LES ITALIENS
Révolulioii apporléc dans rcau-fçite par Jacques Callot. — Les estampes de Callot servent de modèle à toute une génération de graveurs. — Stcphano della Bella imitateur de Callot. — Sa vie, ses premiers travaux. — Son séjour à Florence, à liome et à Paris. — Les dessins de l'Alberline de Vienne. — Les illustrations de Mivame. — La vue du Pont-Neuf. — Le frontispice des œuvres de Scarron, — Les danses macabres. — Influence de della Bella sur la popularité de Callot.
L'allure nouvelle communiquée à Teau-forte passionna les artistes; avant Callot, le procédé plaisait par certains côtés de pratique facile; sans grand apprentissage,les peintres pouvaient tailler des planches, et, par ce moyen, répandre leurs idées à un nombre plus considérable d'exemplaires. Mais l'aspect de ces épreuves était médiocre; le vernis mou employé laissait Facide attaquer le métal au hasard, il s'ensuivait des salissures qu'on n'avait pas trouvé le moyen d'utiliser en vue d'accentuations possibles
dans les ombres. En substituant le vernis des luthiers à l'autre, Jacques Callot révolutionna d'un coup réconomie ordinaire des aqua-fortistes. Peut-ôtre n'avait-il point deviné la portée de sa découverte ; ce changement purement matériel, tout simple qu'il pût paraître cependant, allait transformer du jour au lendemain l'art merveilleux déjà, mais encore incomplet auquel il s'appliquait. Et l'aisance n'en serait pas atténuée ; les maîtres pourraient livrer des œuvres rivales du burin, sans plus d'effort que de jeter sur le papier une esquisse à la plume ou à la sanguine.
C'est par là surtout que le graveur lorrain tient sa place au nombre des grands inventeurs; sa trouvaille, proclamée une merveille d(i3 le temps où il vivait, mérite de garder ce nom. Marielle le disait au dix-huitième siècle avec l'autorité que lui donnait sa réputation de collectionneur émérite :
« Lorsque Callot, écrit-il dans ses notes, eut montre tout l'avantage que l'on pouvoit tirer de leau-forte, qu'il eut trouvé le secret du vernis dur, et qu'il eut par ce moyen mis au jour des ouvrages où la délicatesse de la touche et l'esprit se trouvoient joints à la propreté de la graveure, l'on vit paroistre aussitots plusieurs graveurs qui entreprirent de suivre ses traces. »
Ce mouvement énorme, cette poussée magnifique de génies nouveaux continuée pendant le dix-septième siècle entier et passée aux vignettistes du dix-huitième
est rœiivre du Nancéien. S'en doute-t-on beaucoup aujourd'hui que les illustrations de Gillot, de Cochin, d'Eisen ou de Moreau atteignent le prix des toiles les plus vantées? Sait-on que cette manière précieuse de décrire les mœurs et les coquetteries d'une époque naquit à Florence à la cour des grands-ducs, dans Tatelier modeste d'un petit artiste inconnu?, Je voudrais tenter de renouer aujourd'hui cette chaîne ininterrompue partant de Callot pour venir par Bosse, Chauveau, Leclerc, Gillot et les autres petits maîtres de la Régence, jusqu'aux artistes hors de pair du règne de Louis XV.
