CALLOT A BRUXELLES
Mariage de Callot. — Discussion sur le séjour de Callol à Bruxelles à propos du siège de Bréda. — Les prétendus dessins de Callot S l'Albertine de Vienne; le livre de M. Moritz Thausing. — Portrait de Callot par Antoine Van Dyck, gravé par L. Yosterman. — Les planches du siège de Broda préparées sous l'inspiration de Spinola. — Comment les topographes dessinaient les sièges au dix-septième siècle. — Retour à Nancy pour terminer le travail. — Mort du duc Henri II et besognes modestes auxquelles Callot se condamne à ce sujet. — Estampes gravées dans les moments perdus de Callot. La Grande Paision. — Callot sortdes sentiers battus du hiératisme — Le Parterre de îiancy. — Achèvement du siège de Bréda. — Dons du duc Charles à Callot pour le Axer définitivement en Lorraine.
L'histoire du mariage de Jacques Callot avec Catherine Kuttinger de Marsal est une courte histoire, comme le sont celles des bourgeois honnêtes et tranquilles. Heureuses les unions dont on parle peu! Les deux familles tenaient à la noblesse récente, les apports étaient égaux, les ambitions modestes. Callot apprenait d'année en année à aimer le foyer lorrain qui lui assurait la paix et la réputation. II se maria sans grand entraînement de cœur, mais bien plutôt par envie de transmettre à ses enfants une bonne partie de la renommée péniblement
acquise. Malheureusement il n'aura pas cette joie.
« Notre graveur, — dit Félibien, qiti connaissait Callot par des amis communs, — notre graveur n'eut pas la satisfaction d'avoir des enfants de son mariage, mais en récompense il eut celle d'en produire un si grand nombre d'autres de son esprit et de sa main, lesquels ne mourront point, qu'on peut dire qu'il a laissé une postérité beaucoup plus glorieuse pour lui que celle que beaucoup de pères laissent après eux, dans des enfants qui souvent ne leur font pas beaucoup d'honneur. »
La pjiilosophie, hélas! n'a rien à voir en pareille matière, et Callot ne pensait pas comme Félibien.
A peine marié, les commandes le poursuivent. C'est l'Infante Claire-Eugénie, gouvernante des Pays-Bas, qui l'appelle à Bruxelles pour lui faire retracer les péripéties du siège de Bréda. Ici nous allons entrer de plain-pied dans les discussions; M. Meaume croyait, comme nous le pensons nous-mêmes, que l'artiste était allé dans les Flandres postérieurement à la chute de Bréda, soit après le 2 juin 1625. Au contraire, M. Moritz Thausing, se fondant sur un album de croquis conservé à l'Albertine à Vienne, prétendait qu'il y avait été appelé beaucoup plus tôt, au commencement des opérations, et que dans ce séjour au camp espagnol il avait eu le loisir de prendre sur nature les éléments de son travail ulté-
rieur. Examinons la théorie de M. Thausing*.
Les dessins de TAlbertine attribués à Callot furent trouvés à Pesth chez M. François Pulszky par un marchand qui les vendit à la collection du prince Albert. Ils étaient au nombre de 72, collés sur 32 cartons. Ce sont des croquis à la plumeassez habiles, représentant, avec de nombreux changements, des fragments de la Danse des morts dllolbein, du Calvaire de Lucas de Leyde, des études d'après Durer ou Léonard de Vinci. La partie intéressante de Talbum consiste en divers petits sujets traités lestement et qui paraissent l'idée première de certaines parties du siège de Bréda; on y voit entre autres choses Callot tournant le dos au spectateur et dessinant sous les yeux de deux soldats; puis des scènes isolées de pillage qui sont effectivement dans la planche définitive gravée par lui.
Au fond, rien ne prouve que ces dessins soient des croquis originaux sur nature plutôt que des copies. Le dessinateur qui transcrivait Holbein, Lucas de Leyde, Durer et Vinci, pouvait tout aussi bien imiter Câllot. Mais M. Thausing, qui avait rencontré au milieu de ces esquisses des soldats polonais, et qui tenait ferme pour Callot, précisait que l'album avait été composé par lui pendant le siège de Bréda, quand Sigismond, prince de Pologne, était venu saluer l'Infante à Bruxelles vers la fin de septembre 1624. Où
1. Livre d'esquisses de Jacques Callot. Wien. H. Miethkc, 1880, n-folio. Cinquante héliogi^avures et huit vig:ncttes.
Callot aurait-il pu voir jamais des Polonais, sinon dans cette occasion unique?
