PRIEZ DIEU POUR LEURS AMES
C'est dans le temps de son deuil que le graveur prépara les deux estampes de vues de Paris rapportées de son voyage. Rien d'officiel dans cette besogne, et partant plus de grâce et d'abandon. La première nous découvre un panorama de la Seine pris du Pont-Neuf, avec le Louvre à droite, et la tour de Nesle à gauche. Sur la rivière, une joute donnée par les mariniers en l'honneur des victoires à La Rochelle. Malheureusement Callot laissait courir sa pointe de mémoire, il est trop habile et trop ingénieux, et la fantaisie joue un grand rôle dans ses reconstitutions topographiques. Mais quel mouvement dans cette cohue de barques pavoisées, et la belle
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ordonnance de ces foules groupées sur les quais voisins! Les réjouissances florentines de TArno sont encore une fois retrouvées, et avec quelle puissance d'effet et de rendu!
Après les fôtes, le travail. La seconde vue, c'est le Pont-Neuf là-bas, et devant le spectateur la tour de Nesle, avec son monde spécial de bateliers, de débardeurs. Tous lés habitués spéciaux des rives de la Seine se sont donné rendez-vous; voici les garçons d'écurie faisant baigner leurs chevaux, les porteurs avec leurs crochets, affublés les uns et les autres de feutres à plumes de coq, comme les Bohémiens ou les gueux. Les berges sont singulièrement accidentées alors ; sur les tertres, les fainéants à rapière attendent une aubaine, les marchands ambulants crient leur marchandise. Cette estampe rappelle par plus d'un côté les forains de l'Impruneta; elle est peut-être plus forte et plus définitive.
Gaston d'Orléans est revenu par deçà plus ennemi du Cardinal que jamais. Il s'installe à la cour du duc Charles et épouse secrètement sa sœur, Mademoiselle de Lorraine. Mais devant que l'aventure ne fût divulguée, il vit simplefnent à Nancy et, tout entier à ses goûts, il demande à Callot deTinstruire dans le dessin et de composer pour lui des esquisses à la plume en gliise de modèles. Le plus souvent il sort au matin, accompagné du comte de Maulevrier, un de ses gentilshommes, et se rend chez le maître, heureux
de le voir travailler et d'apprendre les expédients coutumiers des peintres.
C'est même pour satisfaire son royal élève que Jacques Callot se condamne une fois de plus au plus insipide des mot à mot, à la gravure des monnaies ayant cours en Europe. 106 pièces de modules divers avec leurs effigies, leurs exergues, parmi lesquelles la plus récemment frappée portait le millésime de 1629. On imagine bien que ces copies ne comptent guère dans Tœuvre de l'artiste ;^ elles sont encore, adresse en plus, ce qu'avaient été en Italie ses transcriptions pénibles d'après les maîtres. Mariette, qui jugeait les estampes d'après leur valeur intrinsèque, réputait les médailles de Callot une de ses suites les plus médiocres; il ne savait pas le concours de circonstances qui avait forcé le pauvre artiste de génie à entrer pour une fois dans le domaine de son ancien maître Démange Crock.
La peste qui ravageait Nancy amena une recrudescence de ferveur pieuse dans la ville; c'est vraisemblablement pour la vente courante des éditeurs d'images saintes que le graveur composa une suite dite les Grands Apôtres, et celle des Mystères de la Passion. Les grands Apôtres offrent une particularité curieuse; sous leurs costumes de tradition, avec les attributs spéciaux qui les décorent, ils sont des gueux, les gueux de Callot à la figure ravagée, aux traits rudes d'un réalisme sauvage. Les amoureux
de vérité historique, les peintres qui savent de nos jours quels hommes énergiques et brutaux étaient ces disciples du Christ, ne les sauraient comprendre d'une autre manière. Callot' toutefois ne connaissait
pas ces préoccupations. Sa manière reprenait le dessus inconsciemment, il restait lui en tout et ton
jours, sans se perdre dans les spéculations philosophiques ou anthropologiques inconnues de son siècle. Les Apôtres demeureront près des baroni, des nobles et des autres figures de caractère au môme titre
qu'elles, c'est-à-dire par la copie exacte de la nature sous couleur de peinture d'histoire.