Lorsque Jacques Callot mourut, l'élan était donné; ses estampes répandues dans les ateliers servaient de modèle aux hommes de la génération nouvelle. On le copiait, hn l'imitait en toutes choses. D'abord ce furent les Florentins qui reprirent pour leur compte ces inexprimables finesses ; ils avaient été les mieux servis dans le partage ; les Caprices racontaient leurs fôtes, VImprunela montrait leurs foules bigarrées; les bcdli, c'étaient les farces de leur comédie triviale et populaire. Un dessinateur émérite, un délicat penseur naîtrait de la faveur marquée où ses compatriotes tenaient les estampes du maître lorrain, c'était Stephano délia Bella, ce La Belle dont la réputation rivaliserait un jour avec celle de son inspirateur. De moindres ouvriers s'essayeraient aux mômes besognes, et parmi eux Melchior Gherardini; un médiocre adap-
lateur nommé Antonio Lucini; Ercole Bazzicaluve, tout ensemble amateur, graveur de talent et diplomate célèbre; Bernardino Capitelli, qui recherchera dans les estampes de son modèle ce qui vaut le moins, les clair-obscur embrouillés et diffus du Brelan ou de la Sainte Famille. Et ceux-là sont les pasticheurs avoués et reconnus; mais combien d'autres ne signèrenl pas leurs planches, qui traduisaient librement Callot dans des estampes de mince conséquence?
Comme nous le disions, le premier d'entre eux fut Stephano délia Bella, tempérament féminin, resté original en paraphrasant le Lorrain à sa manière. On l'a réputé, non sans une apparence de raison, plus habile dans la façon de conduire les effets, de toucher les finesses, de] peindre, en un mot, à l 'eau-forte; mais les louanges ont parfois dépassé les limites permises. Ceux qui l'ont voulu mettre au-dessus de Jacques Callot ne se sont point donné garde que son allure enjouée et rapide provenait surtout des copies faites par lui sur les œuvres du maître. L'un reste un initiateur, un créateur, l'autre fut un élève particulièrement doué qui sut se faire la part belle, mais n'inventa rien.
Une particularité frappe dès l'abord en feuilletans l'œuvre considérable de Stephano délia Bella, c'est la parité absolue entre les sujets traités par Callot et ceux qu'il traita lui-môme. On dirait que les caprices, les chasses, les titres d'ouvrages, les portraits ou les
armoiries eussent été choisis par lui de préférence pour établir une comparaison entre ses travaux et ceux du Lorrain. Et pourtant la coïncidence est plus fortuite que volontaire. La mode était alors des scènes de mœurs, des figures dites de caractère. Callot avait ouvert la voie; La Bella suivit par cette raison toute simple que les éditeurs trouvaient dans ces compositions un débit facile. Ce sont d'ailleurs les mômes causes qui conduisirent le Florentin, toujours à l'exemple de Callot, de Florence à Rome, de Rome à Paris et de Paris en Hollande et dans les Pays-Bas. Là vivaient les admirateurs, les acheteurs et les maîtres capables de comprendre une œuvre et de la critiquer avec fruit.
C'est environ dans le temps que Jacques Callot s'enfuit en Italie, vers 1608 ou 1610. Un sculpteur de l'école 'de Jean de Bologne, nommé Gaspardo délia Bella, travaille de son métier à Florence, où son frère Francesco est également établi. Gaspardo, marié à Dianora dei Bônajuti, a trois enfants, Geromino, Lodovico, et le dernier né le 18 mai 1610, filleul de Tacca, Stephano dit Stephanino. La vie n'est point large dans la famille; la sculpture nourrit à grand peine tout ce monde, Gaspardo (îella Bella, épuisé de fatigues et de privations, meurt en 1612, laissant sa femme veuve dans la plus noire misère.
Des trois enfants, le premier entreprend la peinture, le second entre en apprentissage chez un orfèvre;
quant à Stephanino, à peine âgé de dix ans, il suivra la carrière du puîné et travaillera chez Giovanni Battista Fossi, batteur d or et joaillier.
