aU 1er visiter dans son temple le saint Évêque, patron des mariniers, protecteur des enfants, et auquel les jeunes filles surtout portaient une dévotion toute particulière , attendu que saint Nicolas qui, pendant sa vie, s'était plu à doter les filles pauvres et honnêtes, passait encore pour procurer un mari dans Tannée, à celles qui visitaient dévotement sonéglise et priaient à toutes ses chapelles; on ajoutait, que celle qui aspirait aux faveurs du saint devait marcher, sans le savoir, sur une certaine dalle enchâssée dans le vaste pavé de l'église, et que rien ne désignait; faute de quoi, vœux, prières, offrandes, tout était sans fruit. . .

Le lundi do la Pentecôte, au matin, on voyait donc sortir, tant de la ville vieille que de la ville neuve de Nancy, des bandes rieuses de jeunes

garçons et de jeunes filles qui commençaient gaîment leur pèlerinage; des couples plus graves portant le rosaire ou quelques livres de cantiques pour satisfaire leur dévotion ; des jongleurs et des meneurs d'ours, traînant avec eux tout leur attirail; des marchands de toute espèce, les uns à pied, les autres à cheval; enfin tout ce qu'il y avait d'écoliers dans la ville, et d'enfants en étal de faire deux lieues à pied, fourmillait sur la route de Saint-Nicolas.

Parmi ceux-ci se trouvait Jacques Callot; bien que dame Renée ne se souciât pas beaucoup de laisser aller son fils en la compagnie un peu lurbulante de ses compagnons d'études, pourtant elle ne put résister aux instances que lui fit Jacques à ce sujet; et comme maître Callot, que les devoirs de sa charge devaient retenir tout le jour à la cour, n'y put mettre empêchement, la bonne et tendre mère accorda le consentement désiré, sous la condition que Jacques serait de retour avant six heures du soir, heure à laquelle les portes de la ville se fermaient, ce qui était annonce par le tintement d'une cloche appelée encore la Berlotte. Le jeune écolier promit tout, et, le cœur bondissant de joie , grimpa dans sa petite chambre pour y prendre sa bourse, laquelle contenait, outre un gros écu, une vingtaine de gros d'argent, des blancs, des pâtards et autre menue monnaie, fruit de ses épargnes ; et après l'avoir

solidement attachée sous son pourpoint de drap gris, auquel ses chausses bouffantes s'attachaient par des aiguillettes et des nœuds de rubans verts, il prit son manteau léger, son grand feutre orné d'une plume, et courut rejoindre ses camarades qui l'attendaient près de la porte Saint-Nicolas entre les deux villes.

Ils traversèrent Nancy la neuve qui, à cette époque , avait déjà sa clôture, la plupart de ses rues et ses bastions; elle possédait déjà une église paroissiale, Saint-Sébastien, plusieurs couvents, un marché et l'hôpital Saint- Julien; la distribution des terrains avec de grands privilèges accordés par le duc régnant, ayant engagé les habitants à. bâtir, de grandes rues la traversaient de Test à l'ouest, quelques-unes étaient tracées dans l'autre sens à travers les champs et les vastes jardins qui naguère couvraient cette enceinte, et chaque jour par les soins du prince et le zèle des habitants, on voyait le commerce et l'industrie y produire leurs merveilles.

Le grand concours du peuple se dirigeait principalement vers la nouvelle porte Saint-Nicolas, fortifiée par deux bastions comme les autres parties de la ville. L'opulent faubourg Saint-Pierre qui aujourd'hui commence à celle porte, et se prolonge jusqu'au delà de l'église de Bon-Secours, n'existait pas encore; seulement le long de la route on voyait quelques mauvais abris pour

les rouliers et les voyageurs arrivés après la fermeture des portes. A la distance d'un demi quart de lieue s'élevait l'humble chapelle des Bourguignons entourée du cimetière où ces anciens ennemis de la Lorraine avaient été enterrés après la défaite de Charles-le-Téméraire ; la Vierge qu'on y révérait, et à laquelle les ducs de Lorraine avaient voulu donner le surnom pompeux de Notre-Dame-de-la-Victoire , mais que le peuple reconnaissant avait tout bonnement appelée Notre- Dame-den-Bo-Secours, était déjà l'objet d'une dévotion particulière pour les citadins. Toutefois, dans ce moment, peu de fidèles s'arrêtaient devant la sainte image, chacun étant pressé d'arriver de bonne heure à Saint-Nicolas.

Jacques et ses amis, marchant d'un pas leste et joyeux, laissèrent bientôt derrière eux Jarville et son clair ruisseau, Montaigu, couvert de bois, la Neuve-Ville, opulent village, que le fatal traité de 4633 devait rendre tristement célèbre dans les annales de Lorraine ; enfin, le son des cloches de Saint-Nicolas, qui depuis quelque temps se faisait entendre, devenant plus distinct , et la foule des voyageurs, des marchands, des pèlerins, plus pressée, tout annonça à nos jeunes gens l'approche du terme du voyage.

Neuf heures sonnaient comme ils entraient dans le bourg. L'affluence était immense; plus de deux cent mille pèlerins s'y étaient rendus en

1602) en raison du jubilé que le duc de Lorraine avait obtenu du pape de faire célébrer deux ans plus tard dans ce lieu, où de tout temps se rendait un grand concours de peuple; cette année on n'en comptait guère moins. Sur les vastes prairies qui s'étendent autour du bourg, on voyait des multitudes de tentes ou de cabanes couvertes en pailles, en feuillage, pour héberger les étrangers qu'il ne pouvait contenir; les hôtelleries étaient pleines, les rues , les places , encombrées; et la grande église avec ses deux nefs, ses dix-huit chapelles et son vaste pourtour, ne pouvait suffire à la foule de tout âge, de tout sexe et de tous rangs , que la dévotion ou la curiosité attirait dans son enceinte.

Jacques, qui s'était trouvé séparé de ses compagnons dès son entrée dans l'église, parvint à grand'peine, et en jouant des coudes, jusqu'auprès de l'autel privilégié sur lequel s'élevait la statue colossale du grand patron de la Lorraine, revêtue pour ce jour-là de magnifiques habits pontificaux, dont l'étoffe était cachée par la quantité de perles et de pierres précieuses qui la couvraient. Le saint, armé d'une crosse d'or, la mitre en tête , avait à ses côtés l'un de ses plus chers attributs, le baquet symbolique où trois jeunes enfants, les mains jointes et les yeux élevés vers le bon saint, semblaient lui rendre grâce de quelque faveur extraordinaire: groupe naïf, et qui rappelle le mi-

racle par lequel saint Nicolass'est acquis l'amour et la vénération des petits enfants, en ressuscitant trois de ces innocentes créatures, qu'un barbare hôtelier avait tués, hachésen morceaux, et rais dans un saloir, pour servir ensuite leur chair en guise de viande commune. Devant l'autel se balançait, par une longue corde de soie attachée à la voûte, la nef d'argent que le sire de Joinville y avait présentée en 1254, en accomplissement d'un vœu fait par la pieuse Marguerite , épouse de saint Louis. « Travail merveilleux ! dit la chronique, où « l'on voyait en relief le roi, la reine, leurs trois « enfants, ainsi que les mariniers du navire , les « cordages et le gouvernail, le tout dexlrementci- « selé, et cousu à filsd'argent. » Enfin, sur la table de l'autel, était exposé à la vénération des fidèles, le splendide reliquaire qui, sous la forme d'un bras d'or enrichi d'émeraudes et de rubis, contenait quelques os de la main bénissante du digne évôque. Après la messe, qui se célébrait d'heure en heure à cet autel, on donnait à baiser la sainte relique à la foule prosternée , mais tous ne parvenaient pas à obtenir cette faveur, et Jacques fut de ce nombre; aussi, après avoir vainement entendu deux messes dans cet espoir, il prit le parti de remettre à plus tard cette dévotion, et de visiter les autres parties de l'église, et les monuments curieux qu'elle renfermait , tels que le sépulcre, la statue gigantesque de saint Christophe, et celle

du comte de Réchicourt , portant encore les lourdes chaînes dont il était chargé en esclavage, et avec lesquelles il fut miraculeusement transporté de Syrie à la porte de son château, le 15 décembre, veille de la fête de saint Nicolas, à qui le comte s'était voué , et par l'intercession duquel s'opéra ce miracle.

Jacques mit plus de deux heures à parcourir les deux nefs, le chœur, les travées et leurs nombreuses chapelles, on quelques sculptures et d'assez beaux tableaux attirèrent fortement l'attention du jeune amateur. Une descente de croix, placée dans la chapelle de Notre- Dame-de- Pitié, le plongea dans une profonde rêverie, que ni le bruit, ni la foule ne purent dissiper, et dont le résultat fut de lui remettre une grande tristesse au cœur en songeant que jamais il ne lui serait permis de faire de tels chefs-d'œuvre. 11 avait pourtant un moyen d'arriver à ce but, c'était de feindre d'entrer dans les vues de sa mère, qui, dans l'espoir de lui faire embrasser l'état ecclésiastique, l'avait fortement recommandé au père Anselme, le gardien des Gordeliers. Celui-ci, mu par les mêmes motifs, faisait de son mieux pour répondre aux intentions de la bonne dame; il encourageait les essais de l'enfant , il lui parlait sans cesse des grands peintres d'Italie, il se plaisait surtout à citer le haut talent de Jean Angélicus, de Baccio appelé aussi Fra Bartholo-

méo, et celui des peintres célèbres qui avaient dû In pureté et l'élévation de leur talent à la vie du cloître, exempt des distractions du monde. Enûn il ne négligeait rien pour amener le jeune garçon à céder aux vœux de sa mère; mais Jacques possédait une de ces âmes franches, vigoureuses, ennemies de toute feinte, et qui n'achèteraient pas au prix du moindre déguisement toute une vie de bonheur; son esprit vif, ardent, était amoureux du mouvement, du nouveau, de l'imprévu, et le jeune garçon se révoltait à l'idée du double joug que voulait lui imposer la volonté de ses parents. La rigueur de son père, les remontrances continuelles de sa mère, non moins fâcheuses malgré la douceur qui les accompagnait, la menace humiliante de l'état vulgaire où le premier voulait le réduire s'il ne se soumettait pas aux études fastidieuses dont il l'accablait, tout dans ce moment, se présenta à Jacques sous un aspect si triste, si fâcheux, qu'il sortit de l'église presque sans le savoir, et dans un accès de découragement qui lui faisait regarder presque avec indifférence les mille curiosités que la foire et l'occasion de la fête avaient rassemblées dans le bourg populeux. Ni les saltimbanques avec leurs danses grotesques et leurs sauls périlleux, ni les faiseurs de tours qui, aux yeux de la foule ébahie, faisaient passer dextremenl leurs muscades sous leurs nombreux gobelets d'étain, ni les me-

JACQUES CALI.OT.

neurs d'ours habiles à faire danser, au son d'un fifre aigu, de grands ours noirs, sur les dos des quels des singes, habillés en moines, se démenaient en faisant mille grimaces et mille contorsions risibles, rien n'arrêtait l'attention de Jacques qui, rêveur et préoccupé, errait parmi la foule.

Après avoir circulé dans plusieurs rues, il se retrouva ramené par les flots du peuple sur la place de l'église, où se vendaient les étendards de saint Nicolas, dont le prodigieux débit constituait un des grands revenus du prieuré. Les nombreuses troupes de pèlerins de différentes contrées, après avoir satisfait leur dévotion, retournaient dans leur pays, ayant en tête celte bannière sur laquelle se voyait d'un côté l'image du saint patron , et de l'autre les armoiries accordées au boug de Port, en!453, par le duc Antoine, lesquelles étaient sur champ d'or une nave, maillée, hannée, cordée de sable, flottant sur ondes d'azur et d'argent, de cinq pièces au chiefde Gueules, à l'alérion d argent (4). De toutes paris on entendait la voix des marchands de cantiques qui célébraient, au son nazillard de la vielle ou d'un aigre violon de Mirecourtj les miracles de saint Nicolas, ceux du bienheureux saint Labre, la pénitence de saint Alexis, et tant d'autres complaintes qui firent si long-temps les délices du peuple lorrain. Des pèlerins étrangers, le camail en cuir et le grand

chapeau orné de coquilles, distribuaient aux jeunes paysannes des médailles bénites, des chapelets et de petites croix rapportées par eux des contrées lointaines. L'un d'eux, qui, malgré son front chauve et la longueur vénérable de sa barbe, paraissait encore dans la force de l'âge, faisait un débit considérable de petits anneaux d'argent, ou du moins qui semblaient tels, et sur lesquels étaient deux cœurs couronnés, que le saint homme assurait être ceux de Jésus et de Marie ; les anneaux avaient été bénits par les propres mains de notre saint père le pape, qui y avait ainsi attaché de grandes indulgences. Le pèlerin les rapportait de Rome d'où il arrivait directement. J'ai parcouru toute l'Italie, disait-il, j'ai visité Venise, Florence, Milan, j'ai traversé les hautes montagnes des Alpes, la Suisse, toute la Franche- Comté , et nulle part je n'ai voulu distraire un seul de ces anneaux de mon clavier, réservant ce trésor pour les dignes habitants de la Lorraine, si dévots et si révérencieux pour les choses saintes... Ce discours et bien d'autres où le nom de Rome et des grandes villes d'Italie était répète sans cesse, frappa l'oreille de Jacques qui, s'arrêtant près du pèlerin , se mit à regarder avec une sorte d'admiration un homme qui venait de faire le voyage d'Italie et qui avait vu Rome où se portaient tous ses vœux. 11 acheta bien vile un anneau pour tâcher de lier conversation avec le t. i. 4

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pèlerin ; mais celui-ci, trop occupé delà vente de sa marchandise bénite, ne répondait que par des monosyllabes aux questions que lui adressait Jacques sur le Vatican, Saint-Pierre-de-Rome, et mille autre choses où se révélait la pensée habituelle du jeune garçon. Jacques ne se découragea point; et bien décidé à ne pas quitter ainsi un homme qui avait vu Rome, qui en arrivait, il attendit que midi, ayant rappelé promeneurs, vendeurs et chalands, aux soins non moins pressants du dîner, interrompit le négoce du pèlerin, et lui permît de s'en faire écouler. En effet, celui-ci, voyant la foule s'éloigner, referma la mallette qui contenait ses chapelets et ses anneaux, et reprenant son bourdon au haut duquel pendait la calebasse d'usage, il tira son grand chapeau sur son front et se mit en quête d'un endroit où il pourrait aussi prendre une petite réfection.

Jacques le suivit , il le vit bientôt acheter un pain, un saucisson tout cuit, quelques poignées de cerises, et se diriger vers une fontaine près de laquelle il pût faire commodément son repas.

Notre écolier l'imita, et, muni de ses provisions, vint s'asseoir prés de lui sur les marches de la fontaine.

La conversation ne tarda pas à s'établir entr'eux et à prendre la direction que souhaitait Jacques. Le bon homme, dont le métier autant que l'amusement était de raconter ses longs

voyages , fut charmé de l'attention avec laquelle il était écouté; ramené sans cesse par son jeune auditeur sur les merveilles de l'Italie , il lui décrivit toutes les somptuosités de la capitale du monde chrétien. Là, disait l'orateur, pas un mur qui ne soit de marbre, pas une pierre qui ne soit sculptée, pas un pan de muraille qui ne soit couvert de peintures , et des plus précieuses encore ! Car les chefs-d'œuvre de Michel -Ange, de Raphaël, de Titien et de tant d'autres, décorent les palais des nobles Romains , aussi bien que les temples du Seigneur!... Ces récits plongeaient Jacques dans une sorte d'extase délicieuse , d'où il ne sortait que pour faire de nouvelles questions auxquelles le vieux pèlerin répondait avec la même complaisance.

— Et c'est bien loin d'ici 1 demandait quelquefois l'enfant en portant ses regards brûlants vers l'horizon.

— Certes oui , c'est loin , mon garçon ! trois cents bonnes lieues! il faut passer bien des rivières , traverser bien des forêts , des plaines et des montagnes, avant d'arriver jusque là. . .

— Et vous avez fait ce voyage à pied?

— Quant à ce qui est de cela , j'en ai fait bien d'autres , mon enfant ! j'ai été trois fois en ma vie à Saint-Jacques de Compostelle, tout au bout d'Espagne , et voici bientôt dix ans que je fais chaque année le pèlerinage de Rome, oh ! je suis

5fi

un rude marcheur, voyez-vous! Je me rends maintenant à Notre-Dame de Liesse, sur les confins de la Picardie, qui est mon pays, de là j'irai à Saint-Hubert dans la forêt des Àrdennes , ensuite. . . .

— Et combien mettez-vous de jours à faire ce long voyage? dit Jacques peu attentif à tout ce qui n'avait pas trait à l'objet qui l'intéressait.

—Ah! c'estselon, reprit le pélerin,en faisantseulement cinq lieues par jour, on mettrait bien deux mois pour faire la course, mais souvent je m'arrête dans les villes pour visiter les reliques des saints , et dans les villages , quand il y a quelque fête. Yoici que cette fois je n'ai mis que six semaines pour venir de Rome ici directement, ayant quitté la ville sainte le lundi de Pâques, mais aussi je ne me suis arrêté nulle part pour arriver à temps à cette célèbre foire de Saint-Nicolas, et je ne me repens point d'avoir fait si bonne diligence , ajouta le pèlerin en faisant couler dans une ceinture de cuir qu'il portait sous sa robe de bure, bon nombre de petites pièces d'argent , produit de la vente de ses anneaux bénits.

— Six semaines! deux mois au plus... cinq lieues par jour... répétait Jacques se parlant à lui-même, et quelle route avez-vous suivie? demanda-t-il encore.

— Ah ! je prends tantôt l'une, tantôt l'autre; quand je passe par Turin , je prends la route de

Besançon, par la Franche-Comté, je côtoie le lac de Genève, et j'entre en Italie par la Savoie; quand je veux passer par Milan, je me dirige sur Bàle, je traverse la Suisse, les Alpes par le Saint- Gotha rd et je descends en Lombardie, le chemin est à peu près de môme longueur.

— Et où est la route de Besançon? dit encore Jacques d'un air rêveur.

— Tout droit devant vous , mon garçon , dit le pèlerin en lui désignant la grande route qui , en sortant de Saint-Nicolas, conduit à Lunéville, voilà le chemin de la* Franche-Comté et de la Suisse, suivant que Ton se tient au levant ou au midi ; après Bemiremont , qui est à douze lieues d'ici , il y a un embranchement des deux roules, l'une conduit à Bâle par les gorges des Vosges, et l'autre mène directement à Besançon par Bedford, c'est là qu'il faut choisir; mais en voilà assez sur ce sujet, mon garçon, ajouta le pèlerin en se levant et en resserrant le reste de ses provisions dans son bissac, vous n'êtes pas de force à faire ce voyage, et moi j'ai d'autre besogne en ce moment que d'en discourir avec vous. Dieu vous garde I mon enfant, et que la protection du bon saint Nicolas soit avec vous !

En parlant ainsi, le pèlerin, qui voyait la foule affluer de nouveau dans les rues, se dirigea en toute hâte vers la place de l'église, inquiet qu'un confrère ne se fût emparé du poste qui , durant

la matinée, avait été si favorable à son commerce.

Jacques était demeuré sur les marches de la fontaine , plongé dans une rêverie profonde. Les images éblouissantes, que les récits du pèlerin avaient présentées à son imagination , erraient encore devant ses yeux; mille désirs, mille projets, se réveillaient avec force dans son esprit , il se supposait transporté par quelques circonstances fortuites dans ces contrées enchantées, dont le nom seul faisait battre son cœur; il voyait de ses yeux, il touchait de ses mains ces chefs-d'œuvre dont le père Anselme lui avait si souvent parlé ; libre de se livrer à ses goûts, il retraçait avec hardiesse,-avec bonheur, ces formes pures et sévères; le succès de cette première tentative, en surprenant ceux qui en étaient les témoins , lui faisait trouver parmi eux un appui ; un grand seigneur, un prince de l'Église, un cardinal, le prenait sous sa protection, lui donnait des maîtres, et peu de temps après, un grand dessin , un tableau , peutêtre, envoyé en Lorraine par les soins de son protecteur, forçait ses parents à reconnaître qu'il avait une véritable vocation et à consentir à ce qu'il passât en Italie tout le temps nécessaire pour se perfectionner dans un art qu'il chérissait. Ces rêveries, animées de tout ce qu'une jeune imagination peut y jeter d'or, de lumière et de fleurs, s'étaient emparées de Jacques avec tant de puissance,

qu'il ne s'était point aperçu que, chassé, par la foule croissante , du lieu où, après le départ du pèlerin , il était resté assis , et la tête appuyée sur ses mains, il avait suivi la grande rue, était sorti du bourg et marchait d'un pas rapide, comme le mouvement de ses pensées vagabondes , sur la roule de Lunéville. Le soleil commençait à baisser à l'horizon , l'ombre des arbres s'étendait sur le chemin à peu près désert ; personne ne songeant encore à quitter la fête, rien ne détournait Jacques de sa préoccupation intérieure, il jouissait instinctivement, mais avec délices, de la fraîcheur de l'air et du calme qui régnait autour de lui j ses oreilles ayant été déchirées toute la journée du bruit discordant des fifres, des cornets, des trompettes et de tout le brouhaha de la fête, le bienêtre qu'il éprouvait, loin de l'avertir de l'erreur où il était plongé, ne faisait que lui faire arpenter la route avec plus d'agilité encore , comme pour mettre plus de distance entre lui et ce qui aurait pu le distraire de ses doux et gracieux songes. 11 y avait bien des moments où, et je ne sais quoi qui veille en nous au défaut de nos sens distraits , lui disait : Où vas-tu? mais l'impression qu'il en ressentait était si fugitive! et d'ailleurs la crainte de voir s'évanouir les ravissantes perspectives où s'égarait son âme , lui faisait fermer l'oreille à cette voix monitrice , et il continuait sa route.

Ce ne fut que vers le soir et à l'approche de remparts qui n'étaient point ceux de Nancy, que Jacques commença à s'apercevoir que, suivant le vol de sa chimère, il avait tourné le dos à sa ville natale, et qu'en rêvant Italie, gloire et succès, il était arrivé à Lunéville. Le pauvre enfant, tombé des hauteurs de l'enthousiasme dans le positif de la vie réelle, éprouva d'abord une affreuse angoisse; comment retourner à Nancy ! il y avait six grandes lieues, et la fatigue que ressentait Jacques de la marche forcée qu'il venait de faire, lui démontrait l'impossibilité de se remettre en route le soir même ; aucun de ces moyens de transport aujourd'hui si faciles et si nombreux n'existait alors , et quand Jacques eût pu se procurer un cheval, il n'aurait pu, quelque diligence qu'il fit, arriver à Nancy avant la fermeture des portes , esquiver l'admonition maternelle , et le châtiment que son père ne manquerait pas de lui infliger en punition de son étourderie ; après bien des réflexions, il se décida à entrer dans la ville, à y chercher un glle pour cette nuit, et peut-être un moyen de retourner le lendemain de bonne heure à Nancy.

Celte résolution, imposée par la nécessité, conduisit Jacques à la porte d'une humble hôtellerie, où de jeunes paysans qui revenaient de la fête s'étaient également arrêtés. Jacques y entra en même temps qu'eux ; malgré ses habits et son

air distingué, on crut qu'il faisait partie de la troupe , et après leur avoir servi un copieux souper dont Jacques prit sa part, l'hôte les conduisit tous dans un galetas où des draps blancs, étendus sur de la paille fraîche, offraient autant de lits qu'on en pouvait souhaiter. Le jeune garçon, que ses compagnons de table avaient forcé de boire du vin, ce qui lui arrivait rarement, se jeta dans un coin, où, pendant long-temps, les vives émotions qu'il avait éprouvées dans la journée, autant que les inquiétudes qui assaillaient son esprit, l'empêchèrent de goûter le repos. Cependant la fatigue et le vin , en laissant son âme agitée, engourdirent ses sens. 11 tomba dans un sommeil pénible, que troublèrent mille songes fantastiques; les récits du vieux pèlerin et les rêves dorés qui en avaient été la suite, se représentèrent à sa pensée plus brillants, plus attrayants que jamais. Au milieu des extravagances auxquelles se livrait son imagination délirante, se mêlaient des images, prophétiques : Jacques se voyait au pied d'une montagne escarpée, qu'il lui fallait gravir; la porte de l'Italie était au haut de ce mont. Deux fois parvenu à la cime, et près d'ouvrir cette porte mystérieuse, il en avait été précipité ; mais plein d'ardeur, il retournait à l'escalade, parce qu'une grande voix lui criait incessamment: Marcho! marche! marche!... Au moment où pour la troisième fois il avait atteint le faîte et posait la main sur la porte,

le dormeur s'éveilla en sursaut le cœur palpitant, mais plein de pensées nouvelles. Il faisait grand jour ; le soleil levant perçait à travers la petite lucarne; tous les compagnons de Jacques étaient partis, et celui-ci, après avoir secoué la paille attachée à ses habits, descendit à la cuisine, où il demanda à déjeûner. Quand il l'eut terminé, avant de s'enquérir d'une monture, il demeura un instant snr le seuil de la porte, encore incertain sur le parti qu'il devait prendre. Tandis qu'il comparait dans sa pensée son humiliant retour à la maison paternelle et la riante image d'une vie toute aventureuse avec la fortune et la gloire en perspec» tive, un de ces jolis petits insectes au corselet rouge piqueté de noir, et qu'en Lorraine on appelle Agathe, vint se poser sur sa main. Jacques sourit, et cédant à une crédulité d'enfant qui attache quelque chose de prophétique au vol de cet insecte, il plaça la petite bôte sur l'extrémité de son doigt, et murmura trois fois, non la formule par laquelle les petites filles demandent de quel côté elles se marieront, mais celle-ci, qui en est la variante : Agathe ! agathe ! agalhe ! de quel côté partirai-je ? A la troisième fois l'agathe, déployant ses ailes de gaze cachées sous ses élytres colorées, s'envola vers le soleil levant. Jacques, le cœur violemment ému, la suivit des yeux ; et après l'avoir vue disparaître du côté de la route d'Italie, il s'écria joyeux et décidé:

— Eh bien ! vole, le sort en est jeté : je te suivrai ! . . .

Aussitôt il paya son écot et sortit de la ville dans la direction qu'avait prise l'insecte fatidique.

tt Sabbat. — U Ijorte.

Les premiers jours du voyage furent pour le fugitif un continuel enchantement. Il échappait à la vie uniforme de l'écolier, à la contrainte d'une éducation sévère, aux ennuis journaliers que lui causaient des études détestées; libre de son temps comme de ses mouvements, tantôt il suivait gaîment la route, tantôt il s'en détournait pour admirer un beau site, un vieux château, une ruine

pittoresque. S'il traversait des bois, il s'y arrêtait soit pour se désaltérer avec des fraises parfumées, soit pour prendre quelque repos à l'heure du midi et laisser passer la grande chaleur du jour. Le soir, s'arrêtant de préférence dans un humble hameau ou une ferme écartée, Jacques y trouvait un gîte et obtenait facilement un morceau de pain bis, du beurre frais, des œufs ou un pot de lait caillé que la plus petite de ses pièces de monnaie payait largement. Ses habits étaient neufs et en bon état, ses chaussures solides, sa bourse munie d'une somme que le bon marché des vivres et le peu qu'il avait dépensé jusque là lui faisait paraître suffisante pour le mener au bout du monde. Aucune triste prévision ne troublait donc l'heureuse insouciance du jeune voyageur.

Pourtant, dans les commencements du voyage, la pensée de sa mère, inquiète et désolée de son absence, vint plus d'une fois jeter comme un sombre nuage sur cette vie délicieuse et nouvelle. Mais la honte de revenir en arrière, pernicieux sentiment qui nous fait faire toutes nos sottises, l'emportait dans l'âme du jeune garçon, sur la tendresse filiale. Il se disait que plus le temps s'écoulait plus sa faute s'aggravait et qu'il n'était plus temps de la réparer. Pour calmer sa conscience agitée , il faisait alors toutes sortes de suppositions absurdes, dont la principale était que sa

mère se figurerait qu'il était resté chez un de leurs parents qui demeurait à la Madelaine,près de Saint-Nicolas, et que, satisfaite de cette idée, elle ne prendrait aucune inquiétude. Quant à la colère de son père, il n'y voyait ni borne ni mesure. Mais en y pensant, le coupable enfant, loin d'éprouver quelque repentir, ne sentait que la joie d'être hors de sesatteintes. Alors quels que fussent la lassitude, l'ardeur du soleil ou les difficultés de la route, Jacques accélérait sa marche comme s'il eût voulu mettre encore une plus grande distance entre lui et ce père redouté.

Cependant tout a un terme dans ce monde, et la joie plus que tout le reste. Jacques, d'après les indications du vieux pèlerin et celles qu'il s'était procurées sur le chemin à suivre, avait successivement passé Bruyères, Remiremonl, les gorges de Thann; quittant les Vosges , il commençait à descendre dans les plaines du Suntgau sur les confins de l'Alsace et de la Franche-Comté; mais en sortant de la Lorraine, le fugitif ne tarda pas à s'apercevoir que le voyage lui présenterait plus d'inconvénients qu'il n'en avait d'abord présentés. Le cours et la valeur des monnaies avaient changé, ce qui valut à Jacques quelques difficultés dans les auberges, et dont sa bonne foi et sa boursette furent plus d'une fois victimes. D'un autre point, le temps qui jusqu'alors avait été magnifique, changea ; des vents orageux amené-

rent du midi des torrents de pluie qui eurent bientôt traversé les minces habits du petit voya geur, et une marche de deux jours dans des chemins difficiles détériorèrent étrangement ses souliers sur la durée desquels il avait si bien compté. Au lieu de se diriger vers Besançon afin de gagner les Alpes par Genève, Jacques avait préféré prendre la route de Bâle, espérant abréger ainsi son voyage. 11 s'acheminait donc péniblement vers cette ville, lorsqu'en arrivant à Alkirch, gros bourg situé à six lieues de Bâle, il résolut de s'y reposer un jour pour laisser sécher ses habits et faire raccommoder sa chaussure.

Une foire qui s'y tenait alors avait rassemblé un grand nombre de voyageurs dans l'auberge où Jacques eut peine à obtenir une place à la table commune, et après souper un coin auprès de la cheminée pour y passer la nuit. Malgré le bruit que firent les buveurs jusqu'après minuit, il ne tarda pourtant pas à s'endormir sur le banc où il s'était établi. Le lendemain il s'éveilla un peu engourdi, mais ses habits étaient parfaitement secs, et ses souliers assez raffermis pour pouvoir faire la route jusqu'à Bâle. Jacques s'étant levé tout joyeux, demanda à déjeûner à une jeune servante qui venait d'entrer dans la maison; la bonne fille lui servit aussitôt quelques reliefs du souper de la veille; mais que devint le malheureux enfant lorsqu'après avoir terminé son repas, et pas-

santsamain sous son pourpoint afind'y prendre sa bourse et payer sa dépense, il fouille en vain, retournetoutesses poches tant de son pourpoint quedeses hauts-de-chausses! la bourse avait disparu. Sans doute quelque filou , demeuré après le départdes convives, la lui avait dérobée pendant son sommeil.

La vive rougeur qui lui monta au visage, autant que son air consterné, apprirent à la servante l'embarras du pauvre garçon, et peut-être eût-elle cherché à l'en tirer, si l'arrivée du maître hôtelier n'eût mis obstacle à sa bonne volonté; c'était un gros Allemand qui n'entendait presque pas le français. Ce fut avec des peines infinies que Jacques parvint à lui faire comprendre le malheur qui lui était arrivé, et l'impossibilité où il se trouvait de lui payer sa dépense. Le gros homme, que cette conclusion mitde fort mauvaise humeur, accabla d'abord l'enfant d'invectives que celui-ci ne comprenait point, mais qui lui causaient une grande humiliation ; puis tout à coup remarquant sur le chapeau de Jacques une boucle d'argent qui en serrait le galon, il fit le geste de s'en emparer; toutefois Jacques, subitement ranimé à la vue du moyen inespéré qui lui restait de s'acquitter, le prévint; il détacha la boucle dont la valeur était bien supérieure à ce qu'il devait, la jeta sur la table, et enfonçant fièrement son chapeau, il sortit de l'auberge avec l'attitude et le sentiment de sa dignité recouvrée.

Quand il fui dans la campagne cl que ce bouillon de fierté naturelle se fut apaisé, Jacques commença à réfléchir sur sa position; l'imprévoyant enfant n'avait jamais poussé le raisonnement jusqu'à une conclusion bien rigoureuse, et maintenant ce fatal événement, en l'éclairant sur sa véritable situation, lui faisait entrevoir mille inconvénients graves auxquels il n'avait pas songé en se mettant en roule. Deux partis s'offraient à lui : le premier, qui répugnail horriblement à la délicatesse de ses habitudes et de son éducation , était de continuer son voyage en mendiant son pain, car de retourner sur ses pas, il n'en eut pas la moindre pensée; l'autre, de se mettre au service de quelque gentilhomme du pays et d'attendre là qu'il eût amassé, au moyen de ses gages, de quoi continuer sa route; mais outre que l'esprit indépendant du jeune garçon lui fit regarder cet expédient comme peu digne de sa naissance et du nom qu'il portait , c'était encore ajourner d'une manière indéfinie les projets qui l'avaient fait sortir de son pays, et déjà supporter tant de fatigues.

Tout à coup, au milieu du trouble où le jetaient ces pensées chagrines, Jacques, qu'une petite pluie avait forcé de boutonner plus étroitement son justaucorps, s'avisa de penser que les boutons qui le fermaient étant d'argent, il avait encore là une ressource contre la faim. Il les exa-

mina, en supputa la valeur, et déjà plus expérimenté sur celle de l'argent, il vit bien que cela ne le mènerait pas très-loin; mais à son âge, c'était déjà beaucoup que de pouvoir faire face au moment. Jacques se remit en route avec un nouveau courage, résolu de vendre ses boutons au premier orfèvre qu'il rencontrerait dans la ville de Bâle, où il espérait arriver les oir môme; mais d'autres infortunes attendaient notre fugitif.

Après avoir marché assez lestement pendant une partie de la matinée, Jacques entra dans un petit bois situé à gauche du chemin , pour s'y reposer; car le soleil de midi ayant dissipé le brouillard, ses rayons dardaient avec force sur la tête du jeune voyageur. 11 faisait une chaleur étouffante , et de gros nuages refoulés vers le couchant annonçaient un orage avant la fin de la journée; toutefois Jacques ne s'en inquiétait pas autrement; il avait aperçu à l'horizon un village où il espérait obtenir un morceau de pain , une écuelle de lait et un gite, si le mauvais temps le forçait de s'y arrêter, dût-il payer le tout d'un de ses boutons d'argent. 11 quitta donc la grande route, chercha un endroit bien ombragé, s'étendit sur la mousse, et passa quelque temps livré à ses pensées habituelles, où se mêlaient bien quelques inquiétudes sur sa situation précaire , mais que Theureuse insouciance de son âge et de son

caractère ne lui permettait pas d'approfondir. Quand il se sentit rafraîchi et reposé , il se leva, et après s'être orienté , il se remit en marche, à l'ombre des arbres, pensant se diriger vers le village qu'il avait aperçu avant que d'y entrer. La préoccupation où il était plongé ne lui permit pas de remarquer qu'il marcha plus long temps qu'il n'aurait dû pour trouver l'issue de ce bois, dont il croyait seulement suivre le bord; au bout d'une heure, le sentier qu'il suivait lui manquant presque subitement, l'avertit qu'il s'égarait. Il voulut alors retourner sur ses pas, mais le chemin qu'il avait fait avec distraction n'avait laissé aucune trace dans son souvenir; d'ailleurs plusieurs autres sentiers venaient y aboutir, et Jacques, ne sachant lequel choisir, en prit un au hasard, qui l'égara encore davantage.

Parvenu au milieu d'une clairière qu'il s'était empressé d'atteindre, pensant que c'était la fin du bois, le petit voyageur s'arrêta pour écouter s'il n'entendrait pas le son d'une cloche, l'aboiement d'un chien, le chant du coq, ou quelque autre indice de la proximité des habitations de l'homme. Mais nul bruit, autre que ceux de la solitude, ne parvint à son oreille. Le vent murmurait dans le feuillage, les geais , aux allés bleues, volaient par troupes d'un arbre à l'autre , en jetant des cris discordants; le coucou , perché sur le faîte d'un grand chêne, répétait ses notes plaintives; par-

fois un lièvre partait de dessous un genévrier en fleur, une biche sè montrait à l'extrémité de quelque sentier ; tout dans ces lieux écarté6 offrait les caractères du désert et prouvait au voyageur attristé qu'il était égaré; ce fut en vain qu'il grimpa sur les plus hauts arbres pour découvrir la direction qu'il devait prendre ; aussi loin que sa Vue put s'étendre , il ne vit que des bois : le village et même l'horizon avaient disparu dans un immense rideau de feuillage. Du haut de son arbre, Jacques poussa de grands cris dans l'espoir d'être entendu d'un bûcheron ou de quelques charbonniers occupés à leurs travaux; mais, ni de ce poste élevé, ni du sol où Jacques descendu recommença ses clameurs, nulle voix humaine ne répondit à la sienne.

Pendant ce temps le ciel s'était couvert et le soleil ayant disparu sous des masses de nuages, Jacques se trouva dans l'impossibilité de s'orienter. Il quitta la clairière , s'enfonça au hasard dans la forêt, ne désespérant point de rencontrer à la fin la hutte de quelque garde ou de quelques bûcherons , où il pourrait trouver un guide pour le tirer du labyrinthe inextricable où il avait eu l'imprudence de s'engager.

Cette idée le soutint pendant quelque temps; mais un tourment d'une autre espèce vint ajouter encore au souci du pauvre enfant perdu. Le déjeûner qu'il avait fait à cinq heures du matin

était bien loin , et une faim aiguë le dévorait; il n'avait pu , comme de coutume, remplir son bissac de petites provisions pour la journée; en le fouillant, il ne trouva pas môme une de ces croûtes de pain dur qui, rebutées la veille, lui seraient maintenant si secourables. La forêt profonde qu'il parcourait ne produisait ni fraises , ni merises, ni aucun deces petits fruits sauvages qui,nese trouvent qu'à l'entrée des bois; en passantauprèsd'un ruisseau qui jaillissait d'une roche , Jacques s'arrêta pour étancher sa soif; du cresson mêlé à d'autres, plantes aquatiques croissait en abondance sur ses bords, Jacques en cueillit, en mangea, et sans être fort restauré par celte nourriture végétale, il se sentit pourtant assez rafraîchi pour recommencer ses investigations à travers les bois.

De longues heures se passèrent dans cette vaine recherche ; le soir vint , et pour comble de malheur, l'orage qui menaçait depuis long-temps approchait rapidement. Un vent violent courbait le faîte des arbres , et en s' engouffrant dans la profondeur des bois, en faisait sortir des voix lamentables qui glaçaient d'effroi le cœur du courageux enfant, que la fatigue, le besoin , et l'inquiétude d'esprit avaient rendu plus faible. Quoique la soirée nefût pas encore avancée, l'obscurité était déjà profonde. C'était avec peine que Jacques pouvait se frayer un passage à travers les taillis. Bientôt des torrents de pluie vinrent ajouter aux

obstacles qu'offraient à sa marche tantôt les ronces dont le sol était couvert , tantôt de grandes mousses dans lesquelles il enfonçait jusqu'aux genoux. La crainte de tomber dans quelque mare ou quelque fondrière obligea l'enfant à s'arrêter sous un gros arbre, qui, par l'épaisseur de son feuillage, pouvait le préserver de la pluie; toutefois, cet abri ne lui servit pas long-temps. Cet arbre étamt planté sur un terrain bas, toutes les eaux vinrent se réunir au pied , et formèrent comme un petit lac, dont Jacques eut à peine le temps de s'échapper pour n'en être pas submergé. A la lueur des éclairs, au fracas du tonnerre, le pauvre enfant se mit en quête d'un autre gîte. 11 gravit un petit monticule planté de sapins, ce qu'il reconnut, autant à la sécheresse du sol qu'à la forme des arbres. Les eaux du ciel, en tombant sur ces arbres résineux , se divisaient entre leurs rameaux , et n'arrivaient qu'à peine jusqu'à terre, où le feuillage, amoncelé depuis plusieurs siècles, formait comme une couche épaisse de tan, propre à servir de lit au voyageur fatigué. Jacquej s'y traîna du mieux qu'il put , car ses jambes pouvaient à peine le porter. Il s'étendit sous le premier arbre venu, appuya son dos contre le tronc du sapin, dont la tempête secouait la flèche élevée; et, plongé dans une sorte de stupeur, épuisé de fatigue, mourant de faim, incertain sur ce qu'il allait devenir, et si môme quelque bêle féroce ne

viendrait pas le dévorer pendant son sommeil , il demeura pendant quelque temps livré aux plus tristes réflexions.

Cependant l'orage, en s'éloignant, rendit un peu de calme à la nature. Le vent s'apaisa , et bientôt la pluie, tombant avec moins de violence, produisit dans le feuillage ce bruit monotone et doux qui invite au sommeil. Jacques ne tarda pas à en ressentir l'influence; ses yeux, que n'éblouissait plus le feu des éclairs , se fermèrent; il recommanda son âme à Dieu , et s'endormit profondément.

Toutefois son sommeil ne fut pas exempt de trouble et d'agitation. V obscurité et l'isolement où se trouvait l'enfant avaient éveillé dans son âme mille terreurs secrètes, fruits des préjugés de son âge et de son temps : la croyance aux revenants , aux loups-garous , mais surtout aux sorciers , était alors générale en Lorraine , où la cruelle juridiction de Nicolas Remy, procureurgénéral, en faisant condamner au feu , dans l'espace de quinze ans, plus de neuf cents personnes accusées du crime de sorcellerie, avait encore confirmé cette croyance d'une manière aussi terrible qu'irréfragable. Jacques avait entendu cent fois raconter les merveilleux voyages des sorciers à travers les airs., pour se rendre au sabbat, montés, pour la plupart du temps, sur un bouc ou sur un chien noir ; quelques-uns, en mettant le pied

gauche sur la crémaillère, s'élançaient par la cheminée; d'autres sortaient par la porte, après avoir enfourché le manche à balai , qui devenait ainsi une véritable monture. Les voyages se faisaient , disait-on, avec une promptitude incroyable; mais ils étaient suivis d'une affreuse lassitude. Les sorciers, arrivés au rendez-vous général, trouvaient une table couverte de toutes sortes de viandes , mais dégoûtantes, mal apprêtées et qui ne rassasiaient point ceux qui osaient y goûter. On ne voyait sur cette table ni pain ni sel ; le diable, qui présidait au nocturne festin , paraissait sous la forme terrible et hideuse d'un bouc ou d'un chat noir d'une taille gigantesque , quelquefois aussi sous celle d'un cheval ou d'un loup-cervier. Lorsqu'il empruntait la forme humaine, ses traits étaient aussi horribles que difformes , et des cornes, des griffes, souvent le sabot d'un cheval, en guise de pied, en étaient l'accompagnement obligé. Un silence morne régnait durant ce funeste repas, ou si le démon y parlait, c'était d'une voix sourde, cassée, bourdonnante commecelle d'un hommequi parleraitdansune tonne videou une marmite fêlée.

Après le festin , on se divertissait à mener une dapse étrange : les sorciers et les sorcières tournaient à rebours et le dos tourné les uns contre les autres j mais ces danses fatiguaient tellement ceux qui s'y livraient qu'ad retour de ces bals honteux , ils étaient quelquefois deux ou trois

jours sans pouvoir se remuer. Les instruments de musique étaient aussi étranges que le reste : un bâton y servait de flûte, une tête de cheval décharnée et retirée de la voierie , y tenait lieu de violon, un chêne creux, frappé d'une massue, y rendait un son comme celui d'une grosse cloche ; enfin, les cris discordants des démons, joints aux clameurs des sorcières, y formaient la plus effroyable musique qu'on puisse imaginer; et malheur à celui qui n'applaudissait pas à cet infernal concert, ne remerciait pas dignement le maître du lieu des agréments de sa fête; sur-le-champ il était roué de coups par la troupe en délire.