La question n'est pas là. Elle est tout entière dans ce fait que le petit cahier découvert est un livre de notes pris par un bon élève en vue de se faire la main; et pourquoi pas Stephano délia Bella, je vous demande, lui qui serra de si près son modèle le maître Callot, qui le suivit pas à pas et chercha à le parodier, si je puis ainsi dire? Et si je ne vois jamais dans Fœuvre de notre Lorrain la moindre allusion aux emprunts faits à Ilolbein, à Lucas de Leyde, si je ne retrouve aucun Polonais dans ses estampes, les voici par contre dans les eaux-fortes de La Belle. C'est aussi la Mort à cheval, empanachée, conduisant la guerre, transposition habile de la pensée d'Holbein ; ce sont des imitations pures et simples de Lucas de Leyde; et pour finir, les Polonais, accoutrés comme dans l'album, un peu différents de postures, mais gardant leur physionomie.
M. Thausing s'était donc trompé, et l'idée émise par lui d'un voyage de Callot à l'armée dès la fin de 1624 tombe d'elle-même. On ne l'appela que beaucoup plus tard quand on eut réussi, et qu'il devenait glorieux de chanter sa victoire. M. Meaume, qui ne connaissait pas les dessins de l'Albertine, avait bien jugé. Quant au portrait de Jacques Callot mis en tête du cahier de croquis, il est une preuve de plus. Pourquoi l'auteur se fût-il dessiné lui-même en tête
de son recueil? Combien n'est-il pas plus vraisemblable de supposer un portrait fait par le copiste, par rélève glanant à droite et à gauche une pose, une tête, une attitude?
Restons-en donc à la date de Juillet 1625 pour le passage de Jacques Callot à Bruxelles. Ce qu'il allait demander aux vainqueurs, c'était les renseignements topographiques indispensables, les situations respectives des armées. Quant au reste, il saurait toujours assez broder et inventer.
La recherche de ces documents ne lui prenait point un temps si considérable qu'il ne pût visiter les maîtres des Flandres. C'est avec un sentiment d'admiration profonde qu'il alla chez Yan Dyck. Quelle gloire et quel immense génie pour le Lorrain modeste! Quand le grand artiste voulut qu'il posât devant lui pour un portrait dessiné, Callot se sentit mal à l'aise sous le regard du maître. Il avait alors trente-deux ans, la vie bourgeoise l'avait engraissé et arrondi, ses joues étaient pleines et ses mains potelées. Lucas Yosterman grava plus tard le crayon de Van Dyck, mais Callot ne fut pas le dernier à déplorer que le peintre n'eût pas lui-même tenté la gravure, avec la maîtrise qu'il mettait dans cet art spécial. Vosterman nous montre un Callot trop frais, un peu trop joli, trop bien portant. C'est la première effigie, de beaucoup la meilleure et la plus reproduite depuis. Callot est à son travail, tourné de trois
quarts à gauclie, la tôte et le regard dirigés vers le spectateur; il sourit à peine, il semble éprouver le saisissement d'un enfant devant une personne qui rintimide; si choyé qu'il soit des princes, si fortement trempé qu'il se sache, il se trouve bien petit en face de Van Dyck.
Esme de Boulonnois, Jacques Lubin, Polahzani ont, à des époques différentes, repris pour leur compte l'estampe de Vosterman, mais ils l'ont outrageusement dénaturée.
A son passage à Bruxelles, le graveur lorrain était devenu l'homme des cours, le gentilhomme artiste faisant parade de ses armoiries et de ses distinctions. Et c'est bien quelque chose alors, au milieu de ce monde espagnol intolérant, peu à même de comprendre autre chose que le noble métier des armes. 11 est reçu chez l'Infante, confère avec Spinola, le vainqueur de Bréda, sur les dispositions à donner à son travail. On convient de traiter la scène à vol d'oiseau, comme si le dessinateur se fût trouvé sur quelque édifice élevé permettant d'embrasser les horizons dans leur plus grande étendue. Le jour choisi sera l'arrivée de Doua Isabelle-Claire-Eugénie au milieu des Espagnols victorieux, prêts à entrer dans la ville prise. Eu égard aux dimensions inusitées, Jacques Callot gravera le sujet en six planches différentes, destinées à être rejointes et aboutées;une bordure générale se continuera d'une pièce 5 l'autre
de manière à former un cadre complet après le tirage définitif.
