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militaires. Cinq ans avant la naissance de Callot, le (Ine Henri 11. alors niarqnis de Punl-à-Munsson, I s'était joint aux Gnises jtonr iiicthv à feu et à sang le comté de Montljéliard an dur de "Wnrtemberg. Ce fut une « belle picquorée j), pour employer leur expression. Unies aux reîtres allemands soudoyés pour la circonstance, les Itandes lorraines mirent en coupe réglée la ii<lie province, brûlèrent sans merci les villages, pendirent les liabitants et massaf-rèrent jusqu'aux femmes et aux enfants, comme les soldats d"IIérode. On a peine à se figurer aujourd'hui 1. s horreurs commises au nom de la religion. Un paysan du village de Monteclieronx. échappé par miracle à leurs mains, dépose qu'on le prit, qu'on !•' força à mettre sa tète sur un billot, et qu'après des simulacres hideux de décapitation, on le pendit par le col dans la fumée d'un foyer. Il résista. Alors ses bourreaux le détachèrent, retendirent à terre et lui brisèrent toutes les dents. Quand il revint à lui. il était seul; il s'enfuit dans les bois, mais, dit la déposition lugubre, il resta sa vie durant « débile et estropiade », un gueux à joindre à la série'.
Ah! les supplices de Jacques Callotî Ues Guisards eussent pu lui en fournir les modèles : Uestrapade, la pendaison à temps. (^ le frontal » qu'on appliquait en broyant le crâne au moyen de garottes. <c l'étripc-
I . Alexandi'e Tuetev, les Allemands en France. Paris, Champion, 1885, ti vol. m-%\
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iiKMil ». Il' l)n('li(M\ la roue, lieii n'y nuiiiquail. « Çà la boiirsr. pai* la cliaii' Dieu! » ci'iaioiit-ils en fouillant les maisons. La femme de Callot, née àMarsal, eût pu lui conter l'histoire des frères Cuvier, aïeux du grand naturaliste, entraînés là et détenus prisonniers neul* semaines, après mille avanies et menaces répétées de la luirl.
Telles tristesses allaient fondre sur la Lorraine. La raison d'État, invoquée par Richelieu, exigeait le divorce de Gaston; les menaces arrivaient d'heure en heure à la cour du duc Charles. Louis XIII eût voulu éviter une campagne en règle et, dès l'entrée de ses troupes dans le duché, il tentait de faire prendre son frère et la jeune femme de celui-ci; on connaît l'évasion de la princesse, déguisée en homme, à travers les armées françaises, et son arrivée à Thionville. Pendant ce temps le cardinal Nicolas de Lorraine cherchait à persuader à Richelieu que Charles lY avait ahdiqué en faveur du roi Louis. Mais la dévastation commençait, les troupes stipendiées par les Lorrains vivaient sur le pavs comme les pires ennemis; ([uand les Fiançais arrivèrent, la meilleure partie de la hesogne était faite sur ce point.
Richelieu tenait à son siège et au triomphe facile de Louis XllL On considérait cette démonstration armée comme une marche militaire, on savait le duché appauvri, décimé par les pestes et les gens d'armes. Arrivés sous 'les murs de Nancv, il fallut
JACniLS CALLUT loi
en raltatli'c: les iniii-ailles étaient Ixtiiiieset la défense suffisante ; lestravaux furent poussés vigoureusement, tandis que les notes diplomatiques s'échangeaient encore. Richelieu parvint à attirer ainsi le duc au village de Charmes; moitié par surprise et moitié par des promesses, on obtint de lui un abandon de ses États pour quatre années, après quoi il pourrait y rentrer sans encombre. Et pour sceller plus sùi-enient les conventions, on le retint prisonnier. Louis XITI expliquait lui-même l'histoire aux ducs
Les Misères de la Guerre. — L'estrapade.
d'Angoulème et de Longueville: sa version est adoucie :
« Le duc se résolut, disait-il pour esviter que ses subjects ne fussent complètement ruinez, de venir demander la protection du roy, qui la luy accorda en luy remettant Nancy où il entra le vingtcinquiesme jour de septembre. )> (Pkniche gravée par Michel Tavevnier en 1655.)