Ces idées et mille autres souvenirs du môme genre présentèrent leurs confuses images à Jacques pendant son sommeil. 11 se voyait , par un concours de circonstances bizarres, entraîné, contre sa volonté, dans un de ces conventicules abominables, et forcé de rendre hommage au sombre monarque, en baisant l'ergot fourchu que celui-ci lui présentait avec une cauteleuse complaisance; Jacques résistait de toute sa force, au risque d'ameuter autour de lui la horde infernale; et les clameurs que poussaient tous ensemble sorcières, démons et sorciers , devinrent si perçantes, que l'enfant s'éveilla en sursaut. Mais que devint-il en entendant des cris de même nature percer la profondeur des bois ! un murmure étrange et comme formé d'éclats de rire, de chuchotements , de

chants inarticulés, auxquels se mêlaient de temps à autre les sons d'un instrument et le roulement du tambour , donnait à ces bruits quelque chose d'infernal et de terrible. Jacques, doutant encore du témoignage de son oreille , se leva promptement; et, à sa grande terreur, aperçut, à la distance de cinquante pas, un grand feu briller à travers les arbres , et des figures effroyables qui passaient et repassaient devant ce feu dont la flamme rougeâtre éclairait les alentours d'une lueur fantaslique.

La première pensée de Jacques fut qu'il avait bien véritablement sous les yeux une de ces assemblées nocturnes dont l'existence , mise en doute par quelques esprits éclairés, était pour le vulgaire l'objet d'une aveugle crédulité. L'horreur qu'il ressentit d'un tel voisinage, les dangers qu'il courait , tant pour sa sûreté personnelle que pour le salut de son âme, le firent tomber à genoux, se signer dévotement en invoquant la sainte Vierge, son bon ange, son saint patron. Cette prière, plus mentale que proférée, rendit un peu de calme à son âme j toutefois, il demeurait encore incertain sur le parti qu'il avait à prendre. Jacques n'ignorait pas le risque que courait l'indiscret qui , sans être appelé à ces fêtes impies, osait en pénétrer les odieux mystères. Et pourtant, poussé par l'ardent et curieux désir de voir ce spectacle de ses propres yeux, l'audacieux garçon descendit le petit tertre où il

avait trouvé un abri, et s'avança à pas de loup derrière les buissons qui lui cachaient encore la scène infernale ; en s'approcha nt de ce lieu redoutable, le pieux enfant faisait force de signes de croix, et invoquait à voix basse le nom du Tout- Puissant avec les formules d'exorcisme alors en usage. Mais, contre son attente, le sénat diabolique ne s'évanouissait point, et le feu, loin de s'éteindre par l'influence du signe sacré, jetait des flammes plus vives, les danses continuaient, et des accents d'une joie franche et naïve se mêlaient au vacarme général.

Tandis que, penché en avant, et les mains appuyées sur ses genoux , Jacques s'efforçait de reconnaître ce qui se passait dans l'enceinte maudite, deux individus qu'il n'avait point aperçus, et qui sans doute étaient préposés à la garde extérieure du camp, s'élancèrent sur Jacques en criant d'une voix rauque et sauvage :

— Charâmi!* Charâmi! Que fais-tu là, toi, méchant renard? Et ils l'entraînèrent violemment vers la partie éclairée.

Ces mots, autant que l'accent étranger avec lequel ils étaient prononcés, l'accoutrement de ces gens, et les ornements d'argent qu'ils portaient aux oreilles, éclairèrent subitement Jacques sur le vrai caractèredes soi-disant sorciers, et ce qu'il vit

* Voleur, en langage Bohémien. — Voyez pour tous ces détails Y Histoire des Bohémiens, par H.-G. Grellroann.

ensuite confirma celle conjecture. 11 était au milieu d'une horde de Bohémiens, peuplade nomade dont fourmillait alors la Lorraine, et bien connue des habitants par leurs mœurs farouches et pillardes.

Au centre d'un étroit vallon , entouré de rochers, un grand feu alimente par des branches de bois sec qu'y jetait sans cesse une foule d'enfants tout nus, plus noirs et plus laids que des diablotins, éclairait toute l'enceinte. Au dessus de ce feu, un vaste chaudron en fer, suspendu à une broche dont les extrémités s'appuyaient sur deux fourches plantées à terre, paraissait contenir le souper de toute la horde, qui pouvait se monter à trente ou quarante individus de tous sexes et de tout âge. Une vieille et hideuse matrone, coiffée d'un morceau de drap rouge, lequel, couvrant son front, retombait à longs plis sur ses épaules, surveillait la cuisson, et de l'air d'une sorcière apprêtant un charme, jetait dans la chaudière , où bouillonnaient déjà d'autres viandes, tantôt des pièces de lard, du jambon, des saucisses, et tantôt des volailles et du gibier qu'une troupe de femmes étaient occupées à plumer autour d'elles. Plus loin, sur un tertre, une ample couverture de laine, attachée par des cordes aux branches des chênes, formait une espèce de dais sous lequel se tenait un homme au teint fortement basané, et dont les habits, en assez bon état, saient un grand con ira sle avec les misérables

82 JACQUES CALLOf.

haillons qui couvraient à peine la nudité des autres membres de la horde. C'était Varmasch, ou* chef des Bohémiens. Il portait, suspendu au cou, un grand fouet à manche de cuir garni de clous d'argent, comme marque de distinction de sa dignité ; les plus vieux de la bande, assis autour de lui les jambes croisées à l'orientale, semblaient lui faire une cour assidue, et tous, chefs et courtisans, la pipe à la bouche, fumaient en gardant un profond silence , tantôt jetant un regard d'appétit sur les apprêts du festin, tantôt paraissant écouter avec plaisir la musique un peu sauvage qu'exécutait près de là un groupe de jeunes Bohémiens. Ceux-ci jouaient de la viole ou d'une aigre flûte ; les autres frappaient des cymbales decuivre et marquaient la mesure avec un tambourin garni de grelots. Au son de ces instruments, une troupe de jeunes filles demi-nues menait une danse où les règles de la pudeur étaient loin d'être observées ; et les jeunes gens, témoins charmés de ces danses, rompaient parfois les évolutions des danseuses, et les prenant dans leurs bras avec un emportement sauvage, leur faisaient pousser des cris aigus, auxquels ils répondaient par des clameurs étranges qui augmentaient encore le tumulte.

A l'arrivée du captif amené par les deux gardiens du camp, des hommes de mauvaise mine entourèrent Jacques et voulurent, en un tour de main, le dépouiller de ses habits; mais le jeune

garçon , dont toute la timidité avait disparu dès l'instant qu'il eut la certitude qu'il n'était pas en présence d'êtres surnaturels, ne leur en laissa pas le temps; et, s'arrnchant vivement de leurs mains, il traversa les groupes, courut vers le chef Bohémien, et s'arrêtant devant lui :

— Est-ce par tes ordres, lui dit-il fièrement, q ue les gens veulent dépouiller un Chrétien égaré dans cette forêt, et qui, heureux de rencontrer ta horde, venait plein de confiance te demander asile pour cette nuit, et un guide pour regagner demain la grande route?...

Interpellé delà sorte, le chef détacha son grand fouet, l'agita, et à ce signal les individus qui serraient de près Jacques s'éloignèrent à une distance respectueuse.

— Tu es le bien venu sous la tente de Polgar, répondit aussitôt le chef, qui avait plus d'une raison de ne pas attirer sur lui les regards des magistrats en maltraitant un individu du pays qu'il traversait en ce moment ; si tju es affamé, tu prendras part au festin delà vieille Wiarda ; si tu es fatigué, tu te délasseras près de notre foyer, et si tu es égaré, mes fils te remettront dans le bon chemin ; enfin, ajouta-t-il en faisant claquer son fouet d'une manière vive et bruyante, si quelqu'un osait te faire le moindre déplaisir, le fouet de Polgar le punira !...

En parlant ainsi, le chef se leva, et faisant signe

au jeune étranger de le suivre, il se dirigea, ainsi que tous ceux qui l'entouraient, du côté de la marmite d'où s'échappaient les flots d'une odorante et délicieuse fumée, et près de laquelle Wiarda , armée d'une longue broche de fer, appelait à grands cris ses convives. Les morceaux que contenait le chaudron furent bientôt distribués à la ronde. Pendant ce temps on avait étendu sur la braise retirée du feu, de grandes tranches de chair de porc, qui, servies toutes brûlantes à la troupe non encore rassasiée , complétèrent le repas. Jacques trouva celui-ci délicieux quoique le pain y manquât et qu'il fût obligé de déchirer sa viande avec ses doigts , privé, comme le reste de la troupe , de fourchettes, de couteaux et de ces petits ustensiles indispensables au service de nos tables. Une source qui coulait près de là servit à apaiser la soif des convives ; car le vin ou la bière étaient des choses de luxe que les Bohémiens ne pouvaient facilement se procurer. Ils y suppléaient quelquefois par de l'eau-de-vie , boisson pour laquelle ils avaient une passion effrénée; mais les occasions de s'y livrer étaient rares quoique toujours avidement saisies par eux.

Après ce repas sauvage mais substantiel , toute la horde songea au repos. Le feu fut étendu de manière à présenter une grande circonférence : hommes, femmes, enfants, tous pôle-mèle s'étendirent à Tentour, et couchés sur les cendres

chaudes, ne tardèrent pas à s'endormir. Le chef seul, enveloppé de la couverture qu'on avait dé tachée des arbres , se retira un peu à l'écart au pied d'un gros chêne, mais où la chaleur du feu pouvait encore parvenir. 11 fit signe à Jacques de venir se placer auprès de lui , l'enfant obéit; après avoir pendant quelques instants laissé errer ses regards sur la scène étrange qu'éclairaient encore les flammes mourantes du foyer; il sentit ses yeux se fermer, et, cédant au sommeil , s'endormit paisiblement , appuyé sur un coin de la chaude couverture du chef des Bohémiens.

f« ftoljérairne. - JTe dora.

Au point du jour, tout fut en mouvement dans la horde. Bien avant le réveil de Jacques, la troupe, après avoir rongé quelques os rebutés la veille, s'était dispersée de côté et d'autre; les hommes pour chercher dans les villages quelques marchés à faire, quelques bétes à guérir ou quelques chaudrons à raccommoder; les femmes, suivies de leurs nombreux enfants, ou portant sur leur dos ceux qu'elles allaitaient, auxquels elle

jetaient leurs mamelles basanées par dessus l'épaule, s'en allèrent rôder dans les fermes, les maisons écartées, afin d'y voler sans bruit les oies, les poules, les œufs et autres produits des basses-cours qui devaient fournir au repas du jour. Quelques jeunes filles aux yeux noirs, aux dents blanches, à la taille svelle et bien prise, que couvrait à peine un mauvais corset de drap rouge, et dont les pieds et les jambes, ornés d'anneaux de cuivre blanchi, ne manquaient pas d'élégance, accompagnaient leurs mères, soit pour dire la bonne aventure aux crédules paysannes, soit pour danser au son de leur léger tambourin devant quelques gros hers de village, et favoriser ainsi les adroites opérations des matrones. 11 n'était resté au camp que Polgar, quelques vieillards, ou les hommes qui, travaillant de l'enclume et du marteau, avaient quelque besogne à finir, telles que fer de cheval à forger , agrafes et boucles en cuivre, anneaux, bagues en laiton et autres menues bijouteries.

Polgar a\ait déclaré que l'on ferait une halte do trois jours dans ce lieu pour laisser reposer les ânes et les mules qui servaient au transpoptdu bagage, et des enfants de la troupe. En conséquence une hutte fut dressée à l'aide de quelques piquets et de deux ou trois lambeaux de couvertures, et quand Jacques s'éveilla, il vit le chef assis à l'entrée de celte demeure temporaire,

fumant gravement sa pipe et donnant ses ordres à des jeunes gens qui près de là distribuaient à une douzaine d'ânes et de mulets décharnés quel ques bottes de foin qu'ils avaient été voler pendant la nuit dans les prairies voisines.

Par suite de l'absence presque totale des femmes et des enfants, une profonde tranquillité, que ne troublait môme pas le bruit mesuré du marteau et du soufflet de ceux qui travaillaient les métaux, régnait dans l'enceinte. D'après l'espèce de bacchanal de la veille, Jacques, qui s'attendait à toute autre chose, fut singulièrement rassuré par cet esprit d'ordre et de tranquillité. Il se leva tout joyeux, et s'avança vers Polgar. Après l'avoir remercié dans les termes les plus propres à flatter la vanité du chef, et se concilier sa bienveillance, il lui témoigna le désir d'avoir un guide pour le conduire à Bâlc, dont il pensait n'être pas éloigné. Je suis en état de payer ce service, ajouta le jeune voyageur en montrant au Bohémien les boulons d'argent qu'il avait détachés de son justaucorps de peur que quelque main plus habile ne l'en débarrassât à son insu; évaluez vous-même ce que vaut la nourriture et le gîte que vous m'avez généreusement accordé, ainsi que ce que je dois donner au guide, et payezvous au moyen d'un ou deux de ces boutons, qui sontd'argent fin; car, ajouta-t-il, ils sont un présent que le duc de Lorraine, mon gracieux sou-

verain, a fait à mon grand-père, lequel m'ena gratifié le jour de Pâques dernier.

À la vue des riches boutons délicatement ciselés, les yeux noirs du Bohémien étincelèrent. Il les prit vivement , les pesa dans sa main , et tirant une pierre de touche, il éprouva la qualité du métal.

— Ils sont d'assez bon aloi ! murmurait-il en même temps que l'expression d'un désir rapace se peignait dans tous ses traits. Jacques s'en aperçut, et pour détourner le Bohémien de l'idée de s'emparer de son petit trésor en lui faisant redouter quelques suites fâcheuses s'il se permettait quelque violence envers lui, il affecta plus de confiance qu'il n'en avait, et continuant la conversation commencée :— Oui, dit-il d'unair dégagé, ces joyaux me viennent de mon grand-père qui a été, ainsi|que l'est encore mon père, au service de son Altesse le duc de Lorraine. Mes parents m'envoient à Rome pour y apprendre la peinture; ils m'avaient bien garni le gousset pour faire ma route , mais faisant le voyage en compagnie de quelques marchands de notre pays, j'avais chargé l'un d'eux de ma bourse, et de pourvoir à ma dépense. Malheureusement nous nous sommes séparés à quelques lieues d'ici, et en voulant rejoindre mes compagnons, je me suis égaré dans ces bois où sans vous, digne Polgar, je serais peutêtre mort de faim; mais je les retrouverai sans

doute à Bâle, où ils se rendent directement. Du reste, ils sont munis d'assez de passes et de saufsconduits pour obtenir des magistrats de me faire chercher dans tout le canton; je n'ai nulle inquiétude de ce côté, et si j'insiste pour que vous me favorisiez d'un guide, c'est par le désir que j'ai de rejoindre ces chers compatriotes et ne pas prolonger leurs inquiétudes sur mon compte.

En parlant ainsi, Jacques voulut reprendre sesboutonsque le Bohémien retenait encore j mais soit que celui-ci, plus rusé que ne le soupçonnait l'enfant, n'ajoutât pas foi à son récit, soit qu'il fût décidé à ne pas se séparer de l'objet de sa convoitise, il continuait d'examiner la ciselure des boulons, lepoidsdechacun,en disant :— Ah! ah! vous allez à Rome? et nous aussi, nous nous rendons dans la grande ville. C'est un beau pays que l'Italie! un bon pays surtout. Les monsignors de Rome aiment la danse de nos filles, et les séquins d'or pleuvent comme grêle dans leurs tambourins... Si vous n'aviez pas vos compatriotes qui vous attendent, dites-vous, à Bâle, je vous aurais proposé de faire la route avec nous... moyennant ces petits boutons qui ne valent pas grand'chose, vous auriez été défrayé de tout pendant le voyage, et vous l'auriez fait plus en sûreté avec les enfants de Polgar qu'avec des marchands qui peuvent être arrêtés, volés, et peut-être assassinés dans quelque forêt.

JACQCKS OALLOT

— Et combien de temps resterez -vous en route? demanda Jacques aux yeux duquel s'offrait inopinément un moyen d'arriver au but.

— Il faut que nous soyons à Florence pour le 8 septembre ; il se tient là une foire célèbre appelée la foire detta Madona del Imprunetta, à laquelle nous ne voulons pas manquer; et de là à Rome, il n'y a pas plus de dix jours de voyage.

— Eh bien ! s'écria Jacques transporté de joie, promettez-moi de me rendre sain et sauf à Rome, et je pars avec vous!...

— J'en fais le serment ! dit le chef Bohémien en élevant le manche de son fouet , comme pour attester la vérité de la promesse. De ce jour, vous faites partie de ma troupe, et nous ne nous quitterons qu'à Rome.

— Gardez donc mes boutons i reprit Jacques ravi de cet arrangement, ils sont à vous, je n'y mets qu'une condition : c'est qu'en arrivant à Bâle, vous me procurerez une paire de bottes et d'autres chaussures , s'il le faut , pendant le voyage.

Polgar consentit au marché, et, passant à l'instant sous sa tente, il alla enfouir la dépouille du jeune voyageur sous le foyer de la hutte où se trouvaient déjà d'autres joyaux contenus dans un grand gobelet d'argent, objet du plus grand luxe chez les Bohémiens , et pour l'acquisition duquel ils sacrifient quelquefois tout ce qu'ils possèdent.

Cet arrangement , auquel sans doute la pru-

dcnce n'avait pas présidé , était , au fait , le seui que Jacques pouvait prendre dans la position où il se trouvait; et quoiqu'il dût tout craindre de la part de gens réputés sans foi , auxquels il était forcé de se livrer, cependant il n'eut pas sujet de se repentir de sa confiance.

La journée se passa pour Jacques dans un doux repos; vers le soir les femmes, les filles et le reste de la horde revint, les unes chargées dé volailles, de fromages et d'autres choses dérobées par elles dans les villages, les autres apportaient sur leurs dos quelques bêles mortes de maladie achetées à vil prix aux paysans, et dont la viande semble plus délicate au goût des Bohémiens que celle des animaux tués à la boucherie. On ralluma le feu, on prépara le repas du soir; bientôt le son des instruments , les danses des jeunes filles, les vociférations des hommes, les cris des enfants et des vieilles femmes, tout cet infernal tintamarre qui, la veille, avait causé tant d'effroi à Jacques, recommença de plus belle, et ce ne fut pas sans un léger serrement de cœur que le jeune gentilhomme pensa qu'il avait près de trois mois à passer en pareille compagnie.

Le surlendemain , comme Polgar l'avait annoncé , on leva le camp ; on chargea sur les ânes et mûles le bagage de la troupe, consistant en quelques sacs remplis de haillons, la grande chaudière avec deux ou trois marmites en cuivre, le soufflet

el les chétifs outils des ouvriers; en tête marchait une forte mu le , sur les flancs de laquelle furent placés deux grands coffres contenant les plus précieux effets du chef. Entre ces coffres s'assit la femme de Polgar avec quatre enfants , en bas âge, dont les yeux noirs elles bouches roses brillaient en souriant sous la grande cape brune qui couvrait lesépaules de leur mère , et dont celle-ci se servait pour les maintenir autour d'elle, comme fait la poule de ses ailes pour contenir sa naissante couvée. Tout ce qu'il y avait d'enfants hors d'état de marcher fut entassé sur les bagages, et l'on se mit en marche; les mères, courant pieds-nus près des ânes, veillaient, avec une extrême tendresse, sur leur chère progéniture ; pour les hommes, avec leur regard triste et sauvage, ils ne s'occupaient que d'eux-mêmes. Les jeunes filles et les jeunes garçons, toujours criant, riant, batifolant entre eux, dérangeaient souvent l'ordre de la caravane; mais un coup de fouet de Polgar suffisait pour rappeler chacun à son rang el à son devoir.

On ne fut pas long-temps sans sortir de la forêt. Par une faveur toute spéciale , Jacques , en raison de sa mauvaise chaussure , obtint un âne pour le conduire à Bâle. Déjà on apercevait cette double ville, bâtie sur les deux rives du Rhin, déjà ce beau fleuve se découvrait à quelque distance, quand Polgar, qui ne se souciait point de s'exposer aux questions des magistrats de cette

ville, et d'après le rapport que lui firent quelques jeunes gens envoyés par lui à la découverte, décida qu'on ne passerait pas à travers cette ville populeuse; à moins, dit-il avec un sourire singulier en regardant Jacques, à moins que tu n'aies envie d'y aller pour prévenir tes chers compatriotes du nouvel arrangement que tu as pris pour te rendre sans eux en Italie.

Il y avait quelque chose de si railleur dans la manière dont Polgar fil cette question , que Jacques vit bien que l'adroit Bohémien n'avait pas été dupe de son conte ; sa fierté naturelle s'en révolta, et il se sentit humilié de s'être mis ainsi à la merci d'un homme d'une caste aussi méprisée ; mais nul retour en arrière n'était possible. Jacques réprima tant bien que mal l'amertume de ce pénible sentiment, et, sans répondre directement à la question, il se contenta de dire: — Qu'on passe à Bâle ou qu'on n'y passe pas , peu m'importe ! mais vous, maître Polgar, n'oubliez pas que vous m'avez promis une paire de chaussure avant la fin de la journée; c'est tout ce dont je me soucie dans ce moment.

— Le Bohémien sait garder une promesse, quoi qu'on en dise, reprit le chef, et voici qui te le prouvera, mon jeune coq fâché!

En môme temps, Polgar prit des mains de ceux qu'il avait envoyés en avant une paire de bottes des mieux faites, et qui se trouvèrent aller aux pieds

de Jacques comme s'il en eût pris la mesure.

Le jeune garçon , charmé de recouvrer ainsi la liberté de marcher , sauta à bas de son âne, remercia le chef de son exactitude, et courut gaiuient se mêler au reste de la troupe.

Les Bohémiens, qui venaient de traverser la Byr se, petite rivière dont les eaux , après avoir arrose la ville de Bâle et fourni à ses quarantedeux fontaines, vont se jeter dans le Rhin, laissèrent Bâle sur la gauche, et se dirigèrent alors vers Liechstall, gros bourg sur la route de France et d'Italie.

Peu d'évènementssîgnalèrent les premiers jours du voyage. Les Bohémiens faisaient halte chaque soir à la sortie d' un village, etsuivantleur coutume, passaient la nuit à la belle étoile ; mais ils décampaient lestement avant lejour, de peur que les déprédations nocturnes qu'ils avaient faites dans les environs n'attirassent sur eux quelque méchante affaire. Ils traversèrent successivement les cantons de Bâle, Soleureet Lucerne, s'arrêtant plus ou moins dans les villes ou les campagnes, suivant qu'ils y trouvaient l'occasion d'exercer leur industrie ou leurs rapines. Plus d'une fois, ces dernières les exposèrent à toute la sévérité des lois et à la vengeance des habitants ; à Luzerne , où une grande fête rassemblait au pied du mont Pilate tous les habitants de la Suisse, la horde pillarde trouva une abondante récolle à faire; mais la vigilance

des magistrats eut bientôt découvert leurs pratiques, et au moment où ils s'apprêtaient à partir, les archers de la garde de la ville les entourèrent, et , après leur avoir fait rendre gorge de tout le butin qu'ils avaient fait depuis trois jours , tant dans la ville que dans les environs, on les chassa à coups de fouet du territoire.

Dans celle circonstance et d'autres du même genre, qui eurent lieu plus d'une fois dans le cours du voyage , Jacques éprouva bien des mortifications, dont la plus sensible était celle de se trouver confondu avec ces misérables; car, pour éviter d'attirer sur lui l'attention, il avait eu soin de se frotter le visage et les mains avec du suc de feuilles de noyer afin de donner à son teint blanc et coloré la nuance olivâtre qui caractérisait la race asiatique avec laquelle il était forcé de vivre. Loin de suivre ses compagnons dans leurs courses journalières, Jacques restait au camp et occupait ses loisirs à retracer soit à la plume, soit à l'aide d'un charbon , sur quelques morceaux de papier que lui procuraient les femmes, quelquesunes des scènes pittoresques dont il était journellement témoin , le portrait des principaux Bohémiens et celui de leurs belles jeunes filles avec leurs grands yeux noirs, leur chevelure d'ébène, leurs petits pieds et leurs mains mignonnes. Ce talent, dont les résultats paraissaient merveilleux à

cette race ignorante , avait valu à Jacques la pré-

dilection des femmes; Wiarda, chargée du déparlement de la cuisine , ne le laissait manquer de rien ; la jeune Mihlay, Tépouse de Polgar, et dont Jacques aimait à caresser les enfants , avait pour lui mille obligeances; le chef, lui-même, quoique dW'nattirel violent et parfois brutal, le traitait avec une sorte de considération et veillait à ce queson jeuneprotégé ne fût molesté par personne; mais la vie licencieuse de ses compagnons , l'absence complèteen eux de tout sentiment religieux, l'horrible dépravation de leurs mœurs, dont les yeux chastes du jeune garçon étaient forcés d'être les témoins ; tout , jusqu'à leur affreuse malpropreté, révoltait son âme et ses sens. Plus d'une fois, épouvanté des scènes infâmes qui avaient lieu à la suite d'une orgie pour célébrer quelque bonne expédition , Jacques , au milieu de la nuit , s'enfuyait dans les champs préférant coucher seul et loin de tout secours , que de respirer plus longtemps dans cette atmosphère de débauche effrénée. Lorsqu'il avait mis assez de distance entre lui et ses cyniques compagnons, lorsqu'il n'entendait plus que faiblement le tumulte infernal , le malheureux enfant se jetait à genoux, et, levant ses mains suppliantes vers la voûte étoilée, il demandait à Dieu d'avoir pitié de son âme, exposée à se perdre par l'effet des pernicieux exemples qu'il recevait chaque jour dans la société des gens pervers auxquels iU'élait si imprudemment livré;

il le conjurait d'accepter, en expiation de sa faute, les grands et amers ennuis que lui causait une telle société,et chaque fois il terminait sa prière en disant : — Mon Dieu! vous connaissez le but que je me suis proposé; faites-moi la grâce d'y parvenir! et, du reste, en quelque position que je sois, d'y vivre en honnête homme, et de mourir à quarante ans! Ce dernier vœu, bien étrange dans la bouche d'un enfant de treize ans , et dû peutêtre à quelque pressentiment trop précoce, annonçait celte tendance aux sentiments graves et sérieux qui, en dépit de ses occupations, devait caractériser Jacques Callot ; et quand, par la suite, ii se plaisait à raconter à ses amis les aventures de sa jeunesse, il ne manquait pas de rappeler l'amertume de ces tristes moments, et tout ce qu'il avait puisé de force et de consolation dans les principes religieux dont ses parents avaient déposé le germe dans son cœur (5).

Au mois d'août , la caravane, parvenue au pied d es Alpes, et profitant du temps des chaleurs pour faire ce dangereux trajet , s'engagea dans les étroits défilés qui circulaient dans leurs gorges profondes. Ces routes superbes qui, de nosjours, ouvrent de commodes et sûrs passages à travers ces monts gigantesques , n'existaient pas encore. Le chemin , accessible seulement aux piétons et aux mulets, suivait les sinuosités des montagnes, et tantôt s'élevait jusqu'aux nues ou descendait

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dans de profonds abîmes. Il était, en général, peu fréquenté. De temps à autre, on rencontrait quelque pâtre conduisant ses troupeaux dans ces pâturages éternels ; un pèlerin qui, le bourdon en main, se rendait à quelque chapelle célèbre; un porteballe chargé d'approvisionner les habitants de ces contrées sauvages, de ce qu'ils ne pouvaient tirer de leur pauvre industrie. Cependant, quand l'un de ces cas se présentait, la troupe de Polgar qui , depuis son entrée dans les montagnes, avait trouvé peu de butin à faire, était bien tentée de voler au pasteur quelque bête demeurée en arrière, ou de dépouiller le marchand de son fardeau et même de sa ceinture; il fallait la crainte où étaient les Bohémiens de manquer de vivres dans ces solitudes , ce qui résulterait infailliblement , s'ils en mécontentaient les habitants par quelques actes de violence, pour réprimer en eux la soif du pillage. Toutefois , et à la grande satisfaction de Jacques , qui redoutait quelque aventure de ce genre, le passage se fit sans accidents, et au bout de quinze jours de marche , Jacques salua enfin la terre d'Italie.

Le trajet jusqu'à Milan se fit d'une manière assez rapide. Polgar et sa troupe étaient pressés d'arriver à Florence avant la fête de la Nativité de la Vierge , afin de se trouver à la foire delta Madona del Impruneua , qui se tient, le 8 septembre, à sept milles de Florence. Ils ne permirent

donc à Jacques de s'arrêter ni à Milan, ni à Parme, ni à Regio Modène, Bologne, ni dans aucune de ces villes célèbres dans les annales de la peinture. 4 Ils hâtèrent môme leur marche en achetant deux grands chariots et quelques chevaux pour remplacer leurs montures épuisées. Quel que fût Tardent désir qu'éprouvait Jacques d'arriver à Rome, but de son voyage, depuis qu'il était entré en Italie, depuis qu'il avait aperçu le dôme de Milan, les palais de Bologne > la tour penchée de Pise, et toutes ces merveilles de l'architecture italienne , il était dans une continuelle extase. Naguère le voyage se faisait avec trop de lenteur , maintenant il eût voulu s'arrêter partout , tout voir, tout toucher de ses yeux en quelque sorte. Dans les courtes haltes que faisaient les Bohémiens dans le voisinage des villes, le jeune garçon , loin de rester caché au camp comme il faisait auparavant , suivait ses compagnons dans leurs excursions , de loin , il est vrai , de peur qu'on ne le prît pour l'un d'eux. U avait débarrassé son visage et ses mains de la teinture qui en déguisait la couleur naturelle. Ses habits , qu'il avait conservés avec soin, étaient en assez bon état; et ses beaux cheveux bruns , peignés régulièrement chaque jour avec un morceau de peigne que lui avait donné une des jeunes Bohémiennes, flottaient avec grâce sur ses épaules. Enfin, l'intelligence de son regard , l'élégance de sa démarche , tout révélait t. i. 7

en lui l'enfant de bonne maison. Cet extérieur avantageux lui avait permis de visiter quelques édifices publics dans les villes, et plus d'une fois, absorbé dans la contemplation des chefs-d'œuvre qu'ils renfermaient, il oublia le temps et les heures. La nuit le surprenait avant qu'il songeât à rejoindre ses compagnons. Souvent aussi, ces derniers avaient dévoré toutes les provisions , et si Mitidika, petite fille que son bon cœur et sa douceur distinguaient entre toutes ses compagnes, et la vieille Wiarda, ne lui eussent gardé un morceau, l'enthousiaste enfant, après avoir passé tout le jour sans manger, eût été réduit à s'aller coucher sans souper.

Plus il approchait de Florence et plus la passion de Jacques pour les œuvres du génie s'augmentait; en entrantdans la ville il fut saisi d'une sorte de vertige occasionné par la joie de se trouver enfin dans cette belle cité à qui la célèbre école florentine devait son nom , et que le père Anselme avait signalée à son attention comme la patrie de Michel -Ange. Jacques, empressé d'aller visiter les églises et ( autres lieux publics, déclara à Polgar qu'il ne l'accompagnerait point à la foire del'lmprunella, et que même il le relevait de la promessequ'il lui avait faitede leconduireàRome, attendu qu'il voulait passer quelques jours à Florence : or , comme mes douze boutons étaient le prix de mon voyage jusqu'à Rome, continua Jac-

ques, vous allez m'en rendre trois, ou me donner quelque argent en échange.

La proposition parut peu agréable à Polgar, qui suivant le caractère des gens de sa race , commença à déprécier de tout son pouvoir la valeur de ce qu'il avait reçu, et à se récrier sur les prétentions de son jeune protégé ; mais celui-ci, tout en remerciant encore le chef de la protection qu'il lui avait accordée , mit tant de fermeté dans ce qu'il exigeait, que le Bohémien consentit à rompre l'engagement , non qu'il songeât à rendre aucun des boutons d'argent qui décoraient déjà la veste de velours dont il devait se parer à la foire où il se rendait, mais à donner à Jacques une vingtaine de bajocci en l'assurant que c'était plus qu'il ne lui était dû; Jacques parut s'en contenter; il prit congé du chef et de ses compagnons de voyage qui, du reste, parurent peu touchés de cette séparation. En faisant de courts mais de tendres adieux à Wiarda, Mitidika et à Méhaly , qui avaient toujours eu pour lui beaucoup de bonté, Jacques se sentit un peu ému , et, en général, les femmes , moins grossières que le reste de la horde, lui témoignèrent quelques regrets de la subite résolution qui le portait à les quitter : —Adieu, gentil garçon! lui crièrent-elles en agitant vivement leurs mains vers lui , nous garderons tes belles images !... et nous ne t'oublierons jamais....

Jacques répondit à ces marques d'intérêt par un salut amical , et charmé d'avoir recouvré sa liberté, il quitta la troupe nomade, qui continua sa route à travers la ville tandis que notre jeune aventurier se dirigeait seul vers la grande place où s'élève le somptueux palais des Médicis.

ilornue. ~ Un Protecteur.

Pendant plusieurs heures, Jacques parcourut la ville dans un muet ravissement ; la cathédrale, la somptueuseéglisede&m Spiritaet toutes cellesquise trouvaient sur son passage reçurent le tribut d'admiration de l'enfant artiste, émerveillé des chefsd'œuvre sans nombre qu'elles contenaient. Les obélisques , les fontaines, les colonnades et les cent soixante statues qui ornent les places de cette belle cité surpassaient tout ce que son imagina-

tion avait pu rêver de splendeur et de beautés ; enfin , accablé de fatigue, mais non rassasié , le jeune garçon, qui n'avait encore vécu que des yeux, sentit, à la faiblesse de ses jambes et aux appels réitérés de son estomac , qu'il n'avait pas mangé depuis le matin, en même temps que l'approche de la nuit l'invitait à se procurer un gîte.

Cette double nécessité à satisfaire présentait plus d'une difficulté: Jacques avait peu d'argent, et il n'entendait pas un mot de la langue du pays. Toutefois son esprit était doué de trop de résolution pour reculer devant quelque obstacle que ce fût ; il jeta les yeux autour de lui, et remarqua non loin du palais Ducal une maison qu'il supposa être une hôtellerie quoiqu'elle n'eût ni enseigne peinte ou sculptée, ni même la croix de paille liée de franges écarlates qui, dans son pays, annonçait un lieu où l'on donnait à boire et à manger ; mais il sortait de cette maison un bruit de vaisselle et de gobelets qui pouvait justifier les soupçons du jeune voyageur. Pour s'en éclaircir, celui-ci monta hardiment les quelques marches qui conduisaient dans l'intérieur, et ne tarda pas à se trouver dans une grande salle, où tout présentait les caractères du lieu qu'il cherchait. Cette pièce, assez bien décorée, contenait nombreuse compagnie , elle était divisée en deux parties , séparées par des portiques; dans la première était la cuisine et le vaste foyer, élevé à l'italienne,

JACQUfcS CALLOT.

où cuisait le souper des convives ; ces derniers se tenaient dans l'autre pièce brillamment éclairée par des bougies, et se livraient à divers amusements en attendant qu'une table , déjà chargée de pièces d'argenterie et de cristaux de Venise , les réunît pour le festin. Les uns jouaient aux dés, et les autres, occupés autour d'une bouteille aux larges flancs , semblaient ainsi préluder aux plaisirs de la table ; quelques-uns enûn, et c'étaient ceux dont le costume splendide et la démarche plus grave annonçaient des hommes d'un rang plus élevé que le reste des convives, causaient paisiblement entr'eux, ou se promenaient dans toute la longueur de la salle.

Près du foyer et autour de la table dont nous avons parlé, se tenaient le maître-hôtelier et les serviteurs de la maison; le premier, gros homme bourru, paraissait fort occupé de ses fonctions culinaires , tandis que les autres s'empressaient de couvrir la table de pain , de vins précieux, et de tout ce qui devait contribuer au service.

Jacques, moins intimidé à la vue de cette grande société, qu'embarrassé de faire connaître au maître du logis le désir qui l'amenait, en chercha longtemps l'occasion; mais l'hôtelier était inabordable, et les domestiques dont Jacques gênait les mouvements par les efforts qu'il faisait pour se rapprocher de la cheminée, le renvoyaient sans cesse en lui faisant signe d'aller rejoindre la compa-

iOS JACQUES CALLOT.

gnie qui se tenait dans l'autre partie de la salle. Ne pouvant se faire comprendre et pourtant ne voulant passe retirer comme il était venu, Jacques obéit à leurs injonctions réitérées, sauf à trouver un moment plus opportun pour demander à son tour à souper et un gîte. Il passa donc sous le portique et s'avança vers undes premiers groupes, c'était celui des joueurs. Pendant quelques instants il s'amusa à suivre les chances rapides du jeu ainsi que l'expression de crainte, d'espoir, de triomphe ou de joie sordide , qui se peignait sur la physionomie des joueurs, selon que la chance des dés leur était plus ou moins favorable : de là Jacques passa près des buveurs, mais le spectacle de l'ivresse n'avait rien de bien gracieux pour lui; et, attiré par la figure noble et vénérable de l'un des promeneurs, il se mit à le suivre , prêtant l'oreille non à ses discours, puisqu'il n'en comprenait pas un mot , mais écoutant avec un singulier plaisir cette belle langue harmonieuse, dont il croyait surprendre la pensée, tant étaient justes et expressifs le geste et l'intonation de celui qui parlait. Ce personnage, que ses compagnons désignaient par le nom del signor Lorenzo , était un officier au service du grand duc Ferdinand de Toscane qui, après avoir servi avec distinction dans la guerre du Milanais, jouissait d'une grande estime près de son souverain. 11 se plaisait à réunir de temps en temps quelques amis dans la

maison où la Providence avait amené notre jeune fugitif et qui n'était ni une hôtellerie, ni un cabaret , mais un de ces lieux appelés Casino, où les grands seigneurs allaient se divertir.

Le noble vieillard ne fut pas long-temps sans remarquer l'enfant qui marchait à ses côtés, et qui d'un regard intelligent semblait deviner ses paroles. 11 pensa que Jacques appartenait à quelqu'une des personnes qu'il avait invitées, et lorsque le signal de se mettre à table fut donné, il prit familièrement la main du jeune garçon et le fit placer à côté de lui. Notre jeune aventurier ne se trouva pas déconcerté en se trouvant admis dans cette société , et , malgré la simplicité de ses habits un peu ternis par le voyage , 1 élégance de ses manières, aussi bien que la connaissance des usages du* monde, dont il lit preuve dans cette circonstance, le firent regarder par toute la compagnie comme un enfant aussi bien né que bien appris. Ajoutons, pour expliquer l'assurance que Jacques montrait en ce moment, qu'il croyait fermement être dans une hôtellerie où chacun, après avoir bu et mangé à la table commune, devait payer son écot , et qu'il se proposait après le souper de s'entendre pour cela avec le maître du logis ; seulement il pensait avec inquiétude que tous ses bajocci y passeraient et qu'il aurait mieux fait de choisir une auberge moins splendide mais plus en rapport avec la modicité de ses

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JACQUfcS CALLOT.

finances. Celle pensée, qui le préoccupait fortemenl, mit bientôt un frein à son appétit, et lorsqu'il eut apaisé sa première faim, il fallut toutes les instances de son généreux voisin pour l'engager à goûter aux mets nombreux et délicats qui couvraient la table. Tout à coup l'officier qui lui avait adressé plusieurs fois la parole en le servant, et n'en avait reçu d'autres réponses que quelques mots dits à voix basse, accompagnés chaque fois d'un salut respectueux, se tourna vers Jacques et d'un air de bonne humeur lui dit, toujours en italien : — Que veut dire ceci, mon jeune gaillard ? vous ne mangez ni ne parlez ! êtes-vous malade, ou muet!...

Jacques, interpellé aussi vivement, releva la tête et se méprenant sur le sens des paroles qui lui était adressées, sentit la rougeur lui monter au visage.

— Hélas 1 Monsieur, répondit-il tout interdit, je n'entends pas un mot d'italien, je suis étranger en cette ville, et si j'ai fait quelque chose d'inconvenant, c'est bien par ignorance, je vous assure.

— Comment! tu ne sais pas un mot d'italien , s'écria l'officier en fort bon français ; car ayant été employé dans les négociations relatives au mariage de Marie de Médicis, nièce du grand duc, avec Henri IV , il parlait facilement cette langue. Par quel hasard un enfant de ta nation se trouve-t-il parmi nous?

uiy iiiii(ju

— Ah! Monsieur, s'écria 1 enfant, tout joyeux d'entendre sa langue maternelle, et sans songer à répondre à cette dernière question, que je suis heureux de trouver quelqu'un qui puisse m-'aider à me faire comprendre de ce gros vilain hôtelier, lequel n'a pas voulu m'écouter et me donner un petit coin là -bas pour manger un morceau tout seul, car je présume que ma part à cette belle et bonne table me coûtera bien cher... Mais puisque vous avez été si bon pour moi, Monsieur, et que vous parlez l'italien comme le français, vous aurez encore la bonté d'arranger cela avec lui après le souper, n'est-ce pas? ainsi que pour mon coucher, car je ne saurais aller autre part ce soir, et s'il refuse de m'héberger, il me faudra coucher à la belle étoile.

Tout ceci fut dit avec tant de vivacité et l'accent d'une si grande bonne foi, que le vieil officier partit d'un grand éclat de rire, et ravi de la singularité de l'aventure, il en fit part à ses compagnons; tous les yeux se tournèrent vers le jeune étranger. L'hôtelier, instruit de ce qui venait de se passer, et qu'un convive non invité s'était introduit dans la noble compagnie, accourait suivi de ses valets pour mettre ignominieusement à la porte le jeune intrus. Mais si cette méprise avait excité l'hilarité de l'officier, la candeur de l'enfant l'avait touché. D'un geste il renvoya l'hôte courroucé et s'adressant à Jacques :

— Mon enfant, lui dit-il avec bonté, puisque vous vous êtes adressé à moi vous n'aurez pas sujet de vous en repentir. Soyez sans inquiétude au sujet de votre écot, c'est moi qui régale... et quant à votre gîte, vous en trouverez un chez moi, car il ne serait pas convenable qu'un garçon aussi bien appris que vous fût réduit à coucher à la belle étoile. Maintenant, continua l'excellent homme, mettez-moi au courant de vos petites affaires : votre langage et vos manières annoncent en vous un enfant de bonne maison; quel est votre pays, votre famille, comment vous trouvez-vous à Florence, seul et dans un état presque de dénuement? il faut que des événements bien étranges vous aient amené dans ce pays; ayez conûance en moi, mon enfant, et vous n'aurez pas sujet de vous en repentir!...

Jacques, en écoutant ce discours prononcé avec un accent tout paternel, croyait rêver, et s'il eût écouté le mouvement de reconnaissance dont il se sentait pénétré, il se serait jeté aux pieds du digne protecteur que la Providence lui envoyait si miraculeusement et dans l'un des instants le plus critique de sa vie aventureuse. Après lui avoir témoigné de son mieux sa gratitude, Jacques commença son récit : il dit comment, contrarié par son père dans son goût pour l'étude du dessin, il avait pris en dégoût la vie qu'il menait dans la maison paternelle ; comment toujours occupé de

l'idée d'aller en Italie, les discours d'un vieux pèlerin l'avaient entraîné sans le vouloir loin de sa ville natale sans prendre congé ni avis de personne. 11 raconta la misère qui pendant le voyage l'avait forcé de se réfugier au milieu d'une troupe de Bohémiens dont le chef s était engagé à le conduire à Rome. 11 peignit son ravissement en arrivant à Florence, et la brusque résolution qu'il avait prise de renoncer à la protection de ses compagnons de voyage aûn de pouvoir visiter cette belle ville et ses monuments; enfin il dit, en riant, quelque chose de son embarras quand il lui avait fallu chercher un gîte, et que ne parvenant point à se faire écouter du maître hôtelier ni de ses serviteurs, il avait pris le parti de se réunir à l'honorable compagnie, à laquelle, ajouta l'enfant bien appris et en se tournant du coté des convives, il demandait pardon de cette irrévérence.

Ce récit, fait en français, langue que la plupart des amis du signor Lorenzo ne comprenaient point , parut piquer singulièrement leur curiosité qu'excitaient également et la vivacité du jeune narrateur, et l'intérêt avec lequel T écoutait l'officier. Celui-ci ayant mis la compagnie au fait de ce qui se passait entre lui et cet enfant extraordinaire, et transmis les excuses du jeune étranger, dit avec amitié à ce dernier : — Eh! que seriez- vous devenu, mon pauvre garçon, si Notre-Dame et St-

JACQUES CALI.OT

Laurent ne vouseussent conduit dans cette maison ?

— Oh j'aurais acheté un pain, répondit l'enfant, j'aurais bu de l'eau à la fontaine de la grande place, et je me serais couché sous un de ces beaux portiques de marbre où l'on peut dormir aussi bien que dans un bois.

