‹ Jacques Callot, sa vie, son œuvre et ses continuateursChapitre 12 sur 22 · LES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LES FRANÇAIS

Israël Henriet, ami de Callot et son éditeur. — Abraham Bosse et Saint- Igny. — La noblesse française. — Les Gardes françaises. — Le tombeau de Callot gravé par A. Bosse. — L’atelier de Montcornet et les imitateurs anonymes du Lorrain. — Les portraits publiés par Montcornet. — Louis XIV et la Grande chaise de Callot. Nicolas Cochin et ses imitations. — François Chauveau s’inspire de Callot. — Israël Silvestre, neveu d’Henriet, élève et ami de Callot. — Ses œuvres. — La Maison de Saint-Ouen. — Le Ballet de la princesse d’Élide. — Les planches originales de Jacques Callot chez Israël Silvestre. — Sébastien Leclerc transporte les procédés de Callot à la vignette. — Influence de Callot sur les graveurs du dixhuitiême siècle. — De Son. — Collignon. — Callot imité à Prague par Wenceslas Hollar. — Conclusion.

En France, c’est Israël Henriet, le camarade d’enfance, l’ami sincère et dévoué de Callot, qui lui fit sa réputation. Il attira le Lorrain à Paris, obtint pour lui la commande des grands sièges, publia ses planches, les répandit partout avec un zèle touchant. Un accord était intervenu entre eux, sorte de compromis à engagements réciproques; Callot n’aurait désormais d’autre éditeur qu’IIenriet « son amy » ; Henriet, de son côté, vendrait de préférence les estampes gravées par Callot. Cette association demeura sans nuage.

Durant le séjour d’une année qu’il fit à Paris, le maître eut occasion de visiter les gens de son métier ; nous l’avons vu collaborer aux portraits du Roi chez Michel Lasne; il vit également Abraham Bosse. Les esprits prévenus eux-mêmes admirent l’intrusion modeste de ce graveur provincial qui n’essayait point d’en imposer ni de faire école. On l’admira de bonne foi, comme un homme supérieur, le régénérateur d’un art tombé. Tout en restant fidèles au burin, les successeurs de Thomas de Leu ou de Léonard Gaultier s’habituèrent à compter avec l’eau-forte. « De ce nombre, écrit Mariette, fut Abraham Bosse; il dessinoit assez passablement bien, mais la parfaite exécution de la graveure fit le principal objet de ses attentions. »

Lui aussi s’essayait aux perfectionnements. Il demandait à l’eau-forte les notes précises du burin ; il était arrivé, grâce au vernis dur, à pasticher les tailles neltcs et froides coupées par l’outil en plein métal; mais il pourrait plus : il saurait encadrer les scènes de mœurs imaginées par lui dans les mille riens que le burin était impuissant à écrire, les paysages fuyants, les petits personnages d’arrière-plan destinés à faire ressortir, davantage les motifs principaux.

Et tout en analysant l’œuvre du Lorrain pour y chercher le procédé matériel nécessaire à scs propres travaux, il se laissa intimement pénétrer par la philosophie profonde enfermée dans ces pages immor-

telles. 11 vit les gueux, la noblesse, les misères de la guerre qui portaient en eux une fraîcheur nouvelle, comme si Callot eût été le premier à dire ces choses. Il fut gagné par cette verve naturelle et il en subit l’attrait. Sans bien s’en rendre compte, peut-être même à son insu, Bosse refit la noblesse et les gueux; la noblesse d’après les dessins de Saint- Igriy , à peu près telle que l’avait surprise Callot dans sa ville lorraine. Devant, un grand personnage en costume de cour, écrit dans une ligne large et précise, admirablement campé, et tout là-bas, bien au loin hors des vues normales, des scènes tranquilles ou cruelles, commentaire obligé du personnage, légende en rébus destinée au sire. Les baroni , ce seront les petits marchands des rues, la grande armée des déguenillés criant dès l’aube ses marchandises diverses; bande moins hideuse mais tout aussi pittoresque que celle des gueux. Voyez le porteur d’eau, par exemple? Callot eût-il pu rendre mieux cette physionomie étrange et finaude, cet accoutrement minable et si plein de caractère? Et ce marchand de cottrets profilé superbement sur la Seine et sur la lourde Neslc; ce joueur d’instrument mirifique empenné comme un héros, dépenaillé comme César de Basan.

Bosse s’est inspiré plus franchement encore du Lorrain, son modèle, dans la suite des gardes’françaises, où nous retrouvons les tenanls de ces armées d’alors, freluquets largement attifés de dentelles, ombragés

de feutres, bottés comme le chat du marquis de Carabas. A leur suite se traînent les goujats marmiteux et pleins de crotte, sorte de bohémiens eux aussi :

Ces drôles raflent tout, poules, poulets, chapons!

