SON BURIN TAULT MIEUX QUE NOS PLUMES
Passantf
« Si lu lis lu auras un bel exemple à admirer et à imiter Jacques Callot, noble Nancéien, s'est élevé tout seul et sans maître si haut dans l'art de la gravure, que pendant son séjour à Florence il passa pour le premier artiste sans nul conteste; il fut appelé par le souverain pontife, l'Empereur et les rois, mais il leur préfera ses princes et revint dans sa patrie. 11 y devint le graveur sans rival des ducs Henri If, François II et Charles IV, la gloire de son pays, l'ornement de sa ville natale, la consolation de ses parents, les délices de ses concitoyens, la joie et le bonheur de sa femme, jusqu'au
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l'62 JACQUES CALLOT
jour de sa quarante-troisième année que la mort prématurée enleva son âme mûre pour le ciel, le 24 mars 1655. Il laissait à sa femme Catherine Kuttinger et à son frère en deuil le soin d'ensevelir son corps dans le tombeau de ses nobles ancêtres ; il privait son prince d'un sujet fidèle, sa patrie du meilleur de ses fils, sa ville, d'un citoyen excellent, ses parents, d'un enfant soumis, sa femme, de son doux ami, son frère, d'un frère tendrement aimé; mais soii art et son nom ne pouvaient être plus grands.
« Ce nom et son œuvre vivront éternellement. »
Le tombeau existait encore dans son état primitif en 1758, à Tépoque où Mariette le fit copier. Abraham Bosse en avait donné un aperçu de fantaisie cent ans auparavant, en transformant les figures d'ornement, en changeant môme le portrait et Tépitaphe. Il fut depuis, en 1751, détruit en partie par reffondrement du cloître des Cordeliers, raconté par le P. Husson, un des biographes de Callot. On le releva tant bien que mal, et il demeura dans le cloître jusqu'en 1794 qu'on le renversa avec celui des ducs.
Les cendres seules furent respectées ; on les transporta en 1825 dans l'église, sous un petit monument de goût douteux, où elles sont encore.
En mourant, Jacques Callot laissait des œuvres inachevées, d'autres terminées mais non publiées encore. Parmi les premières il convient de compter la Petite treille, « la dernière planche gravée par deffunt Callot à laquelle l'eau-forte n'a esté donnée qu'après sa mort ». C'est une charmante pièce oblongue
Tombeau de Jacques Callot, d'après le dessin conservé par Mariette, aujourd'hui au Cabinet des estampes de la Bibliothèque Nationale.
représentant quelque cabaret des environs de Nancy, avec une treille sous laquelle sont attablées plusieurs personnes. 11 faut y ajouter le « Nouveau testament faict par Jacques Callot qui n'a sçeu finir le reste, prévenu de la mort Tannée 1635 ». Cette mention est d'Abraham Bosse, son admirateur, qui en grava le
Le Retour de Tenfant prodigue.
titre. Au contraire V Enfant prodigue, les Petites misères de la guerre étaient parachevées, mais non mis au jour; ce fut Henrict qui les produisit à Paris.
On lui attribue la préparation d'une suite dite les Bourgeoises, sur la foi de Mariette. D'après ce collectionneur, Israël Si Ivcstre aurait gravé ces figures
sur les dessins à la plume de Callol ; rien ne s'oppose à cette affirmation. C'est dans la série des bourgeoises qu'on rencontre une silhouette de femme assez gentiment traitée, ayant auprès d'elle une petite fille. La lettre porte : « Demoiselle Catherine Puttinger (sic) espouse de Jacques Callot, et sa fille ». Or Callot n'eut point d'enfant de sa femme, et c'est en se basant sur cette lettre peut-être de fantaisie, qu'on a supposé un mariage antérieur de Catherine Kuttinger. Il se pourrait toutefois que Mme Callot eût posé pour cette figurine comme elle dut poser pour une des planches de la Noblesse. La mode était fréquente chez les artistes d'alors de représenter euxmêmes ou les leurs dans le dessins ou les peintures ; l'enfant pouvait être une nièce du graveur. Je ne rejetterais donc point aussi formellement que l'a fait M. Meaume l'attribution fournie par la légende; ceux-là qui l'avaient écrite savaient probablement à quoi s'en tenir, mais j'avoue n'avoir rien trouvé de probant.
