‹ Jacques Callot, sa vie, son œuvre et ses continuateurs (volume 2)Chapitre 3 sur 53 · lACQlES CALLOi · texte numérisé non relu

lACQlES CALLOi

(Ml lioiijK' Il II lire, qu'on a rencontrés sur le clieinin d'Italie. Caravane bizarre venue du bout du monde sur des bidets étiques, parlant toutes les langues, connaissant l'univers entier et Nancy par-dessus le marclié; bonimes affublés de rapières et de pistolets, femmes couvertes de loques et de verroteries, garçonnets coiffés de marmites, armés de grils et de broclies comme les mardis-gras flamands. Et accueillants avec cela, et peu scrupuleux ! Jacques Callot les suit faute d'autres, un peu séduit par leurs allures, et par crainte aussi de leur déplaire. 11 les \oit dire la bonne aventure aux gens, piller les fermes, assassiner peut-être, mais il ne souffle mot, car ils jettent au voyageur une cuisse de poulet et lui offrent une l)lace au bivouac.

Le fuyard ne s'en doute pas, mais il est sous le clianne étrange de ces êtres, il subit à son insu la poésie farouche de ces visages tannés, de ces faces couturées de cicatrices. Sa mémoire d'enfant se peuple de silhouettes invraisemblablement accoutrées, où les manteaux s'accrochent aux colichemardes en verrou il, où les plumes de coq empanachent les feutres défoncés. Longtemps il oubliera cette vision, il la rejettera même comme un cauchemar. Mais vienne la trentième année, le succès qui excuse les escapades, le repos qui met au point les souvenirs, et dans un retour fécond aux années de jeunesse, l'artiste grandi animera superbement ces a va-

tars. Et qiiL'llc surprise de rentrer dans suii élément, les gueux, les héros borgnes, les soudards empennés, en relisant à vingt ans d'intervalle cette première page de sa vie! Comme ces bohémiens avaient fait impression sur lui, eux qu'on retrouve dans la plupart de ses œuvres antérieures, dans les démons de la Tentation de saint Antoine, dans les caprices, et jusque dans les tire-laine de la Foire de Florenccl Ils avaient mieux fait, les vagabonds, que de rendre la route plus facile au voyageur: ils lui avaient inconsciemment dévoilé son génie. Jacques Callot s'essayera à tous les genres; il montrera les Hébreux bourreaux du Christ, les Florentins courant aux fêtes, les paysans et les seigneurs, les réprouvés ou les saints: mais toujours apparaîtront ses anciens compagnons déroute, à la façon de ces airs de berceuse entendus dans l'enfance^ dont Lulli semait les œuvres de son âge mûr. Quand il eut quitté ses amis d'occasion aux portes de Florence, le jeune Lorrain se prit à errer dans les rues, sur les bords de FArno, à chercher sa vie. C'est un officier qui, le voyant bayer aux corneilles, les yeux rouges, l'interrogea et connut son odyssée. On dit qu'il en eut compassion et qu'il le recommanda an graveur Canta Gallina, artiste médiocre d'ailleurs, mais dont l'atelier jouissait d'une certaine célébrité. Jacques Callot fut admis par grâce au nombre des élèves, et bénéficia de son courage. Son malheur voulut que des marchands nancéiens le rencontras-

8 JACQUES CÂLLGT

sent et missent un nom sni' sa iigui'e. C'était bien là le fils dn héraut d'armes disparu depuis longtemps et que ses parents pleuraient. Un peu de gré, beaucoup par force, ils l'entraînèrent avec eux, le hissèrent sur leurs charrettes et reprirent avec lui la route de Lorraine en passant par le mont Cenis et Lyon. Voilà l'enfant prodigue revenu, et choyé je vous laisse à penser! Mais quelle sotte idée n'avait-il pas eue? Tenir ainsi les chemins en compagnie de gens sans aveu, pour une misérable chimère!

Jacques ne répondait pas, car ses illusions n'avaient pas disparu; pour si peu sa volonté ne s'était point lassée. Il reprenait chez Démange Crock la suite interrompue de ses essais, il se vouait à un labeur incessant dans les instants dérobés à la surveillance active de son père. Celui-ci désespérait im peu, tont en jugeant l'enfant assez puni de son escapade pour ne plus tenter l'aventure. Un matin on ne le trouva plus; il s'était enfui dans la nuit, et, jouant des jambes, il arrivait à Turin dans les premiers jours de l'aimée 1606; son frère Jean, lancé à sa poursuite, l'y rejoignit, et pour la seconde fois le ramena à leur père.

Que faire contre une vocation aussi prononcée? On imagina que le temps et les déboires corrigeraient l'enfant, que l'appât d'une place officielle le ferait réfléchir, qu'il oublierait bientôt l'art et les artistes. Et poui' ne pas le pousser à bout, on le laissa plus

JACQUES CALUir D

volniilici's ci'ay(Hiii(M': on le ('<»iilia à ('.l'ock et à Ilciirict, avec mission de le faire travailler. Déjà le garçonnet s'était essayé au portrait, et sur la demande probable (le son père, il avait fait sa cour au souverain en gravant sur le cuivre une médiocre effigie qu'il signa magistralement à la mode des gens arrivés. L'estampe n'a j'ien de flatteur pour le modèle, elle est lourde, embarrassée; c'est un bégayement enfantin. Elle nous est parvenue toutefois, parce qu'on la répandit et qu'on en fit de nombreux tirages. Les courtes leçons de Canla Gallina n'avaient point été perdues d'ailleurs; Jacques Callut les mit à profil dans une grande plancbe où, sous l'inspiration de son père, il racontait en plusieurs tableaux la légende de la famille des Porcellets. Les Callot avaient des obligations nondu'euses à ces nobles de vieille soucbe lorraine; les fantaisies un peu naïves de Jacques servirent de remerciement.

Tout le bien qu'on dit alors de ces productions, des dispositions qu'elles montraient, ouvrit les yeux au béraut d'armes. Quand son fils ne lui servirait plus tard qu'à l'aider dans un projet de livre de blason sur les anciens cbevaliers du duclié, l'espé rance valait bien qu'on le préparât à cette besogne. Sur ces entrefaites le duc Cbarles III mourut, en mai 1608, et dans le broubaba des cérémonies préparées, dans les mille démarcbes nécessitées par sa fonction spéciale, Jean Callot abandonna un peu son

Page 1