Sans doute l’œuvre considérable d’Abraham Bosse ne comporte guère que ces rares histoires franchement pillées dans Callot, mais à défaut de copie avouée, les tendances se devinent dans le reste. Qu’une fenêtre d’appartement s’ouvre sur la campagne, on apercevra çà et là dans les champs les figurines de Callot transportées par hasard et son petit monde vaquant à ses affaires. D’autrefois ce sont des combats qui se déroulent à l’horizon, comme dans la Fortune de France par exemple, gasconnade célèbre où le gentilhomme français richement accoutré fait vis-àvis à l’Espagnol couvert de guenilles. Le panorama guerrier figuré dans le fond est une réminiscence.

Pourtant Abraham Bosse, si largement à l’aise dans les compositions d’une certaine dimension, n’a pas la délicatesse de Callot dans les fouillis microscopiques. 11 fraude plus volontiers et brouille les éléments. Les Amours d' Alexandre du sieur Boisrobert (1029) sont ornées d’un frontispice où le graveur a figuré un défilé militaire emprunté à Callot; mais, bien que le maître fût à Paris à l’époque où cette estampe fut publiée, on ne le retrouve guère que dans l’intention. Au temps même des sièges de La Rochelle

Bosse travaillait à une entrée du roi Louis XIII à Paris pour l’éditeur Michel Tavernier. Les chars du défilé sont bien un peu ceux du Combat à la barrière.

Bosse composa dans la manière des clairs-obscurs de Callot une entrée de Gaston d’Orléans à la Capelle le 8 octobre 1654. 11 est neuf heures du soir, le duc arrive au pont-levis de la porte, et sa figure est éclairée par les torches des gardes. Ici l’imitateur est plus habile; les traits sont moins embarrassés et moins confus que dans le Brelan ou la Sainte Famille, à supposer que ces estampes soient de Callot.

Après la mort du maître nancéien, Bosse grava le tombeau qu’on avait élevé aux Cordeliers de Nancy. La disposition lui parut-elle défectueuse, voulut-il la rendre plus claire aux amateurs parisiens? Je ne le saurais dire. Un fait certain, c’est qu’il l’arrangea à sa guise, substitua au tableau du cartouche central un buste sculpté, remplaça les tètes de génies par des visages de femmes, et mit en place de l’épitaphe latine une légende fautive en français, qui servit à égarer les biographes.

Quand un artiste populaire de la valeur d’Abraham Bosse s’empare d’une idée et l’exploite, il ne manque pas de gens pour le suivre. L’atelier du graveuréditeur Montcornet devint bientôt une officine où les idées de Callot furent reprises par des disciples habiles. Montcornet publiait une série de portraitures des contemporains taillées au burin, et les artistes

employés par lui cherchaient à animer les fonds par des scènes microscopiques rappelant un épisode célèbre de la vie du personnage représenté. Veulentils nous montrer le Cadet la perle, ce comte d’Harcourt de la maison de Lorraine célèbre par la boucle d’oreille qu’il avait adoptée, ils lui donnent comme cadre le siège de Turin. Le maréchal de La Meilleraye aura le siège d’Arras; le duc de Rohan, un combat de cavaliers et plus loin des rochers ronds empruntés à Callot sans être démarqués. Le cardinal Jean de Gondi se profilera sur une vue de Paris, dont il est archevêque; Maximilien de Bourgogne, sur l’Abbaye de Saint-Vaast dont il est le commendataire; le Père Joseph, l’Éminence grise, laissera entrevoir le couvent des Filles du Calvaire fondé par lui. Cromwcl aura son combat naval; de moindres héros verront se dérouler des chasses; ce sont les Le Bouthilier, officiers des ordres du Roi, Partieclli, contrôleur des finances, plusieurs dames, même celles gravées sur les originaux de Van Dyck, auxquelles on ajoute ce complément décoratif.

Quand le graveur donnera la figure équestre du duc d’Anjou, frère de Louis XIV, il esquissera derrière une vue de la Seine cl la tour de Nesle. Mais ce sont là de pures inspirations, en somme, et des adaptations. La seule transcription authentique et indiscutable, nous l’avons trouvée sur un portrait du roi représenté à cheval, ressortant sur la Grande chasse

de Callot arrangée pour la circonstance, avec le cerf poursuivi par les chasseurs, l’étang, et les rochers ronds baignant dans l’eau. On sent que ces praticiens n’ont pas le temps d’imaginer des scènes de leur cru, et qu’ils prennent leur bien ou ils peuvent. Comme

Éventail, par Xicolas Cocliin.

ils ont par devers eux les estampes du martre, ils leur font les emprunts nécessaires à leurs effets.