Ainsi disparaissait, dans la maturité de son talent, un des plus curieux esprits du dix-septième siècle. Depuis Albert Durer, la gravure originale n'avait produit personne à lui comparer. Sa gloire fut telle, qu'elle dépassa peut-être les justes limites; sa note spirituelle, essentiellement personnelle, a passionné ceux qui mettent l'invention et le brio au-dessus de la science tranquille et réfléchie. Callot a pour lui le
môme public que Rabelais ou La Fontaine ; à ce titre on en a fait un Français, un virtuose parlant notre belle langue imagée et claire. Laissons ce piédestal au graveur lorrain, saluons en lui le précurseur incontesté de notre école dite des petits maîtres, de ces illustrateurs sans rivaux au monde qui ont nom Abraham Bosse, La Belle, Silvestre, et Sébastien Leclerc.
Callot peintre. — Erreurs à ce sujet. — Les dessins de Callot. — Les copies d'estampes de Callot en dessins à la plume. — Collectionneurs de Callot; Claude Maugis. — Caractère du collectionneur d'après La Bruyère. - Transmission des planches originales du maitre; Silvestre; Fagnani. — L'héritage artistique de BIme de Grafflj^ny converti en casseroles. — Cuivres originaux achetés par l'abbé de Chaiicey à Fagnani et vendus en Angleterre. — Leur retour à Nancy dans le cabinet de M. Thiéry. — Les tirages modernes. — Conclusion.
Je n'ai point à m'étendre longuement ici sur les attributions plus ou moins fantaisistes de pièces anonymes données à Callot; on ne prôte qu'aux riches, et sur ce point l'artiste lorrain n'a point à compter. Tenons-nous-en donc aux œuvres indiscutables, et dans le doute, gardons-nous d'affirmer rien.
Il y aurait d'ailleurs bien des légendes à détrun^e dans l'histoire de cette existence si bien remplie; Jacques Callot peignait-il? A-t-il laissé des toiles authentiques? On lui a souvent fait honneur d'un panneau du Palais Corsini représentant la vie du soldat; mais il eût traité ce sujet pendant son séjour en Italie, si l'on en croit Nibbi; or nous avons eu occasion de remarquer tout à l'heure que la passion des scènes guerrières ne lui vint que sur le lard.
Aussi bien, quel texte le nomme jamais un peintre? Son épitaplie si louangeuse et si en quôte de qualifications sonores reste muette sur ce fait. Le Triomphe jadis possédé par Titon du Tillet passait pour être de lui, ou de Stella, on n'était pas définitivement fixé. Une remarque à faire, c'est que la plupart des tableaux dont on lui fait honneur sont inspirés de ses gravures; comme ils leur sont inférieurs, la conclusion se tire d'elle-même.
En ce <iui concerne les dessins, les njéprises sont moins fréquentes; laissant de côté les croquis de l'Albertine dont nous avons parlé déjà, et qui sont également imités de ses eaux-fortes par un élève, nous pourrions citer plusieurs esquisses indiscutables au Louvre, telles que la Grande Passion, le portrait de Deruet^ le Massacre des Innocents, à la plume, lavés au bistre, et provenant de Mariette. La bibliothèque de Rouen conserve vingt dessins originaux dans le genre des Caprices; le musée Wicar à Lille, plusieurs sujets acquis à Florence par le grand collectionneur. D'autres ont disparu dont nous suivons la trace au dix-huiticme siècle, entre autres les balli et neuf cenl trente-six dessins dans le cabinet de M. de Jullienne. Il en resle aux Offices à Florence. De temps en temps quelque épave fait son apparition dans un catalogue de vente; authentique ou supposée, elle entre aussitôt dans la circulation marchande, mais atteint rarement de gros prix.
En thèse générale, les amateurs devront se méfier des croquis rendant exactement l'estampe de Callot. Un artiste comme lui ne jetait son idée sur le papier que pour avoir un thème arrêté et des proportions justes. Rarement s'en tenait-il à une copie calquée dans le report sur cuivre. Il remplissait de-ci de- là les vides de la gravure par des griffonnis ou des figurines venues d'abondance au cours du travail. Les dessins de Callot les moins discutables seront donc toujours bien plutôt ceux qui, tout en restant dans l'allure générale, marqueront les différences sensibles avec Teau-forte définitive. 11 faut se rappeler d'ailleurs le but de plusieurs séries publiées par lui; elles devaient servir aux gens qui apprenaient le dessin à la plume. Pourquoi ces devoirs d'élèves auraient-ils tous disparu, et ne seraient-ils pas quelques-uns des prétendus croquis de Callot retrouvés dans fes collections?