11 était subitement revenu aux très petites compositions dans la Vie de la Vierge, jetant comme à plaisir dans des médaillons gros ainsi que des chatons de bagues des scènes mouvementées avec des personnages nombreux, des monuments ou des paysages. Ceci émerveillait Félibien, et nous émerveille nous-mêmes.
« Quand vous voudrez, écrivait Félibien, avoir le plaisir d'admirer l'abondance des pensées de cet excellent homme, la fertilité de son génie et cet art admirable qu'il avait à représenter en petit des sujets très grands et très amples, vous pourrez considérer ce qu'il a gravé dans de petits ronds concernant la vie de la Vierge et la passion de Notre-Seigneur. »
L'Annonciation, par exemple, a trois centimètres de hauteur; or, le graveur a trouvé moyen d'y mettre une grande maison de ferme, cinq personnages très éloignés les uns des autres, un chien, un âne, et dans le lointain, jusqu'à l'horizon, un coteau sur lequel un berger conduit un troupeau! L'art minuscule poussé à cette perfection devient presque le grand art, l'art merveilleux et sans pareil. Et Callot avait trente-neuf ans, c'est-à-dire l'âge où parfois l'œil faiblit sous les efforts persistants des veilles.
Voyez la bizarrerie des choses! Ce Claude Deruel magnifique, peintre en titre de la Cour lorraine, che-
Saint de la suite dite des Grands Apôtres.
valier du Christ, manière de gentilhomme fastueux et légèrement grotesque dans ses prétentions, qui s estimait le supérieur de Callot sans conteste, Deruet ne nous est guère connu que par le délicieux portrait que le graveip* nous a laissé de lui. Il Ta représenté dans une sorte de cadre, au milieu de tentures richement drapées, ayant auprès de lui son jeune lils en costume militaire. 11 était difficile de camper plus crânement un modèle et de lui donner une plus martiale allure. Tel que le voilà, Deruet pourrait passer très bien pour un grand seigneur ou tout au moins un colonel d'armée. Et pourtant qui le connaît môme de nom? qui a remarqué jamais les trois ou quatre maigres estampes péniblement grattées par lui, représentant un Charles IV de Lorraine et un combat? où sont aujourd'hui ses toiles si vantées?
Son adversaire prétendu a fait la plus grande partie de son renom par l'estampe dont nous venons de parler, par la préface du Combat à la barrière, et aussi par ces douze vers, qui pour être ceux d'un graveur, n'ont point si méchante allure, somme toute :
Ce faineuï créateur de tant de beaux visages
S'estoit assez tiré dans ses rares ouvrages
Où la nature et l'art admirent leurs efforts.
11 tenoit le desseus du temps et de Tenvie
Et luy de quy les mains resuscitent les morts
Pouvoit bien par soi-mesme éterniser sa vie.
Mais quand il eust fallu laisser quelqu'autre marque
Qui malgré les rigueurs du sort et de la Parque Le monstrast tout entier à la postérité, Son huile et ses couleurs pour le faire revivre Au goust des mieux sensez auroient toujours esté Un charme plus puissant que Teau-forte et le cuivre.
Pourtant, en dépit de ces rimes louangeuses, c'est le cuivre et Teau-forte qui nous ont révélé ce génie disparu.
Les excursions de Jacques Callot dans les Flandres et à Paris Tavaient mis à môme de fréquenter les gens de guerre; peut-ôlre avait-il assisté aux scènes de pillage dont les bandes étaient coutumières. fl rapportait à Nancy mille projets divers et se promettait de traiter un jour ou Fautre la question dans une suite d'estampes. Il en était à la troisième phase de sa carrière, quand, ayant épuisé la note comique et passé la période des souvenirs, il arrivait à Tâge de la raison philosophique, au temps où Ton discute les faits avec une nuance de tristesse et de désespérance. La venue de Gaston d'Orléans, son mariage avec Mlle de Lorraine laissaient entrevoir à brève échéance des complications du côté de la France, la guerre probable. Ce qu'est l'invasion, hélas! il va nous le dire dans une série de pages prises sur nature.
