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LES ITALIENS

Le autres graveurs italiens imitateurs de Callot. — Melchior Gherardini.

Francesco Luccini. — Bernardino Capitelli et les clair-obscur. — Ercole

Bazzicaluva.

La Belle fut un artiste complet, il eut la renommée de bonne heure, il se fit la part grande au milieu des graveurs du dix-septième siècle ; mais, comme je le disais, il ne fut point le seul à imiter Callot. Combien de gens moins connus cherchèrent à s’approprier la formule du Lorrain, à la transcrire servilement pour en tirer profit! On a nommé Mclcliior Gherardini, élève de Giovanni-BaUista Crcspi, qui abandonna la peinture pour l’eau-forte, et grâce à son talent spécial d’adaptation, approcha le plus près du modèle. Gherardini était de Milan, il était né la môme année que La Belle. Tout jeune, il avait admiré les œuvres florentines de Callot, et s’était essayé à les reprendre. Il s’en tint là, jamais il n’osa quitter la route frayée pour inventer d’autres histoires. Ses Caprici varii

dédiés au cardinal Barberini, neveu du pape poète Urbain VI II, restent un pastiche gai mais impersonnel des travaux similaires de Callot. L'aspect en est lourd, les délicatesses de l’inspirateur n’ont pu être surprises. Peut-être citerions-nous dans la suite, un départ de troupes d’un arrangement assez adroit, un festin à la campagne d’une allure enjouée; le reste est un essai, un médiocre devoir d’élève.

Et cependant, s’il n’a point de franchise supérieure dans la gravure du premier plan, s’il s’embarrasse de tailles métalliques un peu dures, il sait couvrir ses lointains de figurines, esquisser légèrement les palais de ses perspectives, communiquer à ses planches un ton atténué et doux que ses émules ne surent jamais surprendre. La Petite place de Sienne est son chefd’œuvre eu ce genre. Au premier plan, une paysanne drapée dans une mante et portant sur sa tète une corbeille de légumes; devant elle, une place immense de quelques centimètres carrés où passent des centaines de promeneurs, des carrosses, des cavaliers. .Tomber t avait attribué cette pièce à law Belle, d’autres l’ont donnée à Callot lui-méme, c’est le plus bel éloge que nous puissions faire du travail de Gherardini.

Il reprit plusieurs fois le même sujet en variant les fonds. Tantôt ce sont des seigneurs et des gueux arrêtés sur une terrasse et laissant entrevoir au loin J’Arno cl ses ponts; un cheval tombé et se débattant avec une longue li le de maisons derrière; ou bien

encore la même paysanne autrement tournée, ayant un cavalier près d’elle, et dans le lointain une place chargée de monde, de voitures, de cavaliers. Callot n’avait guère mieux esquissé les Caprices de Florence ; sa seule supériorité, c’est d'avoir su dire ces choses le premier, et d’avoir trouvé le moyen matériel de le faire.

Et tandis que Gherardini s’ingéniait à s’assimiler ce qui avait fait la gloire de Callot, d’autres lui empruntaient les moindres côtés de son prodigieux talent. C’est Antonio Francesco Luccini, par exemple, qui démarque les Gobbi dans le Compendia del Variai de Caramoggi (1627), et compose sur ce thème saugrenu une féerie démente et grossière, où des nains hideux se livrent à toutes les insanités, à toutes les folies. Luccini n’est point un dessinateur heureux. Quand il grave d’après La Belle une fête sur l’Arno à Bise, il rompt l’ordonnance des figures, compromet les perspectives par l’âpreté féroce de son travail alourdissant. Il n’a retenu du maître qu’une chose, c’est la propension aux exagérations caricaturales; il y ajoute les conceptions d’un tempérament brutal, et tel qu’on pourrait croire Luccini né en Hollande plutôt qu’à Florence, ville de la politesse et du goût.

Bernardino Capitelli, au contraire, emprunte plus volontiers au maître de Nancy ses clairs-obscurs, la Sainte Famille à table et le Brelan . Nous avons dit à son temps combien ces travaux particuliers tenaient

une place petite dans l’œuvre général de Callot. Habitué à jeter une figure dans un trait vigoureux et concis, à écrire sa pensée sans périphrases, Callot tourmentait sa pointe pour obtenir d’elle les noirs nécessaires aux effets de lumière. C’est là pourtant ce qui toucha Capitelli. Il grava dans cette manière une série de bas-reliefs, et surtout une Sainte Famille à peine démarquée dans ses lignes principales. Qui sait même si quelque éditeur audacieux n’aurait pas fait inscrire le nom de Callot sur les élucubrations maladroites de Capitelli pour en avoir le débit pins facile? C’est une opinion discutable, et l’on pourrait ranger au nombre de ces faux plusieurs clairs-obscurs misérables signés du maître qui ne les avait peut-être jamais vus.