Je ne cesserai de recommander le plus grand scepticisme en pareille matière; les amateurs raisonnent rarement et, se croyant impeccables, tiennent pour réel ce qui les flatte le plus. Mais les mieux avisés seront toujours les collectionneurs d'estampes; ils ont du maître une signature authentique, et rien ne vaut un papier dûment signé.
Callot eut le rare privilège de forcer de bonne heure l'admiration et d'entrer, presque à ses débuts, dans le courant des maîtres recherchés par les
curieux. Claude Maugis, ancien aumônier de Louise de Lorraine, et qui depuis occupa les mêmes fonctions auprès de Marie de Médicis, avait eu le premier Tidéc de former des albums d'estampes recueillies un peu partout. Il louait Callot sans réserve, et pour lui en témoigner sa reconnaissance, celui-ci lui dédia les treize pièces de la Vierge publiées par Israël Henriet. Il appelle Claude Maugis : « Homme très illustre, con- « seiller de la reine Mère et du roi, aumônier ordinaire « de leurs majestés, et abbé de saint Ambroise » '. Plus tard le cabinet de Maugis passa à Tabbé de Marolles, et l'on sait que les collections de Marolie ont formé le noyau primitif du département actuel des estampes à la Bibliothèque Nationale.
Ce que la passion d'amasser des épreuves rares, d'en composer des cahiers devint au dix-huitième siècle, c^est La Bruyère qui nous l'apprend dans la forme ironique qui lui est particulière. Sous le nom de Uémocède, il peint quelque maniaque d'alors tout occupé de sa passion, consterné de la quantité de vides remarqués dans ses suites précieuses. 11 amasse pour amasser d'ailleurs, et la moindre pièce manquant lui cause des insomnies.
« Vous voulez, ajoute Démocède, voir mes estampes? Et bientôt il les étale et vous les montre. Vous en rencontrerez une qui n'est ni noire, ni nette, ni dessinée, et moins propre à être gardée dans un cabinet qu'à tapisser un jour de fête le Petit-Pont ou la rue Neuve.
11 convient qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée, mais il assure qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, qu'elle n'a presque pas été tirée, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a achetée très cher et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il a de meilleur. J'ai, continue-t-il, une sensible affliction et qui m'oBligera à renoncer aux estampes pour le reste de mes jours. J'ai tout Callot, hormis une seule qui n'est pas à la vérité de ses bons ouvrages, au contraire c'est un de ses moindres, mais qui m'achèverait Callot. Je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère onfln d'y réussir. Cela est bien rude! » {De la Mode, Xin, § 2.)
Démocède n'est point mort, de nos jours il collectionne plus que jamais, seulement il a quelque peu délaissé Callot pour Lawreince ou Dcbucourt.