On a dit que le jeune garçon avait connu Callot à Florence, qu'il en avait re(;u des leçons; ce sont là des romans de pure imagination. Quand le graveur lorrain quitta l'Italie en 1621, Stephano délia Bella avait onze ans à peine, pas le moindre goût pour îin art quelconque, et bien plutôt l'eni^ie de courir la ville en compagnie de camarades de son âge. D'ailleurs l'orfèvre Fossi ne s'embarrassait point de ses apprentis; il les prenait pour les courses ou les besognes faciles, mais la question de leur éducation lui importait peu. Baldinucci rapporte que la mère tira son fils de cette galère et le plaça chez Gaspardo Mola, graveur en médailles et en pierres fines. Là, nouveau mécompte; Mola est un artiste de premier ordre, mais il a sa réputation à soigner, mille fois plus chère que la carrière problématique de bambinos plus ou moins intelligents; il abandonne à ses inspirations le petit Stephano, qu'on lui reprend et qu'on donne à Horatio Vanni, un troisième orfèvre. Celui-ci a deux fils occupés à la gravure des pièces de leur métier; ils sont pour l'enfant des camarades, et lui enseignent quelques principes. Stephanino est industrieux, il s'exerce à la copie des modèles de boîtes, il y réussit. Un jour on lui montre quelque estampe de Jacques Callot conservée dans Tatêlier;
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il en admire la joyeuse ordonnance; il s'anime et s'ingénie à Timiter. C'est là tout le point de départ du futur maître, ce sont les seules relations qu'il ait pu avoir avec le Lorrain. A cette époque Callot est à Nancy, il ne reviendra j amais à Florence, et quand délia Bella ira à Paris, Callot aura quitte cette vill'.* pour n'y plus retourner.
L'influence du maître sur l'élève orfèvre fut donc purement graphique, simplement matérielle; mais son œuvre donna au jeune homme l'envie de courir les fêtes, les réunions, les cérémonies funèbres; La Bella se familiarisait ainsi avec les groupements et les perspectives. Si l'on [en croit son biographe, il eût tenté de redire ses impressions, et, par une bizarrerie singulière, il commençait un dessin par un pied, par un bras, suivant avec une précision consommée quelque ligne idéale que lui seul comprenait et pouvait entrevoir. Au fond ceci importe peu et prouverait seulement une chose, c'est que les frères Vanni l'abandonnaient un peu trop à lui-môme, et le lais saient vagabonder sans autre souci. Peut-être l'enfant se fût-il perdu à ce jeu d'adresse; heureusement pour lui, il passa dans l'atelier d'un véritable artiste, Cesare Dandini, qui le reprit, lui enseigna les premiers principes et le sauva d'un naufrage certain.
11 y a loin de ces étapes buissonnières et inconscientes aux équipées énergiques de Callot. Supposez ta Bella fils du héraut d'armes des ducs de Lorraine;
il y a fort à penser que jamais il n'eût quitté Nancy pour l'Italie, et qu'il se fût probablement contenté d'un office convenable à la cour sans vouloir mieux. C'est dans la recherche aventureuse d'une carrière que les véritables vocations se trahissçnt. Callot avait fait trois cents lieues à pied pour voir ce Remigio Ganta Gallina que La Bella rencontra presque sans le chercher et qui lui inspira la plus vive sympathie pour l'artiste nancéien. Et ce n'est pas le côté le moins curieux de la destinée de l'apprenti orfèvre que cette admiration en faveur d'un étranger, née à Florence, dans l'atelier d'un Florentin. Elle montre au mieux quelle réputation Callot avait laissée par delà, et quelle supériorité ses œuvres lui avaient acquise.
Pourtant Stephano n'était point définitivement fixé. Un passage d'une année chez Dandini l'entraîna vers la peinture; il s'y adonna avec la passion d'un néophyte, mais cette belle ardeur dura peu. Il se remit à copier les estampes de Callot sur les métaux d'un orfèvre; c'était un gagne-pain assuré. Petit à petit sa main s'accoutuma à ces scènes toutes vibrantes de naturel et de vie; il s'habitua à voir la nature avec les mômes yeux pénétrants et pleins de malice; dans ce commerce journalier ses idées suivirent un cours plus défini et, loin de considérer ce travail comme une fastidieuse corvée, il s'abandonna tout entier au charme de la traduction.