Si Talbum de TAlbcrtine eût été l'œuvre préparatoire de Callot, il eût renfermé le croquis des équipages de rinfanle, le dessin des carrosses spéciaux qui lui servirent à faire son entrée, et que Jacques Callot ne pouvait concevoir d'imagination. Il eût mentionné les accidents de terrain indispensables, le groupement des compagnies suivant leur ordre vrai, car c'est là surtout ce qu'il était allé chercher à Bruxelles. Or nous n'y voyons rien de tel. Les petits épisodes isolés qui s'y rencontrent sont précisément ceux qui se traitent d'abondance; ils sont vraisemblables, mais non pas authentiques.
Le siège de Bréda était une lourde tâche pour un artiste adonné par tempérament aux choses microscopiques; mais Callot n'avait point à changer sa manière. Ce qu'on lui demandait avant tout, c'était de rester lui et de remplir un grand espace du panorama complet de la bataille. Comprise ainsi, la composition ne comportait pas des figures de plus de cinq ou six centimètres dans les plus grandes dimensions; en revanche les lointains devaient se couvrir de masses énormes, rangées en bataille ou déployées sur la ligne, de forets ou de terrains traversés par des cours d'eau. Un mètre quarante sur un mètre vingt à couper de scènes et d'épisodes variés! La perspective aérienne s'employait alors couramment
dans ces sortes de représentations militaires ; Perissim et Tortorel en avaient fait usage dans leurs planches des guerres de religion en i572; Claude Chastillon, ingénieur topographe attaché aux armées d'Henri IV, s'était essayé aussi à ces descriptions idéales des principaux châteaux forts de la France. Callot n'avait qu'à les suivre en corrigeant ce que leurs esquises renfermaient de naïvetés ou de méprises. 11 revint à Nancy joyeux de son voyage dans les Flandres et des hommes éminents qu'il avait rencontrés par delà. Mais, tout en se mettant à la besogne avec l'ardeur fiévreuse qu'il déployait, il n'oubliait point les commandes moins sérieuses.
Quand le duc Henri était mort, Jacques Callot s'était mis bravement à graver, sous les ordres de la Ruelle, dont nous avons parlé déjà, les plaques de métal qu'on allait fixer à la bière. Elles contenaient « les an et jour et heure que feu le duc Henri IP du nom est déceddé, ensemble les ans mois et jours qu'il a vécu et régné avec un éloge à sa louange. »
Dans ce travail purement manuel l'artiste rappelle le grand François Clouet occupé à mouler en cire le visage du roi Henri H; si honorés qu'ils fussent l'un et l'autre, ils ne pensaient pas déchoir, ni perdre leur temps, et l'idée ne leur fût point venue de refuser ce devoir suprême.
Dans les instants qu'il se donnait à lui-même entre chaque fragment du siège de Bréda, Callot reprenait
la gravure interrompue de la Pandore, représentée debout au milieu de rassemblée des Dieux, de la Généalogie de Lorrainej en l'honneur du nouveau duc Charles IV, de la Grande Thèse, 11 terminait également les sept pièces dites de la Grande Passion, sur la vie du Christ. Cette dernière œuvre est une des plus sincères du maitre ; les Hébreux qu'il nous montre procèdent à la fois des Gueux, des Bohémiens, et des paysans des Caprices. Dans la Mise en croix, d'un réalisme saisissant et profond, nous assistons à quelque scène de l'estampe des Supplices. Sur un tertre avoisinant, refoulé par les gardes costumés à la mode du temps, le peuple attend que la croix s'élève. La Vierge s'évanouit; lescharronscherchent à dresser l'arbre de justice; derrière, les deux larrons solidement garrottés et qui seront crucifiés à leur tour. Tous les appétits féroces et bas des foules sont peints sur les visages des spectateurs : dans leurs toiles les plus vantées, les grands maîtres de la peinture n'avaient pas mieux surpris la majesté effrayante et lugubre du sujet. En bon courtisan Callot n'oublie pas ses princes, et leur succession au trône appelle à chaque fois une offrande nouvelle. Un jour de l'été 1625, il s'est égaré dans cette partie des jardins du Palais appelée le Parterre; il y a rencontré Charles IV et sa jeune femme Nicole, arrêtés devant les joueurs au ballon. Quel cadre plus charmant eût-il pu imaginer que ces terrasses ombragées, ces corbeilles de fleurs, pour y
enfermer le couple princier? Tel qu'il est cependant avec le bastion des dames dans le lointain, le parterre lui parait un peu bourgeois; il Taecommode à sa guise, il le transforme; le bastion devient une terrasse magnifique prolongeant la vue. Une foule brillante parcourt les allées, recherche Tombre, c'est le printemps, le gai printemps de la Lorraine; des vers viennent sous la pointe de Callot, réminiscence heureuse, ou bien improvisation habile :
Ce dessein façonné des honneurs du printemps Enjolivé d'objets de divers passetems C'est vostre aaçe madame, où les douceurs encloses Nous sont autant de fleurs ou rosiers précieux Qui pousseront sans fin les doux-flairantes roses Dont l'odeur aggréra aux hommes et aux dieux.
