‹ Jacques Callot, sa vie, son œuvre et ses continuateurs (volume 2)Chapitre 2 sur 53 · I593-I6II · texte numérisé non relu

I593-I6II

Les origines de Jacques Callot, — Sa noblesse. — Jean Callot, son père, héraut d'armes du duché de Lorraine. — Sa première éducation artistique. — État des arts à la cour de Lorraine au commencement du dixseptième siècle. — Jacques Callot s'enfuit en Italie. — Les bohémiens compagnons do roule de Callot, et leur influence sur son talent. — Séjour à Florence à l'atelier de Canla Galliua. — Retour forcé en Lorraine. — Demai.ge Crock, graveur de la monnaie à >"aucy. — Seconde fugue en Italie. — Troisième voyage en compagnie du comte de Tornielle avec l'autorisation de son père Jean Callot. — Arrivée à Rome; Israël Henriet et Claude Deruet. — Premiers travaux dans l'atelier de Thomassin. — Départ pour Florence.

La petite eoiir îles ducs de LoiTaine avait eu pendant la fin du seizième siècle sa physionomie particulière: Charles III, gendre du roi de France Henri II,

l'avait su rendre brillante et joyeuse. Fière de son

autonomie, de ses coutumes spéciales, largement

dotée de fabriques et d'industries de tous genres, la

Lorraine formait un petit royaume où la noblesse

trouvait à guerroyer, où les artistes avaient aussi la

part assez belle. Au nombre des officiers de la

maison ducale, Claude Callot, archer des gardes,

s'était fait une situation enviée. Issu d'une famille

bourguignonne qu'on disait attachée au Téméraire,

marié, suivant une légende, à la petite-nièce de

Jeanne d'Arc, Claude de Fricourt, il sut gagner les

bonnes grâces de son maître, et, bien que simple ,

aubergiste des Trois Rois, il fut anobli par lettres

patentes du oO juillet 1584, laissant à son fils Jean,

en môme temps qu'une petite fortune, des prétentions

aristocratiques et la survivance de son office. Le

grand pas était franchi pour les Callot; ils prenaient j

rang dans la haute bourgeoisie nancéienne. Jean ne '

tarda pas à monter encore dans la hiérarchie, et

quand il épousa, en 1587, Renée Brunehaut, il était

héraut d'armes du duché de Lorraine sous le nom de

guerre de Clermont.

Le héraut d'armes, sans être une puissance, avait une place marquée dans les cérémonies et les tournois. Il réglait certains détails, blasonnait les armes des combattants, portait la parole au nom du prince; on le revêtait dans les* grands jours d'une dalmatique ai'moriée qui en imposait beaucoup. Jean Callot pie-

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liait livs au sérieux ses fonctions et, ^-uivaiit la comniuneloi, comptait pour beaucoup sa noblesse récente. 11 levait pour les fils que lui avait donnés sa femme les plus belles situations de l'État ou de l'Église. Malheureusement pour lui, Jacques, le puîné, à peine âgé de dix ou onze ans, dédaignant les belles-lettres grecques ou latines, s'enfermait des journées entières dans l'atelier de Démange Crock, graveur de la monnaie, dans celui du peintre Claude Henriet, mille fois plus attaché par leurs travaux que par les poètes ou les prosateurs d'Athènes ou de Rome. Peintre! le mot sonnait mal aux oreilles du héraut d'armes: pour un qui réussissait, pour un Woériot. un I>éatiizet. un Bellange, combien se condamnaient à un labeur misérable au fond d'mie échoppe mal jointe, confondus avec les gens de métiers, les gagne-petit de toutes les sortes I Et à ne prendre qu'Henriet, quelle vie était la sienne! Levé tôt, couché tard, barbouillant du malin au soir les plus intimes choses, portraiturant les uns, peignant les armoiries des autres, il i('ussissait péniblement à joindre entre eux quelques rixdalleis destinés à la pâture quotidienne. Pour la

1 gloire ou l'honneur, rien ou pas grand'chose.

Sans doute il y avait eu en Lorraine Didier de Vie, revenu de Rome et qui « toute sa jeunesse avait fréquenté les Italles, et hanté avec les meilleurs esprits de son art ». On connaissait Raymond Constant,

j peintre de piétés; Jean de Wagenbourg, portraitiste

(Ml lilrc (lu (liK^ Charli^s III; Vignollcs, dont la maison touchait à récolo des Pères Jésuites et qui exerçait des S(3ductions infinies sur les « apprentifs en grammaire ». On savait m('mie que le prince tenait beaucoup à ce monde d'artistes, qu'il les retenait à prix d'or chez lui. Mais que prouvait cela, sinon que ceuxlà avaient du talent, du savoir foire, au rebours des traîne-misère du môme état? A supposer môme que le jeune garçon fût compris dans les libéralités du duc Charles et qu'il partit pour l'Italie avec tant d'autres, n'irait-il pas s'échouer là-bas loin du pays, et ne reviendrait-il pas quelque jour désabusé, dégoûté, sans position possible?

Et tandis que Jean Gallot, le fils aîné, donnait les meilleures satisfactions au héraut d'armes, Jacques demeurait sourd aux remontrances, crayonnait en cachette, courait les routes en compagnie d'Israël Ilenriet son compagnon, presque du môme âge, et s'abîmait dans une idée folle. Comment apprit-il à moins de douze ans, en 1604, le moyen de gagner l'Italie, le chemin à suivre au sortir de Nancy pour passer à Florence, sinon au milieu de ces peintres qui tous parlaient avec admiration de leurs équipées fie jeunesse? Les uns étaient partis en compagnie de marchands, d'autres seuls, sans argent, en gens faisant leur tour de France, en courtauds de boutanclie, suivant le mot d'argot,' mendiant leur vie au nom de l'ai'l sublime, de l'art rêvé. Et Israël Ilenriet qui

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venait (rarrivcr là-])as et (]ui envoyait de teinj>s à antre an pays des lettres entliousiastes! An niilien de qnelqne niercnriale paternelle, dans la eraintc de voir se transformer ponr Ini le collège en prison, Jacqnes Callot prit une résolntion solennelle, celle de partir, de partir de suite et seul, sans un rouge liard, sans guide pour ne point éveiller les soupçons.

Les routes sont peu sûres, et si tous chemins conduisent à Rome, encore faut-il ne point être arrêté comme vagabond. Le bissac au dos, la canne à la main, le malheureux petit gagne de vitesse les terres de la comté de Bourgogne: de là il passera à Lyon et atteindra le mont Cenis. Au temps qui nous occupe, les grandes voies de communication étaient singulièrement peuplées. Les seigneurs à cheval, les argonniers ou charretiers de TArgonne, chargés des transports de marchandises du nord au sud, les piétons, compagnons, mendiants, les courriers de province à province, sillonnaient les routes en tous sens, se prêtant les uns aux autres aide et confort, protection si besoin en était. Le moyen d'abandonner un enfant chétif et pauvre parti pour l'Italie en pareil équipage î Aujourd'luii dans une ferme isolée, demain sous la tente d'un argonnier, le couvert se trouve que bien que mal, et quant à la provende, les bonnes âmes Toffrent d'elles-mêmes. Et l'on conte son histoire à tous venants, aux bons, aux indifférents, môme peut-être à quelques bandits déguenillés voyageant

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