Quels étaient ces adaptateurs anonymes? Les figures traitées au burin et les fonds destinés à l’eau-forte montrent bien que le meme ouvrier ne terminait point la planche. La physionomie une fois tracée par le portraitiste, le cuivre devait être confié au déco-

rateur chargé de l’accentuer à sa guise. Au nombre de ces opérateurs de la dernière main, nous pourrions nommer Nicolas Gochin l’ancien, né à Troyes vers 1620, et qui suivit la manière de Callot pendant sa longue carrière. Cochin possédait les modèles principaux du maître, il en étudiait les finesses gracieuses, l’expression ardente. A l’exemple de La Belle, il recherchait de préférence les sujets du Nancéien; lui aussi avait parodié la Tentation de saint Antoine , en laissant une place plus grande à la figure du plaisir. Le saint est entouré de démons, mais aussi de séducions. Le style de cette composition est sobre, mais sensiblement plus mesquin et plus empêché que n’est l’inspiration farouche du créateur.

L’impulsion venue de Callot se décèle plus franchement dans la Foire de Falaise et la Tour de Babel inventées par Cochin, où des fourmilières d’êtres s’agitent et courent. Par quelle singulière idée la Tour de Babel , cette pièce bizarre, fut-elle dédiée à Ballesdens, le rival malheureux du grand Corneille à l’Académie française? Dans cette estampe comme dans la plupart des autres, l’artiste se perd un peu trop dans le détail, néglige les notes générales si étudiées et si parfaites chez Callot. Qu’il grave les éventails, la Chasse royale , le Passage de la Mer Bouge , qu’il demande même à son modèle préféré la Femme adultère ou la Résurrection de Lazare , il reste froid, un peu maniéré, et la gêne apparaît indiscutable.

Nicolas Cochin travaillait pour le compte des éditeurs Montcornet et Le Blond. A en croire Florent Le Comte, il eût gravé diverses estampes sur les dessins inédits de Callot; nous n’avons pu les découvrir.

François Chauveau marcha sur les memes brisées, mais pour être demeuré un artiste secondaire, il élargit le champ de l’eau-forte en l’employant conjointement avec le burin. C’est lui et Sébastien Leclerc qui créeront la vignette, cette note d’art sj française passée aux gens du dix-huitième siècle, et devenue, grâce à eux, la merveille de notre école de gravure. A dire vrai, François Chauveau n’imita presque jamais Callot; tout au plus chercha-t-il dans la Tentation de saint Antoine quelque motif pour le Ravissement de Proserpine deDassoucy (1655), entre autres certain diable aiguisant ses cornes à une meule. Quant au reste, il contribua puissamment à transformer la mode acceptée par les éditeurs. Au lieu de former des albums de suites, il fit des estampes pour des livres, pour le Molière notamment, où le grand comique apparaît dans deux fleurons de frontispices costumé en Sganarelle et en don Juan.

Le plus rapproché peut-être de Callot par la nature du talent et les liens d’amitié fut Israël Silvestre. Celui-ci était le neveu d’Israël Henriet; son père, peintre sur verre, avait partagé l’admiration commune pour le maître de Nancy. Tout jeune, Israël Silvestre,

— il était né en 1(321 — feuilletait les estampes et faisait son éducation artistique dans la boutique de son oncle ; il habituait son œil aux finesses précieuses de la pointe, il s’essayait à les reprendre. La mort de son père décida de sa vocation. Henriet enseignait le dessin aux seigneurs de la cour, l’enfant trouvait à qui parler dans l’atelier et se mêlait aux meilleurs esprits. L’oncle, qui avait contribué pour une si grande part à lancer ses amis Callot et La Belle, n’eut point grand peine à frayer la route à l’enfant. Dans le temps qui suivit ses premiers essais, « il avoit si bien formé sa manière qu’on voyoit des pièces de lui qui ne le cèdent à nulle autre ». Cinq ans après la mort de Callot, le jeune homme entreprenait son voyage en Italie; déjà sa manière future se révélait, il se vouait plus volontiers à la topographie et prenait, au lur et à mesure de ses chevauchées à travers le monde, les croquis des sites principaux. 11 est alors plein de fougue et de hardiesse; il exécute d’instinct, avec une énergie toute juvénile, les eaux-fortes préparées. Plus tard les conseils de La Belle lui enlèveront quelque peu de cette audace; il se contiendra, poussera davantage ses travaux, il aura perdu la fine fleur de son esprit.