Le titre porte : « Parterre du palais de Nanci taillé en eau-forte et dédié à Madame la duchesse de Lorraine par Jaque Callot son très humble serviteur et sujet le 15 d'octobre 1625. »
Le succès du Parterre fut très grand à Nancy, et Charles IV comprit ce que perdrait la Lorraine à laisser un pareil homme chercher fortune ailleurs. Le siège de Bréda, continué sans relâche, n'était pas sans faire concevoir des craintes : l'artiste n'irait-il pas quelque jour se lixer à ihuxelles, où les promesses les plus brillantes l'appelaient? Les générosités de Henri 11 étaient un exemple que son successeur voulut imiter de son mieux. Cette fois le don gracieux
de deux mille livres fait à Jacques Callot laissait clairement entrevoir la pensée du prince ;
« Au sieur Jacques Callot, sculpteur en taille douce, demeurant en ce lieu, la somme de deux mil frans que S. A. par effectz de sa libérallilé luy a octroyé en don pour luy donner moyen de continuer sa demeure en ses païs, ou il.auroit esté arresté par feue S. A. que Dieu absolve! »
Au fond le maître ne songeait point à quitter la Lorraine; son ménage nouveau Ty retenait, ses amis Tentouraient, il vivait largement de la situation personnelle acquise et de celle de son père. Et puis qu'eût-il fait dans les Flandres, perdu dans ce monde inconnu pour lui, qui lui avait fait bonne chère à son passage, mais qui pourrait voir d'un œil moins favorable une installation définitive?
Le travail du siège de Bréda tire à sa fin; toutes les péripéties des derniers jours de l'investissement ont été décrites dans des petits tableaux indépendants et successifs, comme si les opérations se fussent déroulées les unes après les autres devant le spectateur. Les meilleures qualités de l'artiste se retrouvent là tout entières; les effets d'arrangements et de groupements ont été ménagés avec une discrétion merveilleuse. L'étendue immense des plaines n'est point vide comme on l'eût pu craindre, elle n'est point non plus trop chargée de monde. L'objet principal qui frappe les yeux, c'est l'arrivée de
rinfante Claire-Eugénie au camp. Dans un défilé incroyable de troupes de tous genres, parmi les piquiers et les carabins, au milieu des compagnies de cheval ou de pied en ordre de bataille, les carrosses espagnols cheminent en longue procession ; sur le passage de la princesse, les têtes de ces héros lilliputiens s'inclinent. Au loin les escadrons s'ébranlent, les estafettes portent les ordres. Toute l'économie spéciale des sièges apparaît clairement dans son pêle-môle curieux d'hommes, de bétes et de charrettes ; les yeux les moins préparés conçoivent les dispositions d'approches, et surprennent dans uue déduction logique la marche des opérations. Jacques Callot se révèle dans cette page l'interprète subtil et disert de l'histoire, en même temps que le metteur en scène hors de pair des renseignements fournis par Spinola. 11 a su d'ailleurs conserver son indépendance, il a voulu faire vrai sans s'inquiéter des prétentions espagnoles. Les sièges sont une grave affaire où les généraux ne paradent guère en écharpes brodées; et d'ailleurs les allégories fastidieuses ne sont point son fait, il les abandonne aux moindres compagnons. Ce qu'il veut, c'est la vie toute simple, un bivouac où se réchauffent quelques cavaliers, une ferme pillée, un officier désarçonné, un cheval lançant une ruade, un chien égaré, des riens charmants qui sont la physionomie d'une époque, sa note propre, et qui en disent plus long
que les parades solennelles et musquées des peintres de cour.