Pendant tout le règne Louis XIV, le graveur lorrain conserva son prestige; les estampes de Silvestro, de Perellc, de Sébastien Leclerc, inspirées de lui, le maintenaient dans sa faveur première. Les curieux recherchaient de préférence ses œuvres florentines, moins répandues en France, parce que les planches étaient restées en Italie et qu'on n'en tirait plus d'épreuves nouvelles. Pierre Morin, fleuriste à Paris, derrière l'hôpital de la Charité, les achetait à tout prix pour les joindres aux œuvres d'Albert Durer. Quant aux travaux purement lorrains, ils étaient devenus la
propriété d'Israël Ilenriet, qui les laissa à son neveu Israël Silvcstre. Le gendre de ce dernier vendit les cuivres originaux à Fagnani dans le courant du dixhuitième siècle. Ce Fagnani, sorte de brocanteur italien, numérota les séries, travailla les planches pour en obtenir des états plus rares et classa l'œuvre entier « en deux grands volumes in-folio (?omme est celle qu'il a eu l'honneur de faire voir à Monseigneur, et où la curiosité se trouve entièrement satisfaite ; il les a aussi séparez en autant de petits volumes qu'il y a (le matière pour former différentes grandeurs de livres dans une bibliothèque. »
Comme on le voit par ce passage de Florent Lecomte, Fagnani était le précurseur des modernes rafistoleurs. Mais si peu louable que fût ce trafic savant, il eut du moins l'avantage de sauver la plus grande partie des originaux du naufrage. A la mort de Callot, les héritiers avaient fait deux parts des planches gravées en Lorraine; Catherine Kuttinger vendit la sienne à Silvestre ; celle du frère, Jean Callot, se transmit de proche en proche jusqu'à Françoise d'Isscmbourg, arrière petite nièce de l'artiste, devenue Mme de Graffigny, sorte de bas-bleu médiocre^ auteur des Lettres péruviennes justement oubliées. Mme de Graffigny avait la passion des ust?nsiles de cuisine et le mépris des œuvres d'art. Elle avisa certain jour les cuivres noircis de son héritage, et les livra à un chaudronnier qui les convertit en
casseroles et en bassinoires. Vers la fin du dixhuitième siècle, M. de f4raon possédait une cuvette taillée dans une eau-forte de Jacques Callot ; depuis cette pièce a disparu.
Quand Fagnani cessa son commerce, il céda les originaux achetés par lui à Tabbé de Chancey, garde des Estampes du roi. Celui-ci était un fonctionnaire infidèle; chassé de son emploi pour indélicatesse, il vendit les cuivres en Angleterre. Depuis ceux-ci revinrent à Paris, et après des pérégrinations nombreuses chez des marchands parisiens, ils furent successivement acquis par M. Thiéry, de Nancy, qui les gardait encore ces temps derniers.
De ces cuivres, les uns ont résisté aux tirages à cause de leur dureté propre : tels sont ceux des Misères de la Guerre. D'autres au contraire, comme les Supplices, se sont écrasés sous le rouleau, et sont usés par la presse. Au temps de Fagnani, quelques-uns d'entre eux tenaient encore; depuis, les fonds se sont nivelés, les finesses ont disparu et les épreuves qu'on en pourrait tirer ont perdu le ragoût singulier et puissant des premiers états.
Les estampes vendues sous le nom de Callot son très souvent de misérables épreuves obtenues sur ces planches déshonorées. On y trouve parfois un nom d'éditeur, Langlois, Vincent, ou autres qui avaient possédé les originaux pendant le dix-huitième siècle. Ces images n'ont aucune valeur; on a eu beau leur
faire une toilette spéciale, les préparer en salissant le papier, en reprenant môme les lointains, elles no trompent personne. Empâtées et décrépites, elles sont aux tirages contemporains de Callot ce que Madame Récamier vieillie était au porlrait de David.
L'artiste ne connaissait point les artifices de tirages imaginés par Rembrandt, lequel faisait passer une eau-forte par toute la gamme des tcms en forçant ou (ïn atténuant son encrage. Callot gravait dans une manière qui voulait imiter le burin, et qui participait des avantages et des inconvénient de ce procédé. Le Irait est trop écrit, trop net pour autoriser les demi-teintes; nous avons relevé les lourdeur inhérentes à la méthode dans quelques pièces ridevant décrites, entre autres le Brelan. Au lieu de so condamner à ces tailles en treillage, Rembrandt eût fait simplement agir Tencre sur le plat du cuivre et obtenu ainsi les obscurités péniblement pointées pièce à pièce par Jacques Callot.
Sans vouloir pousser plus loin ces réflexions complémentaires de notre travail, nous pouvons affirmer que le faire du Lorrain est un des plus populaires qui soient. Les yeux les moins exercés le reconnaissent sans peine aucune. On parle de Callot comme de sou compatriote Grandville; Tun éveille aussitôt l'idée des gueux, Tautre celui des animaux travestis. Quand on éleva en 1877 sur une des places de Nancy une
statue au maitre du dix-septième siècle, on mit ces simples mots sur le socle :
A JACQUES CALLOT né à Nancy en 1593, mort à Nancy en 1635.
Et cette mention est plus éloquente que ne le fut jamais Tépitaphe louangeuse et ampoulée des Cordeliers.