— C'est fort bien! mais demain, mais les jours suivants, quand vous auriez dépensé tous vos bajocci, qu'auriez-vous fait pour vivre?

— Quant à cela j'avais mon plan, et je l'ai encore, reprit Jacques d'un air réfléchi ; j'aurais cherché à me placer près de quelque bon seigneur en qualité de page ou de secrétaire, car tout jeune que je sois, je ne suis pas tout à fait un ignorant; d'abord je sais lire, écrire et compter, ensuite j'ai assez étudié le blason pour savoir expliquer des armoiries, les dessiner avec leurs couleurs, métaux, fourrures, emblèmes et supports; dresser un arbre généalogique, enfin tout ce qui concerne la digne science héraldique, comme dit mon père; je servirais mon maître avec zèle, exactitude et fidélité, je ne lui demanderais que de faibles gages, à condition qu'il me laisserait chaque jour deux heures pour aller apprendre à dessiner chez quelque peintre de la ville, où je demeurerais jusqu'à ce que j'eusse amassé de quoi achever mon voyage et enfin arriver à Rome. Voilà mon plan, continua l'enfant, est-ce que vous le trouvez si déraisonnable? ajouta-t-il en hésitant un

JACQUES CALI.OT.

peu, car il voyait un sourire errer sur les lèvres du vieil officier.

— Pas tout à fait, mon courageux garçon, reprit Lorenzo d'un air un peu goguenard, seulement il faudrait préalablement savoir parler, lire et écrire en italien, avant que de trouver à employer une partie de tes talents; or, comme il serait fâcheux que tant de science fût perdue faute d'occasion pour la mettre en pratique, je vais m'occuper à le trouver un patron tel qu'il te le faut, ce ne sera ni bien long ni bien loin, car ce sera moi. Dieu merci ! mon écusson est en bon état, mais j'ai quelques écritures françaises que tu m'aideras à débrouiller. Je te prends donc, non à mon service, mais sous ma protection, je te veux donner un maître chez lequel tu pourras dessiner toute la journée si bon te semble, et plus tard quand tu en sauras assez, nous verrons à trouver les moyens de t'envoyer à Rome. Que dis-tu de ma proposition : te convient-elle (6) ?

En entendant ces paroles qui surpassaient tout ce que ses espérances avaient pu avoir de plus prodigieux, Jacques, hors d'état d'exprimer la foule de sentiments qui l'agitaient, t se jeta dans les bras de l'excellent officier en poussant des cris de joie. Ces transports naïfs dont Lorenzo apprit la cause à ses compagnons, parurent amuser ceuxci et les intéresser tout à la fois ; ce fut à qui ferait un geste d'amitié au jeune étranger qui, sur

l'invitation de son nouveau patron, fit alors le tour de la table pour recueillir les. marques de l'intérêt flatteur dont il était l'objet.

Cet événement avait mis la compagnie en belle humeur. Le souper s'acheva gaiment, et la veillée, agréablement remplie par le jeu, la musique, et de spirituelles conversations, s'écoula rapidement. Quand l'heure du repos arriva, les joyeux convives se séparèrent ; l'officier et son petit protégé, précédé de domestiques portant des flambeaux, tandis que d'autres, armésd'épéesetde poignards, les suivaient, se dirigèrent vers le palais du grand duc où Lorenzo avait son logement. Jacques, en faisant ce trajet, en passant sous ces portiques soutenus de mille colonnes, en montant ces grands escaliers de marbre, en traversant ces galeries, ces salles meublées avec une splendeur dont il n'avait nulle idée, en se voyant lui-même dans ces lieux sous la protection d'un homme riche, puissant et généreux, sentit tous les contes merveilleux de son enfance lui revenir à l'esprit. Peut-être était- il protégé par quelque fée ou quelque bon génie, et pourtant il n'avait sauvé ni couleuvre ni crapaud en danger de périr, ni aucune de ces bêtes parlantes qui dans ces contes se montrent favorables ou terribles aux hommes, suivant qu'elles en ont reçu quelque service ou quelque injure. D'autres fois, Jacques setâtait pour s'assurer qu'il ne rêvait point; et que tout ce qui

l'entourait était bien une douce et charmante réalité. Cet enchantement ne le quitta point, quand après avoir pris congé de son digne patron, il fut conduit par un domestique dans une jolie chambre et couché dans un bon lit, c'était une sorte d'enivrement délicieux, auquel le sommeil de son âge vint bientôt mêler ses douceurs et le préparer par le délassement de ses fatigues aux nouvelles jouissances qu'il devait goûter le lendemain.

A son réveil, Jacques vit entrer, comme dans les contes Orientaux,undomestiquesuivid'untailleur, portant un gros paquet : c'étaient des habits simples mais élégants, que son généreux hôte avait ordonné qu'on lui procurât pour remplacer ceux qu'il portait depuis Nancy, et qui se ressentaient de la longueur du voyage. Après qu'il eut fait sa toilette et peigné" ses beaux cheveux, le jeune garçon fut conduit près de son patron, qui, le faisant dejeùner avec lui, se plut à le questionner sur divers sujets; Jacques répondit à tout d'une manière satisfaisante, quoique ses yeux se tournassent fort souvent du côté des peintures qui décoraient l'appartement, et qu'il se fit une extrême violence pour ne pas se lever à tous moments afin d'aller les examiner plus à l'aise. L'officier , remarquant le penchant extraordinaire de cet enfant pour les objets d'art, résolut de ne pas le faire languir long-temps ; et le jour même, il

conduisit Jacques chez un peintre nommé Remigio Canta Gallina, assez réputé dans Florence, moins par son habileté dans l'art de la peinture, que par la perfection de son dessin , ce qui le rendait plus propre qu'un autre à former de bons élèves. Lorenzo lui ayant présenté son protégé, le recommanda particulièrement à ses soins, en l'assurant que d'après le goût prononcé qu'il manifestait pour le dessin, il ne doutait pas que cet élève ne lui fit grand honneur. Canla Gallina accueillit le jeune étf anger et le mit tout de suite en besogne.

Jacques se trouva d'abord un peu déconcerté en se voyant introduit au milieu d'une foule de jeunes gens de son âge qui, jetant sur lui des regards curieux, semblaient considérer ce nouveau venu, avec son air simple et timide, comme une victime dévouée à leurs sarcasmes et à leur malignité d'écoliers. Toutefois, la présence du maître réprima un peu le fou rire qui les avait saisis, en entendant le jeune garçon s'efforcer de prononcer en italien ces formules de politesse, par lesquelles tout étranger commence à apprendre la langue du pays où il arrive; et bientôt l'attention de Jacques fortement attiré par le travail que terminait le peintre dans ce moment, ne lui permit, ni de voir les grimaces, ni d'entendre les chuchotements moqueurs de ses futurs compagnons.

Canta Gallina dessinait à la plume dons une rare * perfection, et il voulait que ses élèves s'exerças-

JACQUES CALLOT. HQ

sent à ce genre, qui, disail-il, rendait la main sûre, hardie,ct en même temps habile, lorsqu'il s'agissait de la composition. Jacques eût bien désiré commencer par là, mais le maître l'avait mis au dessin à là sanguine,et quelle que fût la dextérité qu'il eût déjà acquise dans le maniement du crayon et delà plume, il lui fallut aborder l'étude ennuyeuse, mais nécessaire, des yeux, des nez, des bouches; véritable désespoir des enfants, et pourtant seul commencement de l'art qui fait les Michel-Ange et les Raphaël.

Toutefois cette première leçon et celles qui suivirent n'eurent rien de fastidieux pour Jacques ; la passion d'apprendre lui faisait surmonter les difficultés que lui présentait l'exactitude rigoureuse prescrite par le maître dans l'imitation du modèle. Pendant plusieurs heures il demeurait penché sur son papier, copiant avec une rapidité prodigieuse, mais blâmée par le maître, ces formes presque mathématiques dont se composent les principes du dessin. Emporté par une espèce de fougue qui plus tard devait caractériser son talent, il avait une peine extrême à tracer lentement ses contours, à en modeler avec patience les différentes saillies, et par des teintes adoucies, leur donner tour à tour du relief ou de la profondeur. 11 lui fallut bien du temps et une grande force de volonté pour réprimer cette vivacité d'exécution qui tenait autant à celle de

son caractère qu'à la mauvaise habitude qu'il avait eue tout enfant, de laisser jouer capricieusement sa plume et son crayon au hasard sans consulter aucune des règles qui constituent l'art du dessin. Outre les reproches de son maître à ce sujet, Jacques avait aussi à supporter les railleries de ses jeunes camarades qui l'appelaient il signor fa preslo, et lui donnaient mille sobri quets dont notre jeune Lorrain ne comprenait pas tout le ridicule; mais malgré tous ses efforts pour corriger en lui cette fâcheuse disposition, le naturel l'emportait.

Du reste, sa vie était heureuse; son généreux protecteur pourvoyait à tous ses besoins, le traitait comme un fils, encourageait ses études, et lui promettait comme récompense le voyage à Rome, terme de toute l'ambition du jeune garçon.

11 y avait déjà plus d'un mois que Jacques se trouvait à Florence , et il était encore sous le charme des premières impressions. La vue des chefs-d'œuvre qui s'offraient à lui de toutes parts, loin de le rassasier, ne faisait que rendre plus vif le désir qu'il avait de les imiter. En visitant le palais du grand-duc et la magnifique galerie qui en fait partie, il avait admiré ce vestibule, où les statues de Médicis semblent les ombres de ces grands hommes réunies pour faire aux étrangers les honneurs de leur palais; toutefois

le chef-d'œuvre de la sculpture antique, cet Apollon Pithien, au regard triomphant, et cette Vénus aussi pudique que belle dans sa chaste nudité, avaient peu attiré les regards de l'enfant. Les peintures de la célèbre galerie parlaient plus vivement à son imagination.

La collection de portraits des hommes célèbres rassemblée à grands frais par les ducs de Florence , avait surtout pour Jacques un attrait tout particulier. Souvent il passait des heures à parcourir cette galerie animée par la présence de ces beaux génies, et lorsque quelque lacune se trouvait entre les portraits des grands maîtres, le jeune ambitieux venait quelquefois à penser qu'un jour peut-être sa propre image, le portrait de Jacques Gallot, se trouverait admis dans cette illustre compagnie. Alors son cœur se gonflait, un frisson parcourait ses membres, et ses yeux tout grands ouverts se fixaient sur cette place vide ; on eût dit qu'il regardait dans l'avenir (7). Toutefois le studieux enfant ne perdait pas tout son temps dans une vaine contemplation, et mu par l'ardent désir qui ne le quittait point, il courait reprendre ses crayons et dessiner avec une nouvelle ardeur.

Au milieu de l'étourdissement où le plongeait cette vie heureuse et nouvelle, Jacques ressentait pourtant au fond du cœur une secrète amertume qui en corrompait toute la douceur ; c'était la pensée de ses torts envers ses parents, et l in-

quiétude de sa mère bien -aimée à qui sa disparition avait dû coûter bien des larmes! Tant qu'il avait été errant et malheureux, il avait écarté avec soin tout ce qui aurait pu le faire faiblir dans ses résolutions; mais aujourd'hui qu'il était presqu'arrivé au but qu'il s'était proposé en quittant la maison paternelle, il croyait n'avoir plus les mêmes motifs pour garder le silence. Bien plus , Jacques, avec l'étourderie de son âge, en vint même à penser que son entreprise était justifiée par le succès, et qu'en le mandant à sa famille, loin de le blâmer, il verrait son père et sa mère applaudir à sa réussite.

Cette présomption, bien digne au surplus d'un enfant de treize ans à peine, le louable désir d'implorer le pardon paternel, jointe à cette tendre affection de cœur qui le portait à faire connaître à son indulgente mère tout ce qui lui était arrivé d'heureux, lui fit prendre la résolution d'écrire à ses parents le récit exact de ses aventures. Dans cette lettre toute filiale, mais où perçait pourtant quelque chose de la ténacité lorraine, Jacques demandait pardon pour le passé, indulgence et bénédiction pour le présent comme pour l'avenir, et tout en assurant son père de son respect, et sa mère de sa tendresse, il terminait en disant qu'il ne retournerait en Lorraine qu'après s'être acquis, par le talent, un nom digne de faire honneur à sa famille.

JACQUfcS CALLOT

Malheureusement le service des postes n'était point alors organisé comme il l'est de nos jours, surtout pour les communications avec les pays étrangers. La plupart du temps le transport des lettres se faisait par le moyen de messagers toujours fort Ion g- temps en route, et souvent arrêtés par mille circonstances; quelquefois aussi on profitait des courriers que les princes ou les grands seigneurs expédiaient pour leurs propres affaires ; mais quand ils n'allaient pas directement sur les lieux pour lesquels on leur remettait des dépèches, il en résultait que celles-ci, confiées par eux à quelques messagers subalternes, étaient souvent égarées et même perdues. Ce fut ce qui arriva à la missive dont Jacques attendait de si heureux effets. Le courrier qui s'en était chargé, envoyé par le duc de Florence, à la cou r de Hen ri IV, avait bien promis de faire parvenir sa lettre en Lorraine; mais avait- il pu tenir sa promesse, ou quelque circonstance fortuite était-elle intervenue? le fait est que cette lettre qui, en calmant les alarmes d'une mère, eû t , par sa forme respectueuse , apaisé lecourroux d'un père justement irrité, et peut-être changé toute la destinée de notre jeune aventurier, ne parvint point à sa destination, et ceux auxquels elle était adressée demeurèrent dans les mêmes sentiments d'irritation violente et de désolation à l'égard d'un lils coupable d'ingratitude.

VH.

Départ pour Home. — $à<\)tv&t rencontre.

Six mois s'étaient écoulés depuis le départ du fugitif. Aux transports de la colère avait succédé, chez le père de Jacques, une sombre indignation qui ne se manifestait que par de rares mais terribles éclats, dont la violence troublait le ménage naguère si paisible. Pour la mère, son chagrin était le môme que le premier jour; à la pensée do

sonûis absent, perdu, mort peut-être, ses larmes coulaient avec la même amertume ; elle n'opposait à la colère mal contenue de son mari qu'un respectueux silence, mais quand il voulait raisonner avec elle et lui prouver qu'elle avait tort de s'affliger ainsi de la perte d'un enfant ingrat et rebelle , alors le cœur maternel , incapable d'admettre cet étrange raisonnement, se révoltait; l'épouse soumise disparaissait, et l'on ne voyait plus que la mère inconsolable dans sa douleur.

Tous deux pourtant avaient fait faire des perquisitions pour retrouver l'enfant. On l'avait cherché chez tous les parents amis de la famille. Le vieux Pierson avait été dépêché jusqu'à Saint- Michel, où Jean, le fils aîné du roi d'armes, après avoir fait son droit à Pont-à-Mousson, s'exerçait à la pratique du barreau ; et dans l'espoir que Jacques, las de vagabonder dans le pays, se serait réfugié chez son frère aîné, le fidèle serviteur avait été envoyé jusque là pour ramener le fugitif. L'été se passa dans cette recherche infructueuse. L'automne vint, et dame Renée se flattait encore que les plaisirs des vendanges/amèneraient le cher absent. Mais l'hiver arriva avec ses neiges précoces et ses rigueurs accoutumées, et la mère sentit sa douleur se tourner en un profond désespoir. Elle n'avait rien négligé pour obtenir quelques lumières sur le sort de son fils. Il

ne partait pas de Nancy un marchand allant en foire, un compagnon faisant son tour de France, que la bonne dame ne le chargeât de prendre en route quelques informations à son sujet, promettant une grosse somme pour la première bonne nouvelle qu'on lui en donnerait, et stimulant d'avance le zèle de ses messagers par des présents et de douces paroles. Elle avait fait des vœux à toutes les chapelles de Saint-Epvre, des neuvaines à Sainte-Geneviève, à Saint-Nicolas, à Saint-Sigisbert-d'Austrasie, qu'on implore dans les occasions importantes. Elle ne doutait point du secours de ses dignes protecteurs, et pourtant en voyant les jours, les semaines et les mois s'écouler, elle commença à craindre que son fils ne fût en effet perdu pour elle.

La douleur qui minait la pauvre dame lui causa une maladie assez grave, dont elle souffrit une partie de l'hiver, circonstance qui ajouta encore à la tristeste qui régnait dans la maison. Le vieux Pierson qui avait élevé Jacques, ainsi que les autres enfants, partageait à la fois la colère de son maître et le chagrin de sa maîtresse, mais il en voulait beaucoup à Jacques son favori, d'être parti sans lui en rien dire. Je l'aurais suivi au bout du monde, disait-il, si le méchant garçon eût voulu y aller. Grand chemin fait qui toujours court; et quand il aurait eu mangé assez de vache enragée y je l'aurais ramené tout doucement, et sans

qu'il s'en doutât, au bercail; car, comme on dit : On prend pltis de mouches avec du miel quavec du vinaigre*... Et de bonne vie vient bon lot. Pierson fortifiait d'ordinaire son opinion par un proverbe en forme d'argument, et la portion de phrase : car comme on dit 9 revenait souvent dans son discours.

La vieille Nanon, ainsi que Babet, la femme d'atour de dame Renée, n'étaient pas toujours de l'avis de Pierson en bien des choses, mais quand il était question de leur jeune Monsieur, les regrets , du fidèle trio ne variaient que d'expression et non de vivacité.

Toute la ville avait su ce fâcheux événement, au grand dépit de Jean Gallot qui se sentait blessé dans son honneur de père et de gentilhomme par la conduite inconsidérée de son fils. Âpres les premières démarches faites par lui pour retrouver les traces du fugitif, le père s'était renfermé dans un orgueilleux silence, et si pour se dédommager de cette contrainte, il écrivait quelquefois à son fils aîné, c'est que le vieux roi d'armes reportait maintenant sur ce fils toutes ses espérances. Du reste, il avait défendu dans la maison qu'on prononçât le nom du fils rebelle; il avait été obéi , ses amis qui connaissaient son humeur évitaient de lui parler d'un objet qu'ils savaient lui être désagréable, et depuis lors le souvenir de Jacques ne vivait plus que dans

le cœur de sa mère et de ses vieux serviteurs.

Pourtant, il y avait encore un autre pauvre petit cœur bien attristé de la disparition de Jacques ; citait celui de Claire, la petite Maïo de la rue du Maure-qui-Trompe. Pendant assez long-temps, l'enfant ne rencontrant plus Jacques aux heures et aux lieux accoutumés, s'étonna de cette absence, et sans en soupçonner la cause, ne l'attribua qu'à quelque fâcheux hasard. Mais peu à peu les bruits les plus sinistres circulèrent à son sujet dans le quartier. Le fils du roi d'armes, disait-on, après une querelle avec son père, s'était jeté à la rivière, et son corps avait été retrouvé au pont de Malzéville; on l'avait faitenterrer secrètement dans le cimetière du village, et on cachait ce triste événement à la mère dont la douleur était déjà assez grande, etc. D'autres assuraient d'un air de mystère qu'il y avait quelque chose de plus étrange encore dans cette disparition. Aujourd'hui le démon a tant de puissance; il est si facile de jeter un sort sur un enfant , disait-on. Et chacun de citer une anecdote à l'appui de son opinion. Ces récits se faisaient à la fontaine de la Boudière où Glaire allait chaque jour remplir son brochon, espèce de vase en terre noire. Et telle était la triste préoccupation où la jetaient ces récits, que souvent elle oubliait de retirer son vase trop plein et dont l'eau s'échappait à gros bouillons. Alors vertement tancée de cette négligence par les femmes

qui attendaient après elle pour remplir leurs brochons et leurs saïcltes de bois blanc, la pauvre enfant s'éloignait le cœur moins troublé des injures qui lui étaient dites que des nouvelles qu'elle venait d'entendre.

Toutefois, Claire renfermait sa peine en ellemême et se gardait bien de rapporter ces propos à Marie-Jeanne, car la petite s'était déjà aperçue que la bonne femme, quoique pleine de tendresse et d'affection pour elle, ne comprenait pas toujours ses petits chagrins ; par exemple, si après avoir été maltraitée par quelque compagne d'école jalouse d'une image ou d'un chapelet reçu pour prix de son application, Claire venait toute en pleurs se plaindre à sa vieille gouvernante, celle-ci, loin de lui apprendre à supporter avec douceur et résignation les inconvénients attachés à toute espèce de supériorité, lui conseillait de se venger en révélant à la sœur d'école la méchanceté de l'élève; si au temps des primevères des bois, l'une des fillettes, cassait malicieusement le fil tendu sur lequel se pressent les houpes fleuries avant de se réunir, pour former ensuite ce globe appelé lapelotte aux coucous, jeu chéri des petites filles Lorraines, Claire allait faire quelques reproches à celle qui lui causait ce chagrin, des éclats de rire cruels et moqueurs, des mots injurieux dont elle ne comprenait pas le sens, et quelquefois des coups, forçaient la petite à s'éloigner du cercle

animé des enfants de son âge, et quand elle disait à Marie-Jeanne : Pourquoi donc les petites filles se moquent-elles de moi ? Pourquoi me battent-elles, et pourquoi m'appellent-elles bâtarde? alors, sans répondre à ses questions, la vieille femme entrait dans une colère qui faisait repentir Glaire de sa confiance; car à travers le torrent d'injures et de menaces qu'elle vomissait contre ceux qui tourmentaient sa chère enfant , il échappait à Marie- Jeanne des mots terribles, étranges, ténébreux, dont l'enfant ne sentait peut-être pas toute la portée, mais qui la faisaient frémir sans savoir pourquoi.

Il résultait de cet état de choses, que Claire s'habituait à renfermer en elle-même tout ce qu'elle pensait; elle avait beaucoup d'attachement pour sa vieille amie, mais elle la craignait, et elle sentait malgré son jeune âge et son peu d'expérience, qu'elle ne trouverait jamais en elle les conseils dont elle aurait besoin. Elle vécut donc de plus en plus solitaire et réservée, fuyant la compagnie des enfants où elle était souvent molestée. Fréquentant assidûment l'école et avec plus de ferveur encore l'église, Claire chercha dans l'étude et la prière, un refuge contre la tristesse croissante dont la pénétrait peut-être à son insu son état d'isolement, que l'éloignement de son jeune ami rendait plus amère encore. Hélas !

tandis que cette absence faisait verser tant de

pleurs, celui qui en était l'objet ne songeait guère à les tarir par un prompt retour!

Jacques, après avoir tranquillisé sa conscience par la lettre dont nous avons fait mention, se livrait sans réserve à tout le bonheur de sa vie présente. 11 suivait avec assiduité les leçons de Ganta Gallina, et les difficultés que lui présentait l'étude du dessin, telle que l'exigeait le maître sévère, loin de diminuer son ardeur, ne faisaient que l'accroître ; toutefois le présomptueux enfant avait été obligé de revenir de bien des illusions au sujet de la rapidité présumée de ses progrès. Il avait cru que l'étude du dessin ne lui demanderait que quelques mois, et qu'immédiatement après, les pinceaux en mains, il pourrait imiter les beaux modèles de la peinture, ou mieux encore, écrire à grands traits les compositions tour à tour gracieuses ou terribles qui se pressaient en foule à son imagination. La pratique lente et méthodique du crayon lui semblait quelquefois du temps perdu ; loin de se douter que cette étude serait pour lui la base de ses plus beaux succès et de son plus incontestable mérite, il s'en irritait presque, mais sans que cette lutte de son génie impétueux contre les salutaires entraves qui lui étaient imposées, ralentit en rien son assiduité au travail.

Depuis près d'un an qu'il étudiait le dessin, Ganta Gallina ne lui avait pas encore permis de tou-

cher un piaceau; it>at$ à l'exercice du crayon le maître avait joint celui de la plume, genre alors fort estimé et daneJoquel il était lui-même d'une grande habïJeté.'Outre son ialent comme peintre, Canta- Gailina était assez boa graveur, et ce fut dans son atelier ^ que Jacques Callot prk les premiers principes de l'art qu'il devait porter si loin un jour. Il trouvait à la gravure un avantage supérieur à celui du dessin; c'était de multiplier les copies des belles choses, et de les rendre en quelque sorte populaires. Toutefois, cet art qui demande tant de patience, de lenteur et de persévérance, qualités que Jacques était encore loin de posséder, ne pouvait pas arrêter long-temps l'impatient jeune homme, il avait compris par quelques discours de son maître, que trois ans devaient s'écouler avant qu'il quittât ses études actuelles. Ce laps de temps parut immense à Jacques Callot, le désir de -voir Rome et d'aller chercher dans cette ville un maître moins sévère ou plus complaisant, s'empara de son esprit avec la même ardeur que •celui qui l'avait poussé hors de sa patrie. Ce projet, il est vrai, ne pouvait s'effectuer sans de grandes -difficultés, dont la première était d'en faire part au signor Lorenzo, et d'obtenir de lui son agrément à ce voyage. La crainte d'être accusé par son protecteur, d'inconstance et peut-être d'ingratitude, retint longtemps ce désir au fond du cceur de Jacques. Il ne savait comment aborder t. i. 9

ce sujet délicat, et ce fut encore la bonté de son digne patron qui vint à son aide.

Un jour que Jacques parcourait la galerie, et qu'arrêté devant un tableau de Raphaël, il demeurait plongé dans une méditation profonde, il s'écria tout à coup : Mon Dieu ! quand me sera-til donc permis d'admirer les chefs-d'œuvre de ce grand maître, dans le lieu pour lequel il les a faits! oh! quand serai-je à Rome!., à Rome! répéta-il, pour laquelle j'ai tout quitté dans l'espoir de devenir un grand peintre!

— Eh bien ! mon enfant, dit Lorenzo qui l'avait suivi et se trouvait derrière lui, s'il ne faut que vous envoyer à Rome pour vous faire acquérir un vrai talent, quel que soit le plaisir que je trouve à vous avoir près de moi, je ne m'y refuserai point, et comme je vous l'ai promis, je vous donnerai les moyens de faire ce voyage.

Depuis quelque temps l'officier avait remarqué la secrète mélancolie du jeune garçon, et l'accent passionné avec lequel Jacques venait d'exprimer son désir, acheva de l'éclairer; aussi sans le questionner davantage, le brave officier, qui voulait avant tout le bonheur de son jeune protégé, résolut, de pousser l'obligeance et la générosité jusqu'au bout. Toutefois avant d'effectuer ce projet, Lorenzo s'assura près de Ganta Gallina que le jeune homme avait mis ses leçons à profit et que cette satisfaction donnée au désir violent qu'il

avait de voir Rome, ne nuirait point à son futur talent. Le peintre florentin qui aimait son élève malgré l'apparente inconstance de ce dernier, fit l'éloge de son application et donna l'assurance à Lorenzo que ce voyage, loin d'être nuisible à son jeune protégé, serait au contraire d'une grande utilité parce qu'il le conduirait à prendre un parti : Laissez -le aller, ajouta le vieux maître, je n'en suis point en peine, Jacques n'est point un enfant ordinaire, et il nous reviendra quelque jour. H dit bien ce qu'il voudrait être, mais il ne sait pas ce qu'il sera... je lésais, moi!., croyezmoi, Signor, l'enfant nous fera honneur, il nous reviendra avec un beau talent, mais ce ne sera pas celui qu'il pense acquérir...

Lorenzo, satisfait de cette assurance, annonça au bout de quelques jours à Jacques, que tout était prêt pour son départ. En effet , une mule toute équipée et sur la croupe de laquelle était une valise bien fournie de linge et d'effets, amendait le jeune voyageur dans une des cours du palais. En recevant les tendres adieux de Jacques, l'officier lui remit une bourse assez bien garnie, ainsi que des lettres pour quelques amis qu'il avait à Rome et à l'intérêt desquels il recommandait son protégé; celui-ci auquel la vivacité des sentiments de reconnaissance dont il était pénétré était les moyens de l'.exprimer, ne put que serrer dans ses bras l'excellent homme auquel il allait

devoir toute sa destinée, et montant sur la mule, sortit de Florence à l'instant même.

Pendant les premiers jours de ce voyage commencé sous de si heureux auspices, Jacques ne ressentit d'abord que la joie immense de voir son vœu le plus cher au moment d'être accompli. Il quittait la plus belle ville d'Italie, les campagnes enchantées de Florence, le protecteur dont il avait éprouvé les bontés, les amitiés qu'il avait contractées parmi ses compagnons d'études, et le maître intelligent et sévère qui l'avait dirigé avec tant de zèle; il abandonnait tout, non sans regret mais pourtant avec cette insouciance de la jeunesse qui voit toujours dans l'avenir l'équivalent de ce qu'elle perd au présent, et pour qui un changement quel qu'il soit est déjà un bonheur. Cependant quel que fut son empressement d'arriver au terme de son voyage, le jeune artiste ne négligeait aucune occasion de voir les belles choses qui se trouvaient sur sa route. A Sienne, il visita la cathédrale appelée le Dôme, et fut singulièrement frappé de l'effet d'une espèce de mosaïque en marbre blanc et gris qui en fait le pavé. Un peintre de Sienne, nommé Duccio, avait inventé cette manière de plastique en 1356. Deux marbres, et de deux nuances seulement, lui servaient à rendre les lumières et le clair-obscur, puis à l'aide de traits et de hachures assez profondément gravés dans la pierre, et

remplie d'une composition noire et bitumineuse, il produisait les coups de force, la rondeur , les ombres, et donnait du relief à tout l'ensemble. Becafumi, autre peintre Siennois, avait encore perfectionné le travail de Duccio. Et dès lors, le pavé de la eathédrale de Sienne defenu célèbre, était une chose que Ton recommandait à la curiosité des étrangers qui visitaient celte ville. En examinant cette mosaïque qui ressemblait à un immense dessin, Jacques, dont l'esprit attentif se pénétrait aisément des choses nouvelles, pensa a» travail de gravure dont s'occupait son maître, et tirant de ce qu'il voyait l'induction de ce qu'on pourrait produire à l'aide de l'échoppe seule et abréger ainsi le travail de la gravure, il regretta de ne pouvoir communiquer cette idée à son vieux maître; toutefois elle ne devait pas être perdue, eette idée, et Jacques devait par la suite la mettre en pratique d'une manière bien remarquable (8).

En continuant sa route, le jeune voyageur s'en détourna un peu pour passer à Pérouse et admirer les ouvrages de Piétro Perrugin, dont la jeunesse avait été si misérable, et qui en dépit des obstacles apportés par sa pauvreté, était devenu grand peintre, et le maitre de Raphaël. L'histoire de ces hommes célèbres avait été si souvent racontée à Jacques par le père Anselme , qu'il en connaissait les moindres détails, et au plaisir que

lui promettait son arrivée à Rome, se joignait encore celui de saluer, en passant, le berceau ou la tombe des grands modèles qu'il se proposait d'étudier.

Cependant tout ce qui avait jusqu'alors excité la curiosité ou l'intérêt de notre jeune voyageur, cédait maintenant à la pensée vive, incessante et pleine de charme, qu'il était sur le chemin de Rome, que le lendemain, peut-être même le soir, il pourrait arriver aux portes de la ville éternelle. Jusqu'alors son cheval avait bien fourni la carrière journalière, et après lui avoir fait donner le matin double pitance pour soutenir son ardeur, il se remit en route avec un nouveau courage.

Jacques traversa presque sans les voir les délicieux vallons de Roneiglione, les yeux flxés à l'horizon pour découvrir à travers ces campagnes lumineuses, et dans l'immensité de l'air diaphane, l'objet vers lequel il tendait de toute la force de son désir. 11 ne remarqua même pas le changement qui s'était opéré autour de lui depuis qu'il était entré dans cette espèce de désert qu'on appelle la campagne de Rome. De temps à autre on voyait sur la route quelques paysans, chassant devant eux leurs ânes chargés de légumes ou de fruits, un marchand, un porte-balle, un pèlerin, se dirigeant vers la ville; mais ces voyageurs étaient rares, et rien sur la route n'offrait le mou*

vement qui annonce l'approche d'une grande cité. Un faux pas que fit le cheval de Jacques, trop excité peut être par l'impatience de son jeune maître, et qui força celui-ci à mettre pied â terre pour laisser reposer l'animal, le tira de sa préoccupation. Il jeta un regard étonné autour de lui, et sans pouvoir s'en rendre compte, la vue de cette solitude lui serra le cœur ; d'ailleurs la nuit approchait, et quoiqu'on fût alors dans les plus beaux jours de l'automne, la crainte de voir son cheval succomber à la fatigue, lui faisait désirer de découvrir un gîte pour lui et sa monture. 11 devait être très-près de Rome, qu'une éminence lui cachait encore; mais Jacques sentit qu'il devait renoncer à y arriver le jour même. Il eut un instant la pensée de retourner à une'demi-lieue de là et de passer la nuit dans une petite hôtellerie qu'il avait aperçue sur la route. Un désir enfantin, mais impérieux, devoir au moins de loin le dôme de Saint- Pierre, l'emporta dans l'esprit du jeune garçon sur les conseils de la (prudence. Après avoir laisséreposer son cheval pendant quelques moments, il remonta en selle, espérant trouver bientôt un village ou quelque mauvais abri pour y passer la nuit.

Parvenu au haut de l'éminence en question, Jacques s'arrêta subitement, et comme frappé d'admiration. Au centre d'une plaine vaste, nue, et dont l'immensité semblait en rapport avec la

cité immense qu'elle entourait ; la ville aux sept collines, la ville sainte, la ville de Raphaël, àdemi voilée par les brumes violetées du soir, qui lui faisaient comme un vêtement , et le front couronné d'or par les derniers rayons du soleil couchant, apparut tout à coup aux regards ravis du jeune voyageur : C'était Rome, c'était le terme de sa course, le but de toutes ses espérances; il y touchait, et pourtant il n'en pouvait croire ses yeux, il avait tant de fois rêvé qu'il arrivait à Rome i Le jeune garçon qui était descendu de cheval pour lui laisser reprendre haleine, demeurait plongé dans une délicieuse extase, dont il n'eût voulu être dérangé pour rien au monde. 11 avait aperçu à droite de la grande route, une maison de paysan où il pourrait trouver un abri pour la nuit, et rassuré sur ce point il ne se pressait plus d'arriver. Il eût peut-être prolongé cette contemplation jusqu'à ce que les ombres plus épaisses eussent voilé le ravissant spectacle à ses regards, lorsqu'une troupe de voyageurs à cheval et qui paraissait venir de Rome, monta la colline où Jacques était encore arrêté. La galté, la bonne humeur, semblaient animer la compagnie errante; et des voix bruyantes, des éclats de rire, parvinrent aux oreilles de Jacques, bien avant que les nouveaux venus* fussent près de lui. Toutefois, plus contrarié d'être distrait que curieux de savoir à quetle classe appartenaient les voyageurs, Jacques, qui ne

les avait poial écoutés, résolut de se mettre à l'écart pour les laisser passer j mais en voulant tirer son cheval par la bride, l'animal,;inquiel peut-être de l'approche des autres chevaux, se naît à regimber d'une façon extraordinaire, et donna ainsi le temps aux voyageurs d'arriver. L'un deux, voyant les efforts que faisait le jeune garçon pour maintenir l'animal indocile, accourut à son aide, en disant avec un accent qui fit battre étrangement le cœur de Jacques : — Eh ! tout doux, mon beau garçon ! Vous y ailes trop rudement ; laissez lui la bride sur le cou, nous saurons bien le retenir!... C'était l'accent de son pays! c'était un Lorrain qui lui parlait. Et en levant les yeux sur les autres voyageurs qui s'étaient approchés, Jacques reconnut en frémissant les figures bien connues de trois marchands de Nancy, dont l'un, maître Hugo, habitait la grande rue et avait de fréquentes relations avec son pére. La stupeur où cette vue le plongea d'abord, lui ôta toute présence d'esprit. Il voulut balbutier quelques mots, et son langage qu'il ne songea point à déguiser, acheva de le trahir.

— Oh t si je ne me trompe, dit le plus âgé des marchands en le regardant de plus près ; c'est notre jeune voisin, le fils du digne roi d'armes! Eh! que faites- vous donc dans ce pays, mon jeune gars, tandis que tout est en désolation chez vous, à votre sujet?

La foudre tombée 2LUX pieds de l'enfant ne lui eût pas causé une plus grande consternation ; il voulut parler, sa langue s'attacha à son palais, et pendant ce temps , les exclamations des autres voyageurs bruissaient horriblement à ses oreilles : C'est M. Jacques! — Mais oui, c'est bien lui! — Ah! M. Jacques! que votre mère a pleuré depuis votre départ! que de messes elle a fait dire à votre intention ! — Elle en a fait une maladie! — Dont elle n'est pas encore guérie! — Et votre père! le digne homme! on ne l'a pas vu rire une seule fois depuis ce temps-là! — Et votre grand' mère, la dame Claude Callot, qui reste à Villers, elle a manqué mourir de déplaisir quand elle a appris que son petit-fils était parti pour mener une vie vagabonde ! — Personne n'aurait attendu cela de vous, M. Jacques! un garçon bien appris comme vousl'avez été en toutes choses, — cela faitl'étonnement de chacun ; un jeune homme comme vous se jeter dans le libertinage et l'inconduite!...

Ces phrases accumulées les unes sur les autres par les dignes marchands et les gens de leur suite, étaient comme autant de traits aigus qui perçaient le cœur du pauvre Jacques ; la peinture de sa mère malade, de son père devenu sombre et morose, de sa vieille grand' mère si profondément affligée de sa fuite, avait d'abord touché, attendri son âme, mais les injustes accusations dont il se voyait l'objet, en réveillant toute la fierté du

jeune homme, lui rendirent une partie de son énergie.

—Maître Hugo! et vous, Pierre Renauldin, ditil en s* adressant aux deux plus considérables de la troupe, vous me faites grand tort : je n'ai point quitté la maison paternelle par esprit de libertinage, mais pour suivre ma vocation qui est d'être peintre ; la providence a béni mon voyage, et mes parents doivent m'avoir pardonné, puisque je leur ai écrit tout ce qu'il m'est arrivé depuis que je les ai quittés...

— Depuis la Pentecôte de l'année dernière, répondit maître Hugo, vos dignes parents n'ont eu de vous, ni vent ni nouvelle, comme on dit au pays, et la désolation de votre mère est la môme qu'au premier jour j son unique souci est de prier tous ceux qui partent de Nancy, de s'informer en route desoncher fugitif; laveillede mon départla bonne dame est venue me faire elle-même ses recommandations, et je lui ai promis

— Eh bien! dit Jacques en l'interrompant, puisqu'un heureux hasard nous a fait nous rencontrer, assurez ma tendre mère de mon respect ! dites-lui que je me porte bien ; j'écrirai à mon trés-honoré père aussitôt mon arrivée à Rome, où je me rends par suite des soins et des bontés d'un brave gentilhomme de la cour de Florence, qui m'a servi de père depuis que je suis dans ce pays, et qui m'envoie à Rome, à ses frais, pour devenir

un grand peintre; dites surtout à ma bonne mère. . .

— Mon jeune voisin, interrompit à son tour maître Hugo, m'est avis que vous ferez mieux vos commissions vous-mêmes, car, s'il vous plaît, vous allez nous suivre, et de ce pas retourner en Lorraine !

— Vous suivre! s'écria Jacques avec vivacité, plaisantez- vous, maître Hugo? neviens-je pas de vous dire que j'allais à Rome par l'ordre d'un officier du grand duc de Toscane, le signor Lorenzo, qui a eu toutes sortes de bontés pour moi, qui m'a chargé de lettres de recommandations pour ses amis de Rome... Et pour prouver la vérité de ce qu'il avançait, il voulut ouvrir b petite mallette qui était sur la croupe de son cheval, et où étaient renfermés son argent et ses papiers; mais le marchand ne lui en laissa point le temps, et sans se laisser intimider par le petit air rodomont que prit Jacques en cette circonstance : — Laissez ces lettres où elles sont, mon jeune gars, lui dit-il avec un imperturbable sang-froid, elles pourront peut-être vous servir une autre fois, mais pour le moment, vous allez reprendre votre monture et marcher en notre compagnie; j'ai promis, j'ai juré à votre digne mère, et mes compagnons de voyage en sont témoins, car ils étaient présents quand je lui ai fait cette promesse , j'ai juré, dis-je, que si j'étais assez heureux pour vous

rencontrer en route, je vous ramènerais à Nancy pieds et poingts liés s'il le fallait... Ainsi, ne résistez point, ajouta-t-il en voyant l'enfant reculer et jeter autour de lui des regards pleins d'effroi. Vous le voyez ! nous sommes en force, et bon gré ou mal gré, vous viendrez avec nous.

En parlant ainsi, le marchand fit un signe à ses gens; ceux-ci qui avaient mis pied à terre au commencement de cette scène, se rapprochèrent de manière à prévenir toute évasion de la part du jeune réfractaire, et sur l'ordre de leur maître, le contraignirent à monter à cheval. Jacques, outré de douleur et de colère, employa toute son éloquence et ses forces pour se soustraire à cette violence. Les compagnons de maître Hugo résistèrent comme celui-ci à toutes les instances; pleurs, prières, emportement, tout fut inutile ! placé sur son cheval au milieu de la troupe, Jacques se vit contraint de tourner le dos à cette perspective qui peu d'instants avant avait fait si délicieusement battre son cœur. Au moment de quitter réminence, le malheureux enfant se retourna, jeta un dernier regard en arrière, un regard plein de désespoir : Les ombres s'étaient épaissies, la nuit couvrait tout de ses voiles funèbres, et il crut voir Rome disparaître à ses yeux pour jamais (9).

JTr qinit captif.

Quoique la soirée fût assez avancée, et qu'un vent d'automne soufflant des Apennins eût, en refroidissant l'atmosphère, rendu l'heure peu propre à voyager, les marchands lorrains resserrèrent leurs manteaux, et remettant leurs chevaux au grand trot, ne s'arrêtèrent qu'à la Storta, petit

bourg sur la route de Viterbe, pour y passer la nuit. Jacques, dont la monture déjà épuisée par une longue course, pouvait à peine suivre les chevaux frais de ses compagnons, se flattait que cette circonstance pourrait lui être favorable, et dans cette espérance il dit le lendemain à ses compatriotes que son cheval n'étant pas en état de faire un voyage aussi long que celui du retour en Lorraine, ils pourraient, en passant à Florence voir le signor Lorenzo, s'assurer près de lui de la vérité de tout ce qu'il leur avait dit touchant sa position actuelle et ses espérances pour l'avenir, en rendre compte à sa famille, tandis que lui, Jacques, resterait à Florence où il attendrait la permission de son père pour le voyage de Rome, promettant du reste de se soumettre à la volonté paternelle quelle qu'elle dût être, fût-ce même l'ordre de revenir en Lorraine sans effectuer ce cher voyage manqué d'une manière si fatale et si inattendue.

Ce petit plan que le jeune garçon avait fort bien arrangé dans sa tête, et au moyen duquel il espérait gagner au moins quelques mois de séjour en Italie, ne lui paraissait susceptible d'aucune objection ; quel fut donc son désappointement quand maître Hugo, qui semblait ohargé de la direction du -voyage, après l avoir écouté avec attention, lui dit : H n'y a qu'un «petit inconvénient à cela, monigaroon ! c'-est q*e nous ne pas-

serons pas par Florence; les affaires de notre commerce nous appellent à Livourne, mon compère Renauldin pour des modèles d'orfèvrerie, maître Christophe pour ses soieries, et moi pour des affaires de banque; nous nous embarquerons de là pour Marseille. Quant à votre monture, n'en soyez pas inquiet; j'ai déjà songé à la remplacer. H y a quarante bonnes lieues d'ici à Livourne, et pour traverser les montagnes de Lucques, il vous faut une bête plus solide que votre criquet,

j'espère trouver cela à où nous arriverons

dans la matinée; ainsi reposez- vous sur toutes choses sur moi, mon enfant, je vous ramènerai sain et sauf à votre mère, ou je ne m'appelle pas Jean-François Hugo.

Le marchand dit tout cela avec tant de calme et d'une manière si positive, qu'en l'écoutant, Jacques sentit ses dernières espérances s'évanouir dans son cœur ; altéré par cette décision qui avait quelque chose d'irrévocable, il courba la téte et depuis ce moment ne chercha plus à échapper à son mauvais sort.

Le voyage se fit assez promplement ; après un court séjour à Livourne, et pendant lequel Jacques fut constamment surveillé de peur de quelques escapades de sa part , les marchands lorrains et toute leur suites'embarquèrent sur un bâtiment de commerce qui faisait voile pour la Provence. Arrivés à Marseille, ils remontèrent les bords du t. i. 40

Rhône, traversèrent le Dauphiné, le Lyonnais, la Franche-Comté» entrèrent en Lorraine et se trouvèrent enfin à Nancy dans les premiers jours de novembre.