Les planches du siège de Bréda eurent un texte explicatif publié chez Plantin, à Anvers, en 1628, et joint ordinairement aux épreuves collées sur toile. Il faut bien croire que les premiers tirages datent à peu près de ce temps; on s'expliquerait difficilement en effet la légende suivant à deux ou trois ans d'intervalle l'apparition des estampes. D'ailleurs l'effet causé par la prise de Bréda se continua longtemps dans les Flandres espagnoles. Herman Hugo en publiait une relation en 1629, traduite par Chifllet en 1631; des relations anonymes pour ou contre les Espagnols racontent les mêmes choses en 1625, 1626 et 1628. Quoiqu'il soit, Callot avait mis la dernière main à son travail longtemps avant 1629, car c'est la diffusion de ces estampes qui lui vaudra la commande du siège de La Rochelle et ramènera à Paris; nous en reporterions volontiers à l'année 1627 l'achèvement définitif.
Sans qu'il s'en doutât Callot venait de faire œuvre d'orthodoxie, il comptait comme un militant parmi les catholiques. La défaite du prince d'Orange commentée par lui devait fatalement le conduire à célébrer la ruine des protestants par Richelieu. Et cependant, pour bon catholique qu'il fût, sa pointe n'était point Tarme d'un sectaire, il plaçait l'art trop haut pour se compromettre à politiquer. S'il
consentit à décrire ces campagnes, c'est bien plus à cause de leurs côtés pittoresques, de la nouveauté des scènes à composer, que pour satisfaire l'orgueil des vainqueurs, ou ses haines particulières. C'est son scepticisme môme qui le prémunit contre les entraînements et lui permet de manœuvrer à l'aise sur une donnée scabreuse; jusqu'à la fin de sa vie Callot restera le poète tranquille des bohémiens ou des gueux.
YI
CALLOTA NANCY. 1628-1629.
Œuvres nancéiennes de Callot. — La duchesse de Chevreuse à la cour lorraine. — Les fêtes, les intrigues. — Callot chargé avec le peintre Claude Deruet de la décoration du palais, et de la construction des machines nécessaires aux réjouissances. — Les souvenirs de Parigi. — Description du Combat à la barrière donné dans la salle neuve du Palais. — Callot grave des planches pour la relation qu'en fait le poète Henri Humbert, — Prétendus démêlés de Callot et de Deruet. — Travaux religieux en clair obscur. — Le Brelan. — La Carrière. — La Chasse.
Les oncouragemenls du duc Charles créaient des obligations pour Callot, il tenait à se montrer dévoué en se consacrant plus exclusivement aux œuvres nancéiennes. D'ailleurs les occasions n'allaient point lui manquer dans cette cour rajeunie où les frivolités italiennes s'étaient implantées. Charles IV préférait les joutes et les chasses aux embarras de la politique extérieure; il recevait volontiers des hôtes illustres et jetait Tor sans compter aux artistes capables de l'aider dans ses folies. Par une maladresse qui devait lui coûter bien cher dans la suite, avec la légèreté de son âge et de ses mœui's, le duc avait reçu dès la
fm de Tannée 1676 la belle duchesse de Chevreuse, Tennemie jurée de Richelieu; la Lorraine devenait un pays neutre où les proscrits trouvaient asile assuré et table ouverte. Sous ce bénéfice <•< la blonde Rohan » était arrivée à Nancy, y avait rencontré une foule de gentilshommes provinciaux désireux de paraître en sa présence, et de faire les fous en compagnie d'une princesse à la mode. L'histoire rapporte que Charles IV fut touché plus que tout autre des grâces singulières de la charmeuse; il voulut Tétonner par son luxe, et pour y parvenir il appela Callot à son aide.
On rêva de préparer pour les jours gras de 1627 une fôte populaire dans le goût de la Guerre d'amour des Médicis. Des cavalcades seraient organisées dans le palais, où les gentilshommes lorrains rempliraient des rôles allégoriques et légendaires. Pour clore la journée Charles IV descendrait en champ clos au milieu d'une des grandes salles du château transformée en hippodrome, et il lutterait à pied contre un adversaire, â la barrière, comme on disait à Nancy, c'est-àdire en tournoi.
Ce fut le dimanche 14 février que la représentation commença. Elle avait ses metteurs en scène, Claude Deruet, le peintre officiel, chevalier du Christ de Portugal, et Jacques Callot, chargé de garder la mémoire de ces belles choses; elle avait également son historiographe ampoulé, Henri Humbcrt, poète
de la cour qui décrirait en prose chacun des tableaux de la cérémonie.