Les vieux Lorrains de la fin du siège précédent qu'il pouvait encore rencontrer sur sa route, n'avaient point la conscience si pure sur le fait des dévastations
militaires. Cinq ans avant la naissance de Callot, le duc Henri II, alors marquis de Pont-à-Mousson, s'était joint aux Guises pour mettre à feu et à sang le comté de Montbéliard au duc de Wurtemberg. Ce lut une « belle picquorée », pour employer leur expression. Unies aux retires allemands soudoyés pour la circonstance, les bandes lorraines mirent en coupe réglée la riche province, brûlèrent sans merci les villages, pendirent les habitants et massacrèrent jusqu'aux femmes et aux enfants, comme les soldats dllérode. On a peine à se figurer aujourd'hui les horreurs commises au nom de la religion. Un paysan du village dô Montecheroux, échappé par miracle à leurs mains, dépose qu'on le prit, qu'on le força à mettre sa tôte sur un billot, et qu'après des simulacres hideux de décapitation, on le pendit par le col dans la fumée d'un foyer. Il résista. Alors ses bourreaux le détachèrent, retendirent à terre et lui brisèrent toutes les dents. Quand il revint à lui, il était seul; il s'enfuit dans les bois, mais, dit la déposition lugubre, il resta sa vie durant « débile et estropiade », un gueux à joindre à la série*.
Ah! les supplices de Jacques Callot! Les Guisards eussent pu lui en fournir les modèles : l'estrapade, la pendaison à temps, « le frontal » qu'on appliquait en broyant le crâne au moyen de garottes, « l'étripe-
1 . Alexandre Tuetey, les Allemands en France. Paris, Champion, 1883, "i vol. in-8^
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menl », le bûcher, la roue, rien n'y manquait. « Ça la bourse, par la chair Dieu! » criaient-ils en fouillant les maisons. La femme de Callot, née àMarsal, eût pu lui conter l'histoire des frères Cuvier, aïeux du- grand naturaliste, entraînés là et détenus prisonniers neuf semaines, après mille avanies et menaces répétées de la hart.
Telles tristesses allaient fondre sur la Lorraine. La raison d'État, invoquée par Richelieu, exigeait le divorce de Gaston; les menaces arrivaient d'heure en heure à la cour du duc Charles. Louis XIII eût voulu éviter une campagne en règle et, dès l'entrée de ses troupes dans le duché, il tentait de faire prendre son frère et la jeune femme de celui-ci; on connaît l'évasion de la princesse, déguisée en homme, à travers les armées françaises, et son arrivée à Thionville. Pendant ce temps le cardinal Nicolas de Lorraine cherchait à persuader à Richelieu que Charles IV avait abdiqué en faveur du roi Louis. Mais la dévastation commençait, les troupes stipendiées par les Lorrains vivaient sur le pays comme les pires ennemis; quand les Français arrivèrent, la meilleure partie de la besogne était faite sur ce point.
Richelieu tenait à son siège et au triomphe facile de Louis XIII. On considérait cette démonstration armée comme une marche militaire, on savait le duché appauvri, décimé par les pestes et les gens d'armes. Arrivés sous les murs de Nancy, il fallut
en rabattre; les murailles étaient bonnes et la défense suffisante ; les travaux furent poussés vigoureusemenU tandis que les notes diplomatiques s'échangeaient encore. -Richelieu parvint à attirer ainsi le duc au village de Charmes; moitié par surprise et moitié par des promesses, on obtint de lui un abandon de ses États pour quatre années, après quoi il pourrait y rentrer sans encombre. Et pour sceller plus sûrement les conventions, on le retint prisonnier. Louis XIII expliquait lui-môme Thistoire aux ducs
Les Misères de la Guerre. — L'estrapade.
d'Angoulème et de Longueville; sa version est adoucie :
« Le duc se résolut, disait-il pour esviter que ses subjects ne fussent complètement ruinez, de venir demander la protection du roy, qui la luy accorda en luy remettant Nancy où il entra le vingtcinquiesme jour de septembre. » [Planche gravée par Michel Tavernier en 1653.)
Dans la Joie d'un résultat aussi brillant et aussi inespéré, le roi se souvint que la ville ainsi conquise
Ib2 JACQUES CALLOT
aVait au nombre de ses habitants le graveur des sièges de La Rochelle, Jacques Callot, homme de métier habile qui serait charmé de compter un chefd'œuvre de plus. Il le manda en sa présence.
Quand le brave Lorrain eut entendu ce qu'on voulait de lui, lui qui préparait les misères de la guerre écrites d'après nature au milieu des soucis et des frayeurs, il se récria respectueusement qu'il était Nancéien et ne croyait devoir rien faire contre l'honneur de son prince. Louis XIII comprit; il dit simplement « que le duc estoit bien heureux d'avoir des sujets si fidèles et si affectionnés ».