En entrant dans la ville, les trois marchands se séparèrent, Renauldin, pour aller à la maison des batteurs d'or près de Saint-Sébastien, dirigée par Angelo-Poliaco de Milan*, que Charles III avait attiré à Nancy avec de grands privilèges ; Pierre Christophe, à la manufacture de soie établie près de la porte Saint-Jean ; pour maître Hugo, le marchand drapier qui demeurait vis à vis les Cordeliers, il se dirigea avec son jeune compagnon vers la porte fortifiée qui séparait alors la ville neuve de la ville vieille et que remplace aujourd'hui le superbe Arc de triomphe appelé la porte Royale. Toutefois, avant d'arriver à la grande rue où était la maison du roi d'armes, le marchand) dans la crainte que la vue inopinée de son ûls ne causât un trop grand saisissement à la dame Caliot, envoya en avant un de ses valets à la dite dame, pour la prévenir de son arrivée et lui dire seulement qu'il lui apportait de bonnes nouvelles.

Jacques, durant tout ce trajet et depuis qu'il avait aperçu de loin les tours et les remparts de sa ville natale, s'était senti le coeur agité d'une

* Voy« Lionais, histoire de Nancy, t. u, page 69i.

singulière émotion. Certes c'était a son grand regret qu'il revenait en Lorraine; l'accueil douteux que lui feraient ses parents était bien fait pour lui causer quelques fâcheuses appréhensions, mais lorsqu'il eut passé la porte Saini-Nicolas de la ville neuve, à la vue de ces rues presqu'achevées de bâtir depuis son départ, en revoyant l'esplanade et les bastions, théâtres de ses jeux, et la vieille porte Saint-Nicolas entre les deux villes, et la grande rue et la maison de ses parents, l'amour du pays, les souvenirs de l'enfance, la tendresse de sa mère, la joie qu'allait causer son retour, tout remplit son cœur d'un attendrissement si doux que les larmes lui en vinrent aux yeux ; comme il se détournait pour les essuyer avant d'entrer dans la maison, un cri parti de la rue du Maure qui trompe lui fît porter les yeux de ce côté : c'était Claire, qui en voyant le jeune voyageur encore à cheval et accompagné de maître Hugo, n'avait pu retenir une joyeuse exclamation en reconnaissant son jeune ami; elle voulait courir vers lui, elle voulait lui parler, mais la surprise autant que l'émotion la retinrent à sa place, et d'ailleurs quand elle aurait pu s'approcher, comment la petite fille eût-elle espéré d'attirer l'attention du fils du roi d'armes, qui à peine descendu de cheval était déjà entouré des serviteurs de la maison accourus à sa rencontre V Au cri involontaire qu'elle avait jeté à la vue de

Jacques, celui-ci avait bien retourné la tête, mais soit que le visage de Claire eût changé depuis dix-huit mois, soit que le jeune garçon fût trop préoccupé de l'accueil qui lui était fait, il ne parut pas la reconnaître; et elle le vit entrer dans la maison presque porté dans les bras du vieux Pierson, qui s'écriait: — Ah! que le bon Dieu et sa sainte mère soient bénis, nous allons tuer le veau gras, car voici l'enfant prodigue!...

Cependant, la joie de ce retour imprévu était si grande pour Claire, que dans le premier instant elle ne ressentit que d'une manière imparfaite l'espèce d'amertume dont le vague regard de Jacques l'avait pénétrée à son insu, ce ne fut que plus tard que cette impression pénible se raviva. Pour le moment, Claire courut annoncer cette nouvelle à Marie-Jeanne avec" tous les transports d'une naïve allégresse, car elle était charmée de voir cet événement détruire tous les mauvais bruits qui avaient couru au sujet de la disparition de son jeune ami.

Pendant ce temps, une scène touchante avait lieu entre la mère et le fils; le cœur maternel mis hors de garde par cette arrivée subite et inespérée, n'avait pu rien retenir : tendre effusion, caresses passionnées, admiration naïve, il avait tout donné, tout laissé voir ; pas un mot de reproche n'avait été prononcé, car les lèvres de la mère étaient trop occupées à baiser le front, les joues, du fils

bien aimé, pour proférer autre chose que des paroles d'amour et de bénédiction. Cet accueil était bien celui qu'attendait Jacques de la part de sa mère, et plus elle lui témoignait de tendresse et d'indulgence, plus le sentiment de ses torts envers cette adorable mère pénétrait son âme de douleur et de repentir; à genoux devant elle, il baisait ses mains vénérables, et répétait avec d'abondantes larmes : —Pardon! bonne mère! mille fois pardon! du chagrin que je vous ai causé; et la ferme résolution de réparer sa faute accompagnait le regret profond qu'il en témoignait. Hélas! si cette scène se fût prolongée, peut-être la mère aurait-elle obtenu du fils repentant, la promesse formelle de renoncer à ses habitudes vagabondes, et Jacques eût tenu religieusement cette promesse où tout son cœur se trouvait engagé ; peut-être même se fût-il soumis aux volontés paternelles par amour pour la mère, par désir de répondre à l'amour de ses parents; mais dans ce moment, Jean Gallot qui, averti de l'arrivée de son (ils, avait eu le temps de se préparer à le recevoir, entra dans la salle, et son maintien sévère annonça au fugitif la même inflexibilité, et quelque chose qui lui rappela le châtiment dont son père l'avait menacé. Au lieu d'accueillir le coupable avec la douceur et l'indulgence qui ramènent un cœur égaré, le vieux roi d'armes ne vit que l'occasion de venger son autorité méprisée; il reçut son fils avec une

gravité froide, traita ses récits de fables, ses espérances de folles présomptions, et jetant des regards courroucés sur sa femme, quand celle-ci ouvrit la bouche pour alléguer quelque chose en faveur de l'enfant perdu et retrouvé, il acheva d'effacer les impresions douces et tendres qui auraient pu porter Jacques aux plus grands sacrifices. Cependant, â la vue des lettres de recommandation que le protecteur de Jacques avait données à celui-ci, pour ses amis de Rome, Jean Callot ne put nier l'évidence, mais cette circonstance ne lui fournit qu'une amère réflexion : c'est qu'il n'aurait jamais pensé que son ûls, le fils du roi d'armes des ducs Lorraine, eût jamais été assez dénué de tout, pour être obligé de recourir à la protection de qui que ce fût.

Sa conduite avec son (ils fut conforme à ce commencement ; à sa sévérité habituelle se joignit dans ses actes envers lui, quelque chose qui révélait une sorte de ressentiment; il lui refusa tous plaisirs, il le priva de ces petites gratifications qu'on accorde aux jeunes gens de l'âge de Jacques, autant pour leur apprendre à faire un bon usage de l'argenl, en connaître la valeur, que pour satisfaire d'innocentes fantaisies; et pourtant Jean Callot aimait son fils, il était heureux de son retour ; souvent il jetait sur Jacques un furtif regard dans lequel se peignaient à son insu la tendresse et l'orgueil d'un père. Mais l'austé-

rité de ses principes, ses idées exagérées de la prérogative paternelle, lui faisaient regarder ces mouvements de cœur comme d'indignes faiblesses, et quoiqu'il lui en coûtât souvent pour les réprimer, il n'en continuait pas moins à traiter son fils avec une rigueur qui éloignait celui-ci des voies où il voulait le faire entrer.

Une partie de l'hiver se passa dans ces fâcheuses dispositions de part et d'autre, car Jacques, pourvu de la môme ténacité dans ses idées que son pére, n'avait point renoncé à ses projets, A la vérité, il s'était soumis par obéissance et ten* dresse pour sa mère à l'étude du blason; il fré«quentait moins le père Anselme, auquel il avait pourtant bien des choses à conter de son voyage d'Italie; ilétait plusexact à ses devoirs, plus assidu à l'école, mais il avait trouvé un dédommagement à toute cette contrainte dans la société de trois jeunes garçons de son âge, qui, tous trois, avaient comme lui la passion du dessin. C'étaient Henriet Israël, fils de Claude Israël, peintre de Chùlons, établi à Nancy depuis unedixaine d'années; Thierry Bel lange et Jean Leclerc, tous deux nés à Nancy , et qui, par la suite, devinrent d'assez bons peintres. Mais le premier, auquel une assez grande célébrité était promise, devait en être redevable moins à son talent, qu'à l'amitié qui devait unir un jour son nom à celui de Jacques Cal lot et propager au loin sa renommée. Le bruit s'étaut répandu

dans la ville, que Jacques arrivait d'Italie, ce fut un motif pour qu'il se vît rechercher avec empressement par ces jeunes gens, et une liaison, fondée sur des rapports d'âge et de goûts studieux,'ne tarda pas à s'établir entr'eux. Sylvestre demeurait à la ville neuve, et quelque longue que fût la distance de la rue des Ponts près Saint-Sébastien à la vieille-ville, Jacques la franchissait chaque jour en courant, joyeux de passer quelques moments dans l'atelier du père de son ami, lequel se plaisait à réunir autour de lui les jeunes gens chez lesquels il remarquait quelques dispositions pittoresques. Après avoir vu les dessins de Jacques, il en avait loué la vigueur et la correction, et Jacques, encouragé par ces éloges, s'était remis à dessiner avec une nouvelle ardeur; toutefois, c'était à l'insu de son père. Quand celui eut appris à quoi son (ils employait les heures de congé et ses après midi du dimanche, il crut voir un mépris de ses ordres et de son autorité, dans ce qui n'était de la part de Jacques qu'un entraînement bien naturel. Loin de fermer les yeux sur cette conduite qui n'avait rien de répréhensible, l'imprudent roi d'armes ne voulant pas déroger à ses principes une fois émis, s'emporta, traita son fils avec une nouvelle rigueur, et finit par lui défendre formellement de fréquentera l'avenir l'atelier de maître Claude Israël.

C'en était trop pour le pauvre Jacques ; de ce

moment une sombre tristesse s'empara de lui et dans les accès où elle le jeta, l'idée d'une nouvelle fuite se présenta à son esprit. Mais comment effectuer ce projet ! Il n'avait point d'argent ; d'en demander à sa mère avec l'intention de l'employer ainsi , lui semblait une abominable perfidie , et pourtant comment partir sans avoir au moins de quoi ne pas être obligé de mendier en route, car de recommencer son voyage aveci une troupe de gueux comme il l'avait déjà fait, ne se représentait qu'avec horreur à sa pensée ; il avait bien entendu parler d'un jeune garçon de'son âge, nommé François Perrier et natif de Salon en Franché-Comté, qui, pressé du désir de voir l'Italie, et n'ayant pas de quoi faire la route, s'était mis au service d'un aveugle, lequel se rendait à Rome pour accomplir un vœu. Mais outre le peu d'inclination que se sentait notre jeune Lorrain pour la vie mendiante, il ne se trouverait pas sous sa main un aveugle pour l'aider à faire ce voyage. Ces idées et mille autres du même genre roulaient dans son esprit, un jour qu'il errait tout seul dans la campagne. C'était à la fin de mars, l'hiver avait été très-doux, les neiges étaient fondues sur les collines qui entourent Nancy au couchant, et l'on voyait déjà poindre les jherbes nouvelles à travers les feuilles mortes de l'année précédente : Jacques, en gravissant les coteaux de Boudonville, était parvenu à ce point élevé où

trois sentiers viennent aboutir eu pied de la croix célèbre par le pèlerinage qui, le jour du vendredi' saint, y amenait la foule des fidèles, empressée de gagner les indulgences attachées [à cette dévotion par Jean de Lorraine, (ils de René 11, et cardinal de St-Onuphre. A cette époque les bois de Maxéville, qui couronnent encore ces hauteurs d'une manière si pittoresque, descendaient jusqu'auprès de la croix, et les petites filles de Nancy venaient souvent pour chercher les coquilles vides des petits escargots de montagnes, rayées de brun, de jaune et de rose, avec lesquelles elles aiment tant à se jouer. Jacques, arrivé près de la colonne torse, au haut de laquelle on voit les figures de la Vierge, de St Jean, de la Madelaine, de St Jacques et de Ste Appollne entourant le Christ, et appelée assez improprement , la croix gagnée , peut-être à cause du sculpteur, dont le nom était Didier le Gamnié; Jacques après avoir dévotement récité le Paier et Y Ave d'usage, s'assit au pied du monument, et laissant errer son regard sur le charmant paysage qui l'entourait, demeura plongé dans une rêverie profonde. Les arbres étaient encore privés de feuillage ; mais les bourgeons prêts à éclore épaississaient leurs masses et les coloraient de teintes plus ou moins vives de gris, de vert ou de rouge, suivant la nature ou l'espèce de ces grands végétaux; le ruisseau bondissant de Boudonville, dégagé de ses glaces, bouil-

Ion na il sous les groupes de saules verdâtres qui marquaient son cours; les maisons du village avec leurs murs blancs, leurs toits rouges, se découpaient au milieu des vergers dépouillés, mais entourés de haies de groseillers déjà verts. Plus loin, la ville Ducale, avec -ses tours, ses remparts et sa vaste enceinte fortifiée de quatorze bastions , s'étendait dans la plaine, où la Meurthe aux flots tranquilles et purs dessinait, tantôt de vastes miroirs et tantôt une large bande d'un bleu d'azur en courant plus rapide vers le pont de Malzéville; à gauche , Tomblaine~aux-Oies, avec son lac et ses grands peupliers, bornait le paysage au nord; au midi, les bois de Laxon et les beaux vignobles de Vendœuvre venaient s'unir au commencement de la forêt de Haies; enfin, tout au bout de l'horizon et du côté du levant , le bourg de St-Nicolas-dc- Port, avec ses tours jumelles, fermait la perspective.

Au milieu des scènes tranquilles qui se déroulaient sous ses yeux, Jacques, l'esprit occupé de ses projets, voyait passer devant lui des contrées lointaines, des villes étrangères avec leurs somptueux monuments; des bois de lauriers et d'orangers toujours verts, remplaçaient ces chênes et ces hêtres dépouillés par l'hiver, et malgré le souffle encore un peu âpre du vent de mars, il croyait sentir la brise parfumée d'Italie. Ainsi livré à mille sensations de regrets, de désirs, il fut arra-

ché à ses illusions en entendant à deux pas de lui un petit bruit singulier comme un frôlement léger dont il ne pouvait distinguer la nature ; il se retourna et vit tout à coup les branches d'un buisson d'épines noires déjà en fleurs, s'agiter, s'écarter, et une petite fllle portant quelque chose dans son tablier s'offrir à ses regards; c'était Claire. Elle avait accompagné Marie-Jeanne au bois, où la vieille s'occupait à faire un fagot de branches sèches, et pendant ce temps Claire s'était amusée à chercher des coquilles sous les haies. Une acclamation de joyeuse surprise lui échappa à la vue de Jacques, qui l'ayant reconnue, lui fit un signe de tête amical, en disant : — Eh! c'est vous, ma petite Claire! que faites- vous donc ici toute seule?...

— Je ne suis pas toute seule, répondit l'enfant, Marie-Jeanne est là haut, elle me prendra en passant, et je suis venue ici pour ramasser des coquilles en l'attendant; voyez donc comme elles sont jolies! dit-elle en étendant son tablier et lui montrant sa petite récolte, en voilà des brunes et roses, des violettes et blanches, d'autres toutes jaunes... En voulez-vous! Ah! Qu'est-ce que je dis là, ajouta-t-elle en voyant un sourire sur les lèvres de Jacques, vous vous souciez bien de coquilles maintenant, et de quoi que ce soit, depuis que vous avez été dans les pays étrangers ! et je gage encore, continua-t-elle en portant un regard scrutateur sur Jacques, auquel ces derniers mots

avaient rendu tout son sérieux , je gage que vous voudriez bien y retourner encore. . . . N'est-ce pas que j'ai deviné? Et voilà pourquoi depuis quelque temps vous êtes si triste, ah! si triste! que quand vo us passez dans les rues, on a beau vous dire bonjour, vous ne faites attention à rien , oh ! je me suis bien doutée de cela, moi! ... En parlant ainsi, Claire, dont les mains s'étaient jointes avec l'expression d'un tendre intérêt, avait laissé tomber ses coquilles, et était venue s'asseoir près de Jacques, sur la première marche de l'autel rustique.

— C'est vrai, dit le jeune garçon, cédant à la douceur de voir sa peine secrète devinée et partagée, c' est-là ce qui cause mon chagrin, car je ne pourrai jamais voir mon désir s'accomplir. Et il se mit à lui raconter comme quoi son père, qui ne lui avait pas encore pardonné son premier voyage, n'en permettrait jamais un second, et la défense qu'il lui avait faite d'aller dessiner chez Claude Israël, et le désespoir dans lequel le jetait cette défense; puis passant rapidement de cette idée à celle de ses souvenirs d'Italie, il se mit à peindre à l'ignorante petite fille les merveilles de ce pays, et la vie délicieuse que l'on y menait, vie selon lui toute consacrée à l'étude de la peinture, de la sculpture et de la musique. Là , est peintre ou statuaire qui veut, s'écriait le jeune enthousiaste, les carrières y sont de marbre blanc , la terre

même y fournit des couleurs. Oh ! c'est là que je voudrais courir , vivre et mourir ! Et Jacques qui, en parlant ainsi, s'était levé, se promenait avec agitation, et ses yeux fixés à l'horizon comme si par delà ces profondeurs d'azur, il eût entrevu cette terre promise vers laquelle il se sentait entraîné.

Pendant ce temps, Glaire l'avait écouté en silence; deux ou trois fois elle s'était détournée, et du coin de son tablier elle avait essuyé quelques larmes furtives.

— Oui, dit-elle enlin avec l'accent d'une profonde tristesse, oui, je le vois bien, -vous y retournerez, Jacques! vous y retournerez... et vous ne reviendrez plus!... Mais écoutez! continua-t-ellc en Rapprochant du jeune homme et posant sa main sur son bras comme pour l'arrêter, promettez-moi seulement une chose!... c'est qu'avant de partir vous médirez adieu, car j'ai eu trop de chagrin la dernière fois, de ne pas savoir ce que vous étiez devenu... En prononçant ces mots, son cœur se gonfla et se jetant dans les bras de Jacques , la pauvre enfant pleura à sanglots.

— Je vous le promets, ma bonne Claire, répondit celui-ci, touché de cette marque d'amitié , je vous le promets, foi de Jacques ! mais nous n'en sommes pas là, car la crainte d'affliger ma pauvre mère me retiendra encore long-temps au piquet!

Dans ce moment, le nom de Claire, prononcé d'une voix aigre et perçante, fit tressaillir les deux enfants. C'était Marie-Jeanne qui descendait le sentier du bois, et qui rappelait la petite.

— Vous me l'avez promis! reprit celle-ci en essuyant ses yeux, c'est tout ce que je voulais! et répondant aux cris de la vieille, elle s'échappa des bras de son jeune ami et disparut à travers les taillis.

nouvelle mapabt. — St bon frère.

A huit jours de là, Jacques élail de nouveau sur la route d'Italie. Malgré tous ses projets de sagesse et de soumission , le naturel l'avait emporté : une circonstance favorable pour s'évader de la maison paternelle s'était présentée , et l'indocile enfant l'avait saisie.

En revenant de la Croix Gagnée, l'esprit encore t. 14

lÊSkif.v.::

tout occupé des moyens d'effectuer son projet, Jacques se mit à revoir les lettres de recommandation que le signor Lorenzo lui avait remises pour ses amis de Rome , et qu'il avait précieusement conservées. Il lui vint tout à coup à la pensée qu'il possédait encore une partie des sequins de Florence dont ce généreux prolecteur avait accompagné ces lettres, et qui devaient servir aux frais de son voyage. Les parents de Jacques avaient laissé ce petit trésor entre ses mains dans l'idée qu'il n'en pourrait faire usage à Nancy, où celte monnaie étrangère n'avait point cours Le jeune garçon se trouvait donc en état , non seulement de se rendre en Italie, mais encore d'arriver à Rome, but constant de tous ses désirs.

Il passa une partie de la nuit à ruminer cette idée , et à chercher les moyens d'effectuer son projet de fuite; toutefois, la tendresse de sa mère et le sentiment de son devoir combattirent longtemps la tentation , qui sous toutes les formes apparaissait plus attrayante que jamais à son esprit; le matin il s'était levé plus incertain et plus découragé que jamais, quand au moment de partir pour l'école il fut appelé par son père ; celui-ci , qui voulait peut-être distraire son fils de ses idées de dessin, lui ordonna de s'apprêter à partir pour Villers, beau village situé à une demi-lieue de Nancy, près des bois de Glairlieu et où il possédait une belle maison de

campagne provenant de ses pères, et qu'habitait encore sa mère , la vieille dame Claude de Fricourt, petite nièce de la pucelle d'Orléans.

—La bonne femme demande depuis long-temps que vous alliez passer deux ou trois jours auprès d'elle , lui dit le roi d'armes, portez- lui cette bouteille d'hippocras de la part de votre mère et présentez-lui nos compliments; aussitôt que je le pourrai , j'irai la voir.

En recevant cet ordre, Jacques rougit et pâlit, coup sur coup; il lui semblait voir une main amie enlr'ouvrir devant lui la barrière qu'il brûlait de franchir; peu s'en fallut què son trouble, en remerciant son père de cette faveur inespérée, ne le trahît; heureusement pour lui que maître Callot, persévérant dans le système de rigueur qu'il avait adopté vis à vis de son fils, lui tourna brusquement le dos en disant : C'est bon ! c'est bon ! conduisez-vous bien et nous verrons à vous procurer de temps à autre quelques divertissements ; mais plus de barbouillages!... entendez-vous? ou si non... il lui fit du doigt un geste menaçant et quitta la chambre.

Ces paroles tombèrent comme des flocons de neige sur le cœur de Jacques, et calmèrent subitement tout ce que son émotion aurait pu avoir de tendre; il courut gotment à sa chambre pour faire ses préparatifs. En un tour de main, il revêtit le meilleur et le plus solide de ses vêtements d'hi-

ver, prit la bourse aux sequins, les lettres de Lorenzo, et comme il était convenu qu'il passerait quelques jours à ViHers, il remplit du linge nécessaire une petite valise qui pouvait aisément s'attacher à ses épaules afin de ne manquer de rien en roule. Au moment de quitter la maison , il rencontra sa mère dans l'escalier; la bonne dame sortait de sa chambre pour aller à la messe ; elle-même avait sollicité cette petite récréation pour Jacques , et toute joyeuse, elle lui dit en passant : Te voilà bien content d'être exempté de l'école! Allons ! va mon (ils, salue ta mère-grand de ma part et amuse-toi bien!...

L'erreur où il voyait sa mère, l'adorable bonté de ses paroles, la perûdie qu'il méditait, pénétra si vivement le cœur de Jacques que tout éperdu, il se jeta aux pieds de celte mère abusée, et il allait peutêtre lui faire l'aveu de son coupable projet quand la cloche de l'église des dames Pécheresses tinta le second coup de l'office matinal, et dame Renée, se méprenant à l'action de son fils , dit en l'écartant du passage : Laisse-moi donc, Jacques! Je n'arriverai pas à la messe a van île confiteor ! Mais Jacques tenait toujours ses genoux embrassés, et relevant vers elle un visage plein de trouble , il dit en balbutiant : Au moins , embrassez-moi , ma mère! et bénissez.... mon voyage, voulait-il dire; mais je ne sais quelle mauvaise honte lui ferma la bouche ; sa mère ne remarqua rien , ne

devina rien , elle se baissa en souriant vers son fils, l'embrassa tendrement, et posant la main sur sou front : Dotninus sit tecum , dit-elle, un peu à la hâte , et empressée d'aller à son pieux devoir, elle laissa Jacques éperdu , troublé jusqu'au fond de l'âme , mais heuroux, malgré tous ses remords d'emporter avec lui la bénédiction maternelle.

11 sortit de la maison et déjà d'un pas léger descendait la grande rue, quand tout à coup Jacques se ressouvint de la promesse qu'il avait faite à Claire. Aussitôt, revenant sur ses pas , il se dirigea par la rue du Maure-qui-Trompe, vers la demeure de Claire, et il ne tarda pas à la voir accourir elle-même à sa rencontre. En le voyant ainsi équipé, la petite fille fut saisie d'un grand effroi; car elle devina qu'il partait, et joignant les mains: Jésus mon Dieu ! déjà., dit-elle, toute tremblante; oui, ma petite Claire, répondit Jacques , je viens vous dire adieu ; je vais à Rom e, je ne le dis qu'à vous , gardez mon secret et ne m'oubliez pas dans vos prières!

Ce peu de mots dits à voix basse fut prononcé si vite qu'à peine Claire put les comprendre quoiqu'elle ne sût que trop ce qu'ils signifiaient , et avant qu'elle eût pu répondre , Jacques était déjà bien loin. Il monta la rue du Moulin pourprendre le chemin de la porte St-Jean , par où on pouvait également se rendre à Villers; mais au moment d'entrer sur la place des Dames , il se retourna et

vil lu pauvre pelite, qui, demeurée interdite, était encore à la même place, il lui fit de la main un dernier salut, lui jeta un dernier regard et s'enfuit le cœur un peu troublé de ces muets adieux, mais pourtant satisfait d'avoir rempli sa promesse.

Jacques s'était d'abord proposé d'accomplir son message près de son aïeule et de reprendre ensuite la route de St-Nicotas, par où il devait commencer son grand voyage; toutefois, après être sorti de la ville, avoir côtoyé l'étang St- Jean et avoir laissé à gauche la vieille commanderie, entourée alors de ses hauts tilleuls séculaires, Jacques, au lieu de se diriger surVillers, prit adroite à travers champs pour regagner, par Nabecort et Bonsecours,la route en question: la douleur sourde que lui causait encore sa séparation d'avec sa mère , la crainte d'une nouvelle épreuve de ce genre, et celle de faiblir dans ses résolutions; tout lui fit sentir la nécessité de modifier son plan; iJ poussa donc jusqu'à l'hospice de la Madeleine, et s'arrêta dans une petite ferme où demeurait une laitière , qui fournissait de lait , de crème et débourre, la maison de maître Callot; cette femme avait plusieurs enfants , et l'aîné était souvent chargé de petits messages pour la dame Callot de Villers de la part de sa belle-fille de Nancy ; il ne parut donc pas extraordinaire en cette circonstance que Jacques, sous prétexte qu'il avait oublié quelque chose à la maison où il était obligé de

uigitizeo d

retourner sur-le-champ , chargeât lé jeune gars de la commission pour sa mère-grand. S'étant ainsi débarrassé de ce soin, Jacques, au lieu de retourner sur ses pas* remonta jusqu'à la chapelle des Bourguignons, gagnant Jarville, toujours en longeant la route d'Allemagne, à peu de dislance,. de peur de quelque fâcheuse rencontre, qui eût mis obstacle à ses projets.

Il arriva à St-Nicolas avant raidi; mais il se trouvait encore trop près de Nancy pour s'arrêter, et il résolut d'aller coucher dans un petit hameau nommé Debei n veille , quî se trouve presque sur la route. Le lendemain, s'étani levé de bon matin, il traversa Lunéville sans s'y arrêter : bientôt il rencontra bon nombre de ces marchands appelés co$çon$ dans le pays, et qui , ayant été à Nancy vendre le beurre , la volaille et les fromages des Vosges, retournaient dans leur village. L'und'eux offrit au jeune piéton de le prendre dans sa charrette couverte en toile, et il le conduisit ainsi jusqu'à Remiremont. Arrivé dans cette ville qu'un chapitre des plus nobles demoiselles de France et de Lorraine rendait célèbre, notre fugitif prit une direction différente que dans son premier voyage, et se souvenant des indications du vieux pèlerin, il résolut cette fois de prendre sa route à travers la Franche-Comté, de côtoyer le lac de Genève et d'entrer en Italie par la Savoie.

Il voyageait à petites journées, mais d'une manière peu fatigante; il n'avait pas tardé à rencontrer ces longues files de voitures légères que les gens de St-CIaude et des autres parties de la Franche-Comté envoient aux foires, chargées de verreries, d'ustensiles en bois délicatement travaillés ou d'autres produits de leur industrie , et qui revenaient au pays rapportant de la cendre, engrais alkalin, et propre à réchauffer les terres un peu froides du Jura. Jacques montait alors sur un de ces petits charriots, et pour une faible rétribution mangeait avec les conducteurs, couchait dans les mêmes auberges , et se trouvait à la fois guidé et protégé dans le voyage.

La suite fut conforme à ces heureux commencements. Point d'embarras, nulle aventure fâcheuse , le ciel même semblait favoriser le voyageur, car à mesure que Jacques cheminait vers le levant , le printemps verdoyait autour de lui , et sur les bords du lac de Genève l'air était si doux que la vue des neiges éternelles vers lesquelles il se dirigeait n'avait rien d'inquiétant pour lui. Avec les premiers jours de mai Jacques se trouva au pied des Alpes. Au moyen de ses pièces d'Italie , qui commençaient à avoir coursen Savoie. 11 avait loué un mulet et pris un guide pour traverser plus sûrement les montagnes , et au sortir de ces antres glacés où semblaient s'être réfugiés l'hiver et toutes ses rigueurs, il descendit dans les plaines

fertiles du Piémont que les maisons commençaient à jaunir.

Jacques, en prenant cette nouvelle direction, avait en vue de visiter Gênes, Parme , Plaisance , Modèneet ces villes célèbres dans les annales de la peinture, avant de se rendre à Home, afin d'y arriver mieux disposé, par la vue des belles choses, à goûter les chefs-d'œuvre qu'il devait y rencontrer. Les récits qu'on lui fit de la beauté des édifices de Turin et des raretés réunies par les ducs de Sardaigne dans les galeries du palais, engagèrent Jacques à s'arrêter dans celte ville au lieu de se rendre directement à Milan comme il en avait d'abord l'intention. Depuis qu'il avait passé les monts et respiré l'air d'Italie, Jacques, qui pensait avoir franchi tous les obstacles, avait repris toute sa bonne humeur; il parlait assez facilement Fila- * lien, et le séjour qu'il avait déjà fait en Italie lui en ayant appris l'usage, rien ne l'embarrassait. A le voir entrer la tête haute et d'un pas délibéré dans une des hôtelleries les plus renommées de la ville, demander à souper et un lit, on cul eu peine à reconnaître le timide enfant qui deux ans auparavant passait et repassait dix fois devant la porte d'un humble cabaret avant d'oser y entrer pour y demander un abri plutôt qu'un gite, un morceau de pain plutôt qu'un dîner. Aujourd'hui Jacques avait quinze ans , une volonté forte l'avait en quelque sorte émancipé ; loul en conservant la can-

dcnr de son âme el l'expression naïve de son visage, il était pourtant devenu un grand et beau jeune homme, un peu fier, un peu présomptueux peut-être, hélas ! le succès quel qu'il soit enfle si facilement le cœur de la jeunesse! mais qui savait, malgré la simplicité de ses habits et de son extérieur, se faire obéir et respecter.

Dans la salle commune de l'hôtellerie où il s'était établi, se trouvait un étranger vêtu de noir, avec un manteau et un simple rabat, comme en portaient alors les ecclésiastiques ou les magistrats , et dont le visage rond et assez jovial contrastait singulièrement avec la gravité de son habit et de son maintien : cet étranger paraissait en discussion avec lesmaltresdu logis au sujet du repas ou du gîte qu'il avait trouvédans l'auberge. En entendant Jacques commander son souper en bon italien, mais avec un accent français , l'hôtelier l'appela à son aide pour se faire comprendre de l'étranger, qui avait peine à s'expliquer dans la langue du pays, Jacques s'approcha avec son obligeance accoutumée , mais que devint-il lorsqu'aux premiers mots que lui adressa l'étranger, il reconnut dans celui-ci son frère aîné, Jean-François Callot , qu'il croyait dans la ville parlementaire de St-Miehel, occupé à feuilleter les Instilulesde Justinien ou les œuvres de Gujas et de Barthole! Quelque prodigieux que fussent les changements qui s'étaient opérés dans les traits

et la taille de Jacques, son frère no put le méconnaître, une double exclamation arrachée par une commune surprise accompagna le mouvement spontané qui précipita les deux frères dans les bras l'un de l'autre, et leur prouva en même temps que l'affection fraternelle l'emportait chez eux sur tout autre sentiment :

— Eh ! que fais-tu ici ! — Par quel hasard? — Comment le trouves-tu à Turin?— El loi ?— Et toi? Ces questions vivement échangées et auxquelles ni l'un ni l'autre ne répondait d'abord se prolongèrent quelques instants; à la lin Jean, plus maîtredelui, reprit son calme habituel, et après avoir appris à son jeune frère que des litres à consulter pour une affaire dont il était chargé à St-Miehel, l'avaient appelé à Turin , il lui dit avec beaucoup de gravité : — Et vous, mon frère, avez- vous d'aussi bons, d'aussi honorables molifs pour justifier votre présence à cent-cinquante lieues de votre famille, sans qu'un seul domestique au moins vous ail accompagné ?

Ce changement de ton dans le langage de son frère blessa Jacques, et pour échapper à la mercuriale qu'il voyait venir , il répondit avec vivacité : — Ahî pour cela, mon frère, vous savez ce qu'il en est; mon père veut faire de moi un héraut d'armes, ma mère voudrait me voir prêtre, moi je veux être peinlreî j'ai déjà quelques bons commencements de dessin , je vais à Rome pour me

perfectionner, ainsi épargnez-moi des reproches et des remontrances inutiles, car c'est une chose décidée ; si en dernier lieu mon père eût voulu me laisser travailler chez Claude Israël, peut-être ne serais-je pas parti sitôt, peut-être même auraisje fini par me soumettre à ce qu'il exigeait de moi ; mais il m'a poussé à bout, j'ai mis les choses au pis , me voilà sur le chemin de Rome, je poursuivrai, dussé -je mourir à la peine!...

— Oui, mourir à la peine! Sans vous soucier de personne! n'est-ce pas! ingrat enfant, dit le frère avec tristesse, vous ne savez donc pas tout ce que votre première absence a déjà causé de chagrin à nos parents! car ils vous aiment malgré leur sévérité, et notre mère qui a tant pleuré! cette nouvelle escapade est capable de la faire mourir!...

— Eh bien, mon frère! reprit Jacques que le ouvenirs de sa mère attendrissait toujours, remercions Dieu de l'heureux hasard qui nous a fait nous rencontrer, vous pourrez du moins lui dire à celte bonne mère , que je me porte bien , que je vais travailler avec courage dans l'espoir de la revoir dans peu d'années , car aussitôt que j'aurai acquis un talent , je reviendrai au pays , et elle, ainsi que mon père, en voyant mes succès, me pardonneront cette désobéissance...

— Vos succès, présomptueux jeune homme!

croyez-vous donc que Dieu bénisse les efforts de celui qui viole de gaitc de cœur le quatrième

commandement? non ! non ! mon frère, il n'en sera pas ainsi ; vous êtes sur le bord d'un abîme, je vous en retirerai malgré vous. Vous allez me suivre en Lorraine (10)!...

— Je no vous suivrai point, s écria l'impétueux jeune homme; je ne suis pas venu si loin pour retourner honteusement sur mes pas! je l'ai mis dans ma tête, et je ne céderai pas!....

— Vous me suivrez, mon frère! songez que je suis votre aîné, que vous me devez respect et obéissance... et si vous osiez tenter de ra'échapper, ajoula le jeune juriste, en voyant que Jacques regardait du côté de la porte , vous verriez de quoi est capable celui qui se sent le représentant de l'autorité paternelle , et des lois! Mais brisons là ! achevons de souper, la nuit porte conseil, et demain nous reprendrons cet entretien.

Ces paroles prononcées avec cette espèce de prépondérance que donnait alors le titre d'aîné à celui qui en était revêtu rendit Jacques muet; mais loin d'être soumis , il ne tarda pas à prendre son parti en conséquence. Il ne répliqua rien, ne fît aucun geste, réprima lout mouvement d'impatience, obéit à son frère en se mettant à table , bien résolu de chercher dès ce soir môme à s'évader de l'auberge où il avait été si fatalement conduit. Le frère aîné, content de cette apparence de soumission chercha pendant le repas, non à ramener l'indocile garçon à de meilleurs sentiments,

mais à le distraire de ses pensées chagrines en lui racontant son voyage et les difficultés qu'il avait eu à surmonter pour se procurer les pièces qu'il était venu chercher; il s'agissait, dans une cause appelée devant le parlement de St-Miehel, où Jean- François faisait son stage , de constater l'identité d'un orphelin né en Italie , mais de parents lorrains, et de l'héritage duquel des collatéraux avides s étaient emparés. L'affaire demandait une telle diligence que le jeune juriste, nommé d'office pour cette recherche, n'avait pas eu le temps de se rendre à Nancy pour voir ses parents; il ignorait donc le nouveau départ de son frère, et sa surprise en le rencontrant à Turin avait été d'autant plus grande que, dans ses dernières lettres, son père paraissait se flatter de voir Jacques revenu de ce qu'il appelait ses erreurs. Jean-François ne toucha pas un mot de cela à son frère , ne voulant point lui rappeler ses torts dans ce moment et réservant toute l'artillerie de son éloquence pour le lendemain , afin de porter le jeune rebelle à revenir avec lui de bonne volonté et sans qu'on soit obligé d'y employer la contrainte.

■■.té- r- i

Après le souper et avant de se retirer dans la chambre qui avait été préparée pour les deux frères, l'aîné demanda à Jacques de l'accompagner à l'écurie afin de voir si son bidet avait eu sa provende; car, comme il se proposait de partir de

Dig

grand matin , il voulait s'assurer si sa monture élail en état de se mettre en route. Jacques, que son projet d'évasion préoccupait, suivit son frère avec empressement, et tandis que celui-ci examinait l'auge, le râtelier, la litière , le rusé garçon avait vu d'un coup d'œil que les circonstances étaient des plus favorables à ses desseins : la porte de l'écurie s'ouvrait sur une petite cour qu'une autre porte, fermée seulement par une barre de bois, séparait de la rue ; rien n'était donc plus facile que d'ouvrir ces portes pendant la nuit et de s'évader ainsi avant que personne fût levé dans la maison. Ravi do cette découverte, Jacques, sans chercher à rester en arrière, remonta avec son frère, et tous deux se disposèrent à se coucher.

Jacques, en se déshabillant, rangea ses vêtements dans un certain ordre, et de manière à pouvoir les prendre sans confusion lorsque le moment serait arrivé. Il avait remarqué avec un certain plaisir que son frère, sans défiance ni du dedans, ni du dehors, n'avait point mis les verroux à la porte de sa chambre, et que plus prompt que lui à quitter ses habits il s'était jeté le premier dans la ruelle du vaste lit qui devait les recevoir tous deux : tout allait donc au gré de ses désirs. Il se coucha enfin , mais quelque nécessaire que lui fût le sommeil, l'agitation de son esprit ne lui permit pas de profiter pour s'y livrer des premières heures qui s'écoulèrent, jusqu'à ce

tout fût tranquille dans la maison. Jacques passa la première moitié de la nuit dans cet état pénible qui n'est ni le sommeil ni la veille, espèce de cauchemar éveillé dans lequel la confusion des pensées égale l'agitation fiévreuse du corps ; il se fatiguait à faire , en idée, le trajet de son lit à la porte; il l'ouvrait doucement, descendait l'escalier sans bruit, traversait récurie, la cour, levait la barre de la porte extérieure, et prenait enfin sa volée à travers les rues désertes encore. Cent fois il fut au moment de se lever pour commencer l'exécution de ce projet, chaque fois un bruit extérieur, une porte qui se fermait, le hennissement d'un cheval, l'aboiement d'un chien, un mouvement que faisait son frère, et jusqu'à ses propres agitations, tout le retenait à demi-couché, une jambe horsdulit, la téte soulevée de l'oreiller, et tout le corps appuyé sur un bras pendant des heures entières; en entendant la respiration de son frère qui dormait près de lui sans défiance , je ne sais quel remords se glissait de temps à autre dans le cœur de Jacques ; il se figurait la triste désolation qu'il éprouverait le lendemain en trouvant la place vide à ses côtés ; la nuit porte conseil, lui avait répété ce bon frère en l'embrassant avant de s'endormir , et il l'employait à machiner les moyens de se soustraire à son autorité! à ces reflexions salutaires, l'esprit d'indépendance et même de mutinerie auquel il était enclin , lui

Digitiz

en suggérait de moins sages; Jacques comparait la vie monotone et rétrécie vers laquelle on voulait le ramener à celle que ses illusions d'enfant et déjeune homme lui faisaient si variée, si large, si glorieuse ; alors il soulevait doucement la couverture , se glissait à demi hors du lit; mais alors aussi, et comme si l'amour fraternel eût tenu Tâme de son frère éveillée pour le défendre contre la tentation , un soupir plaintif soulevait la poitrine du dormeur, une sorte de gémissement tendre sortait de ses lèvres, et Jacques, retenu comme par l'effet d'un charme, demeurait immobile ou se blotissait de nouveau dans son lit.

Ce manège dura toute la nuit; l'aube parut sans que Jacques eût effectué le projet si bien arrêté la veille, et soit que la fatigue de son esprit eût encore ajouté à celle de son corps, tout en voulant continuera lutter contre le sommeil, il s'en laissa surprendre à son insu , et s'endormit profondément.

Quand il s'éveilla , le soleil , le beau , le resplendissant soleil d'Italie , éclairait la chambre. Le frère aîné, déjà levé et tout habillé, était assis près du lit et regardait dormir Jacques, avec une expression de bonté et de douceur incroyable , mais à laquelle se mêlait quelque chose de triste que son discours expliqua bientôt. — Mon cher frère, lui dit-il quand ce dernier se fut mis sur son séant en se frottant les yeux, et plus contrarié qu'il ne voulait le laisser paraître, de s'être en-

dormi de la sorte, mon cher Jacques! je vous l'ai dit , la nuit porte conseil; en effet , elle m'en a gratifié d'un qui pourra concilier mon devoir , qui est de vous ramener à nos parents , et la fantaisie qui vous entraîne , je le vois , si puissamment loin d'eux. Nous allons partir pour Nancy, et je demanderai à notre père de vous permettre de suivre votre vocation , car on peut être honnête homme dans quelqu'état que ce soit, quand on prend la bonne voie pour y arriver ; or, c'est ce qui vous a manqué jusqu'ici, mon cher frère : mauvais commencement ne peut avoir bonne fin , dit souvent ma mère. 11 faut donc vous réconcilier avec nos parents, et pour obtenir d'eux plus sûrement et votre pardon et leur agrément , je promettrai à mon père de céder au désir qu'il avait manifesté de me voir suivre sa profession , désir qu'il avait sacrifié à mon penchant pour la magistrature, et dont il avait reporté sur vous l'espérance. A ce prix , j'espère qu'il vous pardonnera votre nouvelle incartade, et que ma mère et lui consentiront à ce que vous revoyiez un jour cette Italie que vous aimez tant , et pour laquelle vous délaissez vos proches et notre cher pays. Cette proposition vous agrée -t-elle , mon cher Jacques? continua l'excellent frère en serrant le jeune garçon qui tout ému s'était jeté dans ses bras, me suivrez-vous de votre plein gré , sans chagrin , sans répugnance ?

— Oh ! mon généreux frère , s'écria Jacques , pénétré de la plus tendre reconnaissance , je vous suivrai au bout du monde s'il le faut; je suis si touché de votre bonté , que si le sacrifice que vous faites en renonçant à une profession de votre choix pour prendre celle qu'on voulait m'imposer, ne devait pas faire la joie et le suprême contentement de notre père , je çrois que je renoncerais à tout plutôt que de l'accepter. Mais le noble état de roi d'armes vous ira bien mieux qu'à moi, mon bon frère! Vous, avec votre science et vos belles manières , vous ferez un roi d'armes parfait! Je vous vois déjà avec le tabard de velours armoirié , le bâton couvert daterions d'argent , présider gravement aux cérémonies du couronnement de notre futur duc Henri , tandis que moi, quelle pauvre figure aurais -je jamais fait dans ces grandes cérémonies, dont je ne puis souffrir les longueurs et l'ennuyeux décorum ! Allons, voilà qui est dit , je pars avec vous! C'est pourtant bien dommage! ajouta-t-il en jetant un regard sur les beaux édifices de la ville qu'éclairait le soleil levant et qu'on apercevait à travers les fenêtres , c'est bien dommage de tourner encore une fois le dos à tout cela !...

— Ne regrettez rien , mon frère, reprit Jean- François en l'embrassant, ne gâtez pas la joie que me donne votre retour , elle me dédommage amplement de ce qu'il peut y avoir de pénible

pour moi dans le parti que je prends pour vous servir. Faisons chacun notre sacrifice avec courage , et la bénédiction de Dieu et de notre père sera notre récompense.