Dans la joie d'un résultat aussi brillant et aussi inespéré, le roi se souvint que la ville ainsi conquise
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avait au iioinl)ro de ses habilanls le graveur des sièges de La Rochelle, Jacques Callot, homme de métier habile qui serait charmé de compter un chefd'œuvre de plus. Il le manda en sa présence.
Quand le brave Lorrain eut entendu ce qu'on voulait de lui, lui qui préparait les misères de la guerre écrites d'après nature au milieu des soucis et des fj-ayeurs, il se récria respectueusement qu'il était Nancéien et ne croyait devoir rien faire contre l'honneur de son prince. Louis XIII comprit; il dit simplement « que le duc estoit bien heureux d'avoir des sujets si fidèles et si affectionnés ».
On rapporte que les officiers français trouvèrent méchante la réponse de Callot, et s'écrièrent qu'on saurait bien le forcer à obéir au roi leur maître et le sien; à quoi l'artiste répondit : « Messieurs, je me couperoisle pouce »; il ne fut plus question de rien.
Tout ce qu'il put faire, ce fut d'éviter les personnalités dans les Misères de la Guerre. Il s'attacha aux déprédations commises par les auxiliaires des Lorrains, bien plutôt qu'il ne décrivit l'invasion française. Il fit de cette lugubre odyssée un récit à ce point terrible et saisissant que toutes ses œuvres passées, même les plus audacieuses, pâlirent devant elle. Et la preuve qu'il s'en tient aux orgies des armées en territoire ami, c'est qu'il monti'e la punition des voleurs ou des assassins, et la récompense des braves. Quel général eût songé, dans ces
temps, à (lemaiidci'cniiiptiM 11 \ pi 1 laids (le leurs rapines en pays envahi?
Viw autre raison milite contre l'origine française (ju"()ii a liuijonrs attrihiiéc à cette suite inimitable, cest quelle fut éditée à Paris, en 1055, rannée même du siège de Nancy, par Israël Henriet. Callot eut été l)ien osé de risquer le succès sur nue satire difficilement adinissilde. Je le répèle, il redisait la vie des mercenaires sans palri,\ sans famille. Indié-
Les Misrres de la G
{ miens eux aussi et bien peu différents des coupe
jarrets rencontrés sur le chemin d'Italie. Il parle
d'eux en homme qui possède, et qui hait les voleurs.
Pj'ises à ce point de vue. les Misères de la Guerre
\ sont un tableau de la vie du siddal dans les camps, de ses débordements et de ses crimes, mais aussi de ses souffrances propres. Tout n'est pas de roses pour ces marchands d'héroïsme, et s'ils songent plus de pillage que de combats. Tlieure vient parfois de se défendre. Combien se tirent d'une afiaire hors d'état
(le rcpi'oudro jamais le mousquet, et s'en vouléclopés et monstrueux quêter leur vie sur les routes! Combien restent sur le champ!
L'entrée dans la carrière n'est pas compliquée; un enrôlement sous ni! arbre, quelques pièces d'orreçues, et le nouvel engagé prend rang « pour suivre la milice ». Il ira partout où le conduira la fantaisie de celui qui le paye; mais il le faudrait bien doué pour que ses bons sentiments l'emportassent. A peine a-til revêtu le harnais et mis sur ses épaules l'arquebuse ou la lance, on le jette dans un combat. Jl apprend ainsi en pleine mêlée les premiers éléments d'un art qu'il ignore; il combat éperdumcnt non point seulement pour les « lauriers arrosés du sang des ennemis », mais aussi pour le pillage, « ce beau nom de butin dont ils couvreivt leurs voleries ». Il fait tantôt ce qu'il voit faire aux autres; il jette son dévolu sur tout ce qui traîne sur les chemins, et au besoin entre à main armée dans les hôtelleries. Ceci en pays ami, bien entendu. En territoire de guerre c'est mieux encore, et la petite estampe de Callot nous montre les fourrageurs dans une ferme
Tous d'un Hirsmc accord commetlaiit meschamment Le vol, le rapl, le meurtre el le violement.
Ilien ne sanrait donner idée de cette scène de sauvagerie, on la recrue a loisir de faire son apprentissage. Même les abbayes ne sont point épargnées. Ces
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(léiiioiis euraj^és brûlent les rlia|H'lIt.'s, (k'IiiiisL'iit les autels et
Se iiioqiiL'iil (lu respect t[u'oii doit aux iiiimoilcls.