On rapporte que les officiers français trouvèrent méchante la réponse de Callot, et s'écrièrent qu'on saurait bien le forcer à obéir au roi leur maître et le sien; à quoi l'artiste répondit : « Messieurs, je me couperois le pouce » ; il ne fut plus question de rien.
Tout ce qu'il put faire, ce fut d'éviter les personnalités dans les Misères de la Guerre. II s'attacha aux déprédations commises par les auxiliaires des Lorrains, bien plutôt qu'il ne décrivit l'invasion française. Il fit de cette lugubre odyssée un récit à ce point terrible et saisissant que toutes ses œuvres passées, même les plus audacieuses, pâlirent devant elle. Et la preuve qu'il s'en tient aux orgies des . armées en territoire ami, c'est qu'il montre la punition des voleurs ou des assassins, et la récompense des braves. Quel général eût songé, dans ces
temps, à demander compte aux pillards de leurs rapines en pays envahi?
Une autre raison milite contre l'origine française qu'on a toujours attribuée à cette suite inimitable, c'est qu'elle fut éditée à Paris, en 1633, l'année môme du siège de Nancy, par Israël Henriet. Callot eût été bien osé de risquer le succès sur une satire difficilement admissible. Je le répète, il redisait la \ie des mercenaires sans patrie, sans famille, bohé-
Les Misères de la Guerre, — La roue.
miens eux aussi et bien peu différents des coupe jarrets rencontrés sur le chemin d'Italie. Il parle d'eux en homme qui possède, et qui hait les voleurs. Prises à ce point de vue, les Misères de la Guerre sont un tableau de la vie du soldat dans les camps, de ses débordements et de ses crimes, mais aussi de ses souffrances propres. Tout n'est pas de roses pour ces marchands d'héroïsme, et s'ils songent plus de pillage que de combats, l'heure vient parfois de se défendre. Combien se tirent d'une affaire hors d'état
de reprendre jamais le mousquet, et s'en vontéclopés et monstrueux quêter leur vie sur les routes! Combien restent sur le champ!
L'entrée dans la carrière n'est pas compliquée; un enrôlement sous un arbre, quelques pièces d'or reçues, et le nouvel engagé prend rang « pour suivre la milice ». Il ira partout où le conduira la fantaisie de celui qui le paye; mais il le faudrait bien doué pour que ses bons sentiments l'emportassent. A peine a-til revêtu le harnais et mis sur ses épaules l'arquebuse ou la lance, on le jette dans un combat. Il apprend ainsi en pleine mêlée les premiers éléments d'un art qu'il ignore; il combat éperdument non point seulement pour les « lauriers arrosés du sang des ennemis », mais aussi pour le pillage, « ce beau nom de butin dont ils couvrent leurs voleries » . Il fait tantôt ce qu'il voit faire aux autres; il jette son dévolu sur tout ce qui traîne sur les chemins, et au besoin entre à main armée dans les hôtelleries. Ceci en pays ami, bien entendu. En territoire de guerre c'est mieux encore, et la petite estampe de Callot nous montre les fourrageurs dans une ferme
Tous d'un mesme accord commettant meschamment Le vol, le rapt, le meurtre et le violement.
Rien ne saurait donner idée de cette scène de sau»vagerie, où la recrue a loisir de faire son apprentissage. Même les abbayes ne sont point épargnées. Ces
démons enragés brûlent les chapelles, détruisent les autels et
Se moquent du respect qu'on doit aux immortels. Ils s'en moquent fièrement, crânement, le feutre à
Toreille et Tépée à la main, défiant la justice divine, sous les yeux de leurs chefs impassibles et souriants. Mais les riches églises ne se rencontrent point partout, et force est parfois de se rabattre sur de moindres choses. Le village ouvert a été pendant ces époques terribles brûlé ou rançonné pour un oui ou un non. Devant Téglise un tambour bat la charge; quelques uns de ses camarades entrent dans Tintérieur, les autres se répandent dans les maisons. Quiconque tente la défense est un homme mort, et son corps nu est jeté dans la rue en exemple aux autres.
Ceux que Mars entretient de ses actes meschans Accommodent ainsi les pauvres gens des champs.
Bientôt la longue file des maraudeurs regagnent le camp entraînant le bétail volé, les charrettes pleines d'ustensiles.