La salle neuve, entourée de gradins en escaliers, tendue de tapisseries, pouvait contenir plusieurs milliers de spectateurs. Dans un coin, face à labarrière de la piste, un échafaud splendide réservé aux princesses. Au-dessus des portes, un ciel avec un soleil éclatant perçant les nuées. Le soir était venu, et dans l'ombre douteuse de la scène, les riches joyaux des dames étincelaient à la lumière des torches portées par des pages à pied. Bientôt les chars font leur entrée; ils paraissent, eux aussi, un peu de soleil dans la demi-obscurité de la salle; ce sont de lourdes machines de carton et de bois figurant des monstres marins, des nefs guerrières, des animaux fantastiques, mises en mouvement par des hommes cachés à rintérieur. Ainsi arrivent dans Tordre arrêté d avance le prince de Phalsbourg tenant le combat, MM. de Macey, de Vroncourt et de Marimont, les sieurs de Couvonge et de Chalabre, le comte de Toriiielleen Jason, le marquis de Moy, cousin du duc de LoiTaine, sous le nom de Pyrandre, et enfin le duc Charles IV sur un char, en Apollon, tout étincelant de pierreries, écrasant les humbles mortels, comme il se devait.
Qu'on se figure un défilé de chars historiés dans un cirque ou un hippodrome; chaque machine fait le tour de la piste suivie par une autre, en file
indienne. Très lentement on s'avance, les héros assis saluent les dames ; des acteurs chantent les vers improvisés pour la circonstance. Et puis les voitures une fois sorties, les tenants du combat revenant à pied en armure de joute, couverts de plumes et tenant leurs lances. Il ne peut y avoir d'imprévu en pareil cas; tout est réglé par avance, les vainqueurs seront le duc et le marquis de Moy son invité, le vaincu M. de Phalsbourg, qui ne peut décemment avoir la prétention de battre Apollon ou Pyrandre.
On reporte à Deruct le mérite de ces arrangements, et Callot lui-même l'assure dans la préface du livre gravé à ce sujet en Thonneur de la ducnesse de Chevreuse; quoi qu'il en soit, nous imaginons que les souvenirs de la GueiTe d'amour lui permirent de contribuer à la décoration pour une grande part. Mais ce que Deruet n'eût point su faire, c'était de montrer dans de petites estampes, dans des espaces minuscules, la foule énorme entassée dans la salle neuve du château. Et pensez qu'en dépit de Texiguïté extrême des figures nous les pouvons juger assez bien pour reprocher une fois de plus au graveur ses modes arriérées,, les collerettes énormes qu'on ne portait plus môme à Nancy au temps de la duchesse de Chevreuse. Rien ne saurait donner idée de la tournure guindée de toutes ces poupées, fagottées, endimanchées, copiant leurs gestes les unes sur les autres, et se tenant sur leurs petits ergots pour paraître plus
JACQUES CALLOT lîl
belles. Le génie de Callot a su comprendre ces misères, et il les redit avec un brio et une humour extrêmes.
Deruet eût eu mauvaise grâce à taquiner Callot sur ce point, comme le prétend Félibien. Son rôle à lui s était borné au dessin des machines, peut-être même à la peinture des accessoires. Quant à prétendre composer d'après ces énormes choses les esquisses fouillées et précises destinées à la gravure de Callot, c'eût été folie. Il faut prendre le récit de Félibien pour ce qu'il vaut, c'est-à-dire pour un méchant propos émanant d'ennemis de Claude Deruet. La préface dont nous parlions met à néant tous ces contes saugrenus.
« Madame, y disait Callot en s'adressant à la duchesse de Chevreuse, cette royale maison à qui monseigneur vostre mary doibt la gloire de son sang, a de tout temps accoustumé de passer les heures du loisir en des exercices que la vertu ne peut desadvouer. C'est pourquoi Son Altesse continuant les nobles coustumes de iselles de ses ancêtres a voulu par sa propre personne, en l'année présente, sous des feintes utiles, animer les images de la vérité. A cet effet m'ayant honoré par ses commandements du soing des machines avec le sieur Deruet, de qui le pinceau par son rare artifice donne chaque jour ses leçons au naturel; elles n'ont pas esté trouvées du tout différentes de ses intentions. Mais afin que des
gestes héroïques qui seront à jamais présents à ceux qui les ont admirés puissent approcher le sens des plus esloingnez, je tasclie d'en faire vivre les figures par mes crayons, etc.... »
Voilà qui est au plus clair. Callot et Deruet donnent le modèle des chars, mais Callot seul s'attache à esquisser dans ses estampes la physionomie des fûtes; hàtons-nous de dire, par ce que nous savons du talent de graveur de Deruet, que seul Callot pouvait et devait le faire.