Après cet entretien , les deux frères descendirent dans la salle commune où ils se firent servir à déjeuner; Jacques, qui était alors le truchement de son fr4re, demanda à l'hôtesse de leur procurer un cheval ou un mulet en état de faire le voyage. Tandis qu'on s'occupait de ce soin , Jacques témoigna à son frère le désir qu'il avait d'aller visiter la ville et ses monuments. Le Juriste l'accompagna dans cette promenade pour condescendre autant que possible aux goûts du jeune artiste et non par l'effet d'une injurieuse défiance , car je suppose , lui dit-il en riant , que maintenant tu n'as plus envie de m'échapper ? — J'en ai été bien tenté ! mais je crois que la crainte de te faire du chagrin m'eût toujours retenu.

Les deux frères se serrèrent la main en silence , et revinrent à leur hôtellerie , et bientôt après avoir réglé leur compte et fait charger leur bagage sur leurs montures assez proprement équipées , ils sortirent de Turin le jour même.

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Dès que les deux frères eurent dépassé les monts , le voyage se flt rapidement, car l'affaire qui avait amené Jean-François en Italie ne permettait aucun délai, et il tardait au Juriste de remettre au président de Saint-Mihiel les pièces, importantes dont il était porteur. Il lui tardait également de faire rentrer en grâce son jeune frère auprès de leurs parents, et d'annoncer à son

iHG JACQUES CALLOT.

père l'intention ou il était maintenant de renoncer au barreau pour se livrer à l'étude du blason ; certes le motif qui l'avait porté à cette résolution avait été dicté par une généreuse tendresse pour son jeune frère, mais comme il entre bien souvent et à notre insu quelque chose de personnel dans nos plus héroïques déterminations, Jean-François, peut-être un peu revenu des illusions qui l'avaient poussé dans la carrière delà magistrature, fit ce sacrifice avec moins de peine que si on l'eût exigé de lui dix ans auparavant. Pour Jacques, il suivait son frère avec joie et soumission; suivant sa coutume , il se livrait à de nouvelles et riantes espérances qu'un reste de crainte de l'accueil qui l'attendait à Nancy ne faisait qu'effleurer; toutefois, en entrant en Lorraine, ce sentiment pénible prit plus de réalité, et quand son frère lui déclara qu'obligé d'aller directement à Saint- Mihiel, ce ne serait qu'après avoir accompli sa mission que tous deux se rendraient à Nancy, Jacques ne fut pas trop fâché de voir différer l'instant où il serait obligé de recevoir la mercuriale paternelle.

En sortant d'Épinal, les voyageurs, au lieu de suivre la grande route, prirent celle de Saint- Mihicl, en laissant sur la droite Mirecourt, Lunéville et Nancy; ils arrivèrent le lendemain dans la petite ville où se tenait jadis ce qu'on appelait les grands jours de Lorraine, tribunal antique et

long-temps respecté, mais que Charles 111 avait remplacé par un parlement plus régulièrement organisé.

Pendant que Jean-François, qui avait repris la toge et le bonnet d'avocat, était allé au palais, Jacques profita de cette absence pour visiter le fameux sépulcre de l'abbaye, où Ton voit le Christ porté au tombeau par saint Jean et les saintes Femmes, le tout taillé dans le roc vif. Un regard de Michel-Ange avait, dit-on, jadis éveillé le génie enfant de Ligier-Richier, auteur de ce morceau, qui passait alors pour une des merveilles de la Lorraine; mais celui qui avait admiré, à Florence, le tombeau des Médicis, enrichi des figures de la Nuit, du Crépuscule, de l'Aurore et du Jour, chefs-d'œuvre dus au ciseau de ce grand maître, ne pouvait trouver grand goût aux sculptures naïves, mais lourdes et sans grâce, du vieux Richier. Toutefois, la tête du Christ et celle de la Madelaine, assez belles d'expression, firent regretter à Jacques que l'artiste qui, dit-on, avait taillé ces douze figures dans le même bloc, au lieu de se renfermer dans ces étroites limites, n'eût pas donné plus de grandiose à ses figures raccourcies par les dimensions de la pierre, ce qui faisait de ce monument une chose assez médiocre , malgré sa grande réputation (li).

Les preuves rapportées par Jean -François Callot ayant établi clairement les droits contes-

JACQUtS CALLOT.

lés à l'orphelin, le parlement rendit un arrêt favorable à ce dernier; et le Juriste se vit libre de remplir un autre devoir non moins cher à son cœur, celui de reconduire son jeune frère à son père. En arrivant en Lorraine, les deux voyageurs avaient appris la mort du digne souverain de cette contrée; Charles III, auquel sa patrie reconnaissante avait décerné le nom de Grand, venait de terminer son pacifique et glorieux règne; et quand les (ils du roi d'armes entrèrent à Nancy, ils y trouvèrent tout en mouvement par suite de ce triste et solennel événement. Le duc était mort le 14 mai de Tannée 1608 , et quoiqu'on fût alors au douze juillet, les obsèques n'avaient pas encore eu lieu, tant les préparatifs de cette auguste cérémonie demandaient de temps, de soins et de dépenses.

On dit proverbialement en Lorraine, que le couronnement d'un empereur à Francfort, le sacre d'un roi de France à Reims, et l'enterrement d'un duc de Lorraine à Nancy, sont trois cérémonies les plus magnifiques qui se puissent voir en Europe. Henri II, qui allait succéder à son illustre père, avait déclaré qu'il ferait les frais des obsèques de ses propres deniers, et que rien ne serait épargné pour rendre les derniers honneurs dignes du grand prince auquel ils étaient décernés. En conséquence, les riches tapisseries de Flandres tissues de soie et rehaussées d'or, les précieux

tapis de l'Orient qui remplissaient le garde-meuble de la couronne, furent tendus dans les trois salles immenses, dites la chambre du trépas , la salle d'honneur, la salle funèbre ou de deuil. Les perles , les pierreries , les joyaux de toute espèce , sortirent tant des cassettes du prince que du trésor de Lorraine, pour orner l'illustre mort et ajouter à la pompe de toutes ces cérémonies. Des milliers de cierges furent façonnés jour et nuit, pour alimenter l'illumination continuelle du palais mortuaire et des deux églises où l'on devait présenter et enfin inhumer le corps du défunt. Les marchands de la ville, après avoir épuisé le fond des manufactures du pays, avaient fait venir de Lyon et de Flandres le velours noir, les crêpes, les serges, et toute cette immense quantité de draperies qui devaient couvrir de deuil la demeure ducale,les deux églises voisines,et fournir aux habits, robes, manteaux, voiles, chaperons, de cette foule de grands seigneurs, d'officiers, de magistrats, de bourgeois, de serviteurs, qui formaient la maison, tant de feue Son Altesse, que celle de son successeur , des princes et princesses de la famille. Toutes les corporations de Nancy, trois cents notables représentant la bourgeoisie, les députations des villes Lorraines, tous portant un cierge où leurs „ armoiries, peintes sur un écusson, étaient attachées, devaient y paraître également vêtus de deuil . La ville et les environs étaient devenus comme

une immense manufacture : charpentiers, menuisiers, peintres, doreurs, brodeurs, passementiers, chamarreurs d'or et d'argent, orfèvres, joailliers, tailleurs, couturiers, plumassiers, ciriers, tous les états s'y trouvaient réunis pour coopérer à cette œuvre dont la province garde encore la mémoire. Mais, parmi tant d'artisans, de décorateurs, d'artistes de tous genres, et chacun occupé à mettre en œuvre ses idées ou son savoir-faire, nul n'était plus affairé que le digne roi d'armes Jean CalIot.Le sieur d'Estabily, ingénieur en chef des fortifications de Lorraine, avait bien dressé le plan de toutes les décorations de la pompe funèbre, et tracé la marche et l'ordre des diverses cérémonies; mais c'était au roi d'armes qu'on en appelait sans cesse pour les recherches des us et coutumes observés dans les anciens temps en pareille circonstance. 11 dirigeait surtout, et surveillait avec un soin extrême, l'atelier des peintres décorateurs chargés de faire les nombreux écussoos revêtus des émaux, timbres et supports de la maison de Lorraine qui, par ses alliances, rattachaitàelle toutes les familles souveraines de l'Europe. Le roi d'armes trouvait là de quoi exercer sa science, et il ne se fût pas pardonné que la moindre erreur se glissât dans ces tables vaniteuses, mais qu'il regardait comme d'éloquents hiéroglyphes de la gloire de ses maîtres.

En proie à mille préoccupations, l'arrivée de

ses deux fils ne produisit pas grand effet sur le roi d'armes ; la colère où l'avait jeté la nouvelle escapade de Jacques et qui l'avait porté presque à le maudire, si le tendre effroi de sa pauvre mère n'eût arrêté les paroles de malédiction sur ses lèvres, cette colère dont dame Renée avait tant redouté les effets, s'était trouvée comme absorbée par les soins dont Jean Callot était accablé depuisplus de deux mois. 11 fit bien un rude accueil à l'enfant à demi repentant, qui implorait un nouveau pardon ; mais, empressé de faire admirer à son fils aîné les préparatifs de la fête funèbre qu'il croyait de bonne foi avoir en grande partie organisée, il emmena Jean- François au palais, et laissa Jacques achever de se réconcilier avec sa faible et tendre mère, qui n'attendait que le départ de son mari pour se livrer sans contrainte à la. joie d'avoir encore une fois retrouvé son fils.

Celui-ci, après avoir apaisé par des caresses les derniers murmures du cœur maternel, et essuyé les larmes que coûtait encore à sa mère le souvenir des maux passés, pensa tout gâter en lui confiant la résolution prise par son frère à son sujet et l'espoir qu'il avait de la voir, ainsi que son père, consentir à ce qu'il continuât la carrière vers laquelle il se sentait entraîné. Dame Renée éprouva d'abord quelque émotion en entendant ces nouveaux projets; toutefois, et tel est l'amour d'une mère! en écoutant son fils, et tandis que >

JACQUKS CALLOT.

les yeux attachés sur les siens, elle repaissait son oreille du son de cette voix chérie, que son regard s'enivrait de la vue de l'enfant tant pleuré, livrée au charme de cette contemplation qui résumait tant de bonheur, elle repoussa toute idée fâcheuse. Elle promit même à Jacques de le laisser dessiner dans sa chambre, elle remit pourtant à parler de cette affaire à maître Callot après les obsèques, car il ne serait pas possible d'en rien obtenir avant la fin de tous ces embarras.

— En attendant, conduisez-vous bien, Jacques, continua dame Renée, soyez attentif et respectueux vis à vis de votre père, et si c'est la volonté de Dieu et pour votre plus grand avantage, que vous preniez la profession de peintre, ajouta la pauvre mère en réprimant un soupir , il faudra bien faire ce que vous voulez...

Jacques, à qui ces paroles laissaient pressentir un prochain consentement et la fin de ses tribulations, fit à sa mère toutes les protestations possibles, l'embrassa avec un redoublement de tendresse, et sortit pour aller jeter un coup d'oeil sur le spectacle important qu'offrait la salle funèbre, où la piété d'un peuple fidèle rendait chaque jour de touchants honneurs à l image d'un souverain regretté.

Le corps du prince, après avoir été embaumé et renfermé dans la bière , était demeuré vingtcinq jours dans la chambre du trépas, où les gens

d'église psalmodiaient jour et nuit , tandis que dix-huit chambellans, un nombre égal de pages , et d'antres serviteurs vêtus de deuil veillaient alternativement près de ces froides reliques. Le huit juin, on avait transporté feue Son Altesse de la chambre du trépas en la salle d'honneur. Cette salle avait cent trente-cinq pieds de longueur, cinquante de large, et trente pieds de hauteur. La voûte lambrissée était peinte en compartiments remplis de doubles G accolés, de croix de Lorraine d'or en champ d'azur , et d'alérions d'argent en champ de gueule. La tenture, en tapisserie de haute lice rehaussée d'or et d'argent, représentait lcshistoires de Moïse et de St Paul. Au haut de la salle, sur une estrade élevée de trois marches, et entourée d'une balustrade peinte en rouge et semée d'alérions d'argent, on dressa un lit d'honneur de dix pieds de long, sur huit de large, et quatre de hauteur, élevé sur cinq gradins couverts comme toute l'estrade de grands tapis de Turquie. Le lit fut garni de sommiers, matelas et traversins de satin cramoisi , et sur le tout s'étendirent trois grands draps mortuaires, l'un, de fin lin, traînant de trois pieds tout autour, le second, de velours noir, croisé de satin blanc, et le troisième de drap d'or, frisé d'or, bordé d'hermine. Au dessus de cette couche était élevé un grand ciel de même dimension, appuyé d'un côté sur le large dossier du lit formé d'une toile d'or frisée, aux bords de

velours cramoisi avec broderies de cannetilles d'or et d'argent, représentant les alérions et les doubles C du défunt.

Aux deux côtés du lit furent placés douze chandeliers d'argent supportant des cierges du poids de deux livres, et munis d'écussons armoiriésj au pied de lacouche était un petit banc, couvert en drap d'or et sur lequel était une très-riche croix de deux pieds et demi de hauteur chargée de diamants et de grosses perles rondes eten poires, et de deux chandeliers garnis aussi en diamants avec cierges et armoiries. A quelque distance, et toujours sur l'estrade, étaient deux autels, l'un pour le service funèbre, avec des ornements de velours violet brodé d'or, et sur lequel se voyait une grande croix ornée de diamants avec de grosses perles aux branches et au bas un rubis de la grosseur d'une noix. L'autre autel, aussi richement décoré, était la chapelle de feue Son Altesse, devant était son prie-Dieu couvert en velours cramoisi frangé d'or.

On plaça sur le lit d'honneur qui recouvrait le cercueil l'effigie du prince modelée en cire par un habile artiste de St-Mihiel, et qui était d'une ressemblance frappante; on la revêtit d'une chemise à grand rabat et manchettes de dentelles ; de chausses tailladées et d'un pourpoint en satin cramoisi richement brodé d'or, avec des boutons de diamants. Les jambes étaient chaussées de même étonV, et les souliers en velours rouge. Sur cet

Di

habit on passa une tunique de drap d'or, frisé d'or, descendant aux genoux, et dont les manches fendues sur le bras se relevaient jusqu'au coude; par dessus le tout, on plaça un grand manteau de velours fourre d'hermine, et enrichi d'un bord de perles dedix pouces de largeur; ce manteau, ouvert sur les côtés, descendait par devant jusque sur les bottines et se terminait par derrière en une queue arrondie, de sept aunes de longueur, laquelleavec sa fourrure et sa frange de perles était arrangée par replis sur le pied du lit. Le collet de ce vêtement était rond, fourréd'hermine, et par dessusse voyait le grand collier de l'ordre de St-Michel; quatre grandes agrafes d'or larges comme la main et chargées de diamants taillés en tables, en cœurs, en pointes, l'attachaient aux épaules. L'effigie était coiffée d'un petit bonnet de velours serréd'une couronne à hauts fleurons avec huit boutons naissants enrichis de vingt-quatre grands diamants, de huit grosses perles en poires parfaites sur les grands fleurons, et de huit perles rondes sur les boutons, sans compter une infinité d'autres perles, diamants et pierreries incrustées dans le cercle et les trèfles d'or de la couronne. Deux grands oreillers de drap d'or soutenaient le dos de l'effigie, dont la tête reposait aussi sur un oreiller semblable, mais plus petit; ces trois coussins avaient des boutons d'or garnis de diamants au lieu de glands. Les mains de la figure étaient jointes ; à chacune, et

au quatrième doigt, était un anneau orné d'un grand diamant pesant onze à treize car rats. À la droite de l'effigie et toujours sur le lit, on avait posé sur un coussin le sceptre d'or terminé par un alérion , et à gauche la main de Justice du même métal, et d'un riche travail d'orfèvrerie. Tous les joyaux étaient estimés quinze cent quatrevingt-dix mille écus.

Ce fut dans cet état que, durant trente jours, le corps du prince défunt, caché sous ces splendides représentations, reçut les hommages de la noblesse, du clergé, des grands corps de l'État, desdéputations des villes, des ambassadeurs et autres envoyés des cours étrangères. Chaque jour le service se faisait autour de lui avec le cérémonial accoutumé; l'aumônier disait la messe et les prières d' usage, les fourriers vêtus de deuil dressaient la table, les officiers depaneterie la couvraient , le gentilhomme tranchant coupait le pain, et sur l'appel de l'huissier : A la viande pour feue Son Aitesse! \e maître-d'hôtel et les autres officiers, précédés des pages et des hallebardiers rangés en haie, allaient prendre à la cuisine les mets préparés, en faisaient Fessai, et les portaient sur la table avec révérence comme du vivant du prince. L'aumônier disait lo bénédicité , le gentilhomme panetier découvrait les plats et demeurait devant la table jusqu'à ce qu'il fallût aller chercher le second service, et enfin le dessert; après quoi on présentait les bassins pour

J&CQUES CALLOT*

laver, l'aumônier disait les grâces, et la table étant ùtée, le fauteuil ducal remis en sa place, l'aumônier allait distribuer aux pauvres tout ce qui avait servi dans ce funèbre repas.

La dernière fois qu'eut lieu cette démonstration d'un tendre et filial respect, de la part du peuple lorrain, qui semblait ne pouvoir se persuader de la perte qu'il avait faite d'un souverain adoré, et tâchait de prolonger ainsi ses illusions le plus long-temps possible, les choses se passèrent à la royale , c'est-à-dire, que tout ce qu'il y avait d'olliciers à la cour y remplirent les devoirs de leur charge, dans le plus grand appareil. Le roi d'armes, revêtu de sa robe et de sa cotte-d'armes; fit toutes les sommations d'usage, et quand les officiers de bouche allèrent chercher les mets, il passa devant eux portant haut son bâton armoirié , précédé des hérauts Lorrains et Barrois , des poursuivants Vaudémont et Clermont, il se rendit aux cuisines d'où il revint dans le même ordre, accompagné des trompettes et cloches-d'armes , des huissiers armés de baguettes d'argent, tandis que le grand maître, le maitre-dhôtel, les comtes et seigneurs de service, le sun aient portant les plats, et les déposèrent sur la table ducale avec le cérémonial accoutumé.

Après ce dernier et solennel hommage, on transporta le corps, de la salle d'honneur, dans la longue galerie des Cerfs, qui, dépouillée à celte t. i. 13

occasion de sa parure chasseresse , fut entièrement tendue de noir; le cercueil, revêtu de ses trois draps funèbres et sur lequel brillaient la couronne, le sceptre, la main de Justice, et le grand cordon de Tordre de Saint- Michel, conserva seul quelque chose de la pompe royale; du reste plus d'or, d'argent , de Gnes couleurs , plus d'ornements superflus; on eût dit que les somptuosités du siècle s'étaient évanouies devant l'imposante gravité de la mort.

Pendant les trois jours qui s'écoulèrent ainsi, M. de Lenoncourt, grand primat de Lorraine, célébra l'office divin, auquel assistèrent les princes du sang, la noblesse et les officiers de feue Son Altesse, après quoi tous jetèrent de l'eau bénite sur la bière, et chacun se relira pour se préparer aux cérémonies du lendemain qui devaient commencer les obsèques.

Le même jour, sur l'ordre de MM. de Raigecourt et de Milry , chefs des cérémonies spirituelles et temporelles, le roi d'armes se rendit dans la cour du palais accompagné des hérauts et poursuivants d'armes tous revêtus de leurs robes de deuil et de leur cotte d'armes armoiriées chacun à leur titre : Lorraine avec les alérions, Barrois portait les barbeaux d'or, Yaudémont les burelles d'argent, etClermont avec les clefs de sable. Pour le roi d'armes, son labard offrait ces différents insignes réunis, et son bâton de commandement était

surmonté d'un alérion d'or. Jean Callot donc, suivi de vingt crieurs et sonneurs aussi vêtus de deuil, les fît mettre en cercle autour de lui leur ordonna de sonner par trois fois leurs clochettes et fit publier par le héraut Lorrain le premier" cri de 1 edit funèbre en ces termes :

« On fait à tous savoir et entendre que demain à deux heures après-midi sera fait, Dieu aidant, le premier convoi en pompe funèbre de l'enterrement de très-haut, très-puissant et sérénissime prince Charles 111, par la grâce de Dieu, duc de Calabre Lorraine, Bar, Gueldres, Marchis, marquis dû Pont, comte de Provence, Vaudémont, Gîermont, Zupblen , etc., etc., etc. , lequel trépassa en son hôtel de celte ville de Nancy, le 14 mai dernier; ledit premier convoi funèbre, depuis ledit hôtel jusqu'en l'église Saint-Georges , où seront chantées les Vigiles et Vêpres des Morts, et le lendemain matin le saint service à son intention, partant vous ferez tous devoir d'y assister et de prier Dieu pour son âme. »

Le roi d'armes, suivi de son cortège, sortit du palais et s'arrêta devant la porte ducale où Lorraine proclama le second cri de Pédit; le troisième fut publié sur la place Saint-Epvre, et enfin le quatrième sur la place du Marché de la ville neuve. Depuis ce moment on entendit tinter incessamment la grande cloche appelée Charlotte, dont les sons graves et mélancoliques semblaient l'expression

Je la tristesse publique. Cette cloche avait été donnée à la paroisse de Saint-Epvre par le défunt, et elle portail sur son contour ces vers peu savants, mais dont le sentiment naïf honorait également le peuple lorrain et le prince qui en était l'objet :

Charles, cê grand duc, m'honora De ce beau nom dès mon enfance.

Pour avoir de moi souvenance, Quand le peuple sonner m'ouïra.

Le dix-sept juillet au matin, tout fut en mouvement dans la ville; la noblesse, le clergé, la magistrature, la bourgeoisie , tous les ordres religieux, les écoles de la ville, enfin tous ceux qui devaient faire partie du cortège, se rendirent à leur poste. À deux heures, le convoi sortit du palais pour se rendre à la collégiale de Saint-Georges qui en était voisine, et où Ton devait déposer le corps avant de le transporter à la sépulture des ducs de Lorraine, qui se trouvait dans l'église des Cordeliers. On chanta les vigiles dans la première de ces églises ; le corps du défunt fut placé sous une chapelle ardente , formée d'un assemblage de cinq grandes couronnes fleuronnées et dorées d'or fin, dont la première, immense, s'appuyait sur quatre colonnes corinthiennes enrichies elles-mêmes d'émaux et d'or; au centre, s'élevait jusqu'à la voûte de l'église , comme un obélisque couvert en velours noir, sur lequel se détachaient mer-

vcillcusemcnt les C cintres fleuronnés, et que terminaient un globe d'or, les doubles CC accolés et la grandccroix de Lorraine. Quatre obélisques semblables, mais de moindre dimension, soutenaient chacun un nombre égal de couronnes ducales, que semblaient supporter les trente-deux écussons de la maison de Lorraine. Les alérions, les barbeaux, les croix de Jérusalem et aulrcs insignes de cette famille souveraine, reluisaient de toutes parts, enfin, la clarté dedeux mille bougies, cierges et flambeaux, en se jouant sur les trèfles d'or, les émaux et les brillantes couleurs des armoiries, faisait de ce vaste luminaire la chose la plus splcndidequi se fût jamais vue. Le sieur d'Estabily avait été l'inventeur de cette belle machine, dont l'exécution était due aux talents réunis des sculpteurs Jean Drouinet maître Jean Richer de Saint- Mihiel.

Le jour suivant, un immense cortège, composé comme nous l'avons dit, de tous les corps de l'État, commença à déliler en remontant par la grande rue et passant par la rue du Four sacré, la place Saint-Epvre, la rue du Change, la place des Dames, la rue de la Monnoice, pour reprendre ensuite la grande rue et entrer dans l'église des Cordcliers, dont la proximité avec le palais ducal avait nécessité ce détour pour le déploiement de cet immense concours. Le corps du prince, porté tour à tour par les huit chambellans de service

et les gentilshommes de la chambre, s'avança enfin vers sa dernière demeure; il était accompagné de trois cents pauvres, portant une torche de cire et habillés de deuil aux frais du nouveau duc. Touchant cortège! et qui témoignait de la piété du père, lequel avait toujours été charitable; et de celle du fils, qui promettait de le surpasser encore dans cette précieuse et toute royale qualité.

Immédiatement derrière le cercueil, suivaient les quatre coursiers de l'illustre défunt, savoir : le cheval d'honneur, le cheval de bataille, le cheval de secours et le cheval de service. Le premier était couvert en entier d'un grand caparaçon de velours violet cramoisi, semé de croix de Lorraine et de Jérusalem, d'alérionset de barbeaux adossés, le tout d'or et d'argent, avec la selle et la bride de même; et sur la tète, l'animal portait un grand panache de plumes fines violettes, jaunes et blanches. Le cheval de bataille portait outre le chanfrein et le surcol en lames d'acier, une housse courte, appelé barde, sur laquelle les insignes de Lorraine se voyaient rangés en lignes régulières ; à l'arçon de la selle d'armes , garnie en velours jaune , brodé d'or , était suspendu l'estoc d'arme, couvert deson fourreau, également de velours, avec des broderies d'or ; enfin, un immense panache de plumes jaunes et blanches complétait la parure du coursier. Le cheval de secours

et celui de service étaient couverts d'une grande housse en velours noir, avec une croix de satin blanc, qui prenait depuis les naseaux de l'animal et tombait jusqu'à terre et surlescotés; à la seule différence que celle du cheval de service ne descendait que jusqu'au paturon.

Quand le cercueil fut entré dans l'église, on y conduisit également les coursiers qui furent présentés à l'offrande, et monseigneur de Maillane des Porcelets, évèque de Toul, qui officiait, les ayant touchés en signe d'acception, on les reconduisit aussitôt après dans les écuries. Gomme la veille, on laissa reposer le défunt sous une chapelle ardente, peut-être plus magnifique encore que celle de la collégiale de Saint-Georges, et le lendemain, après que tous les'rits funèbres eurent été accomplis, on procéda à l'inhumation.

Le caveau de la chapelle ronde, monument plein d'élégance et de goût, que le pieux Charles lit avait fait construire sur les dessins et l'ordonnance de M. d'Estabily pour servir de sépulture à toute la noble race lorraine, était dans le chœur, et à quelques pieds du maître autel.

Près de l'entrée de ce caveau se tenait le roi d'armes, tant pour appeler ceux qui avaient à officier dans cette circonstance, que pour y remplir les autres devoirs de sa charge.

Lorraine, le premier héraut, et Barrois le second, descendirent les premières marches pour

JACOt'ES CALLOT.

aider à recevoir le cercueil du duc, qu'on plaça dans le souterrain, près de celui de ses pères. A ce moment Jean Callot appela à haute voix les comtes, barons et gentilshommes qui portaient 1 étendard, les pièces d'honneurs et les insignes de Lorraine, afin de déposer toutes ces choses sur le tombeau du défunt. Ce cérémonial, qui terminait aussi les obsèques, étant achevé, il se fit un grand mouvement daus l'église ^ les ambassadeurs, les princes, les grands de l'État, tout le inonde se leva, et demeura attentif et sérieux comme dans l'attente de quelque événement extraordinaire. A cet instant le Rhingrave Frédéric, comte sauvage de Salin, qui dans la pompe funèbre avait porté lépée ducale, alla la reprendre sur le cercueil du défunt, et se plaçant dans un endroit du chœur où il put être vu de tous les assistants, il la lira hors du fourreau, et l'élevant la pointe en haut, il fit la première proclamation, du nouveau souverain en ces termes :

« Vive! vive! vive le duc Henri, deuxième du « nom, notre souverain seigneur! Wve! vive!

« vive le duc Henri , deuxième du nom, notre « souverain seigneur! Vive! vive 1 vive le duc « Henri , deuxième du nom, notre souverain sei- « gneur! » Puis il se replaça sur son siège, tenant toujours l'épée nue. Après lui, le sieur de Dampmartin se rendit au caveau, en rapporta le grand étendard dè Lorraine; il l'arbora en se

UigitIZGO D

servant des mêmes ternies. Alors le grand maréchal de Lorraine releva la couronne, le sieur de Maillane, maréchal du Barrois, reprit le sceptre, et le sieur de Gournay, conseiller d'État, la main de justice afin de les porter devant Son Altesse. A ce moment le roi d'armes, les hérauts, les poursuivants, vêtirent leurs cottes armoiriées dont ilss'étaient momentanément dépouillés. Les trompettes sonnèrent, les cloches d'armes bruyèrent par trois lois, et le digne roi d'armes, dont le cœur se gonflait d'une orgueilleuse joie en remplissant la plus éminente fonction de sa charge, proclama à haute et intelligible voix le nouveau souverain, suivant la formule d'usage, en disant :

« Vive! vive ï vive le très-saint, très-puissant « et sérénissime prince, monseigneur Henri, • deuxième du nom , par la grâce de Dieu , soixante- « quatrième duc de Lorraine , trente-et-unième « raarchis, duc de Calabre, Bar, Gueldres, mar- « quis de Pont-à-Mousson, comte de Provence, « Vaudémont, Blamont , Zuphten, etc., etc., etc. « \ive! vive! vive le duc Henri! notre souverain « seigneur! Vive le duc! vive le duc! vive le < duc !... »

Ces mots furent le signal de l'allégresse générale. Tous les crêpes tombèrent, tous les chaperons de deuil furent abattus; on rie vit plus que des fronts sereins, et dans tous les yeux une joie

mêlée d'espoir, mais que le respect du lieu contenait dans de justes bornes. Le cortège se rendit dans le même ordre au palais, et la grande porterie du duc Antoine s'ouvrit pour laisser entrer le nouveau souverain au palais de ses aïeux (12). Pendant ce temps , la foule, pressée aux fenêtres de toutes les maisons et jusque sur les toits, faisait retentir l'air du cri joyeux , et des acclamations redoublées de : Vive notre prince ! vive notre prince ! vive le bon duc Henri ! Et ce titre que l'amour du peuple se plaisait à lui décerner, par avance justifié par l'adorable bonté de ce prince, lui est resté.

tftoupfmi oogage. — Sa yauore Claire.

Pendant tout le temps que durèrent ces fêtes funéraires, et celles qui signalèrent l'avènement du nouveau souverain, il n'y eul rien d'arrêté sur le sort de Jacques. Les grandes occupations qui retenaient son père hors du logis, tout le jour permettaient au jeune artiste de se livrer sans contrainte à son goût pour le dessin , et souvent, tandis que tout ce qu'il y avait dans Nancy de jeunes garçons

JACQUfcS CALLOT,

de son âge se pressait aux portes des galeries et des salles funèbres, Jacques, renfermé dans sa petite chambre, se plaisait à retracer, àl'aidede son crayon vif et rapide, les scènes burlesques, les altitudes grotesques ou les physionomies caractérisées qu'il a\ail remarquées dans les voyages, ou qu'il observait journellement en allant par la ville. 11 n'était point retourné chez Claude Israël , par déférence poursa mère; mais il avait revu ses amis Sylvestre, Bellange, Thierry et Jean Leclerc; ceux-ci , eu \Oj-anl le fini et la légèreté de ses croquis, regrettaient hautement qu'il perdit son temps à ces essais, et enflammaient encore , par leurs discours, le désir qu'il avait de passer à des travaux plus sérieux. Toutefois l'espoir que la résolution de son frère lui avait fait concevoir, le soutenait, et ce ne fut pas sans une sorte de contentement , mêlé pourtant d'un peu d'appréhension, qu'il vil arriver la fin de toutes les cérémonies publiques qui devaient laisser à son père le loisir d'accueillir sa demande. La circonstance était des plus favorables; Jean-François Callot, qui, depuis son arrivée, avait été d'un grand secours au roi d'armes, tant pour les recherchés à faire dans i'armorial, déchiffrer de vieux titres, etc., que pour les ordres à transmettre et la surveillance à exercer, se' trouvait dans les meilleures conditions pour obtenir une faveur de son père; Jean-Claude Callot, le second fils, olïicier aux salines de Dieuze, étant

venu à Nancy avec Anne Vosgicn , son épouse , pour assister aux fôtes et faire sa nouvelle protestation de serment au successeur de Charles Hl, la vieille dame Claude deFricourt, aïeule de Jacques, qui avait quitléVillers pour les mêmes circonstances, et d'autres parents l'ayant accompagné, toute la famille se trouvait réunie à Nancy. Le désir de Jacques, connu de tous, était en partie approuvé; il fut convenu que, dans le frstin solennel qui allait avoir lieu avant le départ de chacun, on demanderait au père son consentement à ce que l'un de ses fds suivît la carrière qu'il préférerait à toute autre. Le caractère du roi d'armes était si bien connu de tous ses amis, que l'on ne regardait pas encore la chose comme facile. Cela donna lieu à de petits conciliabules entre les divers membres delà famille, dont Jean Callot soupçonnait bien le motif, et, par un redoublement do sévérité envers son plus jeune fils, il semblait protester d'avance contre tout ce qu'on voudrait obtenir de lui.

Dans la matinée de ce môme jour , qui devait décider du sort du jeune homme, une circonstance obligea celui-ci de se rendre au palais pour trouver son père, occupé alors, dans la salle appelée) le Trésor des Chartes, à ranger quelques litres. Soit que le vieillard fût contrarié d'être troublé dans ses travaux, soit que la vue de son fils lui rappelât quelque idée désagréable, le fait est qu'il le re-

240 JACQUFS CALLOT.

eut très-mal , et , sur quelques respectueuses observations de Jacques, il s'emporta en paroles aigres et violentes qui étaient plutôt l'explosion d'un ancien ressentiment, quedue à une cause récente. La forte voix du roi d'armes retentissait dans cette partie assez silencieuse du palais, quand la porte, que Jacques avait laissée entrebaillée , s'ouvrit, et le nouveau souverain , le duc Henri , parut.

— Qu'ya-t-il, mon vieux maître Jean ? dit-il en entrant ; est-ce donc contre ce jeune et beau gars que vous vous emportez de la sorte? C'est votre fils, je crois. Travaille- t-il avec vous, et vous aurait-il gâté quelque titre, ou déchiré quelques pages de ce grimoire? ajouta le prince en montrant un énorme in-folio que Jean Callot feuilletait en ce moment.

Le roi d'armes, d'abord interdit par fa vue de son souverain, se remit bientôt, et , avec quelque chose de sa brusquerie ordinaire, que tempérait pourtant le respect, il s'écria :

— Ah! Votre Altesse est bien bonne de faire attention à ce morveux ; il n'a garde de toucher à ces titres, à ces précieux manuscrits qui contiennent toute l'illustration de la Lorraine! c'est un garnement qui n'a nul respect pour les nobles labeurs de ma charge...

— Et que veut donc faire ce beau garçon ? reprit le duc en jetant un regard plein de bienveil-

lance sur Jacques, dont la taille élancée, V heureuse physionomie et Fair de distinction, avaient frappé le prince; veut-il être homme d'église, d'épée ou de plume ?

— Monsieur veut être peintre ! s'écria le roi d'armes avec un geste et un éclat de rire ironique, monsieur veut aller à Rome pour étudier la peinture! belle carrière pour un gentilhomme lorrain, pour le fils du roi d'armes de Son Altesse le duc de Lorraine !...

— Vous ne voulez donc pas servir voire pays, mon jeune ami ? demanda Henri en s' adressant à Jacques.

Celui-ci , encouragé par cet accent plein de bonté, répondit vivement :

— 11 me semble, Monseigneur, qu'on peut servir son pays de plus d'une manière; le nom des Léonard , des Raphaël, des Michel- Ange, a autant honoré l'Italie que celui des plus fameux guerriers de l'ancienne Rome!...

— Le jeune homme dit vrai ! s'écria le duc en arrêtant le geste d'indignation que cette réponse parut causer à Jean Callot ; en effet, si le courage et la valeur font respecter la patrie, les sciences et les arts contribuent à son illustration. J'estime fort un tel sentiment, jeune homme, et je l'encouragerai de tout mon pouvoir dans ceux qui s'en sentent pénétrés. Et de suite le bon prince se mit à questionner Jacques sur ses goûts et ses

JACQCES CALI.Of.

projets; il apprit toule l'histoire tantôt du père interpellé par lui, tantôt du fils qui , bannissant sa timidité , lui raconta et la lutte qu'il avait soutenue, dès l'enfance, au sujet du dessin, et sa double invasion, enfin tout ce que le lecteur sait déjà. Le duc sans se laisser distraire par les remarques chagrines dont le roi d'armesaccompagnaille récit de son fds, parut écouter ces détails avec le plus vif intérêt; après un instant de réflexion , il emmena le vieillard à l'autre extrémité de la salle.

— Mon cher Callot! lui dit-il eniin , il y a ici une vocation prononcée ; certes nous serions coupables, vous, d'y meure j)l us long-temps obstacle, et moi de ne point l'encourager; il faut que cet enfant aille à Rome où peut-être le génie l'appelle, et quand vous l'enchaîneriez , voyez-vous i tôt ou lard il briserait ses liens, et reprendrait sa volée. Or voici , conlinua-t-il en se rapprochant du jeune homme un peu inquiet de cet aparté, voici une circonstance favorable pour lui faire faire ce voyage : le comte de Toruielle partira sous peu pour l'Italie alin de porter au Saint* Père la notification de mon avènement au trône de Lorraine; votre fils étant gentilhomme fera partie de l'ambassade; il voyagera à mes frais, et arrivé à Rome, M. de Tornielle pourvoira à le placer chez quelque peintre en état de lui faire faire son chemin dans son art.

Jacques n'avait pas attendu la fin de ce dis-

cours pour se jeter au pied de l'excellent prince qui levait ainsi tout d'un coup les obstacles qu'opposaient encore à ses desirsM'opiniâlreté et le mauvais vouloir de son père; celuici, que la volonté du prince laissait sans réplique, donna enfin son consentement d'assez bonne grâce : la joie du jeune garçon et les témoignages naïfs de sa reconnaissance touchèrent le prince qui , le relevant et lui frappant doucement sur l'épaule , le congédia en lui disant : — Allez, mon jeune garçon, conservez avec soin le zèle qui vous anime ! travaillez, travaillez sans relâche ! afin qu'un jour, en revenant dans votre patrie, vous lui rapportiez en tribut un beau talent et un nom honorable dont elle pourra s' honorer à son tour (43)!

Grâces à cette puissante intervention, la supplique que toute la famille en corps se proposait de présenter à Jean Callot en faveur de son fils se trouva superflue et rien ne troubla la joie franche et naïve qui anima le festin préparé pour cette réunion j le roi d'armes lui-même semblait débarrassé d'une sorte de contrainte pénible, imposée par ce qu'il croyait devoir à sa dignité ; peutêtre par suite de cet orgueil paternel qui ne voulait se plier à rien, eût-il résisté aux instances de ses enfants et de sa famille; mais l'ordre du prince était un argument qui mettait à couvert sa prérogative, et lui permettait de revenir honorablement sur une décision aussi prononcée que l'avait t. i. 14

été la sienne à l'égard de son fils. 11 répétait bien encore : « Monseigneur le veut, c'est l'ordre de Son Altesse, il faut obéir à son souverain.... » Mais ces phrases ne servaient qu'à déguiser la joie secrète et profonde qu'il ressentait en voyant un de ses fils distingué par son prince, admis au nombre de ses gentilshommes et faisant partie de l'ambassade d'Italie; d'ailleurs la résolution de son fils aîné, en comblant le plus cher de ses désirs, avait achevé de cicatriser la plaie faite par Jacques à son cœur orgueilleux en refusant de lui succéder dans la charge importante dont il était revêtu; et l'idée de pouvoir transmettre, un jour, le bâton et le labard armoirié aux mains de son aîné, et continuer ainsi la série des Callot dans ce poste éminent, était pour lui une source de satisfaction qui n'était pas prête à s'épuiser.

Pour la mère, elle ne songeait à rien de tout cela ; heureuse d'avoir vu son Benjamin rentré en grâce auprès du père de famille, elle ne s'affligeait pas même de son prochain éloignement; ou si elle y pensait c'était pour s'occuper du linge, des habits , et de tout ce que Jacques devait emporter dans son voyage, te trousseau qu'elle lui prépara eût pu servir à un marié , tant il était riche et complet en toutes choses 5 le duc devait fournir à son jeune protégé un cheval de selle, deux sommiers pour les bagages et un valet pour en avoir soin pendant la route, Dame Renée n'eut donc

qu'à s'occuper du reste; et elle le fit de manière à ce que son fils ne manquât d'aucune de ces choses qui distinguent un enfant de bonne maison.

M. le comte de Tornielle ne devait partir qu'à la fin de l'automne, et l'on n'était encore qu'aux premiers jours de septembre ; tout le temps qui s'écoula jusque là fut pour Jacques un temps de plaisir. Les visites à faire avec son père aux amis de la famille et aux citoyens le plus recommandantes de Nancy en prirent pourtant une partie, car le roi d'armes, maintenant réconcilié avec son fils, était tout glorieux de le présenter partout comme un jeune homme distingué par le prince, et destiné à faire un jour honneur à la ville par les talents qu'il allait acquérir. D'un autre côté, les jeunes amis do Jacques s'emparaient de lui dans ses moments de loisirs, soit pour aller au Crône ou aux Grands-Moulins manger une friture ou une matelotte; soit pour visiter les campagnes des environs où les joyeuses vendanges, la récolte des fruits et mille divertissements, attiraient toute la jeunesse du pays. Cette suite de distractions agréables, en occupant tous les moments de Jacques, l'arrachait à ses pensées habituelles et lui faisait attendre patiemment le moment de son départ; toutefois, et telle est la bizarrerie du cœur humain, ce n'était pas sans q uelque mélange d'amertu me qu' ilpensaità ce non veau départ : la tendresse passionnée dont sa mère

lui donnait lanl de preuves, la douceur avec laquelle le traitait maintenant son père, l'estime et la considération que lui valait la faveur du prince, tout avait changé sa vie, et il y avait des instants où il se surprenait à désirer, ce qui était impossible, que les choses en restassent à ce point. Malgré Tardent désir qui le poussait toujours vers l'Italie, maintenant qu'il était sûr d'y aller, je ne sais quel pressentiment, fondé peut-être déjà sur une demiexpérience, lui faisait craindre cette fois de ne pas recueillir de ce voyage les fruits brillants qu'il s'en était si souvent promis. Cependant ces secrètes terreurs, ce vague effroi du génie qui doute de luimême, n'étaient que comme ces noirs nuages qui voilent un instant la face du soleil pour laisser ensuite ses rayons briller avec plus de splendeur; ils duraient peu et avec son courage le jeune homme reprenait toutes ses illusions.

La vie dissipée que Jacques menait depuis son retour, et la préoccupation où le jetait son prochain départ, l'avaient empêché de voir Claire aussi souvent qu'il l'aurait désiré. La jeune fille ellemême semblait lui en offrir moins fréquemment l'occasion. Dans les premiers jours de son arrivée, ils s'étaient rencontrés dans la salle funèbre où le peuple de Nancy venait chaque matin dire une prière et jeter de l'eau bénite sur les restes glacés de son prince; leur entretien furlifn'avait été qu'un échange de paroles amicales mais rapides. Jac-

JACQUES CVLLOT.

ques n'avait parlé à sa jeune confidente ni île ses •projets futurs ni de Fespoir qu'il avait de les voir se réaliser. Toutefois, depuis que son sort avait été décidé d'une manière si heureuse et si inopinée, le jeune garçon se promettait chaque jour d'en instruire Glaire; mais, comme nous Pavons dit, mille distractions lui faisaient remettre ce projet au lendemain , et puis l'occasion ne se présentait point. Autrefois quelque part qu'il allât, il était rare qu'il ne rencontrât point Claire; lorsqu'il montait ou descendait la grandVue il était presque accoutumé à rencontrer ou à voir la fillette au doux et frais visage, l'épier d'un air riant, lui faire un petit signe de tète quand il passait devant la fontaine de. la Boudière , et répéter le môme jeu à Tenlrée de la rue du Maure-qui- Trompe, que l'enfant , en courant à toutes jambes , s'était empressée d'atteindre avant lui. Mais aujourd'hui ce n'était que de loin en loin que Jacques apercevait sa petite amie, et souvent même, dans ces occasions, au lieu de l'attendre, Claire pressait ou ralentissait le pas comme pour éviter sa rencontre. Enfin s'il fallait absolument qu'ils passassent l'un près de l'autre, la jeune fille, au lieu de ce geste de tête familier qui lui était habituel , baissait les yeux, ployait à demi les genoux, murmurait à voixbasse un : Bonjour, monsieur Jacques! et passait son chemin. Ce changement dans les manières de Claire eut peul-êlrc inquiété noire étourdi , si

la plupart du temps, lors de ces rencontres, il n'eût été accompagné de son père ou de quelques- • uns de ses amis, ce qui motivait assez la réserve de Glaire. Jacques savait en outre qu'elle avait fait sa première communion cette année , et qu'elle était fort assidue à l'école que la mère Alix Leclerc , cette belle et généreuse fondatrice de l'ordre de la Congrégation, avait établie dans les bâtiments à demi ruinés de l'ancien Prieuré , pour l'instruction des petites filles de la ville. Cependant, et Tliomme est ainsi fait, que sans partager au même degré les sentiments qu'il inspire , il n'en veut rien perdre; Jacques, qui était revenu de \illers , où il avait passé tout le mois d'octobre en famille, ainsi que la première quinzaine de novembre, ne voyant point paraître Claire, craignit qu'elle ne fût malade, ou peut-être fâchée contre lui, résolut d'aller s'en informer lui-même ; et quelle que fût sa répugnance d'entrer dans la demeurede Marie-Jeanne, il s'y rendit à l'heure même.