Il bénéficiait d'ailleurs des essais tentés par Callot :
le vexnis dur permettait à sa pointe de préciser le trait, et s'il s'égara d'ahord et manqua de dextérité, la pratique vint bientôt corriger ce que son expression avait de rude et de lourd. Une de ses premières estampes, le Festin des Piacevoliy qu'il composa en 1G27 à l'âge de dix-sept ans, se ressent tout à la fois de cette inexpérience et de l'imitation presque banale de son prédécesseur. Mais on y rencontre une phrase déjà colorée et décisive, la note juste; le fourmillement des têtes y indique une recherche spirituelle des effets. Sans être une œuvre définitive le Festin marque un point de départ assuré et brillant, supérieur aux travaux de Callot dans la période corl'espondante de sa vie. *
On dit que son ouvrage d'essai fut un saint Antonin, évêque de Florence, représenté en gloire, agenouillé sur les nues, dans un assez joli mouvement de ravissement pieux. Peut-être s'est-on mépris sur ce point. Le saint Antonin procède d'une manière plus parfaite de dessiner et de graver. J'y verrais plus volontiers l'œuvre de Stéphane arrivé à la maturité, une image rapidement conduite sans grande préoccupation artistique.
Comme s'il eût voulu de plain-pied reprendre une à une les idées de Jacques Callot, il s'essaye tour à tour à des combats de galères, dans la Prise des deux Galères de Bizerle, à une Tentation de saint Antoine ira\e^i\e, montrant le saint chevauchant
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un monstre à deux têles, à des Caprices en seize planches. Dans cette dernière suite, il prête si bien à la confusion avec le maître lorrain que les erreurs se pourraient excuser. 11 y a notamment un soldat à pied coiffé d*une bourguignotte qui rappelle à s y méprendre les fantassins du siège de Bréda et que La Bella pouvait bien avoir simplement copié sur Testampe. Mais il s'égare dans les lointains, dans ces fonds merveilleux où Jacques Callot taillait en se jouant les figurines, où le meilleur de son talent s'égrenait en scènes immenses, embrassant l'horizon tout entier. La Belle n'est plus à l'aise dans ces descriptions infinies, il ignore le moyen de rejeter bien loin derrière tout ce petit monde, il lui commu nique une valeur égale à celle des premiers plans et finit par embrouiller l'aspect général en voulant trop préciser.
Les Gobbi de Callot ou les grotesques attribués à Léonard de Vinci lui inspirèrent en 1630 les Facétieuses inventions de guerre et d'amour, en six planches de deux figures chacune. Le pastiche n'est point médiocre pour un artiste de vingt ans; mais on sent cette préoccupation incessante et monotone de reprendre pour soi les succès d'autrui. Il en était au dix-septième siècle comme de nos jours, les œuvres regardées et vantées excitaient les convoitises des débutants. Une Tentation de saint Antoine remarquée en appelait vingt autres. Pensez bien que
sans Callot,jamais La Bella n'eût songé din\ Inventions facétieuses, Fart n'y eût pas perdu grand'cliose et le jeune graveur n'en eût valu ni mieux ni pis.
En résumé, toute cette première période du talent de La Bella est essentiellement lorraine; elle marque les tâtonnements de l'artiste, le but qu'il poursuit. Travaillant aux côtés de Jacques Callot, il n'eût .iu mieux faire. Une tendance se révèle dans ces débuis, c'est la manière spéciale de noyer les contours, l'envie de peindre en surchargeant de tailles fines et ténues les moindres figures. Callot, c'est la silhouette nerveuse à peine renforcée de teintes d'ombre, sans les ciels chargés n les fonds noircis; La Bcllr,, au contraire, c'est le velouté, l'adoucissement. Mui» s sûr de lui, moins capable de concision brutale et franche, il noie les lignes de contour sous des griffonnis nacrés parfois inutiles. 11 faut bien l'avouer, le ton général est plus doux à I'omI, il excuse Tengoûment de certains amateurs, mais le dessin n'a plus la crànerie foudroyaiile des croquis enlevés à la pointe par Callot, c'est déjà un commencement de décadence.