Ils s'en moquent fièrement, crânement, le feutre à l'oreille et répée à la main, défiant la justice divine, sous les yeux de leurs chefs impassibles et souriants. Mciis les riches églises ne se rencontrent point partout, et force est parfois de se rabattre sur de moindres clioses. Le village ouvert a été pendant ces époques terribles brûlé ou rançonné pour im oui ou un non. Devant l'église un tambour bat la charge; quelques uns de ses camarades entrent dans Tintérieur, les autres se répandent dans les maisons. Quiconque (•Il te la défense est un homme mort, et son corps nu l'^t jeté dans la rue en exemple aux autres.
Ceux que Mars entretient de ses actes meschans Accommodent ainsi les pauvres gens des champs.
Bientôt la longue file des maraudeurs regagnent le camp entraînant le bétail volé, les charrettes pleines d'ustensiles.
Dans les repos des combats les plus audacieux s'en vont à l'écart au fond d'un bois et y guettent les voitures. A peine un chariot de voyage, un de ces énormes véhicules sans ressorts, criant sur ses lourds essieux, est-il signalé, les bandits se précipitent, massacrent l'escorte et enlèvent les bagages. Parfois
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If Grand Pivvol s'en môle, il traque ces malandrins, les surprend dans leur besogne et les entraîne
Affin d'y recevoir comme ils ront mérité Un clinslimont conforme à leur témérité.
La punition commence. Sur la place de la ville voisine on donne l'estrapade aux plus compromis. Ils sont là suspendus à la potence, prêts à être passés
Les Misères de la Guerre. — Les pendus.
par les armes; certains sont à cheval sur un cheval de bois, punition infamante comme le pilori.
De degré en degré Callot nous a conduits à cette planche inimitable des pendus, une des plus merveilleuses de sa carrière d'artiste, où rien n'est oublié de ce qui est l'art ou l'esprit ; un sentiment intense de la répression farouche se dégage de là. Cet arbre isolé où pendent des grappes humaines, jusqu'à un boiteux à jambe de bois, profilées sur le ciel dans la tension extrême des muscles; cesti^oupes réunies sous les armes pour assister au châtiment, môme les deux
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bandits occupés à jouer aux dés en attendant leur tour, constituent une page effrayante de réalisme, pleine d'imprévu, attachante comme le drame le plus mouvementé.
Dans les scènes de supplices Callot est chez lui. il y sait à merveille disposer les moindres choses; il l.'s donne fréquentes et terribles en manière de leçon. L;ii iusi|u'à la lin il aima à philosopher sous couleur d "humour et de gaieté. Voici les éclopés des guerres,
Voyez que c'est du uionde! Et combien de liasards Persécutent sans fin les enfants du Dieu Mars î Les uns, estropiez, se treinent sur la terre, Les autres plus heureux s'eslevent à la guerre; Les uns sur un gibet meurent d'un coup fatal Et les autres s'en vont du camp à l'hôpital.
Ce sont ceux-là que nous voyous au milieu d'une cour. rul-de-jatteelTrayants, ou bancales déguenillés, comme les tenants du graïul Coésre. Et la recrue est peut-être là dans la foule, recevant Taumone des mains d'un prêtre. Mais qu'ils se risquent à cette licure au milieu des campagnes, qu'ils se heurtent aux paysansi Les fléaux, les haches ou les serpes sortiront d'eux-mêmes; des arbres ou des buissons partiront des coups de feu :
A la fin les paisans qu'ils ont pour ennemis Les guettent à l'escart et par une surprise Les ayant mis à mort les mettent en chemise.
Alors, en regard de ces punitions méritées, et pour montrer la vertu récompensée après le vice puni,
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Callol nous introduit dans la salle d'un trône. Sur le siège d'honneur est assis le prince qu'on a voulu être Charles lY, mais qui est tout le inonde, car dans celte œuvre maîtresse tout est à la généralisation extrême. Il (lishil)ue des récompenses aux officiers, aux soldats même (pii se sont hien conduits durant la campagne. C'est ra})othéose finale de celt(^ féerie en dix-sept tableaux, tableaux immenses de 18 centimètres de large sur 8 de haut à grand peine, où des milliers
Les Misères de la Guerre. — L'hôi)ital.