La 'porte basse et cintrée qui donnait entrée dans la maison de la vieille était seulement fermée d'un loquet que Jacques souleva doucement; la porte s'ouvrit, et il se trouva dans le petit vestibule sombre que nous avons déjà décrit. Comme lc*jeune homme n'était jamais entré dans cette demeure, il hésita un moment avant d'ouvrir la porte de la chambre qui se trouvait au rez-dechaussée. Mais le bruit sourd d'un rouet s'étant

fail entendre à travers cette porte , Jacques l'ouvrit, ne doutant pas qu'il ne trouvât la filan-

dière occupée à son travail; sa surprise alors fut douce en voyant, au lieu de la hideuse vieille, la charmante Claire, assise devant son rouet, la quenouille en main et son pied déchaussé appuyé sur la planchette qui mettait la roue en mouvement; elle avait la tôle un peu inclinée, ses yeux se fixaient sur le fil délié qu'elle roulait entre ses doigts, et elle était si fortement captivée soit par son travail, soit par ses pensées, qu'elle ne s'aperçut de l'arrivée de Jacques que lorsque celui-ci, après avoir refermé la porte, lui dit : — Bonjour, Clairette!

La jeune fille tressaillit, s,c leva toute confuse , chercha à remettre son pied dans la petite mule noire qu'elle avait ôtée suivant l'usage des fileuses, et dans son trouble pensa renverser son rouet. Jacques le retint , mais l'embarras visible de la jeune fille fut contagieux pour lui, et il se passa quelques instants avant que l'un et l'autre se remissent de leur première émotion.

—Je vous dérange, dilenfin le jeune homme, et cequiest plus mal encore, je vousai fait peur, n'estce pas? Je croyais trouver ici Marie-Jeanne...

— Est-ce que c'est elle que vous cherchez ?

dit Claire qui commençait à reprendre sa présence d'esprit.

— C'est vous, ma Clairette , que je cherche!

voilà si long-lcmps que je ne vous ai vue qu'il faut bien venir chez vous pour savoir ce que vous faites, et vous dire aussi ce qui m'occupe.

— Ah ! vous êtes bien bon de penser à moi , monsieur Jacques , reprit la jeune fille avec un accent plein de reconnaissance ; je ne fais que ce qui se fait tous les jours, je vais à la messe le matin , à l'école l'après-midi, et le reste du temps je file ma quenouille, voilà tout! Ce n'est pas comme vous qui êtes tous les jours en fêtes, en parties de plaisir... Et malgré tout cela vous allez encore partir , n'est-ce pas ? Ah ! c'est bien cette fois que vous ne reviendrez plus... Mais, continua la pauvre enfant en joignant ses mains avec l'expression d'une pieuse résignation , il faut bien se soumettre à ce que le bon Dieu veut.

— Mon Dieu, comme vous prenez mal les choses ! dit Jacques un peu contrarié , et suivant la coutume de ceux qui , ne pouvant répondre à un sentiment trop tendre, affectent une sorte de brusquerie pour échapper à une émotion qu'ils ne partagent point, ne savez-vous pas comment tout cela s'est arrangé? N'ai-je pas le consentement do mes] parents à ce voyage? Ne faut-il pas que je fasse aussi mon chemin ? Voilà que j'ai près de seize ans, et tant de jeunes gens à mon âge ont un état, une profession, qu'il est temps pour moi d'y songer. C'est mal à vous de me dire cela, Claire , ce serait même ut: mauvais pronostic pour monvoya-

ge. D'ailleurs est-ce que je n'ai pas assez de motifs pour désirer revoir mon pays? ma mère, mes frères, mes amis, et vous, ma Clairette, que je compte aussi au nombre de mes meilleurs amis, n'est-ce pas? m'y rappelleront toujours; mais, comme je vous l'ai toujours dit, je ne veux revenir dans ma ville natale qu'avec un nom célèbre, et ne serezvous pas bien contente , Claire, lorsqu'un jour , en me voyant passer, vous entendrez dire : C'est Jacques Callot, ce fameux peintre, cet homme habile qui a fait tant de beaux travaux au nouveau palais ducal , à la cathédrale, à l'Hôtel-de-Villc, car le duc Henri veut orner tous ces édifices de peintures exécutées par des artistes lorrains, il me l'a dit: c'est pourquoi il m'envoie à Rome pour y apprendre ce bel art auprès des premiers peintres de l'Italie; et dites-moi , Claire , continua le jeune enthousiaste qui, en parlant de ses succès futurs, avait repris sa gaîté, ne serez-vous pas bien aise de me voir revenir dans quelques années avec une belle chaîne d'or au cou, ou uno médaille d'honneur qui m'aura été donnée par quelque prince d'Italie, par notre saint père le Pape peut-être... Allons donc, Clairette, réjouissez-vous avec moi, autrement je croirais que vous ne m'aimez pas... Et en parlant ainsi il lui secouait vivement la main comme pour arracher d'elle quelques paroles d'assentiment.

— Si vous croyiez une telle chose, vous seriez

bien ingrat, dit-elle avec une tristesse pleine de douceur, mais quant à me réjouir à présent de ce qui pourra vous arriver d'heureux par la suite, c'est bien difficile , Jacques, quoique je ne cesse pas et ne cesserai jamais de prier Dieu pour que tout aille au gré de vos désirs. Cependant , comme le départ n'est pas pour moi une chose nouvelle , comme il fallait qu'il se fit tôt ou tard, il faut bien se résigner à tout ce qu'il y aura de triste pour moi à ne plus vous voir... vous qui étiez l'unique ami de mon coeur, la seule consolation de ma triste vie, le seul être, après Marie-Jeanne, qui s'intéressât à la pauvre Claire, car hélas! hélas! je suis bien malheureuse, allez ! et je prévois que je le serai encore plus. . .

Il y avait dans Faccent et le regard avec lequel Claire prononça tout ceci quelque chose de si douloureux,, de si profondément découragé, que le cœur de Jacques en fut attendri. Pour la première fois peut-être il la regarda avec attention ; l'enfant avait disparu , il voyait devant lui une belle et svel te jeune fille dont le regard et le visage, malgré ses quatorze ans, avaient pris soudainement une ineffable expression de pureté virginale et de céleste mélancolie qui la rendait ravissante et que Jacques s'étonnait de n'avoir point encore remarquée en elle ; c'est que rien nejnûrit la femme au physique et au moral commenta trop grande précocité des sentiments. Toutefois

le jeune homme, sans pénétrer ces douloureux mystères, et seulement animé d'une pitié tendre et toute fraternelle , prit les mains de la jeune fille, et les serrant doucement dans les siennes, lui dit : — Ne vous abandonnez pas à ces fâcheuses idées, ma chère Claire, songez que le bon Dieu ne délaisse jamais ceux qui l'aiment et le servent comme vous î C'est pécher , vous le savez, que de douter de sa bonté.. .

— Ah! je ne doute pas de la bonté de Dieu, répondit Claire, que la douceur de ces paroles avait un peu ranimée, mais je doute..., c'est-àdire, ajouta-t-elle en hésitant, je crains que vous ne m'oubliiez!...

— Eh ! pourquoi donc penser si mal de moi , Claire, vous seriez donc capable de m'oublier?

— Ah! c'est bien différent, vous avez toujours été si bon pour moi! Tout m'engage à penser à vous, à prier pour vous, Jacques, tandis que vous. . .

— Mais comment vous ôler cela de l'esprit ,.

singulière fille, voulez -vous que je vous en fasse la promesse solennelle?

Ces mots, dits avec un peu d'impatience, mais qui n'étaient pas dénués de tendresse, inspirèrent une idée subite à la jeune fille. Elle tenait encore la main de Jacques qui portait au quatrième doigt de la main gauche celte petite bague qu'il avait achetée au vieux pèlerin de Saint-Nicolas, et sur

JACQUfcS CALLOT

laquelle étaient deux petits cœurs surmontés d'une couronne; le métal, assez pur, était demeuré clair et brillant à force d'avoir été porté, et cet anneau paraissait d'argent. Tout en écoutant les tendres assurances de son ami, Claire qui, par distraction, jouait avec la bague, avait fini par la tirer machinalement du doigt de Jacques.

— Si ce que vous dites est vrai , s ecria-t-elle tout à coup, le cœur ému et les joues couvertes de rougeur, donnez m'en cet anneau pour gage , je n'ai pas besoin d'autres promesses, et en le voyant chaque jour je ne me croirai pas oubliée !...

— Prenez-le , ma petite Claire , dit Jacques en riant , c'est un pauvre joyau , mais j'espère un jour vous en rapporter un plus beau d'Italie; en attendant, tenez-vous le cœur en joie, et pensez à moi comme je penserai toujours à vous!..

— Toujours? répéta la jeune fille les yeux attachés sur l'anneau symbolique.

— Oui, toujours! reprit Jacques avec franchise, mais sans donner à ce mot, qui pour les cœurs tendres unit le présent à l'avenir, toute l'importance qu'y attachait Claire.

— Eh bien, soit! dit-elle en jetant son plus doux regard sur le jeune homme déjà levé pour partir, voilà un mot qui me console plus que tout le reste, et je ne l'oublierai jamais, entendezvous, Jacques! et quant à votre anneau, de peur de le perdre ou de le gâter, je vais le joindre à ce

présent que m'a fait votre digne mère, le jour des trimazeaux, vous savez? continua-t-ellc en tirant de son corset la petite médaille que la dame Callot lui avait donnée quelques années auparavant; elle passa la bague au cordon noir qui servait à suspendre la médaille à son cou, et après avoir baisé presque avec la même dévotion Tune et l'autre, elle les glissa dans son jeune et chaste sein, en disant avec un petit geste de tête enfantin : — Là, elles ne se quitteront plus!...

Jacques avait suivi des yeux cette petite opération avec un léger sourire sur les lèvres, et pourtant son cœur était touché plus qu'il n'aurait pu le dire. Les adieux qu'il fit à Claire se ressentirent de cette tendre disposition , et il laissa la jeune fille presque heureuse, car elle se sentait à demi consolée.

Le départ des envoyés de Lorraine ayant été fixé au 1 er décembre 1608, le matin de ce même jour on vit dans la cour du Palais une foule nombreuse de pages et de valets, tenant en main des chevaux de selle tout bridés, des bêtes de somme chargées de bagages, et tout l'attirail du voyage. En ce moment le comte de Tornielle, auquel Jean Callot avait recommandé son fils, recevait, ainsi que sa suite, l'audience de congé de son souverain ; Jacques, le cœur un peu ému, car il venait de quitter sa mère, s'avança à son tour pour baiser la main de son gracieux duc et le remercier de ses bontés.

— Dieu vous gard! mon enfant, lui dit l'excellent prince, puisque pour servir le pays vous avez choisi le pinceau au lieu de l'épée , comme votre naissance et les services de vos pères vous en donnaient le droit; puissiez-vous pleinement réussir dans ce que vous vous proposez, et contribuer ainsi à rendre ic nom lorrain fameux dans les arts comme il Test dans la guerre ! Allez, M. de Tornielle aura soin de vous pendant tout le temps qu'il restera à Rome, et lorsqu'il en partira, il vous placera d'une manière convenable ; je me charge de tous les frais de votre établissement, et c'est une agréable occasion pour moi de témoigner à mon digne roi d'armes toute l'estime que je lui porte. Allez maintenant, Messieurs, et que Dieu vous conduise ! . . .

Jean Gallot, touché jusqu'aux larmes delà bonté de son prince, s'inclina profondément devant lui, et précédant la noble compagnie qui se disposait à quitter la salle, tous descendirent dans la cour où les serviteurs en bottes fortes et en manteaux de voyage attendaient leurs maîtres. Au moment de monter en selle, Jacques s'agenouilla devant son père et lui de manda sa dernière bénédiction. — Je te l'accorde, mon fils, dit le vieillard vivement ému , mais crois bien, ajouta-t-il pour sauver sa dignité ou peut-être pour cacher son attendrissement, que les choses n'en seraient pas venues là sans l'ordre de Son Altesse... Et après l'avoir encore recom-

mandé de la voix et du geste à ceux qui l'entouraient, il vit s'éloigner la cavalcade au milieu de laquelle son Gis se distinguait par sa grâce, son aisance et toutes les manières d'un véritable gentilhomme.

Kom*. — premiers travat».

Nous ne suivrons point noire voyageur dans cette nouvelle course, entreprise sous d'aussi favorables auspices; la célérité avec laquelle elle se fit malgré l'époque avancée de la saison, les soins dont il fut l'objet de la part de ses compagnons de voyage, rendirent celui-ci pour Jacques, aussi agréable que possible. En passant à Florence, M. de Tornielle devait s'arrêter pour saluer le t. i. 45

grand duc, et son épouse, Christine de Lorraine, fille de Charles III, et à laquelle il avait des dépêches à remettre de la part de son souverain, Henri II, frère de cette princesse. Toutefois l'impatience où était Jacques de revoir son noble protecteur , le comte Lorenzo, ne lui permit pas d'attendre que cette visite officielle le conduisît au palais pour y courir , empressé qu'il était d'apprendre à son digne patron tout ce qui lui était arrivé depuis qu'il l'avait quitté. Mais quelle fut la douleur de Jacques en apprenant par la voix publique, que le comte, après une courte maladie , était mort seulement depuis quelques

semaines! L'affliction du jeune homme ne

peut se décrire. 11 s'était promis tant de joie de revoir ce cher bienfaiteur, et maintenant il se voyait réduit à porter le tribut de sa vive gratitude sur son tombeau !. . . . Il se rendit alors chez Canta Gallina. Celui-ci témoigna beaucoup d'amitié à son ancien élève; toutefois, en écoutant tout ce que le jeune homme se proposait de faire lorsqu'il serait à Rome , le vieux maître lui dit :

— Tout cela est fort bien, mon garçon; la vue et l'étude des chefs-d'œuvre peut mener loin ; mais souvenez-vous que sans une connaissance approfondie de la science du dessin on n'avance à rien. Livrez-vous à cette étude avant toutes choses, car voyez-vous, mon enfant, ajouta

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le vieillard en hésitant un peu, c'est au dessin que vous devrez toute votre renommée, non point comme vous l'entendez... Mais, je ne vous en dirai pas davantage, de peur de vous décourager ; seulement, travaillez. Modérez votre ardeur, afin de rendre votre main aussi sûre que votre œil est prompt et votre imagination vive, et avec l'aide de Dieu, vous deviendrez un grand artiste.

Jacques, surpris de ce discours, dont il ne comprenait pas toute la portée, voulut faire expliquer au vieillard ce qu'il y trouvait d'obscur, mais celui-ci se borna à lui dire : — Vous le comprendrez un jour, mon garçon, et vous pensere* alors au vieux Canta Gallina. En attendant, travaillez, travaillez, travaillez sans relâche; je prendrai toujours un vif intérêt à vos succès.

Trois jours après cet entretien, Jacques et les envoyés de Lorraine entrèrent dans la ville Sainte. A la vue de Saint-Pierre, du Vatican, du château Saint-Ange et de tous ces grands monuments qu'il n'avait naguère entrevus que de loin, Jacques tomba dans une véritable extase; beauté, splendeur, majesté, tout ce que son imagination avait rêvé, était dépassé par la réalité. Le souverain pontife ayant admis l'ambassade en sa présence, le jeune Lorrain vit de près toutes les pompes de la cour romaine, ainsi que les cérémonies religieuses qui donnent lant de grandiose au culte catholique, et il était dans un continuel enchan-

JACQLKS CALLOT.

lemenl. Plus tard, l'illustre patronage sous lequel il se trouvait lui ouvrit l'entrée des galeries tes plus précieuses, et il passa plusieurs mois à errer au milieu de ces trésors de la peinture et de la sculpture du grand siècle de Léon X, sans pouvoir se rassasier de la vue des chefs-d'œuvre qui raturaient tour à tour, et sans pouvoir aussi s'attacher à l'étude précise d'aucun d'eux. Cependant son crayon n'était pas oisif. L'étonnante facilité qu'il avait à saisir la nature dans ses plus mouvantes expressions, la rapidité de son exécution lorsqu'il s'agissait de retracer à Faide d'un simple trait, mais fier et hardi , quelques-unes de ces scènes comiques ou terribles qu'offre journellement le séjour d'une grande ville, l'entraînaient en dépit de lui à remplir chaque jour son portefeuille de tout ce qui frappait ses regards; la fierté sauvage des transtevères, la beauté des femmes d'Àlbano, les spadassins à la mine effrontée, les mendiants avec toutes leurs difformités naturelles ou d'emprunt, les saltimbanques si agiles et qui lui rappelaient les Bohémiens ses anciens compagnons de voyage, les sbires et les archers de la garde papale avec leurs longues pertuisanes et leur air matamore, la physionomie italienne , enfin avec tout ce que la mimique peut offrir de plus varié, se reproduisaient sous le crayon du jeune artiste, qui préludait ainsi, sans le savoir, au genre tour à tour sérieux et comique, mais tou-

jours plein d'âme et d' originalité, qui devait l'immortaliser un jour.

\ l'époque où Jacques était arrivé à Rome, une grande division régnait dans l'école romaine où malgré les efforts des Carraches, les principes de •Raphaël et des grands maîtres commençaient à tomber en désuétude. Les fondateurs de l'académie de Bologne, Augustin et Annibal Carrache, venaient de mourir, et ces perles successives menaçaient de faire retomber l'art dans la nuit dangereuse où avaient cherché à l'entraîner d'abord le Carravagc , servile imitateur de la nature, et qui, dédaignant l'étude du beau, ne s'attachait qu'au vrai, ce dernier fùt-ilbasou vulgaire, etde l'autre, le cavalier Josepin, qui, méprisant la nature, s'abandonnait à ce que les Italiens appellent la furia, et ne prenait pour guide qu'une imagination déréglée. Malgré le grand éclat qu'avaient jeté l'école des Carraches et les nombreux élèves qui en étaient sortis, ces deux partis divisaient encore la jeunesse de Rome j cette circonstance contribua peut-être à laisser Jacques dans une sorte d'indécision sur le genre d'études auxquelles il voulait se livrer.

L'histoire de l'art ne nomme point les maîtres chez lesquels Jacques prit d'abord des leçons; mais n'oublions pas que Cailot était venu en Italie pour être peintre, et qu'afin d'atteindre ce but si ardemment poursuivi, il avait du, dès son arri-

vée à Rome, fréquenter les artistes les plus renommés. Od assure qu'il prit des leçons de Tempeste, peintre de chasses, de cavalcades et de batailles, et graveur distingué; mais le caractère pur et délicat du dessin de Callot laisse croire qu'il reçut d'autres enseignements que ceux du» vieux et fantasque artiste. Parmi les bons maîtres on citait, à Home, pour la perfection de son dessin et la pureté de ses mœurs, Ludovico-Léoni, appelé aussi H Padouan, peintre et graveur comme Tétaient alors la plupart des artistes. Ce fut à lui que M. le comte de Tornielle dut recommander le jeune homme confié à ses soins. Toutefois l'excessive austérité de ce maître, qui, plus occupé des choses du ciel que des vanités de la terre, avait fait placer un cercueil dans le coin le plus apparent de sa maison, et en prenait occasion pour faire chaque jour de pieuses mais lugubres allocutions à ses élèves, était peu en rapport avec l'humeur indépendante de notre jeune et vif Lorrain. Jacques ne tarda point à se dégoûter de ses leçons, quoique la manière habile dont le Padouan gravait l'acier l'eût assez vivement intéressé pour lui faire passer de longues heures à le voir travailler en ce genre.

Le hasard lui lit alors rencontrer quelques compatriotes , et entr'autres de Ruet , qui avait pris comme lui des leçons de Claude Israël, mais sans être son condisciple. De Ruet était parti pour

l'Ilalie avant le premier retour do Jacques en Lorraine. Après avoir travaillé sous Tempeste, De Huet avait quitté ce maître qui commençait à vieillir, pour entrer à I école du cavalier Josepin, il y avait fait quelques progrès. 11 vanta au jeune Lorrain le nouveau maître dont il suivait alors les leçons, et l'engagea à se faire admettre au nombre des élèves du brillant cavalière, qui réunissait près de lui les jeunes gens les plus distingués.

Jacques se laissa entraîner aux instances de celui qui plus tard devait devenir son compétiteur dans une occasion remarquable ; mais, dont le brusque départ pour la France, peu de temps nprès cette rencontre, ne lui permit pas de se faire un ami. M. de Tornielle était sur le point de retourner en Lorraine; les instances de Jacques déterminèrent son protecteur à le placer chez le Josepin ; qui, en effet, jouissait d'une vogue considérable. Monsieur de Torneille, d'après les intentions de son souverain, pourvut au sort du jeune homme avec cette libéralité lorraine proverbiale à Rome, et qui faisait dire au mendiant que l'on gratifiait d'une riche aumône : 0 tu sei Chrisio, o il cardinal di Lorena! et le quitta en le laissant maître de ses actions, et d'achever luimême sa destinée:

Pendant les premiers mois , Jacques , qui jusqu'alors n'avait eu affaire qu'à des hommes froids et méthodiques, dont la prudente lenteur

en reprenant continuellement la rapidité qu il mettait au travail, lui avait semblé plus propre à retarder qu'à hâter ses progrès, crut se- trouver dans son élément en voyant le bouillant cavalière esquisser à grands traits et peindre prcsqu'en même temps celte célèbre bataille entre les Romains et les Sabins,qui se voit auCapitole,et l'un de ses meilleurs ouvrages. Cette page immense, remplie en si peu de temps, cette manière de faire qui tenait du prodige, éblouit d'abord Jacques qui se sentait aussi capable d'enfanter de grandes choses , et l'aveugla sur les défauts de cette peinture et le défaut de principes de son nouveau maître. En effet, celui-ci, loin de l'exhortera l'étude du dessin, lui avait conseillé de prendre tout de suite les pinceaux, et de s'abandonner à lu fougue du génie en l'assurant que l'inspiration était tout, et qu'il fallait y obéir. L'ardent jeune homme ne demandait pas mieux. 11 se mit à l'œuvre , mais une étrange difficulté se présenta à lui presqu'au début. Quelle que fût la dimension des toiles sur lesquelles il voulait retracer quelquesunes des scènes animées qui s'offraient en foule à son imagination, la grandeur des édifices, l'étendue du terrain, le nombre infini des personnages, tous essentiels à l'action et qui se pressaient sous ses pinceaux, ne pouvaient y trouver place; toujours l'espace lui manquait. Dans le dépit de ne pouvoir écrire toute su pensée, le jeune

tiomnic effaçait chaque matin ce qu'il avait fait la veille, reprenait une autre toile, recommençait sur nouveaux frais, et chaque fois, la fécondité de sa verve, et l'abondance de sa composition, le rejetaient dans le môme embarras. Souvent alors, et pour satisfaire ce besoin de produire qui le tourmentait, il jetait sa pensée dans de petites esquisses pleines de lînesse et de grâce dont la perfection déjà remarquable eût satisfait tout autre que lui ; mais, loin de se*prévaloir de ces premiers succès, le jeune aspirant à la gloire des grands maîtres méprisait ces œuvres qu'il regardait comme un reste des jeux puérils de son enfance ; bien plus, il se sentait presque honteux de trouver quelque plaisir à ces compositions réduites, qui pourtant, en agrandissant en quelque sorte pourluiFespace, lui permettaient d'exprimer rapidement ses idées et donner ainsi carrière à son génie impétueux.

Ce fut, à ce que l'on croit, dans ce temps qu'il (il cette suite de petits tableaux à l'huile que Ton conserve encore dans la galerie du palais Corsini, à Rome, et qui porte sur le catalogue de ce Musée le titre de la Vie du Soldai peinte par Jacques Cal- /©/(!*), compositions pleines de verve et d'originalité, que son burin popularisa plus tard sous la dénomination plus juste et malheureusement plus vraie, de Misères et malheurs de la guerre. Toutefois ces essais d'un talent encore iudécis ne pou-

JACQCKS CAL LOT.

vaienl apaiser la soif d'apprendre qui dévorait notre jeune Lorrain, et le jetait tour à tour dans le plus fol enthousiasme et dans le plus profond découragement.

Il y avait déjà près de deux ans qu'il était à Rome, et malgré ses excursions dans le domaine de la peinture, et les principes assez relâchés du Josepin , son maître, son dessin s'était perfectionné d une manière remarquable; tous ses condisciples admiraient son mérite, lui seul ne s'en doutait pas, et il attribuait à de la facilité naturelle ce qui était le fruit du travail et de la persévérance. Quelle que fût l'influence qu'avaient produite sur lui la manière rapide avec laquelle travaillait son maître, et les brillants succès qu'il en recueillait chaque jour, Jacques n'avait pas tardé à découvrir ce qu'il y avait de peu solide dans lu grande réputation du Josepin. La négligence de son dessin, l'exagération des formes, la bizarrerie de sa composition malgré une certaine magie de couleur, unit par dégoûter peu à peu le jeune artiste des leçons de ce dernier maître. Il quitta son atelier et se mit de nouveau à parcourir Home et à visiter les chefs-d'œuvre qu'elle renferme, chagrin , découragé, cherchant partout l'inspiration dont il croyait manquer, doutant quelquefois de son génie, tandis que cet état pénible n'était que l'eflet de la fausse route dans laquelle il s'obstinait à marcher.

Un jour qu'il se trouvait dans l'église de Saint- André- del-Valle, dont la coupole avait été peinte par le Dominicain et Lanfranc , deux peintres si opposés de talent et de manière de faire , Jacques, les yeux attachés sur ces peintures, se demandait lequel était préférable d'arriver à un succès lent mais sûr, en suivant les traces du premier, que ses compagnons d'études avaient surnommé le Bœuf, ou celles de l'impétueux Lanfranc, que rien n'étonnait, et qui avait placé sous cettecoupole des ligures de vingt pieds de haut, dans lesquelles il avait assez bien réussi à unir la fermeté de dessin des Carraches à la suavité du Corrège j mais c'était en vain qu'il s'adressait cette question, il n'en pouvait trouver la solution. Au milieu de la confusion de ses pensées, les paroles que le vieux Canta Gallina lui avait dites lors de son passage à Florence lui revinrent à l'esprit.* C'est au dessin qui? vous devrez toute voire renommée, avait dit le vieillard, mais non point comme vous l'entendez... Modérez votre ardeur afin que votre main soit aussi sûre que votre œil est prompt, et votre imagination vive, et avec l'aide de Dieu, vous deviendrez un grand artiste... » Un grand artiste ! se répétait le jeune homme en cherchant le moyen de réaliser cette espèce de prophétie. Dans ce moment des voix se firent entendre à quelques pas de lui. 11 se retourna et vit un homme d'un certain âge, de

bonne mine cl richement vêtu, qui paraissait expliquer à des étrangers dont il était aceompagné les sujets des peintures précieuses que renfermait l'église.

L'individu en question était un Français, nommé Philippe Thomassin, peintre médiocre, mais graveur en réputation, et qui habitait Rome depuis plus de trente ans; son talent de graveur malgré sa vogue n'était p;is des plus distingués, mais comme il avait beaucoup travaillé, sa fortune s'était accrue avec les années; il jouissait d'une assez grande considération. Aussi, lorsque de ses compatriotes arrivaient à Rome, Thomassini, comme on l'appelait, se faisait honneur et plaisir de les recevoir, et de leur faire voir tout ce qu'il y avait de curieux dans celte ville célèbre (15).

En entendant parler français, Jacques, détourné de ses réflexions, s'approcha des étrangers et de Thomassini qu'il connaissait déjà quoique d'une manière imparfaite, et se mit à écouter avec intérêt ses remarques au sujet des tableaux qu'ils examinaient. Plus d'une fois, Jacques fut appelé à donner son opinion à l'appui de celle du vieux graveur, et celui-ci parut si frappé de la sagacité de jugement, de la linesse d'observation dont le jeune homme faisait preuve dans cette circonstance, qu'il le pria de le suivre dans les diverses courses qu'il faisait par la ville avec ces étrangers, et enfin de faire partie du dîner qu'il leur donnait

2il

ce jour même pour célébrer leur bien-venue.

Jacques accepta la proposition avec plaisir, car Pair de bonhomie du vieux graveur et les grandes connaissances qu'il paraissait posséder en peinture, attiraient puissamment le jeune homme toujours empressé de s'instruire.

Après avoir passé la journée à parcourir une partie des églises, les galeries de Rome, Thomassini conduisit ses convives dans une belle maison de la rue Sirada, décorée dans legoût italien et qui lui appartenait. Là, une jeune et belle femme reçut l'artiste et ses compagnons , avec un air noble et gracieux tout à la fois, et s'empressa de faire servir. C'était la belle Yicenzia, que Philippe Thomassini, après avoir passé une grande partie de sa vie dans le célibat, avait épousée pour sa beauté seulement et les vertus dont il la croyait douée ; cette conliance , et la grande passion qui lui avait faire ce mariage, n'avaient encore rien perdu de leur nouvauté, et pourtant ce n'était pas sans une sorte de jalouse inquiétude, que le vieux graveur pensait à la différence que l'âge mettait entre un homme qui atteignait la soixantaine, et ujie jeune femme qui comptait vingt-quatre ans à peine.

Le lieu du festin était un élégant vestibule orné de colonnes, et qui s'ouvrant sur des jardins pleins de fleurs et d'eaux vives, permettait d'y goûter une délicieuse fraîcheur ; de chaque coté

de grands escaliers de marbre, décorés de vases et de bas reliefs, conduisaient, l'un aux appartements de la belle Vicenzia, et l'autre à une galerie, dans laquélle l'artiste avait réuni une prodigieuse quantité de peintures, de statues, de vases antiques et modernes, ou d'autres objets rares et curieux. Une riche vaisselle, des mets délicats, des vins précieux, un nombreux domestique, tout attestait dans ce repas l'opulence du maître et le bon goût de la maîtresse du logis; celle-ci, empressée de plaire aux hôtes de son mari, avait fait asseoir le plus âgé d'entr'eux à ses côtés. Par cet arrangement, Jacques se trouva placé en face de la dame, et pour la première fois de sa vie, ses yeux, qui n'avaient jamais regardé la beauté d'une femme que sous le rapport de l'art ou dans les œuvres des grands maîtres, furent frappés de celle qu'offraient les traits réguliers de la femme du graveur : Vicenzia était grande et bien proportionnée, sa beauté avait quelque chose de Vénitien, et rappelait celle de cette célèbre Violenta Palma, qui embellit de tant d'amour et de joie la vieillesse du Titien. Ses yeux, comme ceux de ce miracle de la peinture, étaient d'un noir velouté et lumineux tout à la fois; et par un piquant contraste, ses cheveux blonds avaient cette nuance chaude et dorée qui plaît tant aux peintres, et que Titien affectionnait. La blancheur de son teint était merveilleusement rehaussée par une

robe de velours vert chamarrée d'or, et que fermaient trois agrafes de perles; elle était belle, et pourtant il y avait dans son regard tour à tour profond et furtif, je ne sais quoi d'étrange et de prestigieux, qui frappait ceux qui la voyaient pour la première fois. Ce fut reflet qu'elle produisit d'abord sur le jeune Lorrain, et celui-ci eut besoin de tout ce que le sentiment des convenances et de la politesse put lui inspirer de plus fort, pour s'arracher à l'espèce de fascination que la vue de cette beauté exerçait sur lui. La dame lui en fournit elle-môme le moven, car à l'exception de quelques rapides regards jetés par elle sur le nouveau venu, elle ne parut occupée, durant le repas, que des vieux compagnons de son mari; d'ailleurs la comersation qui roulait sur la peinture et les beaux arts en général, intéressait trop vivement le jeune homme pour ne pas finir par s'emparer de toute son attention. Le graveur était instruit, et la manière dont il résuma les différents mérites des grands maîtres, ainsi que les qualités que devait avoir celui qui se proposait de suivre leurs traces, porta Jacques, auquel ces discours s'adressaient particulièrement à lui confier, comme à un juge étlairé, les doutes qui le tourmentaient au sujet de l'école qu'il devait suivre et du genre qu'il devait adpoter.

Après le dîner , et tandis que les hôtes de Thomassini se promenaient avec Yicenzia dans le

jardin , Jacques, demeuré avec le graveur, lut dit tous les essais qu'il avait déjà tentés, les obstacles qu'il avait rencontrés, le découragement qui s'était emparé de lui, enfin l'étrange indécision où il se trouvait maintenant. En lui racontant ses premières études à Florence, il nomma Canta Gallina, et son hôte qui l'avait écouté avec attention parut s'étonner, tout en le félicitant d'avoir reçu des leçons de cet excellent maître, qu'il n'eût pas profité de cette circonstance pour apprendre la gravure ; car enfin, continua Thomassini, nos plus grands maîtres n'ont pas dédaigné la pratique de cet art, et il en est, tels qu'André Manleigne, Francesco Mazzuol , Balthazar Perruzi, qui ont gravé leurs propres ouvrages, soit pour en répandre au loin la réputation , soit pour traduire, en quelque sorte, leurs pensées sous une forme nouvelle. Martin d'Anvers ne serait peutêtre pas connu en Italie sans les belles planches qu'il envoya à Rome gravées par lui-même, et d'après ses propres compositions; comme lui, les Albert Durer, les Lucas de Leyde, les Melkleen, et tant d'autres, tout en publiant leurs nombreuses créations, n'ont -ils pas contribué à répandre la gloire des peintres célèbres dans tout l'univers? Raphaël lui-même, ce prince de la peinture, saisi d'admiration à la vue d'une Lucrèce gravée d'après un de ses dessins par Marc-Antoine Raimondi de Bologne, avait si bien senti tout le parti

qu on pouvait tirer de cet art ingénieux, qui popularisait, pour ainsi dire, 4es œuvres du génie , s'attacha dès lors cet habile artiste pour lui faire reproduire ses plus divins ouvrages, et en rendre ainsi la renommée universelle. Ohî la gravure! s'éeriaThomassini, qui s'animait en parlant de ce qui faisait l'illustration de son art, la gravure est une belle et précieuse découverte! elle est à la peinture ce que l'imprimerie est à l'écriture; et comme elle, elle est appelée à de grandes destinées D'ailleurs, poursuivit le vieux maître, l'étude de la gravure, donnant à celui qui s'y livre une connaissance plus approfondie des beautés d'un maître, ses travaux journaliers tournent encore au profit de la science , en même temps que la pratique de cet art , qui demande autant de patience que de dextérité, réprime la fougue et l'impétuosité d'une jeune tête comme la vôtre, mon cher pays, continua le graveur en passant familièrement la main sur les cheveux bruns de Jacques, que ce discours et ces remarques faisaient profondément réfléchir; et maintenant, si un bon conseil peut vous être utile, suivez le mien, mon enfant, ajouta le vieux artiste, laissez-là la peinture, qui ne vous mènera qu'à des tâtonnements sans profit! réalisez les espérances de votre digne maître, Canta Gallina devenez le premier dans cet art, qui, bien qu'il compte parmi les maîtres un Marc- Antoine, un All>ert t. r. i(i

JACQUES CAU.OT.

Durer, laisse encore un vaste champ à une jeune et courageuse ambition; croyez-moi, mon jeune ami, il y aura pour vous plus d'honneur à monter à ce premier rang, encore inoccupé. . . ajouta le graveur avec modestie , que d'essayer de vous frayer un chemin à travers la foule qui encombre aujourd'hui les avenues de la peinture.

Ces considérations firent une vive impression sur le jeune homme, et l'idée de devenir le rival du célèbre Marc-Antoine, dont le nom s'associait en Italie avec ceux de Raphaël et de Jules Romain, dont il avait gravé les œuvres, en offrant à l'ambition de Jacques un moyen presque certain d'arriver au but, acheva de le déterminer. 11 remercia Thomassini, l'assura qu'il voulait suivre ses conseils, et pour lui en donner la preuve, le pria de le recevoir au nombre de ses élèves. Le digne graveur, enchanté de la conversion qu'il venait de faire, y consentit, et les arrangements furent pris aussitôt pour que, dès le lendemain, Jacques lit partie de la maison ; car Thomassini, sachant que le jeune étranger vivait à Rome sans famille, et d'une pension que lui faisait toucher le duc de Lorraine, offrit généreusement à son jeune compatriote la table et le logement; et remettant à ses travaux futurs à le dédommager de ses avances, il refusa toute espèce de rétribution, voulant, disait-il, contribuer aussi à donner un artiste distingué à la Lorraine, pays limitrophe du sien, et

pour lequel il s'était toujours senti une grande prédilection.

VoiJà donc Jacques, après tant d'agitations et d'incertitudes, lixé d'une manière aussi stable qu'avantageuse. Ses heureuses dispositions, la pureté de son crayon déjà exercé, autant que sa dextérité naturelle, lui firent faire en peu de temps des progrés si rapides, que chaque jour Thomassini s'en émerveillait, et repétait : — Certainement ce garçon-là me surpassera , et me fera grand honneur!... Ce n'était point par l'elfet d'une vanité inquiète et jalouse que l'artiste parlait de la sorte. Malgré la réputation dont il jouissait dans Rome, et qui lui avait procuré d'immenses travaux, Thomassini ne se faisait point illusion sur son propre mérite; les conseils qu'il avaitdonnés à Jacques en étaient la preuve.Aussi, après avoir appris à ce dernier les principes de son art et le maniement du burin, au lieu de lui donner ses propres ouvrages pour modèles, il lui fit copier de belles épreuves de Marco de Ra~ venne, d'Agostino de Venise, des frères Sadclers, graveurs allemands, et d'autres artistes célèbres, préférant ainsi l'avancement de son élève aux intérêts de son amour-propre ; et telle était l'application de Jacques au travail, qu'avant la fin de l'année, il fui en état de commencer pour le compte de son maître cette suite de tableaux qui décorent les autels de Saint-Pierre, de Saint-

Paul, de Saint-Jean-de-Latran, et d'autres églises de Rome, collection précieuse où Ton découvre déjà les qualités distinctives de l'artiste, et qui forme comme le point de départ de Jacques Cal lot dans la carrière où il devait s'illustrer (15).

Uiffiuia. — line erreur.

Il y avait à peine six mois que Gaitot habitait la maison de Philippe Thomassini, qu'un changement singulier s'était opéré dans son caractère et ses manières. A la gaité insouciante de l'adolescenee, à cette heureuse conliance dans ses forces et dans sa destinée, qui caractérise la jeunesse, avait succédé je ne sais quelle crainte, quelle timidité, quelle défiance de lui-même qui jetait comme un voile ténébreux sur la vie actuelle

de Jacques ; sa personne même avait subi une sorte de métamorphose dont la marche du temps n'était pas Tunique cause. Jacques avait alors près de dix-neuf ans. Malgré ses courses aventureuses et son séjour en Italie, son visage avait conservé long-temps la rondeur et l'expression candide de l'enfance; maintenant que sa taille avait pris son développement, que ses cheveux bruns et touffus contrastaient d'une manière plus tranchée avec la royale et la moustache blonde qui donnaient un caractère si lin et si original à sa physionomie, c'était un tout autre homme. Toutefois, on remarquait en lui quelque chose de pensif et de rêveur peu en rapport avec la coupe de ses traits et qui semblait révéler une souffrance secrète, inconnue, ou du moins non avouée. En le voyant aller par la ville, vêtu de velours, la fraise de dentelle au cou, la dague au côté, un léger manteau sur l'épaule, un grand feutre gris orné (le plumes ombrageant son front, les jeunes Romaines l'admiraient, luijetaient leurs plus charmants regards, et l'appelaient le bel indifférent. Mais ni ses yeux distraits, ni sa bouche à demi fermée par la préoccupation, ne répondaient à ces douces agaceries. Dans la maison de Thotnassini, Jacques était, sans s'en douter, l'objet de piquantes railleries de la part des femmes de Vicenzia ; et la dame elle-même, qui dans les premiers temps n'avait paru le regarder que

comme un enfant, ne l'épargnait pas dans l'occasion. Cependant la froideur et Tair presque dédaigneux avec lequel elle recevait parfois ses prévenances ou les petits services qu'il pouvait lui rendre, n'étaient point la cause de la secrète mélancolie du jeune homme, qui, pénétré d'un respect profond pour la femme de son maître, regardait Viccnzia comme une reine faite pour commander, et loin de s'en offenser il se soumettait à ses ordres sans en attendre d'autre récompense que la joie d'avoir obéi.

Nous avons dit que Thomassini était jaloux ; et comme tous ceux qui sont enclins à ce penchant t il joignait à un esprit soupçonneux la plus déplorable imprévoyance. 11 n'avait pas tardé à reconnaître dans Jacques Callot un jeune homme de bonnes mœurs et de principes sévères, et l'imprudent vieillard crut mettre à l'abri de toutes fâcheuses entreprises le trésor dont la possession lui causait tant de trouble d esprit, en commettant la belle \icenzia à la garde du jeune Lorrain : — Vous accompagnerez la signora à îa messe et aux pieuses visites qu'elle fait aux églises trois fois la semaine, lui avail-il dît dans les premiers temps de son séjour chez lui, vous la suivrez également au Corso, aux conversa zioni où un homme de mon âge ne peut guère se présenter. Je ne veux pas priver ma femme des honnêtes plaisirs de son Age; mais, t omme dans ces sortes d assem-

blées, une jeune et belle personne est souvent exposée aux entreprises des galants lorsqu'elle n'est pas convenablement accompagnée, vous serez son cavalière servente, et la présence d'un jeune et beau garçon comme vous écartera plus sûrement les audacieux que ne le ferait celle du meilleur argus.

Ce raisonnement était assez fondé, et sans les inconvénients qui devaient naturellement résulter des rapports fréquents d'un jeune homme de l'âge de Jacques, et d une jeune femme du caractère de Vicenzia, Thomassini avait en effet trouvé le moyen de tenir à l'écart cet essaim de jeunes téméraires que l'extrême beauté de la dame attirait autour d'elle chaque jour; mais si Vicenzia, occupée d'ailleurs par quelque affaire de cœur secrète, ne parut pas d'abord faire grande attention au jeune et charmant Cisisbéo, que lui avait choisi son mari, H n'en fut pas de même pour l'objet de ce choix. Lorsque Thomassini lui avait confié le soin d'accompagner la signora, Jacqnes n'avait pressenti aucun danger daus l'accomplissement de devoirs aussi doux qu'honorables à remplir. Habitué par son éducation et les principes qu'il avait reçus de sa mère, à respecter les femmes, il n'avait pas encore appris à les aimer, et pendant long- temps ce fut avec une sorte de joie vive, profonde, orgueilleuse pourtant, mais sans trouble de cœur, sans arrière pensée, qu'il se vit l'objet de l'envie de toute la jeunesse de Rome,

empressée de se rendre dans les lieux que fréquentait la belle Vicenzia; souvent aussi Jacques eut l'occasion de se convaincre que sa garde n'était pas inutile au repos de la dame. Plus d'une lois déjeunes étourdis se précipitèrent aux pieds de la belle, pour lui présenter l'éventail qu'elle avait laissé tomber, un gant oublié, ou la fleur que dans un jardin elle avait paru désirer, et chaque fois la présence du jeune Cisisbéo, en réprimant ce que cet empressement aurait pu avoir d'embarrassant pour la dame, donnait à celle-û l'occasion de répéter à son jeune protecteur combien elle était fatiguée de ces impétueux hommages, et reconnaissante de la manière à la ibis pleine de fermeté et de courtoisie avec laquelle il savait l'en délivrer. Vicenzia accompagnait alors ces paroles, qui coulaient de ses lèvres comme un miel suave , d'un de ces regards obliques et fascinateurs qui lui étaient familiers, et dont Jacques ne tarda pas à ressentir les funestes effets. Peu à peu la douce quiétude de son âge s'altéra, une tristesse sans nom, une angoisse étrange, continue, et qui mêlait son liel à tout, s'empara de lui presqu'à son insu, sans que rien vînt l'éclairer sur la cause de ce mal aussi subit que mystérieux. Ses travaux même pensèrent en souffrir^quoiqu'il y consacrât tout ce qu'il avait encore de force et d'énergie. Il avait abandonné la peinture pour se livrer tout entier à

l'élude de la gravure, et souvent dans les accès de tristesse dont il se sentait saisi , Jacques se demandait avec terreur s'il avait bien fait de renoncer à ce qui avait été la chimère de toute sa vie pour aborder des difficultés d'un art secondaire, et duquel il attendait pourtant toute sa renommée. Ces inquiétudes auxquelles il attribuait parfoisle trouble de son esprit, lui faisaient prendre le change sur la cause véritable de son état. Alors il se reprochait son inconstance et ses hésitations. 11 appelait à son aide les pronostics de Canta Gallina, les encouragements de Thomassini, le but qu'il s'était proposé en venant en Italie, celui d'acquérir un nom célèbre; et ranimant son courage, il reprenait la planche commencée; mais, au milieu des plus sages résolutions, entendait-il dans le jardin la voix charmante de Yicenzia, ou frémir de loin les cordes de sa mandoline, que le passé, le présent, l'avenir, tout fuyait à ses yeux;, le burin échappait à sa main négligente, le cuivre demeurait à demi taillé, et, plongé dans une sorte d'apathie douloureuse, il laissait couler les heures précieuses.