C'est à cette époque environ, c'est-à-dire au mo- , ment du voyage de La Bella à Bome, vers 1655, que nous reporterions les dessins de l'Albertine de Vienne. L'artiste envoyé dans ^ la grande patrie » pour s'y perfectionner, grâce à la générosité de Laurent de Médicis, allait rencontrer là les ambassa-
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deurs de Pologne envoyés à la Cour pontificale. 11 voulut décrire dans ses moindres détails la cavalcade empanachée et bizarre de ces envoyés du Nord, au milieu de leur cortège de féerie. 11 dessina sur des cuivres en longueur, destinés à être aboulés, les divers groupes du cortège, depuis les cardinaux, les gardes à cheval, jusqu'à ces extraordinaires chameliers persans amenés à grands frais, les seigneurs en goncés dans leurs robes fourrées, et les ofiiciers romains venus à leur rencontre. La Bella gardera toute sa vie le souvenir de ce défilé d'opéca; il reprendra de temps à autre les étranges physionomies rencontrées là, et il aimera à les détailler en estampes ordinaires. De là les esquisses de F Albertine, attribuées à Callot un peu inconsidérément; c'étaient des noies destinées aux compositions ultérieures, réservées pour autre un temps; La Bella les avait prises sui* nature en 1653.
Plus tard, il eût dit autrement ces choses, il eût été moins près de Callot; dans ce temps il est tout entier à son premier entraînement. Qu'il décrive en une estampe d'imagerie l'invention de Notre-Dame de VImprunela, qu'il montre, dans un frontispice destiné au livre de Jean Nardio sur l'analyse physique du lait, Esculape sacrifiant à la Nature, il est demeuré l'élève docile, si docile même qu'on a souvent donné à Callot la paternité de ce dernier travail. C'est la touche même du Nancéien, ses franchises un peu
crues dans les figures, Taudace extrême deses aperçus. 11 fit également un éventail si près de celui de FArno qu'on ne saurait dire. C'est, dans un cadre très orné, une danse au milieu d'une foule considérable; et comme il ne signa point, les collectionneurs n'ont
Polonais, par Stopliano delk Bella.
pas manqué d'en gratifier Gallot, suivant la loi commune.
Délia Bella revint à Florence pour la célébration du mariage du grand-duc; inais une tache moins gaie l'attendait à son arrivée. Il dut graver sur les dessins d'Alphonse Parigi, successeur de Jules, les cérémonies funèbres faites à Florence pour les obsèques de l'empereur Ferdinand II. Et tandis que Parigi s'inspire de son père dans ses compositions, La Bella les traduit dans la manière de Gallot, d'une
pointe libre et franche, sans envie de pousser trop loin. Une des planches nous décrit la décoration intérieure de l'église, les squelettes gigantesques dressés contre les piliers, le catafalque élevé devant Tautel, et gardé par deux figures de guerriers à cheyal, armés de toutes pièces. Dans la nef, la foule des curieux ; en haut, dans hrs pourtours, es litres chargées de lumières, les drap(îries aux armes des Médicis. Bientôt, le jeune artiste abandonnera ces funérailles déjà oubliées de tous, pour redire les noces princières, les réjouissances florentines. Il est le contemporain immédiat du grand-duc Ferdinand II, né comme lui en 1610; il a envers ce prince une dette de reconnaissance à payer qu'il réglera de sou mieux. Peut-être eût-il aimé à combiner seul les fantaisies de ses dessins, à choisir les scènes; mais ici, comme pour les funérailles de TEmpereur, c'est Alphonse Parigi qui donne le ton et fournit les sujets. L'album orné d'un frontispice représentant un théâtre contient huit estampes principales sur la noce des dieux. Dans la première, une vue de Florence, délicatement tracée en perspective lointaine, rappelle les touches de Callot. Les autres découvi'cnt comme fiur une scène la foret de Diane, le jardin de Vénus, la mer, l'enfer, le ciel, et la grotte de Vulcain. Pour ces travaux, La Belle n'avait pas mieux à faire que d'imiter franchement Callot ou Canta Gallina; on retrouve dans ses tailles rapides et sobres
beaucoup de Tun et de Tautr.e des deux maîtres.