(riiommes ont défilé sous nos yeux. Nul n'avait jamais peint la guerre avec cette énergie et cette puissance; les combats du Bourguignon ou de Yan der Meulen demeureront des jeux d'enfants au prix de ceux-là. Et plus tard, quand le Hollandais Romyn de Ilooghe. en haine de la France, déci'ira longuement les incendies du Palatinat sous le maréchal de Turenne, il ])araphrasera sinr[)lement Callot, en brodant sur le tlièine shakesperu'ien du graveur de Nancy.
On dirait que ces scènes hantent Callot à présent, cai
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il y revient sans rosso. Il l'ofail les inisrirs de hi guerre en petit: il compose une revue où des régiments défilent devant un cavalier; deux combats a rép(''t' (^t au pistolet. Il iiivcnlc en riidnncur de «'.iKiilt'sdcEaiilïiciiKiiiL iii.injiii^ de Scncccv, une S(''i'ie d"('\t'i'cic('> iiiiliUiiiT^ pl('iii> (rnlliiiv i\i\w> I("s{|ii('K les soldats occupent toutes lesposiliouM lainljouiins. Iiallebardiers, arquebusiers tenant la lourcliette, aitilleurs. lanciei's. toutes les armes réunies avec leurs liarnais spéciaux, et leurs inaiiièr(^> dilï(M-eules (le iiinnœuvrer contre reiniemi. Callol liiii^sail ]kiioù d'autres commencèrent souvent, par TentraîniMuent juvénile pour les clioses guerrières. Et voyez la bizarrerie! Quand il gravait les grands sièges. se> ])réoccupations étaient ailleurs: il eut plus volontiers décrit les fêles, les scènes ordinaires de la vie bourgeoise, les histoires gaies des joyeux Lorrains. L'in vasion française le préci[)ita subitement dans un autre
uranl d'idées, les idées guerrières et sombres.
On dit qu'une maladie incurable le minait depuis plusieurs années; l'estomar ne fonctiomiait plus, les humeurs noires étaient venues avant rage; il n'avail pas quarante-deux ans. Et cependant soii œil ne faiblissait pas, et sa main demeurait comme par le passé maîtresse d'elle-même. Il terminait en 1654 une suite de fantaisies nouvelles empruntées aux iiiceurs de son temps et dédiées au comte de Randaii. Jeau-I.()ui< i]o r>:nifrivin(inl. Avec riii^loire t]i'VErtf(inf
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prodigue, les Fantaisies couronnent sa carrière; la souplesse inimitable des effets y procède de ses meilleures inspirations passées, il n'a rien perdu de ses délicatesses exquises. Il recommença en l'honneur de Phelipeaiix de la Yrillière, secrétaire d'État à la cour de France, sa Tentation fameuse de saint Antoine, où la puissance de son talent éclate plus visiblement encore. C'est une redite à la fois et une transformation; il trouve dans cette répétition des accents qu'il ne connaissait pas au temps de la première planche; il en fit un chef-d'œuvre nouveau, son dernier. Le 24 mars 1655 Jacques Callot s'éteignit doucement, laissant la réputation d'un artiste excellent et d'un honnne de bien. Nancy perdait une de ses pures gloires, ses amis, le camarade le plus simple et le plus bienveillant, Ttirt, une nature au sens élevé du mot. Il était âgé de quarante-trois ans.
On l'enterra aux Cordeliers, près de son père et de son grand-père. On lui éleva contre la muraille un tombeau monumental en forme de grand cartouche d'ornements avec statuettes, ai'uioirieset portraitpeint. Malheureusement, toutes les épitaphes louangeuses se valent, et nous n'avons rien inventé sur ce fait; Callot fut bon père, bon époux, artiste éminent; tout ce verbiage sonore ne vaut pas pour nous la plus simple mention dans un compte, ou l'appréciation tranquille d'un étranger. L'éphitaphe disait dans son laliu pompeux :
JACUIES CAI.f.ôT iCl
VlATOR
SI LEf.IS OABES QLOD MIRERIS ET IMITARI CONERIS
JACOBIS CALLOT NODILIS NANCF.TAXUS CALCOGRAPHI.E PERITIA
PROPRIO MARTE NULLOQIE DOCENTE MAGISTRO SIC CLARUIT UT DUM