Jacques avait trop de savoir-vivre pour ne pas cacher avec un soin extrême ces nouvelles dispositions de son âme , mais sa triste préoccupation los révélait malgré lui. Toutefois son maître, que ce changement dans le caractère de Jacques aurait dû, sinon inquiéter, du moins éclairer, ne

le regardait que comme un effet de la sagesse exemplaire du jeune homme, et de son application à ses leçons; l'insensé vieillard s'en applaudissait môme comme de la preuve de l'heureuse influence qu'il exerçait sur son élève. Il remarquait bien que, depuis quelque temps surtout, Jacques était moins assidu à l'atelier; mais son travail se perfectionnait, et d'ailleurs le jeune artiste ayant déjà acquis cette promptitude dans l'exécution qui plus tard devait lui faire faire tant de prodiges, quelques heures lui suffisaient pour égaler et même surpasser ses plus habiles compagnons. 11 en résultait que Thomassini lui disait souvent : — Vous travaillez trop, mon garçon. Il faut prendre quelque relâche. Tenez, voilà Vieenzia qui passe dans le jardin, allez lui demander si elle veut aller à la villa Pamphili, ou à la vigne Gaetana, et vous l'y conduirez, mon enfant. Je ne suis tranquille que quand vous êtes près d'elle, ajoutait l'imprudent. Et Jacques, qui avait lini par partager la jalousie de son maître, sans se rendre compte de la joie immense qui pénétrait son Ame à cette in vitation, quittait tout pour courir près de celle qui captivait toutes ses facultés.

Eh ! pourtant , tout n'était pas roses pour Jacques dans ces rencontres. Souvent la daine, visiblement contrariée par la présence de son jeune surveillant, quand elle eût désiré d'être seule pour lire quelques billets doux secrètement

remis, ou répondre autrement que par des œillades furtives et passionnées à certain cavalier qui depuis quelque temps suivait tous ses pas, dans ces occasions, Vicenzia traitait parfois Jacques avec une froideur méprisante qui jetait le timide jeune homme dans de mortelles appréhensions; puis par un soudain caprice qui n'était qu'un rafïinement de coquetterie naturel le et de ruse, pour mieux clore les yeux de son jeune argus , elle lui faisait de douces agaceries , lui prodiguait ses plus perfides sourires, et s'emparait ainsi, à l'aide d'un charme décevant, de l'ûme entière du jeune homme. Jusqu'alors celui-ci avait souffert sans connaître la cause de son mal, quand une circonstance imprévue porta un jour funeste dans son esprit.

L'appartement qu'habitait la signora était séparé de celui de son fmari par cette galerie dont nous avons parlé, et dans laquelle le graveur avait rassemblé, depuis quarante ans qu'il habitait Rome, une prodigieuse quantité de tableaux, de statues antiques et modernes, de vases et d'orfèvreries d'un travail précieux , et qui , déposés avec goût, faisait de ce lieu un vrai sanctuaire consacré aux beaux arts. Jacques visitait souvent cette galerie pour y admirer une magnifique collection de pierres gravées, et plus souvent pour dessiner, au trait et à la manière ferme et hardie qui lui était familière, quelques-uns des chefs-

d'oeuvre de la peinture du grand siècle. Un penchant secret attirait Jacques dans cette galerie. Lorsque lassé de son travail il avait besoin de ^ prendre un peu de repos, il se réfugiait dans ce lieu, d'ordinaire assez solitaire, de préférence au jardin, où les femmes et les amies de Vicenzia se réunissaient pour lire ou faire de la musique; mais le malaise que Jacques éprouvait dans cette compagnie bruyante et folâtre, le pauvre rôle que sa grande timidité lui faisait jouer près des femmes, tout le portait à se mettre à l'écart autant que possible, pour se livrer à cette tristesse de cœur qui lui était devenue presque habituelle.

Parmi les tableaux des grands maîtres qui couvraient les murs de marbre de cette riche galerie, il en était un qui, dès les premiers temps, avait fortement attiré l'attention de Jacques : c'était une très-vieille peinture, d'un maître inconnu, représentant Vénus et l'Amour. Le sujet, devenu presque vulgaire à force d'avoir été traité, et qui devait l'être quelques années plus tard d'une manière si supérieure par le Guerchin, était non moins remarquable par la beauté des formes que par l'extraordinaire justesse de l'expression. La mère de l'Amour, assise sur un tertre ombragé, tenait devant elle l'enfant ailé qui, l'arc tendu et la flèche sur la corde, semblait viser avec un regard sûr et profond le sein de quiconque osait l'envisager. De son côté la déesse, le doigt dirigé

en avant, paraissait, avec je ne sais quoi de final dans les yeux, désigner la victime, et telle était l'inconcevable magie de cette peinture que le regard de l'Amour , celui de l'implacable Vénus et la pointe du dard cruel, semblaient s'enfoncer à la fois dans le cœur du téméraire assez hardi pour arrêter ses yeux sur cette image symbolique de la plus terrible des passions (16).

Ce tableau, dont les dimensions étaient de grandeur naturelle, occupait le centre de l'une des extrémités de la galerie. Jacques n'ignorait point que la chambre de Vicenzia commençait au delà, et il s'était plus d'une fois étonné qu'on n'eût pas ménagé une porte de communication entre les appartements de la signora, et cette galerie qui eût pu faire un magnilique promenoir dans les jours brûlants de l'été. Comme nous l'avons dit, ce tableau placé au fond du salon attirait d'abord les regards de ceux qui y entraient, et Jacques, qui s'en était approché, ne tarda pas à tomber sous le charme prestigieux qu'exerçaient d'ordinaire le regard fixe et le doigt menaçant de la déesse. Mais tout en cédant à celte impression de terreur , il sentit encore son tpouble s'accroître avec une nouvelle violence, car, pour la première fois, il venait de reconnaître tous les traits de Vicenzia dans la ligure de Vénus. En effet, c'est bien là ce front que nulle ride n'a jamais terni f cette bouche aux lèvres divines , voilà bien ces

yeux noirs lumineux, transparents, terribles et doux pourtant , mais de cette douceur qui enivre et fait perdre la raison à ceux sur qui ils s'arrêtent! voilà cette blonde chevelure , étrange contraste avec la noirceur de ses yeux et la blancheur de sa peau , et qui parfois, dans les moments d'un aimable abandon, coule comme un or liquide et soyeux sur son sein et ses épaules ! enfin, le port, la taille, le geste, tout rappelait Vicenzia dans cette peinture. C'était en effet celte ressemblance qui avait rendu le vieux graveur amoureux de la belle romaine , mais le même sentiment jaloux qui le troublait dans la possession de cette beauté le portait à n'en parler jamais , de peur d'exciter une dangereuse curiosité, et d'attirer trop l'attention sur l'original.

Jacques, perdu dans la contemplation de ce chef-d'œuvre, oubliait letempset les heures. Pour la première fois, il se repaissait sans contrainte de la vue de celle qu'il n'avait jamais osé regarder qu'à la dérobée. Le tumulte de ses pensées était effroyable, car il commençait à entrevoir la vérité, et une vérité terrible! Il l'aimait, cette femme, objet pour lui de tant de respect et de vénération! Il l'aimait de toute la puissance de son âme ; et cet amour, qui ressemblait à l'adoration par son ardeur et sa pureté, était un crime, et luimême se trouvait le plus vil de tous les hommes, car il avait jeté les yeux sur la femme d'au-

trui, et trangressé la loi de Dieu dans l'un de ses plus saints préceptes... L'épouvante et l'horreur que lui inspira cette pensée rappela Jacques à luimême, et mettant la main sur ses yeux, il s'enfuit dans sa chambre plein de trouble et de désespoir.

Tout ce que cette fatale découverte jeta de honte et de chagrin dans ce cœur jeune et encore plein de candeur, ne peut se décrire. Le malheureux Jacques, malgré tous ses remords, ne tarda pas à se convaincre que l'image de Vicenzia l'occupait tout entier, et que rien ne pourrait l'en arracher. Les raisonnements de la sagesse , les subterfuges de la passion, assaillirent et bouleversèrent tour à tour son âme; la voix grave et sévère de la première lui conseillait la fuite, les cris tumultueux de la seconde étouffaient cette voix monitrice qui , lorsqu'elle n'est point écoutée, finit par s'éteindre comme un vain son. Tantôt concevant un salutaire effroi des voies dangereuses où il était engagé , Jacques rappelait tous les principes d'honneur et de vertu qui lui avaient été inspirés dès l'enfance, pour résister au démon, dont l'amour est l'un des plus doux pièges, et tantôt, reprenant une fausse sécurité , il cherchait à se persuader qu'il prenait la chose trop au sérieux, qu'il s'effrayait à tort d'un sentiment qui n'avait rien de coupable tant qu'il n'était ni avoué ni partagé ; ne peut-on trouver une femme belle et charmante sans désirer d'en être

JACQUES CAL LOT. 20 i

aimé ? En être aimé ! ah ! ce serait de ma pari la plus amère folie ! se répétait Jacques avec. une in-» croyable tristesse , car soudain se représentait à son esprit la légèreté dédaigneuse avec laquelle Vicenzia le traitait, et la mordante ironie dont elle l'accablait quelquefois , lorsque, par Peflet d'un aimable caprice, elle avait paru se plaire en sa compagnie ou agréer ses légers services.

Le résultat de tant de combats et d'irrésolutions fut pour Jacques la détermination bien prononcée de cacher avec soin son fatal penchant à celle qui l'avait fait naître , et à demi rassuré par l'effet de cette résolution, misérable expédient d'une passion combattue mais non vaincue, il se sentit assez de courage pour reprendre le cours de ses occupations habituelles.

Pendant quelques jours, et sous le prétexte de quelques travaux à finir, il évita de se rencontrer seul avec Vincenzia. Gette réserve inaccoutumée frappa la dame ; depuis long-temps elle avait deviné l'amour profond, qui, pareil à un feu caché, couvait sourdement dans le cœur du jeune homme, et que, soit par l'effet d'un jeu cruel, soit par celui d'un odieux calcul, elle se plaisait à attiser; mais aujourd'hui qu'il entrait dans ses intérêts d'intrigues et de coquetterie que le jeune k cavalière servente sur lequel se reposait la confiance de son trop crédule époux n'échappât point à l'espèce de captation qu'elle exerçait sur lui, t. i. 17

elle mît tout en œuvre pour achever de le soumettre i non qu'elle se sentît le moins du monde touchée du sentiment profond qu'elle avait inspiré; une conquête plus brillante occupait dans ce moment toutes les pensées de la belle Romaine : le prince d'Àmalfi, l'un des jeunes seigneurs les plus magnifiques et des mieux cités à Rome pour sa galanterie, était parvenu à lui faire parvenir ses messages d'amour; et dans plus d'une rencontre, la présence de Jacques, qu'elle savait habilement occuper, n'avait point empêché Vicenziad'y répondre par de furtifs et signifiants regards, ou par quelque autre ruse de femme. 11 s'agissait maintenant d'épaissir le voile qui couvrait les yeux du jeune surveillant, de l'entraîner de nouveau sur ses pas dans ces réunions de plaisir auxquelles il semblait vouloir se soustraire, et que la jalousie de son mari l'empêchait de fréquenter lorsque Jacques ne pouvait l'y accompagner. Ce fut donc avec une adresse infinie qu'elle sut enlacer de mille liens invisibles la victime qui tentait de lui échapper; tantôt elle témoignait à Jacques cette confiante amitié qui, de la part d'une femme imposante par son rang et quelques années de plus, agit avec tant de puissance sur un très-jeune homme; elle le consultait, et paraissait déférer à ses avis par l' effet d'une subite conviction; tantôt, quittant le ton sérieux, elle le traitait avec un aimable enjouement, chantait devant lui

JACQUES CALI.OT.

les plus douces canzone de Pétrarque ou du Tasse, rappelait à sa toilette tandis qu'on peignait ses beaux cheveux , le priait de lui cueillir des fleurs, et sort qu'elle lui donnât un ordre ou qu'elle reçût de lui quelque service, elle le faisait avec cette familiarité entraînante destinée à persuader au jeune homme qu'il avait su plaire, et qu'il ne lui serait pas impossible de se faire aimer.

Ce manège de la plus odieuse coquetterie avait lieu surtout quand la dame prévoyait la rencontre de son amant aux lieux où elle devait se rendre ; et tel était en effet l'étourdissement où cette nouvelle manière d'être de la part de Vicenzia , aussi bien que le trouble de son propre cœur, plongeait le jeune homme, qu'il ne voyait rien de ce qui se passait presque sous ses yeux.

Ce n'était pourtant point sans de grands combats que Jacques en vint à se familiariser avec l'idée qu'il était amoureux. Quels que fussent les sophismes de la passion qui , en lui présentant cet amour sous son aspect le plus poétique , s'efforçait de lui persuader qu'il pouvait aimer Vicenzia sans crime, en secret, et comme on adore la divinité dans le sanctuaire de son âme, sa conscience, plus sévère, renversai tsouvent tous ces faux arguments, et commandait les plus durs sacrifices; mais elle n'était pas la plus forte, et quand après avoir bien lutté contre les artifices

2G-4 JACQl'KS CAIJ.OT.

cl les suggestions de son propre cœur, il était prêt à prendre un parti, il lui suffisait de rencontrer le regard profond de Vicenzia, d'entendre sa voix ou seulement le bruit de ses pas, pour bouleverser sa tôle et mettre au néant ses meilleures résolutions.

En dépit de ses projets de sagesse, un irrésistible penchant le ramenait chaque jour dans la galerie, où il retrouvait l'image de celle qu'il s'efforçait d'éviter dans le cours delà journée ; dans l'état d'exaltation fiévreuse du malheureux jeune homme, cette vue, loin d'apporter aucun apaisement à son mal, en augmentait encore la violence, et la magique peinture opérait sur lui un effet aussi terrible que l'eût fait la présence de Vicenzia sous cette forme enchanteresse. Cependant, par une bizarrerie que comprendront ceuxlà seuls qui ont aimé avec transport, avec désespoir, il venait chaque jour s'exposer à l'impression poignante et douloureuse que lui avait fait subir la première fois l'arc tendu et le trait de l'Amour dirigé contre lui; c'était une espèce de torture à laquelle il se soumettait dans le vain espoir de s'accoutumer ainsi à braver la présence de Vicenzia ; et l'insensé, perdu dans fa contemplation de cette radieuse image, ne faisait que la graver encore plus profondément dans son cœur.

Il arriva qu'une fois Vicenzia et son mari ayant

JACQLLS CALLOT

été invités à passer la journée chez des parents dans les environs de Rome, Jacques, impatient de solitude et de repos, courut aussitôt qu'il fut libre dans la galerie. Le jour était sur son déclin, mais en dépit de la demi obscurité qui régnait dans ce lieu, le groupe de Vénus et de l'i4mour apparaissait de loin d'une manière plus frappante que jamais; on eût dit des êtres étranges, mais réels, mais terribles, épiant dans l'ombre l'approche de quelque proie destinée à leurs coups. A mesure que Jacques s'avançait, l'illusion augmentaitau lieu de s'affaiblir, et tout en se répétant pour la centième fois : C'est étrange ! tout en marchant de côté pour changer la fatale direction, les yeux de la déesse le suivaient avec acharnement, le fer aigu le menaçait, et le sourire cruel de l'Amour semblait le présage de sa victoire.

Tandis que, le cœur plein de ce trouble douloureux que lui causait toujours la vue de cette peinture, Jacques, pour conjurer en quelque sorte le charme magique, cherchait à se rendre raison, par la combinaison des lignes et les règlesde la perspective, de l'effet étrange qu'elle produisait, voici qu'un autre miracle acheva de le mettre hors de lui. Jacques, en s'avançant plus près de la toile, vit tout à coup le regard, le doigt de la déesse et le trait de l'enfant, décrired'abord une légère courbe, et à son approche reprendre leur première ûxité. 11 tressaillit ; une sueur froide couvrit son front, l'idée

d'un prodige inouï traversa rapidement son esprit déjà bouleversé, et tout haletant il s'arrêta, s'attendant presque à voir ces figures menaçantes se lever à son approche et lui adresser quelques paroles terribles. Toutefois cette impression ne dura que l'instant d'un éclair, car le même effet s' étant reproduit d'une manière plus marquée, Jacques comprit la cause de ces mouvements extraordinaires en voyant, non seulement les figures, mais le tableau tout entier tourner lentement sur lui-même, et offrir à ses yeux l'entrée d'un vaste et magnifique appartement qui communiquait ainsi avec la galerie par cette porte secrète, laquelle, mal refermée sans doute, venait de s'entr'ouvrir par l'effet de quelque courant d'air. C'était la chambre à coucher de Vicenzia, Jacques ne l'ignorait point , pourtant il demeura longtemps avant d'oser jeter un regard indiscret dans l'intérieur; mais la tentation était trop forte, et après s'être assuré que la porte de la galerie étant fermée il ne serait point surpris dans sa téméraire entreprise, il franchit le mystérieux passage et demeura comme charmé à l'aspect de ce lieu où tout rappelait l'image élégante et voluptueuse de celle qui l'habitait.

Des meubles d'un travail précieux en ornaient le contour, de grandes glaces de Venise richement encadrées, et disposées de manière à se refléter les unes dans les autres , paraissaient

destinées à répéter sous tous les aspects, la charmante épouse du graveur. Une toilette en argent ciselé et munie de ses .innombrables boites de même métal, et de fioles de cristal contenant les parfums les plus suaves que fabriquait alors la seule Italie, semblait un autel élevé à la Divinité du lieu. Une table ronde dans le goût antique, avec des pieds de bronze, et sur laquelle était jeté un riche tapis de Turquie, occupait le centre de l'appartement; sur cette table, on voyait un grand vase de porcelaine de la Chine, rempli de fleurs, une mandoline d'ébène, un mouchoir de soie parfumé et un éventail de plume, dont le manche d'ivoire , incrusté de pierreries, offrait un modèle de richesse et de bon goût. Au fond de la chambre, s'élevait une couche en bois des Indes, ornée de velours et de crépines d'or, tandis que de longues courtines de gaze blanche, rattachées par des cordons de soie et d'or, descendaient du plafond comme de légers nuages pour envelopper la couche toute entière, et préserver ainsi du bruit et de la piqûre des insectes, celle qui chaque nuit y goûtait le repos. De grands tapis d'Orient s'étendaient devant le lit, et Jacques, dont les yeux chastes osaient à peine s'élever vers cet asile sacré de la beauté qu'il adorait, s'arrêta tout à coup dans son examen. Il venait de se représenter les pieds blancs et nus qui, soir et malin foulaient ce précieux tissu; et saisi d'un vio-

JACG/l'ES CALL0T.

lent et impérieux désir, il s'élançait déjà pour toucher de ses lèvres et couvrir de baisers ce tapis favorisé, quand un bruit au dehors, annonçant l'approche de quelque domestique, força subitement l'amoureux jeune homme à la retraite. 11 repassa dans la galerie, et retirant la porte secrète après lui, il vit qu'elle se fermait au moyen d'un bouton caché artistement dans la bordure

du tableau ; Jacques demeura quelques instants près de la porte, prêtant l'oreille, et partagé entre le désir de renouveler son audacieuse entreprise et la crainte d'être surpris; mais un bruit de meubles et de voix, en pénétrant à travers la porte dérobée, lui ayant fait comprendre que les femmes de Vicenzia s'occupaient à disposer sa couche, et que les maîtres du logis ne tarderaient pas à rentrer, Jacques se retira chez lui, car il sentait à la violence de son émotion qu'il ne pourrait pas revoir Vicenzia, sans lui laisser deviner le trouble de son âme.

L'indiscrétion qu'avait commise Jacques eut pour sa vertu les plus funestes résultats; depuis le moment où son pied téméraire avait franchi le seuil de la chambre défendue , il se trouvait en quelque sorte livré à toute la puissance de Satan. Celte voluptueuse retraite, où il lui serait si facile de s'introduire maintenant qu'il connaissait le secret de la porte masquée, s'offrait in cessa m-

ment à sa pensée, et, cent fois, dans la nuit qui suivit celte fatale découverte , il fut sur le point de céder à la plus violente tentation, celle de pénétrer jusqu'à Vicenzia, de lui avouer ses tourments, et mourir à ses pieds de douleur et d'amour; projet insensé, mais qu'il pouvait d'autant mieux effectuer , qu'un couloir dérobé permettait de se rendre dans la galerie sans passer par la chambre du vieux graveur. Celui-ci avait pour habitude de fermer avec soin la porte extérieure de l'appartement de Vicenzia, et, tranquillisé par cette précaution jalouse, ce n'était que bien rarement qu'il usait de la communication que la galerie établissait entre lui et sa jeune épouse. Cependant Jacques eut encore assez de pouvoir sur lui pour résister aux mauvaises suggestions de la passion ; mais les combats de la nuit devaient préparer la défaite du jour, et l'occasion achever sa perle.

Outre les différents casino et autres lieux de plaisir que fréquentait la jeunesse romaine, il y avait alors dans la capitale un jardin de délices dans lequel la fraîcheur des eaux, l'épaisseur des ombrages, attiraient les couples amoureux de préférence aux somptueuses villa plus fréquentées par la foule. Partout des grottes sombres, des bosquets de roses et d'orangers , offraient mille retraites charmantes aux amants de la solitude, tandis qu'autour des fontaines jaillissantes se réunissaient d'élégantes compagnies qui se plaisaient

à chanter, en Raccompagnant des instruments, au doux bruit des eaux retombant dans de grandes vasques de marbre. Le prince d'Amalfi ayant fait connaître à Vicenzia le désir qu'il avait qu'ils pussent se voir dans le jardin qui appartenait à un de ses amis , la jeune dame sut si bien disposer les choses qu'elle obtint l'agrément de son mari pour s'y rendre; toutefois ce ne fut pas sans quelques difficultés. Depuis quelque temps Thtfmassini avait pris beaucoup d'ombrage des fréquentes sorties de sa femme, sorties qu'elle effectuait souvent seule, à l'improviste, et dont elle ne pouvait pas toujours rendre bon compte. Il avait aussi vu rôder autour de sa maison des gens faits pour lui donner de l'inquiétude, et s'il la dissimulait encore avec soin , c'est qu'il voulait avoir quelque certitude avant d'éclater en reproches contre une femme qu'il adorait et sur la conduite de laquelle il frémissait pourtant d'être éclairé. Il accorda donc à Vicenzia le consentement désiré ; mais , sous la condition que Jacques serait son conducteur. Quoique la dame alléguât que devant être accompagnée par quelques dames de ses amies, invitées comme elle à la fôte, elle n'avait besoin d'aucune suite , Thoinassini insista ; Vicenzia fit une petite moue contrariée, et dit assez vivement : — Commandez- le lui donc vous-même; car, depuis quelque temps , ce garçon est de si étrange humeur, qu'on ne sait comment le prendre.

Jacques parut en ce moment, et son maître lui ayant témoigné le désir qu'avait sa femme qu'il l'accompagnât dans celte partie de plaisir, le jeune Lorrain fut au moment de se trahir par la joie dont il se sentit saisi à celle proposition. Après l'avoir acceptée avec un empressement qui aurait dû donner à penser à Thomassini , il courut se mettre en état de suivre sa belle maîtresse. Bientôt, les dames étant arrivées , Jacques sortit avec elles, et tous se dirigèrent vers le monte- Mario où se trouvait le jardin en question.

Toutefois le jeune homme ne tira pas d'abord grand avantage de cette rencontre; lesamiesde Vicenzia paraissaient occuper exclusivement l'attention de sa belle, et la frivolité de leur conversation pendant la route ôta à Jacques l'occasion de l'entretenir de ses secrets sentiments*. Arrivées au lieu du rendez-vous, les dames ayant rencontré des personnes de connaissance ne tardèrent pas à se disperser dans le jardin pour en admirer les beautés , et Jacques se trouva seul avec Vicenzia. Mais, au lieu de profiter de cette circonstance , le jeune homme sentit, commode coutume, une douloureuse angoisse s'emparer de lui , et , muet , oppressé, tout tremblant, il marchait à côté d'elle sans pouvoir se rendre maître du trouble étrange qui lui ôtait toute faculté d'exprimer ce qu'il éprouvait. De son côté, Vicenzia était distraite ou plutôt saisie d'une préoccupation qu'elle cherchait

en vain à déguiser ; elle parlait beaucoup et trèsvite, sans s'apercevoir que son taciturne compagnon laissait la plupart de ses questions sans réponses. Le trouble impatient qui agitait Vicenzia ne s'apaisa que lorsqu'elle fut parvenue au centre du jardin où, à l'ombre de quelques grands arbres dont le faite s'étendait» comme de vasles parasols, au dessus d'une belle pelouse, se trouvait rassemblée la compagnie, et que , parmi les cavaliers, la dame aperçut le prince d'Amalfi, l'objet de ses secrètes préférences. Elle quitta aussitôt la main de son jeune guide pour se mêler à la foule empressée à la recevoir, et de long-temps, le malencontreux Jacques ne put retrouver l'occasion qu'il avait si gauchement laissé échapper.

Cependant, quand le son des instruments eut réuni les promeneurs et leurs belles pour la danse, quand, plus tard , une collation splendide, servie sur les bords d'une fontaine, rassembla les groupes épars, Jacques, enhardi parla liberté qui présidait à la fête, sentit peu à peu sa timidité se dissiper, et ses espérances s'accroître en proportion. Les manières de la dame, il est vrai, étaient bien faites pour causer cette erreur. De temps à autre, elle jetait sur l'amoureux jeune homme un de ses plus charmants regards, destinés seulement à détourner son attention , mais que Jacques prenait pour un doux acquiescement aux demi-mots qu'il osait laisser échapper. Plus d'une fois, au milieu du

tu m u lie de la danse , il avait cru sentir la douce pression de sa main répondre à la sienne; quand on avait demandé à Vicenzia de chanter, elle avait choisi l'air préféré par Jacques, et dont les paroles semblaient une réponse tacite à la passion qui se lisait dans les yeux du jeune homme. Enfin mille indices favorables enhardirent celui-ci à ce point, qu'en voyant Vicenzia se diriger seule vers un petit bois d'orangers, il la suivit, résolu celte fois de parler sans contrainte.

Au bruit de ses pas , Vicenzia se retourna , et parut légèrement surprise; mais ce mouvement ne dura qu'un instant. Elle attendit Jacques, et, appuyant familièrement son bras sur le sien, elle parut disposée à revenir sur ses pas. Ce n'était pas le compte de Jacques, et, lui faisant une douce violence, il chercha à lui faire reprendre sa première direction. Vicenzia résistait mollement, mais en même temps ses yeux erraient avec une sorte d'inquiétude autour d'elle ; puis , tout à coup, dégageant son bras de celui de Jacques:

— Laissez-moi, dit-elle avec embarras; laissezmoi retourner ; j'ai oublié mon éventail dans la rotonde; je crains qu'il ne soit perdu ! j'en aurais tous les regrets du monde! Il faut que je le ret rouve , à moins que vous n'alliez sur-le-champ me le chercher, ajouta- t-elle en faisant à Jacques le geste de s'éloigner.

— Oh! pourquoi me renvoyer! murmurait le

Digitiz

jeune homme d'une voix éloufloe par la plus violente émotion, pourquoi m'éloigner de vous, dans ce moment? nous sommes seuls, et j'ai tant de choses à vous dire...

— Et qu'avez- vous à me dire que je ne sache déjà!... répondit la belle en se penchant vers lui, car Jacques avait involontairement fléchi les genoux devant elle, et s'étant emparé d'une de ses mains il la couvrait de larmes et de baisers. À celte interrogation faite avec un accent singulier, l'amoureux jeune homme releva la tête, et dans ce charmant visage à demi incliné vers lui , il ne vit ni dédain, ni colère.

— Quoi! vous savez? essaya-t-il de dire.

— Tout! tout! reprit Vicenzia en lui frappant légèrement les yeux du bouquet de tubéreuses qu'elle tenait à la main : allez me chercher mon éventail, ajouta-t-elle en se dégageant des bras du jeune homme éperdu d'amour, allez ! vous me retrouverez dans ce petit bois. Et sans attendre sa réponse, elle s'enfuit vers le bosquet d'orangers, tandis que le pauvre abusé, pressant sur ses lèvres la fleur qu'elle lui avait laissée, et s'enivrant de ses parfums, courait comme un fou vers le pavillon où l'on avait dansé, pour exécuter l'ordre de sa belle maîtresse et revenir ensuite auprès d'elle. Jacques mit à cette recherche plus de temps qu'il n'aurait voulu ; l'éventail ne se trouvait nulle part; enfin, l'ayant aperçu dans les mains d'une dame de la

compagnie, il Jui fallut encore perdre bien des minutes précieuses avant de pouvoir se le faire rendre, car la dame par un doux badinage prétendait vouloir garder sa trouvaille. Enfin Jacques, après avoir vaincu tous les obstacles, reprit à la hâte le chemin du bosquet; mais au lieu de traverser le parterre dans toute sa longueur, il prit pour abréger un sentier ombragé qui , de la rotonde aboutissait à la partie du petit bois opposée à celle par où était entrée Vicenzia. Plus il approchait de ce lieu, plus le cœur du jeune amant, déjà troublé par la scène précédente, palpitait avec force; et quand il se trouva sous ces beaux arbres couverts de fruits ét de fleurs, Jacques eut besoin de s'arrêter quelques instants pour maîtriser la violence de son émotion.

La fraîcheur des ombrages, le roucoulement des ramiers mêlé au murmure d'une fontaine, la neige odorante qui , formée des fleurs d'orangers , couvrait la terre comme d'un blanc tapis, tont rendait ce séjour délicieux. Jacqires s'avançait sans bruit dans ces routes fleuries, quand des voix murmurantes se firent entendre à quelque distance; il tourna lesyeux dans celte direction, et reconnaissant à travers le feuillage la conjeur éclatante de la robe de Vicenzia, il se dirigeait déjî plein de joie vers elle; mais tout à coup, il s'arrêta. A la joyeuse rougeur qui colorait son visage succède une affreuse pâleur; Vicenzia n'était pas seule,

un homme jeune et beau était près d'elle, à ses pieds, et baisait avec ardeur les mains de la perfide, ces mains qui portaient peut-être encore l'empreinte des baisers que Jacques y avait laissés si peu d'instants auparavant! et loin d'opposer aucune résistance, l'odieuse coquette, souriantavec amour au téméraire Àmalti, car c'était lui, permit que ses lèvres avides vinssent s'unir aux siennes !

Malgré la distance, le bruit funeste de ce baiser frappa l'oreille de Jacques et pénétra jusqu'à son cœur comme un fer aigu ; il voulut crier, s'élancer vers la perfide, mais l'horreur avait glacé sa langue et fixé ses pieds à la terre; avant qu'il eût pu reprendre ses sens, les amants avaient pris congé Fun de l'autre à la hâte et s'étaient séparés. Toutefois , avant de quitter le bosquet, Vicenzia se retourna à demi pour détacher son voile qu'un buisson avait accroché , et dans ce mouvement elle aperçut Jacques qui , demeuré dans la même attitude, n'avait pas songé à la suivre, tant la douleur et l'effroi captivaient toutes ses facultés. Cette vue déconcerta d'abord la dame ; mais, comme la passion dont elle était dominée l'emportait chez elle sur toute espèce de consi- • déralion, elle eut bientôt pris son parti; et, décidée à perdre Jacques s'il avait été assez malheureux pour avoir surpris son secret , elle se hâta d'aller rejoindro la compagnie , laissant Jacques consterné et doutant encore si tout ce qui venait

de se passer n'était pas l'effet de quelque fascination.

Cependant au moment où il vit disparaître Vicenzia , sa stupeur se dissipa subitement , il s'élança sur ses traces , la rejoignit au moment où elle entrait dans le parterre , et lui présentant l'éventail de plume qui avait servi de prétexte à la belle pour l'éloigner : — Certes , je suis un messager bien tardif et bien maladroit, dit-il avec l'accent de la plus amère ironie , je me trouve même indigne de rendre des soins à une aussi belle et aussi galante dame î Mais comme elle ne manquera pas de serviteurs, sinon plus zélés, du moins plus heureux, je la prie de trouver bon que je renonce désormais à l'honneur d'être le sien! En parlant ainsi , Jacques s'inclina jusqu'à terre ; mais sa voix altérée par une vive et jalouse fureur contrastait horriblement avec la galanterie toute chevaleresque de son geste et de son attitude. En l'écoutant, un vif courroux s'alluma dans les yeux noirs de "Vicenzia ; pourtant fidèle à son système de déception, elle s'efforça de sourire, et sa bouche, à demi contractée par le dépit, semblait chercher quelq ues-uns de ces mots perfides et charmants à l'aide desquels elle savait si bien subjuguer les cœurs , mais avant quelle ait pu de nouveau essayer leur puissance, Jacques indigné avait jeté à ses pieds l'éventail et le bouquet de tubéreuses et s'était enfui, plein de colère et de désespoir.

La belle se mit peu en peine des suites de cette retraite précipitée, elle avait une arme toute prête pour se défendre auprès de son mari , si Jacques par vengeance osait être indiscret ; et d'ailleurs la joie d'être délivrée de la présence importune de son jeune surveillant acheva de ramener la sérénité sur son visage. Un groupe de dames et déjeunes gens étant venus à sa rencontre, Vicenzia leur raconta ingénument qu'une indisposition subite ayant forcé son cavalière servente à se retirer , elle demeurait confiée à leurs soins pour retourner chez elle. Ce fut pour toute cette folle jeunesse, parmi laquelle se distinguait le bel Amalfi , une occasion de débiter mille protestations de service , propos galants et autres fadeurs qui faisaient partie du code des amants de cette époque, et même cet incident ranima encore les plaisirs de la fête ; on décida que les dames seraient reconduites chacune à leur logis non seulement aux flambeaux , mais au son des instruments , ce qui devait employer une partie de la nuit d'une manière agréable. Cet arrangement convint généralement; plus d'un couple amoureux proûta de cette course nocturne et bruyante pour achever mille confidences qui n'avaient pu se faire en plein jour, et Vicenzia ainsi que son amant ne manquèrent pas de convenir des moyens de se revoir, en dépit des précautions que la jalousie d'un mari ou la vengeance d'un amant

pourrait metlre d'obstacles à leur doux commerce.

La nuit était déjà assez avancéequand Vicenzia arriva chez son mari , Thomassini, tout en faisant quelques froids remercîmenls à ceux qui l'avaient accompagnée, fut singulièrement alarmé en ne voyant pas son jeune élève avec elle; il ignorait que Jacques, rentré dans la soirée, s occupait à tout disposer pour son départ, car il voulait quitter la maison du graveur dès le lendemain et sans prendre congé de son vieux maître, avant le lever de Vicenzia. Thomassini dont la jalouse inquiétude s'était encore accrue en voyant revenir sa femme en si bruyante compagnie, était de fort mauvaise humeur; lorsqu'il fut seul avec la dame, il blâma vivement la légèreté de sa conduite, et au milieu de mille reproches, il laissa échapper quelque chose des soupçons qu'il avait conçus au sujet du prince d'Amalfi. A ce nom qui lui tenait tant au cœur, Vicenzia feignit d'abord le plusgrand étonnement; toutefois, ne doutant pas que Jacques n'eût déjà parlé, l'adroite créature changea de batterie, et d'accusée qu'elle était, prit le rôle contraire ; elle éclata en plaintes, en reproches :— Voilà lefruitde votre fatale prédilection pour les étrangers, ditelle avec véhémence , je voulais vous le cacher , mais votre injustice et la noire méchanceté de ce jeune téméraire me forcent à vous dire la vérité. Et de suite elle se mil à débiter avec une extrême

volubilité toute une histoire sur Jacques Callot,qui, suivant elle , abusant de la confiance et d'une hospitalité généreuse, avait osé élever sesyeux jusqu'à elle. Long-temps elle avait cherché à réprimer cette passion et à maintenir le jeune homme dans les bornes du respect, dans l'espoir que cette folie durerait peuj ne voulant pas nuire à l'avenir du jeune insensé, elle s'était abstenue d'en parler à son mari , mais ce même jour , Jacques ayant'poussé l'insolence au dernier point, elle s'était vue forcée de le bannir de sa présence. —Quoiqu'il m'eût menacée, ajouta la méchante femme, de me perdre dans votre esprit , en vous faisant un récit mensonger..., et je vois que déjà il a effectué son perfide dessein, continua-t-elle en versant quelques larmes pour achever son œuvre; mais je vous déclare que dès demain je me retire au couventdes'Annonciades, si vous ne renvoyez ce jeune présomptueux dont le séjour dans votre maison est aussi contraire à votre honneur qu'à mon repos!

Thomassini , abasourdi par cette sortie véhémente, ne savait s'il devait en croire, ou la voix secrète qui lui parlait en faveur de l'honnêteté du jeune Lorrain , ou l'accusation dont ce dernier était l'objet; mais les pleurs faciles de Vicenzia , ses gestes indignés , ses propos insidieux et autres artifices familiers à ces sortes de femmes , l'emportèrent sur le bon sens du vieillard, qui, à la

fin, irrité d'avoir été la dupe de celui en qui il avait mis toute sa confiance , voulait aller trouver sur l'heure le jeune scélérat , lui reprocher son infamie, et le chasser ignominieusement de sa maison. Les représentations de Yicenzia l'arrêtèrent à peine. Cependant elle parvint enfin à le calmer; elle lui conseilla d'éviter le scandale, d'éloigner le jeune homme , sans bruit , par égard pour elle , dont la réputation pourrait souffrir de cet éclat. Enfin , elle parla avec tant de convenance et de raison, le nouveau champ qu'elle avait ouvert à la jalousie de son mari occupait si vivement la pensée de celui-ci , que l'objet de craintes plus réelles en fut banni. Thomassini oublia complètement le prince d' A mal fi et les raisons qu'il avait de s'en alarmer ; il demanda môme pardon à la jeune femme de ses injustes soupçons, et la quitta en l'assurant que , dès le lendemain , elle serait délivrée de la présence du jeune audacieux qui avait mérité son courroux.

Le reste de la nuit s'écoula d'une manière diverse pour ces trois personnages. La vaine et artificieuse Yicenzia , contente d'avoir assoupi les soupçons de son mari, se coucha sans remords, et s'endormit en pensant au prochain rendez-vous qu'elle avait assigné à son amant. Le vieux graveur, retiré dans son appartement, se livra à mille réflexions chagrines sur la perversité précoce de la jeunesse, et le regret qu'il éprouvait en même

uigmzea Dy vjuu

temps de perdre un élève aussi diligent, aussi distingué que Tétait alors Jacques Callot. Enfin, celui-ci, le plus malheureux des trois, non de ce qui se machinait contre lui, puisqu'il l'ignorait, mais parce qu'il se sentait coupable , après s'être abandonné sans contrainte à toute la violence de sa douleur, avait mis ses a flaires en ordre , et , à la lueur d'une lampe , s'était pris à terminer une planche d'après Salviati, qu'il voulait laisser à son maître, ainsi que toutes celles qu'il avait faites précédemment. Le travail , plus que la réflexion, avait apporté un peu de calme dans ses idées ; mais l'orage grondait encore dans son cœur, et , bien qu'il se répétât souvent : C'était une erreur \ ah ! bien douce, mais coupable ! et ma mère avait raison de dire : A mauvais commencement maavaisefin;ïy eusse perdu le salut de mon âme!

Malgré tous ces salutaires réconforts que lui insinuaient[son bon ange et sa raison, de temps à autre des pensées d'amour s'élevaient du fond de son âme, et, comme de pernicieuses vapeurs, l'enivraient de leur douceur perfide. 11 sentait peu à peu ses forces défaillir et la tentation approcher. 11 pensait à la porte secrète de la galerie , au silence qui régnait dans celle partie de la maison, à mille circonstances qui pouvaient favoriser un projet téméraire et coupable ; puis, tout à coup, effrayé de la rapidité avec laquelle il se senlait entraîné vers une mauvaise action, Jacques secouait

violemment le charme que le tentateur répandait autour de lui , et , saisissant de nouveau ses burins, il reprenait la tâche commencée.

Cet état se renouvela plus d'une fois, et chaque fois le travail et la prière mirent l'ennemi en fuite. Pourtant, lorsque sa planche fut achevée, et que les premières blancheurs de l'aube eurent fait pâlir sa lampe , Jacques , par une malheureuse concession faite à la passion qui le dominait encore, résolut, non de chercher à revoir Vicenzia, mais de lui peindre dans une lettre une partie des souffrances qu'il avait éprouvées à son sujet; choso étrange! il méprisait celte femme, et pourtant il voulait en être plaint , et peut-être regretté! 11 écrivit donc; et celte expression d'un cœur de vingt ans froissé dans sa fleur apporta quelque soulagement au trouble de son esprit. Jacques finit même sa lettre en conjurant Vicenzia , par la peinture des maux qu'il avait soufferts, d'épargner les misérables qui éprouveraient le fatal pouvoir de sa beauté, de s'arrêter à l'entrée de la mauvaise voie où elle voulait s'engager , enfin , de revenir à la vertu pour laquelle elle était faite, et qui seule pourrait la rendre heureuse.

Une autre lettre destinée à son patron , et dans laquelle, après l'avoir remercié de ses bontés, il lui disait qu'une affaire importante le rappelant en Lorraine, il le priait d'excuser ce brusque départ et de garder le produit de ses travaux en mé-

moire du plus reconnaissant de ses élèves , fut déposée par Jacques sur sa table. Mais avant de prendre ces dernières dispositions, le faible et imprudent jeune homme eut la fatale idée de se rendre dans la galerie pour essayer de glisser son billet à Vicenzia par dessus la porte secrète , et en même temps, faut-il le dire? pour voir encore une dernière fois cette Vénus menaçante qui lui offrait tous les traits de celle dont il allait s'éloigner pour jamais.

Il sortit donc de son appartement, passa avec quelques précautions devant celui de Thomassini et entra dans la galerie qui commençait à s'éclairer des premiers rayons du malin ; il en referma la porte avec soin, traversa la salle dans sa toute longueur, et demeura quelque temps pensif devant la radieuse image. Mille pensées turbulentesagitaient le cœur du jeune homme; il s'y livrait et leur résistait tour à tour, enfin la vertu l'emporta ; Jacques se baissa, et remarquant un faible intervalle entre le pavé de marbre et le bord du tableau, il y lit glisser sa lettre, la poussa aussi loin que possible; mais avant qu'il eût quitté cette attitude, le bruit d'une porte s'ouvrant avec fracas derrière lui le fit se relever soudain et à sa grande terreur il vit son patron s'avancer vers lui la fureur dans les yeux.

— Ah! damné scélérat! s'écria Fépoux de Vicenzia qui vit ainsi tous ses soupçons confirmés, je

ne voulais pas croire à ce degré de perversité dans un âge aussi tendre! il fallait que je fusse moimême témoin de ton audace pour ajouter foi aux plaintes de ma digne épouse ! ne cherche pas à te justifier, misérable suborneur! continua le vieillard avec véhémence en voyant que Jacques voulait parler, je sais tout ! et Vicenzîa ne m'a laissé ignorer ni ton insolente conduite d'hier, ni les infâmes menaces que tu lui as faites; elle m'a tout dit! . . .