Ensuite il retourne à Rome, où de nombreuses commandes lui sont réservées; il reste fidèle au Lorrain dans la plupart d entre elles. Même quand il grave le frontispice de la Selva de Cupressi pour la célèbre Marguerite Costa, une Muse romaine d'alors, il y joint une dédicace au duc de Guise Charles de Lorraine, en souvenir du Nancéien. Une autre fois il détaille dans une très petite planche l'intérieur d'une église, et les plus éclairés attribueront son œuvre à Callot. Le plus curieux, c'est que tant qu'il restera en Italie, il s'en tiendra à l'expression particulière empruntée au maître, il en gardera l'accent. Il ne changera guère de manière pour devenir lui-môme •qu'à son voyage en France où l'appelaient les offres du cardinal de Richelieu, et les perspectives dorées d'une campagne artistique durable. Il vint à Paris comme Callot était allé à Rome, en la compagnie d'un ambassadeur qui l'accepta gracieusement au nombre des gens de sa suite, et le défraya.
A peine installé, le jeune Florentin se fait connaître par une suite bien personnelle consacrée à l'ouverture de la grande salle du Palais « Cardinal ». C'était en 1(541, on donnait pour la circonstance la tragicomédie de Mirante, en cinq actes. Stéphane délia Bella — ou mieux Etienne de La Belle, comme l'appelaient les Français — fournit à l'éditeur Legras, au Palais, une estampe par acte, illustration habile et
gaie d'une œuvre morleilemeut ennuyeuse. Le frontispice, c'est la reproduction exacte de la scène et de son rideau, avec les spectateurs attentifs; elle est devenue célèbre à cause de la rareté de ces descriptions de théâtre. Quant aux personnages, ils ont quelque chose de la gaucherie étrangère; les dames y sont désespérément longues, elles sont mal habillées; La Belle est encore un peu trop Florentin.
Nous n'avons point intention de suivre l'artiste pas à pas. Ce que nous voulons montrer, c'est l'influence indéniable de Callot sur lui, la direction morale qui lui vint de Lorraine. En tout il marche sur les traces de son prédécesseur. Le voici courant les camps à la suite de Richelieu, préparant des esquisses en vue de la gravure du siège d'Arras. Le voilà jetant les Caprices chez tous les éditeurs, montrant tour à tour les gens de guerre, les paysans, les chasses, les fêtes campagnardes .Callot a-t-il composé, pour un portrait du Roi fait par Lasnc, un petit combat destiné au fond? La Belle en imagine de suite un autre pour une estampe de Daret. 11 met derrière un farceur du Pont- Neuf, jouant de la guitare, gravé au burin par Rousselet, une merveilleuse vue des quais avec les maisons de la place Dauphine, le Louvre et la tour de Neshî. Il tient à aborder les mômes histoires que son devancier et à se montrer son rival en toutes choses. Lue fois il lui est supérieur, c'est quand il esquisse en 1646 le lerre-plein du Pont-Neuf où se
passent tant de choses; où les seigneurs coudoient les malingreux, où le roi en carrosse frôle les haquets des débardeurs, où les tréteaux en plein vent retiennent les foules. C'est Vlnipruneta de Callot, mais avec une pointe de noblesse en plus, quelque chose de plus policé, de moins cruel. Dans l'œuvre primitive, retouchée depuis et abîmée par une main maladroite, la vue s'étendait jusqu'au Cours la Reine, les horizons se dégradaient subitement jusqu'à disparaître sans effort dans leur finesse même. Les rives de la Seine encombrées à merveille, les quais chargés de troupes, donnaient l'illusion de la cohue immense des grandes villes. Après les premiers tirages, on s'avisa de renforcer les lointains légèrement écrasés ; on les reprit sans mesure et obtint des lourdeurs incompatible, avec les effets atténués des premiers plans; l'harmonie était détruite à jamais.