Dans les repos des combats les plus audacieux s'en vont à l'écart au fond d'un bois et y guettent les voitures. A peine un chariot de voyage, un de ces énormes véhicules sans ressorts, criant sur ses lourds essieux, est-il signalé, les bandits se précipitent, massacrent l'escorte et enlèvent les bagages. Parfois
le Grand Prévôt s'en mêle, il traque ces malandrins, les surprend dans leur besogne et les entraine
Affm d'y recevoir comme ils Tont mérité Un chasliment conforme à leur témérité.
La punition commence. Sur la piace de la ville voisine on donne Testrapade aux plus compromis. Ils sont là suspendus à la potence, prêts à être passés
Les Misères de la Guerre, — Les pendus.
par les armes ; certains sont à cheval sur un cheval de bois, punition infamante comme le pilori.
De degré en degré Callot nous a conduits à cette planche inimitable des pendus, une des plus merveilleuses de sa carrière d'artiste, où rien n'est oublié de ce qui est Fart ou l'esprit ; un sentiment intense de la répression farouche se dégage de là. Cet arbre isolé où pendent des grappes humaines, jusqu'à un boiteux à jambe de bois, profilées sur le ciel dans la tension extrême des muscles; ces troupes réunies sous les armes pour assister au châtiment, môme les deux
bandits occupés à jouer aux dés en attendant leur tour, constituent une page effrayante de réalisme, pleine d'imprévu, attachante comme le drame le plus mouvementé.
Dans les scènes de supplices Callot est chez lui, il y sait à merveille disposer les moindres choses; il les donne fréquentes et terribles en manière de leçon. Car jusqu'à la fin il aima à philosopher sous couleur d'humour et de gaieté. Voici les éclopés des guerres.
Voyez que c'est du monde ! Et combien de hasards Persécutent sans fin les enfants du Dieu Mars ! Les uns, estropiez, se treinent sur la terre, Les autres plus heureux s'eslevent à hi guerre; Les uns sur un gibet meurent d'un coup fatal Et les autres s'en vont du camp à l'hôpital.
Ce sont ceux-là que nous voyons au milieu d'une cour, culs-de-jatte effrayants, ou bancales déguenillés, comme les tenants du grand Coësre. Et la recrue est peut-être là dans la foule, recevant l'aumône des mains d'un prêtre. Mais qu'ils se risquent à cette heure au milieu des campagnes, qu'ils se heurtent aux paysans! Les fléaux, les haches ou les serpes sortiront d'eux-mêmes ; des arbres ou des buissons partiront des coups de feu :
A la fin les paisans qu'ils ont pour ennemis Les guettent à Tescart et par une surprise Les ayant mis à mort les mettent en chemise.
Alors, en regard de ces punitions méritées, et pour montrer la vertu récompensée après le vice puni,
Ia8 JACQUES CALLOT
Callot nous introduit dans la salle d'un trône. Sur le siège d'honneur est assis le prince qu'on a voulu ôtrc Charles IV, mais qui est tout le monde, car dans cette œuvre maîtresse tout est à la généralisation extrême. Il distribue des récompenses aux officiers, aux soldats même qui se sont bien conduits durant la campagne. C'est Tapothéose finale de cette féerie en dix-sept tableaux, tableaux immenses de 18 centimètres de large sur 8 de haut à grand peine, où des milliers
Les Misères de la Guerre, — L'hôpital.
d'hommes ont défilé sous nos yeux. Nul n'avait jamais peint la guerre avec cette énergie et cette puissance; les combats du Bourguignon ou de Van der Meulen demeureront des jeux d'enfants au prix de ceux-là. Et plus tard, quand le Hollandais Romyn de Hooghe, en haine de la France, décrira longuement les incendies du Palatinat sous le maréchal de Turenne, il paraphrasera simplement Callot, en brodant sur le thème shakespearien du graveur de Nancy.