— Elle vous a tout dit! s'écria Jacques en frémissant, non devant l'époux offensé, mais à l'idée de la noire méchanceté de Vicenzia,elle vous a tout dit! répéta-t-il encore avec une fureur concentrée, puis tout à coup la pensée de sa propre faute le couvrant de confusion, il se tut, accepta en expiation toute l'amertume de ce moment terrible, et courbant la tête il entendit avec une humble résignation les reproches du fougueux vieillard. Quand la violence de celui-ci se fut exhalée et que la soumission et l'abattement du coupable l'eurent en quelque sorte apaisé, Jacques lui présenta en silence la lettre d'adieu qu'il avait préparée. Thomassini, qui venait de lui intimer l'ordre de quitter sa mission sur-le-champ , fut un peu surpris de se voir prévenu; et peut-être n'aurait-il fallu que quelques bonnes paroles de la part de Jacques pour ramener le vieux maître à de meilleures dispositions. Mais Jacques Callot avait pris son parti, et quoique la perfidie de Vicenzia lui

navrât le cœur, il dédaigna d'user de représailles, et de se venger en découvrant la vérité à l'époux crédule et trompé. Il prit congé de son patron en peu de mots, avec beaucoup de tendresse et de respect, laissant le vieillard incertain s'il devait se réjouir ou s'affliger du départ de ce singulier jeune homme, auquel il n'avait après tout, à reprocher qu'un peu trop de présomption , et qu'il avait peut-être eu le tort d'encourager luimême.

Jacques fil porter son bagage dans une hôtellerie où il passa une partie de la journée, plongé dans un profond accablement; vers le soir on lui amena un cheval de voyage, car il voulait partir le jour mémo, et quoique, peu de temps après, la conduite scandaleuse de Vicenzia , en éclairant Thomassinisur ses précédents, eût contraint celuici à l'enfermer dans un couvent pour le reste de sa vie, Jacques eût pu demeurer sans dangers aux lieux qu'elle habitait ; il quitta Rome ce jour-là pour n'y revenir jamais (17).

Arrivé sur la colline où quelques années auparavant il avait entrevu pour la première fois la ville éternelle et salué avec tant de joie et d'enthousiaste le faîte de ses monuments, Jacques s'arrêta. On était en automne, le jour était sombre, la grande cité, que n'éclairaient plus les rayons du soleil, paraissait s'enfoncer à l'horizon et prendre peu à peu la forme d'une vaste tombe;

alors une incroyable tristesse saisit le cœur du voyageur; il lui semblait voir le tombeau de toutes les espérances de sa jeunesse : en effet , gloire, talent, renommée, brillantes chimères qu'il avait poursuivies avec tant d'ardeur , délaissées, oubliées pour un fatal amour , ne s'étaientelles pas évanouies à ses regards pour ne laisser dans son âme dévastée qu'un long désenchantement?

La route que Jacques avait prise presque au hasard, en quitlant Rome, était celle de Florence; non qu'il eût aucun projet arrêté sur le point vers lequel il se rendait, mais empressé seulement de mettre une plus grande dislance entre lui et l'objet d'une funeste passion, il fuyait, et sa course rapide était plutôt l'effet du tumulte de son esprit

que celui du désir d'arriver. Dans celte fâcheuse disposition , un voile ténébreux couvrait à ses yeux ces campagnes qu'il avait deux fois parcourues avec tant d'allégresse et tant de bonheur ; mais où le retour devait être marqué chaque fois d'une manière si triste et si douloureuse. En traversant les villes, la vue des chefs-d'œuvre et les monuments des arts, qui naguère encore, en recevant le tribut de son admiration, avaient excité en lui de si vives et si nobles émotions, le laissaient froid et presque indifférent. Il avait quitté celle sphère élevée où l'âme pure et candide encore plane de toute la vigueur de ses ailes dans les champs de l'infini ; une folle passion , en la bannissant de cet empire, avait attaché au pied de rimmortelle un poids qui désormais devait la ramener vers la terre : heureuse encore de pouvoir, de temps à autre, reprendre son vol , mais de la longueur de sa chaîne seulement.

Le profond accablement où se trouvait Jacques ne lui permit de faire aucune excursion hors de sa route, et jl arriva à Florence au bout de quelques jours , dans la même indécision au sujet de ce qu'il allait devenir. En quittant Rome aussi brusquement , Jacques n'ignorait pas qu'il avait rompu violemment avec tous les avantages de sa position actuelle. Ses Iravaux commençaient à être connus ; déjà quelque célébrité s'attachait à son nom; l'amitié dont l'honoraient quelques

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personnes de mérite l'eût augmentée encore; enfin la pension que le duc de Lorraine lui faisait toucher à Rome, en l'entretenant dans une sorte d'indépendance , l'avait maintenu dans cette vie de gentilhomme qui convenait à sa naissance , mais à laquelle il sentait qu'il fallait renoncer , aujourd'hui qu'il devait tirer son existence de son propre fond, et trouver dans le travail l'équivalent de ce qu'il avait perdu : car , d'écrire à son père pour lui demander des secours , c'est ce que le fier jeune homme ne se fût jamais décidé à faire. Toutefois, en arrivant aux portes de Florence, le souvenir de son premier maître se présenta à sa pensée; bien qu'il ne dût pas rapporter au vieillard cette grande renommée dont l'avait tant de fois flatté Canta Gallina, pourtant il éprouvait quelque douceur à l'idée de revoir le vieil artiste, et de lui apprendre le fruit qu'il avait tiré de ses conseils autant que de ses leçons. Jacques, un peu ranimé par cette pensée, poussa son cheval en avant , et traversa le pont-levis de la .forteresse qui protège l'entrée de la ville du côté du midi.

Arrivé sous la vieille porte cintrée et garnie de sa herse et de ses mâchicoulis , les gardes toscanes arrêtèrent le jeune voyageur, et lui intimèrent, au nom du grand duc, l'ordre d'entrer chez le concierge de la citadelle pour y faire inscrire ses noms , titres et qualités. C'était une mesure

établie par le nouveau souverain Cosrae II, prince de mérite, libéral et protecteur des arts, comme l'avaient été tous les Médicis , ses ancêtres. Son but , en voulant connaître le nom des étrangers qui visitaient ses États, était tout à la fois de préserver sa capitale du séjour des vagabonds, et d'y arrêter , et même d'y fixer, par des bienfaits, les savants, les artistes, qui pouvaient l'illustrer. Jacques ayant rempli cette formalité, se rendit aussitôt dans une hôtellerie qu'il connaissait déjà, et où il s'informa presqu'en tremblant du sort de son vieux maître Remigio Canta Gallina , car il craignait que la mort, en frappant ce digne homme, comme elle avait frappé naguère et si subitement le comte Lorenzo son cher protecteur, ne lui eût préparé quelque nouvelle et amère déception ; il apprit heureusement que l'artiste, quoique chargé d'années , s'occupait toujours de ses travaux, et Jacques prit aussitôt le chemin bien connu de sa demeure.

En traversant ces rues, ces places où, peu d'années auparavant, il avait, jeune garçon, éprouvé des fortunes si diverses , mille souvenirs se pressaient en foule à la pensée de Jacques. Il revoyait ces statues , ces colonnades et ce palais , noble asile des arts, dont l'aspect avait alors éveillé en lui de si vives espérances, qu'un généreux protecteur s'était chargé de réaliser , et aujourd'hui , quel changement î L'enfant qui alors courait à la

gloire avec une joyeuse adeur , était devenu un jeune homme grave et sérieux, détaché de tout, sans protection , sans ami , et qui , descendu des hauteurs orgueilleuses où naguère une noble ambition l'avait porté , se voyait réduit à chercher du travail comme le plus vulgaire artisan.

Toutefois l'amertume de ces pensées se dissipa en partie lorsqu'il fut en présence de son vieux maître. La joie que le graveur éprouva en apprenant l'intention où était Jacques de s'adonner tout entier à la culture de son art , les nouveaux succès qu'il prédit à son élève en dépit du dégoût que ce dernier paraissait avoir de toute chose , tout, dans ce cordial et paternel accueil , contribua à rendre un peu d'énergie au jeune homme. Déjà il prenait quelques arrangements avec Canta Gallina pour s'établir près de lui et prendre part à ses travaux , quand un officier du grand duc , précédé de deux pages à la livrée de Toscane, et suivi du maître de l'hôtellerie où Jacques avait laissé ses bagages , se fit annoncer. Il demanda au jeune étranger si , d'après sa déclaration aux portes de la ville et l'affirmation de cet homme, il était Jacques Callot, noble Lorrain, et ce graveur déjà célèbre par de beaux travaux dont s'étaient enrichis, depuis peu, les portéfeuilles de Son Altesse. Jacques répondit à lu première partie de celle question , et sa modestie t. i. 19

ne lui permettant point de toucher la seconde, ce fut Remigio qui en prit le soin.

— Oui, signor comte, dit le vieillard ravi, c'est lui-môme, et qui plus est, mon élève, ce jeune Lorrain dont j'ai parlé plus d'une fois à Son Altesse comme d'un garçon de grande espérance. Dieu et sa sainte mère en soient loués ! voilà que ma prédiction va s'accomplir , car il vient se remettre sous ma conduite; je veux que par mes soins il fasse un jour l'illustration de la gravure, et qu'à l'exemple des Marc-Antoine, des Mazzuoli et des.Agastino, il soit en état de transmettre à la postérité les chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, je veux....

— Vos intentions sont excellentes, dit l'officier en souriant, mais avant tout il me faut exécuter les ordres de Son Altesse, qui invite ce jeune homme à se rendre au palais où elle désire l'entretenir à l'instant même (18).

— Allez, mon enfant ! dit aussitôt le digne homme, ravi de voir une si prompte réalisation des vœux qu'il formait pour son élève, allez sans crainte près de ce bon prince! Vous en serez accueilli comme vous méritez de l'être, et ce commencement aura , je n'en doute pas , les plus heureux résultats pour votre fortu ne et votre avenir.

Jacques, encore tout étourdi de cet événement, prit congé de son bon maitre et se hâta de suivre l'officier.

Il y avait, dans les dépendances du palais somptueux qu'habitaient les ducs de Florence , un corps de logis composé d'une multitude d'appartements où Cosme 11 se plaisait à entretenir d'excellents ouvriers en tous genres , tels que peintres , statuaires, graveurs, orfèvres, et dont les travaux contribuaient à l'ornement, tant de la capitale que des maisons de plaisance où le grand duc faisait travailler sans cesse. La célèbre galerie touchait par une de ses extrémités à cette partie du palais de manière à ce que la fréquentation en fût commode à ceux qui l'habitaient : le prince reçut le jeune étranger dans l'un des cabinets adjacents et où se trouvaient réunies mille raretés rassemblées à grands frais, soit par lui, soit par les Médicis , ses ancêtres. Cosme II avait près de lui un portefeuille entr'ouvert, et plusieurs gravures, qu'au premier coup d'œil Jacques reconnut pour être dues à son burin, se trouvaient étalées sur une table. C'étaient une Vierge d'après André delSarte, un Ecce homo d'après Otto Vennius, et quelques morceaux de la collection des autels de Rome.

Le grand duc accueillit le jeune artiste avec cette grâce cordiale et pourtant mêlée d'une certaine considération , qui distingue les princes amis et protecteurs des beaux arts, et semble établir entre la grandeur et le génie modeste une égalité honorable pour tous deux. Cosme questionna Jacques sur son pays, sa naissance, ses études, et les

maîtres auxquels il avait dû la connaissance de l'art qu'il pratiquait déjà avec tant de succès. A ces diverses questions, les réponses de Jacques, simples, précises, modestes et souvent empreintes de cette originalité d'expression qui tenait à celle de son esprit , parurent vivement intéresser le grand duc. Il témoigna à Jacques Callot le désir qu'il avait de le voir s'attacher à son service et lui fit les offres les plus avantageuses. Outre une pension suffisante et en rapport avec sa naissance et son éducation, il lui accordait un appartement au palais et ce qu'on appelle en Italie le la parle, c'est-à dire, l'entretien journalier de la tahle servie par les fournisseurs de la maison.

Cet établissement était aussi honorable qu'avantageux; Jacques n'hésita point à l'accepter avec reconnaissance, admirant en lui-même comment , au moment où il se trouvait presque sans ressource , la Providence venait encore une fois à son aide , et que les mômes lieux où il avait déjà éprouvé les merveilleux effets de la protection divine fussent encore destinés à lui en donner de nouvelles marques.

Ce môme jour, Jacques Callot fut installé au palais et admis dans l'honorable familiarité du prince, qui aimait à se délasser des soins de l'État, en conversant le soir dans ses délicieux jardins avec les artistes, les étrangers de marque qui visitaient Florence , ou les savants qu'il avait su

JACQUES CÀLLOT. 29"i

y fixer. Ce fut là que Jacques fitla connaissance «le trois hommes distingués dont la fréquentation, l'amitié et les conseils, lui furent aussi précieux qu'utiles: c'étaient Alphonse Parigi , peintre, ingénieur et graveur qui s'occupait alors à faire le recueil des'scènesde ballets, carrousels et comédies, spectacles pompeux fort en vogue en Italie, et dont le grandduc faisait ses délices; Philippe d'Angeli, qu'on appelait aussi leiYa/>o/i/am,peintrede paysages, et qui avait peint à Monte-Cavale, pour le cardinal Borghèse, concurremment avec Paul Bril , était le second; enfin le plus jeune des trois et avec lequel une tendre et étroite amitié devait le lier, était Jacques Stella, jeune homme à peu prés de son âge, fds d'un peintre de Lyon et qu'un talent précoce, autant que l'amour de son art , avait amené comme tant d'autres, en Italie. Un heureux hasard voulut que le logement qui avait été assigné à Jacques Stella dans la galerie des peintres fut voi^ sinde celui de Callol, et ce qu'une première sympathie avait fait naître entre ces deux jeunes gens s'augmenta encore des douceurs de ce voisinage.

Toutefois ces nouvelles amitiés n'effaçaient point du cœur de Jacques lesdroits des anciennes; il cultivait avec soin celle de son vieux maître ; et pour répondre plus dignement à la confiance dont l'honorait le grand duc, il se remit au travail sous les auspices de Canta Gallina avec une nouvelle ardeur.

Dès les premiers jours de son arrivée à Florence, Jacques a^ait écrit à son pére pour lui annoncer ce que la fortune venait de faire en sa faveur, et l'intention où il était de se fixer à Florence, tant pour se perfectionner dans l'art auquel il s'appliquait maintenant, que pour profiter des grands avantages que lui donnait sa position. Il espérait d'autant plus que son père approuverait le parti qu'il availpris, qu'en s'altachant au grand duc de Toscane, Jacques travaillait pour un prince allié à la maison de Lorraine , car la duchesse douairière, Christine, fille de Charles III, se trouvait la propre sœur de Henri-le-Bon , à la munificence duquel Jacques avaitdû son retour en Italie. Cette circonstance, qui établissait de fréquents rapports entre la cour de Toscane et celle de Lorraine, permit à Jacques de faire parvenir sûrement ses dépêches à ses parents. Sans entrer dans beaucoup de détails au sujet des raisons qui lui avaient fait quitter Rome , Jacques parlait dans ses lettres de la nécessité où il s'était vu de renoncer à l'étude de la peinture pour se livrer tout à la gravure , genre plus modeste, sans doute, ajoutait Jacques, mais dans lequel il espérait acquérir assez de talent pour justifier les bontés de son père, ainsi que celles de Son Altesse le duc Henri , et revenir un jour au pays avec un nom honorable comme il l'avait promis.

Le roi d'armes , surpris du ton sérieux qui ré-

gnait dans cette lettre, et surtout charmé de voir son fils attaché, comme lui, au service d'une maison souveraine, donna son approbation à ces nouveaux projets, et alla aussitôt en faire part au duc de Lorraine, ainsi qu'aux amis qui prenaient quelque intérêt à son fils. Cette nouvelle direction dans les idées de ce dernier achevait de lui mettre la joie au cœur; il voyait se réaliser en partie les espérances qu'il avait conçues pour ses fils ; car l'ainé, conformément à la promesse qu'il en avait faite à son jeune frère, ayant quitté le barreau et fait les études héraldiques nécessaires, était devenu poursuivant d'armes , et devait, l'année, suivante être promu à la charge de héraut, au titre de Lorraine, que la retraite du sieur Gombeault, trop âgé pour cet emploi, devait laisser • vacante.

Cependant le parti qu'avait pris Jacques ne causait pas à dame Renée une satisfaction aussi complète que celle qu'en éprouvait son époux ; la pauvre mère voyait dans ce projet la prolongation d'une absence qui lui coûtait chaque jour bien des prières et bien des larmes; d'ailleurs il y avait dans celte lettre, que le roi d'armes trouvait si sage et si convenable, des choses que l'instinct sagace du cœur maternel peut seul deviner; et a travers les raisons que Jacques donnait pour motiver son départ de Rome, se faisait sentir je ne sais quelle tristesse araère mais voilée, con-

tenue , qui fit soupirer la tendre et indulgente mère , car elle la comprenait à demi. Toutefois la réflexion lui fit encore remercier le ciel de ce que son fils avait pu rompre, comme elle le présumait , quelques liaisons qui eussent pu nuire au repos de sa vie ou au salut de son âme, et toute frappée de cette idée, la bonne dame prit sa coiffe et sortit pour aller sur l'heure à l'église rendre grâces à Dieu , et l'implorer de nouveau en faveur de son fils, livré suivant la pieuse dame à toutes lessuggestionsd'un monde perfide et corrupteur.

Dans ce moment la grosse cloche de sainl-Epvre tintait par trente coups lents et solennels la messe dite des princes, qui se disait à onze heures tous les premiers jeudis de chaque mois et pendant l'octave de la Fête-Dieu en l'honneur des, ducs fondateurs de la confrérie du Saint-Sacrement. Quand dame Renée entra dans l'église , le prêtre montait à l'autel de la chapelle de Châtenoy , dont les vitraux portaient en émaux éclatants l'écu armoirié et la devise de cette ancienne famille, les mots : à la fin cinq fois répétés sur une bande enroulée autour d'une palme. Près de cette chapelle se tenait une jeune fille dont Pair touchant et recueilli eût attiré dans toute autre circonstance l'attention de la vieille dame, mais celleci étant trop fortement préoccupée de ses pensées, ne reconnut point Claire, la jeune amie de son

JACQULS CALLOT

(ils. La pauvre enfant, en voyant la mère de Jacques, avait ressenti une de ces joies rapides et si douces que cause toujours la vue de tout ce qui touche à ce qu'on aime , et que Claire comptait au nombre de ces rares bonheurs dont sa triste existence était quelquefois traversée. Il s'était écoulé près de trois ans depuis le départ de Jacques; Claire n'en avait eu d'autres nouvelles que celles qui se répandaient dans le voisinage ou que la vieille IN a non se plaisait à lui raconter , lorsqu'elle la rencontrait à la fontaine; ainsi elle savait que Jacques était à Rome, qu'il se portait bien, et faisait de grands progrès dans la peinture; mais Jacques pensait-il à elle comme il le lui avait promis? Son cœur crédule et tendre répondait affirmativement à cette question ; elle pensait bien à lui, elle, oh nuit et jour! pourquoi douter de la parole de Jacques puisqu'il n'avait pas douté de la sienne? Elle en était encore à cette heureuse période de l'amour, où la foi jurée inspire une céleste confiance, tient lieu de tout et laisse l'âme dans une si douce quiétude. Et puis, n'avait-elle pas un gage de cette promesse? et chaque jour en récitant sa prière, la petite bague portant deux cœurs couronnés ne lui rappelaitelle pas les paroles douces et amies qui avaient accompagné ce don léger , mais qu'elle croyait celui du cœur? Uy avait pourtant des moments où je ne sais quel'effroi saisissait Claire à l'idée

qu'elle n'avait pas donné à Jacques un gage qui pût la rappeler journellement à son souvenir et que, faute de cette petite formalité d'usage entre

les amis absents, te sien pourrait non pas

l'oublier , cette pensée terrible qui eût brisé son cœur n'y pouvait pénétrer, mais... Elle n'achevait point, tant le seul pressentiment de l'oubli bouleversait son âme !

Quoi qu'il en soit, la vue de dame Renée à la messe d'onze heures, où la mère de Jacques ne venait presque jamais, fut donc pour Glaire un événement dont elle rendit grâces à Dieu. La pensée que toutes deux imploraient le ciel pour le même et cher objet doublait l'ardeur de sa prière ; mais il s'y mêlait beaucoup de distractions, caria jeune fille aurait voulu savoir si la grande faveur de la vénérable dame était inspirée par quelque motif triste ou joyeux. Vingt fois elle fut tentée de s'approcher de M m< Callot et de lui demander si elle avait reçu des nouvelles de son fils, question si simple, si naturelle, et toujours si bien accueillie par une mère, et que pourtant la pauvre enfant ne put se résoudre à lui adresser , tant la timidité, le respect et un sentiment plus délicat encore, lui faisaient craindre qu'il n'y eut quelque inconvenance dans cette demande.

La messe finie, Glaire vit donc la vieille dame achever ses oraisons, saluer l'autel d'une profonde révérence et se diriger vers la forte j elle la suivit

encore, incertaine si elle n'effectuerait pas son dessein au risque d'être taxée d'un peu de hardiesse et d'indiscrétion ; mais au moment de rejoindre dame Renée, arrêtée sous le porche où elle distribuait quelques aumônes aux pauvres, Claire entendit la pauvre mère leur dire, d'une voix émue: — Remerciez le bon Dieu, mes braves gens, pour les grandes grâces qu'il m'a faites en la personne de mon très-cher fils absent , priez-le pour qu'il lui continue sa sainte et divine protection, et le bénisse en toutes ses entreprises ! . . . .

Ces paroles tombèrent comme une rosée céleste sur le cœur troublé de la jeune fille j ses yeux s'élevèrent pleins de reconnaissance vers le ciel , et dans celle muette action de grâces était renfermé tout ce que la foi , l'espoir et l'amour, ont de plus véhément et de plus doux. Hélas ! le temps approchait où le sentiment tendre qu'elle nourrissait encore à son insu pour l'ami de son enfance, devenu plus impérieux, ne se contenterait plus à si peu de frais., et dédaignerait ces fugilives et chimériques consolations.

Htne àmt mitomuu

Les malheurs de Glaire avaient commencé avant sa naissance; sa mère, qui était une demoiselle de la noble maison d'Apremont mais d'une branche cadette et peu favorisée du côté de la fortune, avait été destinée au cloître dès son bas âge. Jusqu'à seize ans , Mathilde d'Apremont n'avait connu de la vie que les lois de l'obéissance et de l'abnégation ; avant de prononcer ses vœux, une maladie grave la força de retourner quelque temps au château de son père : elle avait perdu sa mère

presqu'en naissant, et ses frères étaient l'orgueil et les objets de toute la prédilection de leur père.

Dn jeune parent qui servait dans les troupes impériales vint passer quelques mois au château. Gobert d'Apremont n'avait pour toute fortune que son nom et son épée. Il vit Mathilde encore pâle de sa récente maladie, mais belle et touchante de candeur, et en devint passionnément amoureux ; elle-même ne tarda pas à partager ce fatal sentiment : les suites en furent des plus funestes. Gobert, obligé d'aller rejoindre son régiment en Allemagne, laissa Mathilde inconsolable, mais sans prévoir toute l'étendue de son malheur. Peu de temps après le départ de son amant, la jeune infortunée s'aperçut d'un déplorable changement dans sa santé à peine rétablie , et sa nourrice, qui était venue la soigner au château, lui en révéla la cause : Mathilde allait être mère! La rigueur de son père, la violence de ses frères, lui défendait d'espérer d'eux ni pitié, ni pardon, et dans l'affreuse perplexité où la jeta celle triste découverte, la pauvre fille fut près d'attenter â ses jours. Pourtant, vaincue par les tendres prières de sa nourrice, qui la flatta de l'espoir de voir dérober sa faute à tous les yeux, elle consentit à vivre.

Le mauvais état de sa santé ayant nécessité une prolongation de séjour au château, l'isolement complet dans lequel y vivait Mathilde, privée de

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toute société de son rang et de son âge, isolément qui avait causé son malheur , le peu d'intérêt que lui portait son père, qui, occupé seulement de la fortune de ses fils, faisait de fréquents voyages à la cour et ne voyait sa fille que de temps à autre, tout servit les projets de la fidèle nourrice : c'était Marie-Jeanne. Elle avait une sœur beaucoup plus jeune qu'elle et qui, se trouvant grosse, devait accoucher presqu'au même temps que la malheureuse demoiselle, et tout fut disposé pour que celte femme pût se charger de l'enfant. En effet, par une nuit noire et tempétueuse, Mathilde, que le prétexte d'un retour de sa maladie retenait dans son appartement situé à l'extrémité du château, sentit les avant-coureurs de ce terrible moment; et tandis que le fracas du tonnerre étouffait ses cris, elle mit au monde une fille. Mais, soit que la grande contrainte qu'elle s'était imposée pendant sa grossesse eût altéré profondément sa santé, soit que la délivrance eût été opérée par des mains mal habiles quoique zélées, la malheureuse jeune femme n'eut que le temps de bénir son enfant, de le couvrir de larmes, de baisers, et le recommander aux soins de Marie- Jeanne, que les ombres de la mort couvrirent son visage; elle prononça faiblement le nom de Claire, plus faiblement encore celui de Gobcrt, et expira.

La nourrice, dont la sœur était accouchée quel-

ques semaines auparavant et qui l'assistait dans cette triste circonstance, se trouva fort embarrassée; toutefois, elle ne perdit point la tête. Elle avait juré à sa jeune maîtresse qu'elle saurait sauver son honneur à tout prix, elle agit en conséquence. Après avoir remis l'enfanta sa sœur, qui l'emporta secrète ment du château pour le nourrir conjointement avec le sien, comme un enfant qu'on lui aurait confié, Marie-Jeanne s'empressa de faire disparaître jusqu'à la moindre trace du funeste événement; elle replaça le corps de la morte sur sa couche funèbre, rétablit l'ordre autour d'elle, et vers le matin elle alla annoncer au vieux comte d'Apreraont qu'il n'avait plus de fille. Le déplorable état de la santé de Mathilde avait préparé le père à cette catastrophe, et son peu de tendresse pour sa malheureuse fille lui en rendit la perte moins sensible. Pourtant , comme elle était de son sang, il lui fit faire de magnifiques obsèques ; et sur le marbre de son tombeau se Usaient en lettres d'or, les titres et qualités de : *Noblede- « moiselle Anne-Marie Mathilde d'Âpremont, laquelle « passa de vie à trépas , en la fleur de son âge et au « moment de prononcer ses vœux» »

Marie- Jeanne, en voyant ainsi le nom de sa maîtresse à l'abri de toute injure, répéta au pied du monument la promesse de garder le plus profond secret sur toute cette triste aventure, puis alla rejoindre sa sœur qui habitait un village des

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environs, et oublia peu à peu son chagrin en soignant la petite Glaire qui n'avait plus qu'elle pour appui.

Quelques mois se passèrent et la pauvre Mathilde était déjà oubliée de ses proches, lorsque Gobert d'Apremont revint dans le pays. En quittant Mathilde, à laquelle il avait promis foi et mariage, le jeune homme l'avait conjurée de retarder d'un an, par tous les moyens possibles, la prononciation de ses vœux, sûr qu'il était de revenir avant ce temps et en position de l'obtenir de son père. Gobert, qui n'était alors que simple mestrede-camp, espérait se distinguer assez pour obtenir de l'avancement, et peut-être quelque bon fief en Allemagne, comme cela était arrivé à plusieurs capitaines étrangers employés par l'empereur Rodolphe dans ses guerres particulières. En effet, Gobert revenait avec un grade supérieur, et la faveur qu'il s'était acquise près de l'Empereur, par une action d'éclat, ayant rétabli sa fortune, il accourait, plein de joie et d'espoir, l'offrir avec sa main à son aimable cousine. Toutefois, avant de se présenter au château, Gobert crut nécessaire de prendre quelques informations près de Marie- Jeanne, confidente de ses amours.

Il se rendit au village qu'elle habitait d'ordinaire; mais que devint-il, quand cette femme , encore toute courroucée de la mort de sa jeune maîtresse, lui présenta l'enfant, et lui apprit corat. i. 20

bien son amour avait été funeste à celle qu'il aimait! A ce récit, la consternation du malheureux jeune homme ne peut se décrire» H prit la petite Claire dans ses bras et cherchant dans ses traits à demi formés quelque image de ceux de sa bien aimée, il la baigna de larmes, de tendresse et de repentir. 11 voulait, disait-il, reconnaître cet enfant, lui donner son nom et ses biens. Mais la prudente Marie-Jeanne arrêta ces projets indiscrets en disant avec sa rudesse ordinaire et qui s'augmentait encore de l'aversion secrète qu'elle ressentait pour celui qu'elle regardait comme le meurtrier de sa chère enfant :

— - C'est bien assez que par vos belles paroles et vos trompeuses promesses, vous ayez mis à mal ma pauvre maltresse, sans nuire encore aujourd'hui à ce qu'elle avait de plus cher au monde, son honneur, monsieur le comte, que j'ai sauvé d'infamie, en cachant la cause de sa mort et le triste fruit de votre inconduite; aussi , allez voir la belle épitaphe qu'ils ont mise sur son tombeau dans la sépulture d'Apremontlet détruisez par une nouvelle imprudence la chaste renommée de ce pauvre ange!... qui, sans vous, n'eût jamais failli. Quant à l'enfant, ajouta la vieille nourrice en le reprenant des mains de Gobert, je la garde, elle me l'a donnée, et rien ne pourra m'en séparer.

Le jeune homme, plongé dans un profond acca-

blcment, ne répondit point d'abord à cette dure apostrophe. Pourtant il ne tarda pas à sentir qu'en effet ce ne serait pas servir la mémoire de son amie, mais bien plutôt déshonorer sa cendre, que de divulguer ce fatal secret. U rassura donc la nourrice sur ses intentions, la pria de continuer ses soins à l'enfant dont il allait s'occuper d'assurer le sort. La nourrice avait fait baptiser la petite fille sous les noms de Claire-Marie Gobert, et l'avait présentée dans le village comme un nourrisson étranger qui lui était recommandé; mais, comme elle craignait toujours que ses rapports avec cette enfant, dont elle ne voulait pas se séparer,n'éveillassentquelquessoupçonsinjurieux à sa chère maîtresse, elle avait résolu de s'éloigner de la contrée où elle était née , aussitôt que l'enfant serait sevré. Elle accepta donc les offres que lui fit Gobert d'Apremont, de l'établir dans une ville assez éloignée, où il trouverait le moyen de lui faire toucher une rente pour son entretien et celui de l'enfant confiée à ses soins. Nancy fut le lieu que choisit Gobert; il y avait là une famille juive qui faisait la banque , et dont Gobert avait connu quelques membres en Allemagne; ce fut donc chez les frères Samuel qu'il déposa préalablement tout l'argent qu'il avait apporté avec lui , consistant en une somme de douze mille livres de Lorraine, pour en servir les intérêts à la veuve Marie-Jeanne; de plus il acheta au nom de celle-ci

l«i petite maison de la rue du Maure-qui-Trompe, où la nourrice et l'enfant ne tardèrent pas à venir s'établir.

L'intention de Gobert était de laisser sa fille entre les mains de sa fidèle gardienne jusqu'à l'âge de sept ans, et de la faire venir ensuite auprès de lui en Allemagne, où, par la faveur dont il jouissait près de l'Empereur, il espérait assurer à la fille de Mathilde un état digne de sa naissance, et réparer ainsi, en partie, ses torts envers son innocente et malheureuse mère.

Après avoir pourvu au sort de sa fille et fait diverses recommandations à Marie- Jeanne, Gobert repartit pour l'Allemagne; mais ses projets d'avenir ne devaient point se réaliser. Avant qu'il eût trouvé l'occasion de confier à l'Empereur la triste histoire de ses amours, et réclamer de lui la protection dont ilavaitbesoin pour sa fille, Gobert fut tué dans une bataille, sans avoir le temps de prendre aucunes dispositions à l'égard du cher objet qu'il avait laissé en Lorraine; et comme les biens dont il avait été gratifié en Allemagne étaient mouvants de la couronne impériale, ces biens, faute d'héritiers directs, retournèrent à leur source première.

Il se passa long-temps avant que Marie-Jeanne sût rien du sort du père de Claire. Elle recevait régulièrement la rente qu'il lui avait assurée, et s'attendaitd'un jour à l'autre à le voir arriver lui-même

JACQUKS CALLOT

pour réclamer le dépôt précieux qui lui était confie; mais des années s'écoulèrent dans l'attente pénible d'un événement qu'elle redoutait plus qu'elle ne le désirait. La mort de sa sœur, qui avait nourri Claire en amenant à Nancy le mari de cette femme , lui fournit quelque lumière à cet égard. Son beau-frère lui raconta qu'un an tout . au plus après son départ du pays , le caveau de la famille d'Apremont s'était rouvert de nouveau pour recevoir la dépouille mortelle du jeune Gobert d'Apremont, mort au service de l'Empereur, en combattant contre les Turcs en Hongrie. Cette mort prématurée expliquait tout; Marie-Jeanne, qui craignait toujours que Gobert ne vînt lui retirer sa fille, en éprouva une sorte de joie; et, désormais délivrée de toute appréhension à cet égard, elle ne songea plus qu'à élever de son mieux l'enfant de sa chère maîtresse.

Malgré sa brusquerie et le mauvais renom qu'elle avait dans le voisinage, Marie-Jeanne était probe et honnête femme; la singularité de ses manières qui tenait à celle de son caractère, l'aversion profonde qu'elle avait pour toute espèce decommérage, dans la crainte qu'il ne lui échappât quelque chose du secret qu'elle voulait garder sur l'origine de sa petite fortune, certaines habitudes occultes qui en étaient la suite, tout en elle avait d'abord excité la curiosité du voisinage: dans ces temps malheureux, il n'en fallait pas da-

vanlage pour éveiller les soupçons de la malveillance. Des bruits sourds avaient aussi circulé sur la manière précipitée avec laquelle elleavait quitté le château d'Apremont, sur la mort presque subite de la jeune demoiselle, arrivée pendant la nuit, et tandis qu'un orage épouvantable dévastait toute la contrée. Certes, si la pauvre Mathilde eût été plus chère à son père et à ses frères, il y aurait eu assez de ces rumeurs pour occasionner une enquête, dont le résultat eût peut-être été funeste à la pauvre nourrice; mais les choses en restèrent là. Seulement à diverses fois, et lorsque le maître échevin et les échevins de Nancy faisaient faire quelques recherches des sorciers delà ville, il était rare que la vieille Marie-Jeanne ne fût pas compromise dans les accusations portées contre ces infortunées victimes delà barbarie de leur siècle. Toutefois, comme nous l'avons dit, Marie- Jeanne savait tirer à propos de son épargne quelque Ange d'or, quelques êcmau soleil , dont elle gratifiait par dessous main ceux qui auraient pu la tourmenter, et elle échappait ainsi aux dangers dont elle était menacée.

Les années s'écoulèrent, Glaire grandit, et quoiqu'elle ne reçût d'autre instruction que celle que les sœurs de la Congrégation donnaient à tous les pauvres enfants, et que dans son isolement, elle n'eût d'autre compagnie que celle de sa vieille amie, elle devint aimable , bien apprise , mais

prudente, et toute renfermée en elle- même.

Jusqu'alors occupée de ses tristes et doux songes, remplissant de faciles devoirs, elle avait laissé couler la vie sans trop interroger le passé, sans aucun pressentiment de l'avenir : sa pensée , ses désirs, ses espérances, reposaient sur un seul point, le bonheur de Jacques! Et quant au sien, insoucieuse de toute chose, elle ne le composait que de l'idée du jour où elle verrait revenir son jeune ami, comme il le lui avait tant de fois répété, monté sur un beau cheval, avec une belle chaîne d'or au cou, et où elle entendrait la foule répéter autour d'elle son nom avec éloge. Cette rencontre se faisait sur la place Saint-Georges, devant le palais où Jacques se rendait, entouré d'un grand cortège. Par l'ordre du duc, la grande porterie s'ouvrait à deux battants, afin de le recevoir; madame la duchesse, les jeunes princesses, toutes les dames de la cour, étaient sur les grands balcons pour le voir arriver. Au milieu de ce concours, de ces honneurs, le regard du jeune homme paraissait chercher quelqu'un parmi la foule; Claire rencontrait ce regard, et bientôt un grâcieux salut de Jacques qui, en agitant son chapeau ombragé de grandes plumes, semblait s'adresser particulièrement à l'humble fille perdue au sein de la multitude, faisait rougir Claire de tendresse et d'orgueil ; alors , se dérobant à la foule curieuse, et tandis que la cavalcade passait sous la porte

cintrée /Claire fuyait, emportant dans son sein une de ces joies uniques, immenses, dont la seule et fantastique image suffisait dans ce moment pour faire battre son cœur.

D'autres fois son imagination lui présentait des tableaux moins brillants et moins heureux : Jacques par suite de ses grands travaux avait usé sa santé dans les pays étrangers. tl revenait dans le sien , épuisé de fatigue ou frappé de quelque mal funeste. Sa mère au désespoir demandait les prières de l'Église pour son cher fils agonisant, Claire entendait proclamer son nom au prône, et les plus terribles angoisses assiégeaient le cœur de la pauvre fille; elle se hasardait alors à aller jusqu'à la porte de Jacques, pour en apprendre des nouvelles; elle se mêlait parmi les pauvres qui venaient chaque jour à cette porte recevoir d'abondantes aumônes en échange de leurs prières pour le pauvre malade ; elle pénétrait même jusqu'auprès de lui; Jacques témoignait de la joie à sa vue , il ne voulait plus rien prendre que de sa main; ses bons soins, autant que les boissons salutaires qu'elle lui apprêtait , finissaient par rappeler son jeune ami à la vie ; et telle était l'exquise candeur et la générosité de son âme, que, satisfaite de cet heureux résultat, Claire n'en poussait pas plus loin les conséquences probables; et fière d'avoir été utile et secourable à celui qu'elle aimait, elle n'en attendait

pas d'autre récompense. On voit que dans ces jeux d'une imagination vive et d'un cœur bien épris, Tidée principale de Claire était que Jacques pensait à elle; ce n'était que dans de rares instants que le doute traversait son âme; la lame d'un stylet italien ne porte pas un coup plus prompt et plus terrible que ne le faisait cette pensée terrible, quand elle se présentait à son esprit; aussi , se la reprochant presque comme un crime, la jeune fille se hâtait de la repousser en appelant à son aide tous ses motifs pour mieux espérer. Mais ce paradis de l'amour où elle avait jusqu'alors vécu ignorante et heureuse allait bientôt so fermer pour elle !

Marie- Jeanne, dont la santé affaiblie par l'âge et le chagrin était chancelante depuis quelque temps, tomba gravement malade. Jusqu'alors elle avait cru devoir cacher à Claire le secret de sa naissance, mais sentant sa fin prochaine, et voyant arriver le moment où il lui faudrait abandonner cette chère enfant à elle-même, elle pensa que le meilleur moyen de la prémunir contre les dangers du monde et les tentations de son propre cœur, était de lui conter l'histoire de sa malheureuse mère. Peu de jours avant sa mort , elley ui lit ce triste récit. Marie-Jeanne n'avait jamais pardonné au séducteur de Mathilde , et cette disposition chagrine, qui s'étendait pour elle sur tout le sexe masculin, perçait dans les conseils qu'elle

donna à Claire sur sa conduite future ; elle lui fit une peinture fort grossière peut-être, mais énergique, des dangers de l'amour , de la mauvaise foi des hommes, de la légèreté de leur cœur, du peu de fond qu'il fallait faire de leurs promesses ; et quand la jeune fille épouvantée voulait révoquer en doute ces terribles vérités, l'exemple de son père , que la vieille citait à l'appui de ses arguments, bouleversait la pauvre Glaire et la réduisait au silence. De ce jour elle vit le monde sous un autre aspect, et la profonde tristesse qui s'empara de son cœur fut moins encore le résultat de la mort de sa vieille protectrice, que celui des funestes lumières qui avaient en quelque sorte dessillé ses yeux. En lui parlant des a mou ^malheureux de ses parents, Marie-Jeanne avait remis à Glaire un petit bracelet d'une forme étrange, que l'infortunée Mathilde avait reçu de son amant; ce bracelet se composait d'un sachet d'une forme octogone, tissu de soie jaune d'or avec des ornements bizarres et de diverses couleurs. 11 s'attachait au bras par des ganses jaunes et bleues, ornées de rosettes passementées, et que terminaient de petites houpes de soie des mêmes couleurs. La forte odeur de rose dont ce bracelet était pénétré décelait une origine orientale. En effet, Gobert d'Apremont l'avait rapporté des confins de la Transylvanie, où il avait plus d'une fois combattu contre les Turcs. Claire dénoua les cordons et

trouva dans l'intérieur du petit phylactère une mèche de cheveux noirs : c'étaient ceux de son père, quelques (leurs de violettes desséchées , gage périssable d'un éternel amour, enfin une petite bande de papier sur laquelle Glaire lut en frémissant le mot toujours , et quelques initiales tracées avec du sang!.. Mystérieuse cédule du funeste engagement qui avait conduit sa pauvre mère à la mort !

L'impression que fit sur la jeune orpheline la vue de toutes ces choses ne peut se décrire. Glaire se trouvait à la fois sacrilège, d'avoir osé jéter un œil profane sur ces douloureux secrets, et malheureuse de les connaître ; initiée maintenant, par le récit de Marie-Jeanne, aux plus tristes mystères de la vie, elle sentait confusément, au fond de sa pensée, que bientôt commencerait aussi pour elle une nouvelle ère de souffrances , auprès desquelles tout ce qu'elle avait connu de chagrins jusqu'à ce jour ne serait que des roses ; toutefois la pieuse résignation qu'elle tenait de sa mère ne l'abandonna pas dans ces moments de première amertume où l'âme entrevoit comme par révélation tout ce que lui réserve l'avenir ; Glaire chercha du courage dans la prière, le travail, et, faut-il le dire, dans une douce et chère espérance, qui, en dépit de tout, surgissait du fond de son âme et colorait encore pour elle la vie.

Marie-Jeanne l'avait mise au courant de ses pe-

JACQUKS CALLOT.

tits intérêts ; grâce à l'économie de la vieille, il se trouva dans son épargne de quoi l'ensevelir honorablement et lui rendre les derniers devoirs. A quelque temps de là, le juif chargé de servir à Marie-Jeanne les intérêts de la somme placée chez les frères Samuel vint apporter à Claire , devenue son unique héritière, non seulement la somme ordinaire, mais encore une augmentation de revenu due aux économies annuelles que la pauvre et intègre nourrice avait faites pour améliorer le sort de sa chère enfant. Le Juif confirma à Claire ce que sa vieille protectrice lui avait dit ; que les titres de ces divers placements, ainsi que celui du principal, ayant été transportés peu de temps auparavant au nom de Claire-Marie Gobert, c'était à elle que désormais il remettrait les redevances, ainsi que le capital, quand elle l'exigerait. Claire, qui n'avait pas de raison pour désirer que les choses fussent autrement, signa les quittances et entra ainsi dans la vie nouvelle que lui faisait son isolement. Elle changea peu de choses à l'intérieur de la maison ; seulement elle réforma la vache qui l'eût astreinte à des soins trop pénibles, et tout en déclarant aux officieuses voisines qui étaient venues l'assister dans ces tristes circonstances , autant par curiosité que par intérêt, qu'elle continuerait à filer comme l'avait fait Marie-Jeanne, elle leur fit entendre avec douceur qu'elle n'était pas disposée à rien changer à sa

manière de vivre, retirée et solitaire. L'orgueil de plus d'une commère qui s'était flattée de diriger la conduite de la belle orpheline , et peut-être aussi son choix sur un fils ou un neveu , fut assez mortifié de cette déclaration , et la fermeté avec laquelle Claire sut la soutenir apprit à tout le voisinage que cette jeune fille, malgré ses dixhuit ans, sa douceur, sa politesse, était aussi tenace dans ses résolutions que la vieille Marie- Jeanne, et que Ton n'aurait pas meilleur marché de l'une que de l'autre. De ce moment, une guerre sourde se prépara contre Glaire : la curiosité déçue, l'amour-propre blessé, une basse envie excitée par la petite fortune de l'orpheline, fortune que l'on s'obstinait à regarder comme considérable, malgré ses modestes apparences , et qui, disait-on, avait pour base, ou une origine mystérieuse , ou la science occulte de la vieille, tout se réunit donc pour faire regarder la petite maison de la rue du Maure-qui-Trompe comme un lieu marqué par Satan, attendu que la porte en était interdite à tous les honnêtes gens.

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