Le Combat à la barrière se ressent très vivement de Parigi à dix ans d'intervalle : on surprend le graveur en flagrant délit de devoir d'élève dans la gravure des machines destinées aux entrées. Mais quand il abandonne ces planches préliminaires et presque sacrifiées pour se consacrer tout entier à l'intérieur de la salle, soit qu'il nous la montre du côté où se trouve Téchafaud des princesses, soit qu'il en donne un aperçu plus général en faisant face aux portes d'entrée, il redevient le Callot lorrain, celui des Supplices ou du Parterre^
11 ne savait guère, le pauvre artiste patriote, que ces réjouissances, ces flonflons et ces panaches cachaient pour l'instant un coin bien noir de l'histoire de Lojraine. Rien ne transpire encore des sentiments de rancune du cardinal de Richelieu qui veut attendre. Peut-ôtre môme les planches innocentes du Combat à la barrière vinrent-elles le troublera Paris
et lui laisser craindre la propagande de sa belle ennemie. Il sait les intrigues de Charles IV et en connaît Torigine, mais Theure n'est point encore venue d'agir.
Par une singulière fantaisie Jacques Callot, habitué à la sobriété extrême du travail, et qui demande à l'esquisse renforcée de quelques ombres sévères le secret de ses vigueurs inimitables, cherche vers ce temps à faire jouer les lumières intenses ou les clairsobscurs dans des compositions religieuses. Il s'y était essayé déjà dans la Grande Passion, sans succès. La Sainte Famille à table et le Brelan ne valent point sensiblement mieux. On le sent mal à l'aise dans ces accumulations de tailles destinées à figurer les ombres épaisses de la nuit; les figures éclairées par des lampes ressortent en taches blafardes sur les fonds. N'était la précision des contours, on pourrait donner tout aussi bien ces estampes à quelqu'un de ses continuateurs.
Le Brelan, c'est l'Enfant prodigue tombé dans une maison de jeu. A la lueur d'une chandelle, plusieuss personnes sont occupées à voler un niais. Une femme tient les cartes et les abat sous l'inspiration du prodigue. Mais derrière elle un aigrefin à feutre emplumé sort discrètement un miroir de son manteau relevé très haut, et découvre le jeu à l'adversaire qui y lit couramment.
Jacques Callot critiquait un vice lorrain, sous
couleur d'histoire sainte. L'enfant prodigue, coiffé à la française, c'est quelque jeune écuyer d'alors perdant son temps et sa jeunesse en compagnie de malandrins. Et la passion des cartes n'est pas née d'hier, non plus que les tricheries ne sont bien nouvelles. Les ducs de Lorraine avaient beau sévir contre les brelandiers, comme on appelait alors les coureurs de tripot, il y en avait un peu partout à Nancy dès le commencement du dix -septième siècle. Une ordonnance sévère datée de 1 505 essayait d'y porter remède, et son préambule ne manque pas d'une certaine tristesse :
ce La trop grande licence des vices, y est-il dit, qui petit à petit s'est par cy devant glissée non seulement en nos villes, mais aussi en nos bourgs et villages, a tellement gagné sur les habitants d'iceùlx que méprisant l'honneur de Dieu... ils se sont adonnés la plus part aux jeux prohibés et deffendus, les autres à boire et à hanter les tavernes et cabarets, ou vivans dérèglement, le plus souvent surpris de vin, ils se qiierellent pour de légères occasions. » (Recueil de Fr, de Neuf château, p. 48.)
A cent vingt années d'intervalle, rien n'est changé dans l'amour du jeu, et l'artiste a voulu nous montrer les ressources ordinaires des tricheurs pour corriger la fortune; c'est ce qui donne à ses estampes une allure vécue si particulière ; il n'invente pas, il nous fait pénétrer simplement dans la vie de
ses contemporains, soit qu'il peigne les gens du peuple amoureux des supplices, assistant à la mort du Christ, soit qu'il nous entraîne à la suite d'un viveur dans les maisons mal famées où la raison s'égare.