Quoi qu'il en soit de ces accidents, le Pont-Neuf de La Belle demeurera la pièce capitale de son œuvre, tant par l'esprit de la composition, la liberté des figures, la justesse des perspectives, que par les dimensions mêmes du cuivre. Il procède de Callol avec une note spéciale; il a moins de brio, mais plus de distinction.
Fécond, La Belle l'est plus que personne; rien ne l'arrête. Ses relations avec Henriet l'éditeur, avec Langlois dit Chartres, avec Collignon, lui créent des obligations nombreuses. Il ne faillit point à sa tâche
A Tun d'eux les petites vues de Paris avec une dédicace au marquis de Gouffier-Boisy, h l'autre les diverse figure et paesi; toutes histoires charmantes de sentiment et de dessin, petits chefs-d'œuvre de finesse et d'esprit. Entre temps et pour se reposer des figures, il gravait des cartouches d'ornements bizarres, un peu filandreux et tirés par les cheveux, mais tout de même intéressants et recherchés. Une fois encore il copiera Callot dans le frontispice des Bouffons ^ comédie de Marguerite Costa. C'est un théâtre représentant une place publique; sur le devant, deux hommes sont enfermés dans des cages tournantes. Autour d'eux, les balli de Jacques Callot dansent un pas grotesque, celui-là même que le Lorrain avait inventé pour eux; sauterie désordonnée et ridicule, singerie populassière destinée aux esprits simples.
Il est tantôt à l'apogée du renom. Ses moindres griffonnis trouvent immédiatement un éditeur pour les faire connaître. Ses procédés diffèrent essentiellement de Callot à cette heure, il vise à l'effet d'ombre, il pousse trop au noir par la répétition un peu oiseuse des tailles entrelacées. On sent qu'il voudrait faire rendre à la pointe les accents du burin. Quand il grave le frontispice des œuvres de Scarron en 1649, il exagère encore. Tout le monde connaît cette estampe drolatique où neuf poissardes empruntées aux grotesques de Léonard de Vinci figurent les Muses et dansent un rigodon autour du poète infirme.
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Scarron a trente et un ans, suivant la pancarte établie surle dos de sa chaise. Sur la colline voisine, un Pégase s'arrête et contemple la scène avec étonnement, tandis que des faunes armés de flûtes conduisent le branle. La Belle entreprend aussi une danse des Morts dont nous retrouvons quelques éléments dans les dessins de rÂlbertine, sarabande macabre rajeunie d'Holbein, où l'on voit les jeunes et les vieux entraînés par un hideux cadavre. Il fait des animaux sur le vif et s'en tire à son honneur. Ce qu'il dit le mieux, c'est la chèvre, le cheval de trait; il n'a plus la gaucherie de ses contemporains dans l'interprétation de cette nature spéciale où les plus habiles balbutient. Ces suites nombreuses publiées sans relâche répandent son nom dans le public; les gens du peuple le connaissent pour voir ses estampes accrochées aux fenêtres des marchands; les seigneurs recherchent ses œuvres qui les reposent des images pieuses toujours semblables, des planches populaires trop caricaturales et souvent ordurières. Chez La Belle, nulle exagération politique, et on lui en tient comple. Quand les troubles de la Fronde mettront la ville sens dessus dessous, il aura trop à faire pour s'y mêler. Un jour il rencontrera dans une promenade quelques manifestants tapageurs qui le prendront pour un Mazarinà cause de son accent, et qui le poursuivront de rue en rue. La Belle détalé de son mieux, serré de près par une bande acharnée; il rencontre deux
dames qui arrêtent le flot en cherchant à parlementer. Le graveur se nomme alors, il explique son origine florentine, parle de son métier de dessinateur dans un baragouin qui fait rire et désarme les plus enragés; les autres connaissent ses travaux, le saluent très bas et le laissent partir.