On dirait que ces scènes hantent Callot à présent, cai
il y revient sans cesse. Il refait les misères de la guerre en petit; il compose une revue où des régiments défilent devant un cavalier; deux combats à l'épée et au pistolet. Il invente en l'honneur de Charles de Bauffremont, marquis de Scnecey, une série d'exercices militaires pleins d'allure dans lesquels les soldats occupent toutes les positions ; tambourins, hallebardiers, arquebusiers tenant la fourchette, artilleurs, lanciers, toutes les armes réunies avec leurs harnais spéciaux, et leurs manières différentes de manœuvrer contre l'ennemi. Callot finissait par où d'autres commencèrent souvent, par l'entraînement juvénile pour les choses guerrières. Et voyez la bizarrerie! Quand il gravait les grands sièges, ses préoccupations étaient ailleurs; il eût plus volontiers décrit les fêtes, les scènes ordinaires de la vie bourgeoise, les histoires gaies des joyeux Lorrains. L'in vasion française le précipita subitement dans un autre courant d'idées, les idées guerrières et sombres.
On dit qu'une maladie incurable le minait depuis plusieurs années; l'estomac ne fonctionnait plus, les humeurs noires étaient venues avant l'àge; il n'avait pas quarante-deux ans. Et cependant son œil ne faiblissait pas, et sa main demeurait comme par le passé maîtresse d'elle-même. Il terminait en 1634 une suite de fantaisies nouvelles empruntées aux mœurs de son temps et dédiées au comte de Randan, Jean-Louis de Bauffremont. Avec l'histoire A(tV Enfant
prodigue, les Fantaisies couronnent sa carrière ; la souplesse inimitable des effets y procède de ses meilleures inspirations passées, il n'a rien perdu de ses délicatesses exquises. Il recommença en Thonneur de Phelipeaux^ de la Vrillière, secrétaire d'État à la cour de France, sa Tentation fameuse de saint Antoine, où la puissance de son talent éclate plus visiblement encore. C'est une redite à la fois et une transformation; il trouve dans cette répétition des accents qu'il ne connaissait pas au temps de la première planche; il en fit un chef-d'œuvre nouveau, son dernier.
Le 24 mars 1655 Jacques Callot s'éteignit doucement, laissant la réputation d'un artiste excellent et d'un homme de bien. Nancy perdait une de ses pures gloires, ses amis, le camarade le plus simple et le plus bienveillant, l'art, une nature au sens élevé du mot. Il était âgé de quarante-trois ans.
On l'enterra aux Cordeliers, près de son père et de son grand-père. On lui éleva contre la muraille un tombeau monumental en forme de grand cartouche d'ornements avec statuettes, armoirieset portrait peint. Malheureusement, toutes les épitaphes louangeuses se valent, et nous n'avons rien inventé sur ce fait ; Callot fut bon père, bon époux, artiste éminent; tout ce verbiage sonore ne vaut pas pour nous la plus simple mention dans un compte, ou l'appréciation tranquille d'un étranger. L'éphitaphe disait dans son latin pompeux :
. VlATOR
SI LEGIS HABES QUOD MIRERIS ET IHITARI GONERIS
JÀCOBUS CALLOT NOBILIS NANGEIANUS GALCOGRAPHIJ: PERITIA
PROPRIO MARTE KULLOQUE DOCENTE MAGISTRO SIC GLARDIT UT DUM
EJDS GLORIA FLORENTIAE FLORERET EA IN ARTE PRINGEPS SUI TEMP0RI8
NEMINB REGL '.MANTE HABITUS AG A SUMMO PONTIFIGE IMPERATORE NEC
NON REGIBUS ADVOGATUS FUERiT, QUIBUS SERENiSSIMOS PRINCIPES SUOS
ANTEPONENS PATRIAM REPITUT UBl HENRIGO III** (sic) FRANCISCO II" CARPLO IIIl*
DUCIRUS CALGOGRAPHUS SINE PARI, MAXIME CORDI PATRIAE ORNAMENTO
UBI DEGORl, PARENTIBUS SOLATIO GONCIVIBUS DELICIIS UXORI SUAVITATE.
FUIT, DONEG ANNO AETATIS XLIIl** ANIMAM CŒLO MATURAM MORS IMMATUBA
DIMITTEXS XXIIII'* MARTII CIDCICXXXV CORPUS CHARISSIMAE UXORI
CATHARINA KUTTINGER FRATRIQUE MOERENTIBUS HOC NOBILIUM
MAJORUN SEPULGHRO DONANDUM RELINQUENS PRINGIPEM QUIDEM
* SIBDITO FIDELI, PATRIAM AI.UMNO AMABILI, URBEM CIVE OPTIMO
PARENTES PILIO OBEDÏENTI, UXOREM MARITO SUAVISSIMO FRATREM