Parfois môme il veut décrire un intérieur tranquille de bourgeois, et c'est la Sainte Famille à table qu'il nous montre; le père et la mère assis et l'enfant Jésus buvant dans un grand verre. Ici encore, comme dans le Brelan, Callot a cherché les effets de lumière; les- auréoles des saints personnages éclairent leurs visages au milieu de l'obscurité. Mais sa main si habile à préciser les contours, à déterminer d'un trait les figures, s'embarrasse des tailles nécessaires aux fonds noirs. L'effet est boueux et médiocre, parce que les subtilités du tirage lui sont inconnues et que ses planches à l'eau-forte imitent le burin.
Cependant il revenait toujours, et à son grand honneur, aux fêtes populaires, dans lesquelles son génie jouait plus à l'aise. Il fallait un pendant à son Parterre de Nancy, et le sujet s'imposait de lui-môme. Tout près du palais, il y avait une rue très large, une manière de place qu'on nommait la Carrière, où se faisaient les tournois, les parades foraines, les courses de chars. La Ilière en avait autrefois dessiné une vue lors des funérailles du duc Charles III; mais il avait diminué l'espace en l'encombrant de spectateurs entassés.
Callot rêvait d'y réunir, comme daîis un tableau,
synoptique, les mille faits de la vie nancéienne; le Parterre, c'était la noblesse, la promenade aristocratique; la Carrière ouvrirait une vue d'ensemble sur la bourgeoisie. Il y mit d'abord un combat à la barrière, avec ses juges du camp montés sur des échafauds, des palissades à hauteur d'appui arrêtant les spectateurs. Et devant, les gens indifférents à la scène, les faiseurs de tours, sautant sur un cheval sellé au faite d'un tremplin, des traîneaux lancés à toute vitesse, des flâneurs arrêtés et devisant. Dans un coin, deux duellistes vident une querelle sans plus de souci des archers de ville, qui ont cependant le devoir, de par les ordonnances de Christine de Danemark, « de les assommer et exterminer sur l'heure! » Il y a encore progrès dans cette œuvre charmante; les tons gris ont une harmonie lumineuse d'un surprenant effet.
Pour toucher un peu à tous les sujets, il entreprit de graver une chasse princière, un de ces laissercourre seigneuriaux que les ducs de Lorraine réservaient à leurs hôtes de marque. Autour d'une enceinte, et pour fermer les issues aux bêtes, les piqueurs ont tendu leurs toiles dès la veille. Le cerf, conduit rondement par une meute de courtauds lorrains appuyés par des veneurs à cheval et des valets à pied tenant leur huchet, se jette dans une clairière. Les dames suivent dans les carrosses lourds, ces chariots branlants mal suspendus qui sautent follement dans
les ornières des cépées. L'animal va battre Teau. Tout auprès de Tenceinte est un lac dans lequel baigne une montagne à pic, arrondie suivant le procédé ordinaire.
Ici les finesses ont disparu ; Callot enlève la scène d'une pointe vigoureuse, et Teau-forte a mordu cruellement le métal; d'où quelques duretés dans les premiers plans, quelque apparence de retour aux chasses de Tempesta, le maître du genre. Au point de vue très spécial de la vénerie, nous pourrions formuler de sérieuses remarques, mais à quoi bon? Callot, tout chasseur qu'il fût, n'avait pas eu souvent loisir d'assister à un hallali du cerf; il parlait un peu sur des on-dit. Quand il courait les champs, un fusil sur l'épaule, il ne rencontrait guère que des perdrix ou des lièvres, et encore jouissait-il d'un privilège extraordinaire octroyé gracieusement par le duc, « à charge cependant qu'iceluy ne s'émancipera de tirer sur bestes fauves, hérons ni autres sauvagines ». La Chasse n'est donc point une de ses meilleures estampes, on y sent trop la fantaisie, l'imagination, le chic, si nous pouvions employer cette expression risquée.
Jointes aux travaux de métier qu'il ne cessait de faire pour les éditeurs, ces estampes conduisirent Jacques Callot jusqu'à la fin de 1628. 11 avait à peine trente-cinq ans.
En novembre, il connut la prise de La Rochelle par
le roi de France et la chute de Saint-Martin de Ré. 11 était loin encore de se douter que ces guerres lointaines seraient racontées par lui au monde entier. Mais son camarade Henriet, alors établi à Paris, ne l'oubliait pas. Maître de dessin de la plupart des grands personnages de la Cour, il avait Toreille de ces courtisans par qui se font les réputations artistiques. Jacques Callot reçut la demande officielle de graver les sièges : il accepta avec joie, et partit presque aussitôt.
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