Mais il aspire à retourner à Florence, comme Jacques Callot regrettait la Lorraine. 11 fournit à Silvestre, neveu de l'éditeur Henriet, diverses vues des monuments de Paris, entre autres le Palais Cardinal, le Luxembourg, le Louvre et les Tuileries ; il grave le Mausolée de Louis XHl, s'essaye à imiter Rembrandt dans des portraits, et, fatigué de ces travaux, ennuyé de la tournure des événements, subitement pris de nostalgie, il s'enfuit à Florence, où il rentre dans le courant de 1650.
Si l'inspiration venue de Callot persiste virtuellement chez La Belle après son retour en Italie, on peut dire qu'il a définitivement abandonné le genre précis, la manière sobre de son devancier. Jombert, dans son catalogue raisonné, lui attribue la Petite place de Sienne, estampe tellement rapprochée de Callot qu'on s'y trompe, et il en reporte la composition à la fin de la vie de La Belle, en 1661. Nous savons aujourd'hui par des comparaisons nombreuses que cette charmante pièce n'est pas de La Belle, mais de Gherardini, sinon de Callot lui-môme.
La part du Florentin dans la dispersion des idées
du maître .de Nancy est des plus considérables. Son voyage à Paris fit pénétrer plus profondément le goût des vignettes spirituelles parmi les amateurs. Les œuvres de Jacques Callot eussent peut-être été impuissantes à forcer l'opinion sans cet appoint sérieux; en suivant la môme route, La Belle mit en relief le génie fécond de son prédécesseur, la merveilleuse prestesse de sa main, la valeur inappréciable de ses découvertes. La réussite des imitateurs donne la mesure vraie du mérite de Tinventeur. D'autres artistes se consacrèrent chez nous à recueillir la succession du Nancéicn; aucun d'eux ne vécut aussi exclusivement que La Belle de la gloire acquise par le maître; et ce qu'on lui demandait avant tout c'était de parler le même langage, d'amuser en même guise, sans rien de plus. Il le fit, au delà des espérances, et il demeurera comme l'apôtre d'un genre éminemment français, né en Italie, développé en Lorraine, compris de tout le monde.
Par une coïncidence assez curieuse, La Belle, tout comme Jacques Callot, est qualifié de merveilleux graveur dans la légende d'un portrait. Wenceslas Hollar, aquafortiste allemand dont nous aurons à parler tout à l'heure, inscrivit au bas d'une estampe représentant le Florentin cette courte biographie :
« Stefano délia Bella, natif de Florence en Italie en Tan 1614, très bon peintre en petit, a aussi fait merveilles en l'eau-forte; d'un grand esprit très abon-
dant en inventions. 11 a fait son commencement auprès de Jacques Callot. On voit quantité de ses estampes partout. »
La Belle mourut à Florence le 22 juillet 1664, à peine âgé de 54 ans, laissant une œuvre de plus de 1300 pièces, grandes et petites. Une de ses dernières planches représente la Mort triomphante, emplumée, montant une haridelle, brandissant une masse d'armes. Dans le lointain un choc formidable d'armées :
Icy la Mort triomplie entre les funérailles,
Les plus beaux promenoirs sont les lieux des batailles;
Son Ihrosne s'affermit de la cheute des morts,
Elle change à Tinstant par ses armes subtiles
En rivière de sang les campagnes fertiles,
Et les plaines de Mars en montagnes de corps.
Elle vint môme tout doucement chercher Tartisle chez lui, au milieu de ses préoccupations funèbres.