C’est le malheur du succès, et ces paternités supposées sont communes au dix-septième siècle. Combien de portraits de gens inconnus sont venus jusqu’à nous affublés de noms populaires! Une planche représentant une dame quelconque coiffée haut et portant un collerette élevée traînait-elle chez un éditeur exempt de scrupules? on la baptisait Gabrielle d’Estrées, ou la marquise de Yerneuil, et elle se vendait au rabais sur les places publiques. Les catalogues de portraitures sont pleins aujourd’hui de ces supercheries. Pourquoi des œuvres si éloignées des moyens ordinaires de Callot n’auraient-elles pas eu cette destinée ? Je mettrais volontiers dans ce cas la Sainte Famille ,

peut-être même le Brelan et les deux femmes assises au berceau d’un enfant mort.

Capitelli grava, en s’inspirant de Callot, les chars de triomphe pour les fêtes de Sienne en 1632. Il fit aussi un carrousel militaire donné à la même occasion sur la grande place de la ville. Bourgeois ou seigneurs y ont la tournure légèrement impertinente et brave adoptée par le Lorrain dans la Noblesse ; mais il y manque ce je ne sais quoi de naturel et de franc que nous admirions naguère, et surtout les fonds admirables, cadre merveilleux des modèles.

Laissons Alphonse Parigi, demeuré dessinateur, et qui tenait de son père la souplesse agréable des figures, et l’économie spéciale des procédés qui avaient tiré Callot de la foule. Sans doute, lui aussi demanda aux estampes du maître certains secrets de facture et de disposition dont il fit bon usage; mais comme il ne nous est parvenu que traduit par La Belle, nous ne saurions en inférer rien. Au contraire, voici un amateur, chambellan de la cour d’insprück, et plus tard gouverneur de Sienne, Ercole Bazzicaluva, qui révèle franchement scs tendances. Bazzicaluva était florentin ; au milieu du tracas de ses charges officielles, il s’adonnait aux arts. Charmé comme tant d’autres et surpris à la fois de la vie intense rencontrée dans les estampes de Jacques Callot, il s’essaya à le copier, puis à l’imiter librement dans des plan-

ches de son cru. Bazzicaluva n’est point un artiste de profession, il a autre chose à faire, mais il met dans sa besogne la passion de l’homme qui ne vit pas de sa pointe. 11 a plus facilement que d’autres le loisir d’étudier, de reprendre, et de ne livrer ses cuivres à la publicité que sûr de son fait.

Il est à Sienne en 1658; il compose dans cette ville, en l’honneur du grand-duc de Toscane, une suite de neuf pièces tellement rapprochées de Callot que les plus clairvoyants s’y seraient laissé prendre. Le frontispice notamment, avec sa Renommée embouchant la trompette, et la ville de Florence au loin, est un pastiche surprenant. Une chose pourtant servirait à marquer une différence essentielle, ce sont les arbres- traités par Bazzicaluva dans le genre de ceux de Jean Rousseau, en choux-fleurs, tandis que Callot les séparait, les garnissait cle branches noueuses.

Les Exercices équestres en l’honneur d’ Alexandre Visconti témoignent des memes préoccupations. Bazzicaluva n’imagine pas qu’on puisse dire mieux que Callot, et il le met eu coupe réglée. Ce sont des chasses qu’il nous montre, des combats de cavalerie, et en général tous les exercices où le cheval tient le premier rang. Callot eût pu graver plus subtilement ces petites histoires, mais il n’eût su les décrire autrement. Je signalerai comme la meilleure de la série la planche où le piqueur fait son rapport au

maître d’équipage; on imagine difficilement plus de brio et de perfection chez un amateur. Il en est de meme pour le combat de cavalerie, où la charge vigoureuse est enlevée de verve par un dessinateur maître de lui.

Telle était donc à Florence la réputation de Callot que, meme en ces temps de décadence artistique, ses estampes avaient le don de passionner les graveurs et de former une école. Étienne La Belle fut à vrai dire le seul dont le nom ait forcé l’oubli; mais qui sait ce qu’il fût advenu si le maître eût vécu en Italie, s’il eût ouvert son atelier aux bonnes volontés? Ceuxlà qui le suivirent ne reçurent jamais de lui ni conseils ni encouragements; ils mirent à Limiter plus d’admiration que de méthode; ils furent les disciples de tradition. Et ce n’est pas la particularité la moins étrange que de voir un modeste, enfermé pendant une vie loin des centres, révolutionner à ce point toute une branche de l’art, imposer inconsciemment ses vues aux jeunes et rendre populaire un procédé dédaigné et méconnu. L’Italie allait rester sur cet effort, faute de gens habiles. Mais les Français continueraient l’entreprise, la poursuivraient au milieu de préoccupations artistiques différentes. A Paris, une classe de graveurs s’était fortement nourrie des « nouveautés » introduites par le maître nancéien. Plusieurs d’entre -eux l’avaient connu et l’avaient vu à l'œuvre : un ami fidèle, Israël llenriet, lui demeurait.

qui saurait à propos développer ses théories et les répandre. Le mouvement était né qui se devait continuer avec des fortunes diverses jusqu’à la Révolution française.

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