Toute son œuvre tient de Callot; on y retrouve l’aisance, le brio et l’élégance du Lorrain. 11 le suit jusque dans ses défauts, et s’amuse parfois comme lui à arranger ses modèles, ce qui rend ses paysages

Vue du Louvre. — Gravure d’Israël Silveslre.

ou ses palais légèrement suspects. Un encadrement en forme d’écran lui servira à loger la place royale avec ses foules de promeneurs, mais il s’en tiendra plus volontiers aux estampes dépourvues d’ornements, à la vue pure et simple. Nous avons vu Callot profiler en ombres chinoises, en noir sur le fond éclairci de certaines pièces, ses figures de premier plan destinées à faire reculer les lointains; Silvestre abuse du procédé, il le met à toutes sauces et parfois le rend fastidieux par sa répétition.

Il est peu varié; tous scs monuments sont pris dans le plein soleil des grandes journées avec leurs tuiles brillantes et les grandes taches d’ombres portées par les murs sur les terrains. Sa dextérité est merveilleuse dans l’agencement des constructions compliquées, il se joue comme à plaisir au milieu des toits pointus, des larges pignons, il donne à chaque chose sa physionomie. Mais on éprouve quelque ennui à ressentir toujours la meme impression, la note est trop uniforme.

11 s’est approché au plus près de Callot dans l’estampe de la Maison de Saint-Ouen , manière de fête foraine, bariolée comme celle de Ylmpruneta , encombrée de marchands, de bateliers, de gens de toute sorte. C’est un fait curieux dans la carrière de Silvestre que, plus il s’éloignait de Callot dans le temps, plus il s’en rapprochait dans la manière. La Maison de Saint-Ouen date de 1672, c’est-à-dire que le maître

est mort depuis près de quarante ans ; et cependant sa note est demeurée tout entière dans l'œuvre de son imitateur. Tout au plus saurait-on reconnaître plus de distinction chez Silvestre, ce qui n’est point une qualité dans l’espèce. La vie étrange de ces cohues, surprise par Callot et décrite d’un trait de pointe, est légèrement assoupie chez l’autre; moins de gueux ou d’histrions, moins de pittoresque aussi.

Ses planches de réjouissances, entre autres celles du ballet de la princesse d’Élide, marquent une étape nouvelle dans la carrière du graveur. 11 est un personnage officiel, un artiste de cour, et il le montre. Tout en demeurant très attaché aux principes de Callot, il est plus musqué, plus pimpant. Son invention n’a point les ressources de son prédécesseur, mais il le surpasse par le ton de meilleure compagnie. Son talent est assez haut coté pour le temps; scs planches montent à 500 livres, et on le surcharge de mille travaux. %

Ces artistes avaient embourgeoisé le métier; ils n’étaient plus des errants éternels comme Jacques Prévost, couchant à la belle étoile dans la plupart des cas, et d’instant à autre habitant les palais. Israël Silvestre possédait pignon sur rue du fait de sa femme Henriette Selincart, il connaissait la grande aisance. Ses albums de topographie s’enlevaient couramment dans un public que la mode entraînait vers les pay-

sages.

Il n’est pas sans intérêt de mentionner ici les diverses fortunes des planches originales de Callot passées à Silvestre. Ce dernier, comme nous l’avons dit, avait hérité de toutes celles que son oncle Israël llenriet exploitait, c’est-à-dire à peu près la totalité des cuivres gravés en Lorraine de 1629 à 1655. A la mort d’Ilenriet, Silvestre accrut son lot déjà considérable de la part échue à Catherine Kuttinger ; il y fit mettre ce qu’on appelle en style iconographique Yexcudit , c’est-à-dire sa marque de propriété. Avant d’arriver à ce dernier possesseur, ces originaux avaient fourni plusieurs tirages; un du vivant même de Callot sur papier lorrain, qui donne les meilleures épreuves; un second plus tard, vers 1655; le troisième fut celui de Silvestre. On comprend la différence énorme pour les collectionneurs entre les estampes obtenues par Callot ou sous sa direction, et celle du troisième état avec Yexcudit. Autant les premières sont fines, autant les dernières montrent l’usure. Les amateurs habiles dédaignent celles-ci , ils réservent leurs tendresses à celles-là.

Lorsque Silvestre mourut, le 1 1 octobre 1661, les planches de Callot passèrent avec celles de La Belle, de Lepautre, d’Ilenriet et les siennes propres à Henriette-Suzanne Silvestre, mariée à Nicolas Petit de Logny, avocat au Parlement. Le tout représentait une somme de 5000 livres environ. Vers 1699, Nicolas Petit vendit son lot à l’orfèvre Fagnani, qui fit de nouveaux

tirages, numérota les suites à sa guise, et fit entourer certaines d’entre elles de cartouches dessinés par un autre imitateur de Jacques Callot nommé Sébastien Leclerc. C’était une grave maladresse. Ces décors nouveaux signalaient aux amateurs les épreuves récentes, on n’en voulait pas. Fagnani, marchand avant tout, et commerçant malhonnête, fit disparaître ces témoins importuns en les dissimulant sous des caches; il espérait tromper les clients sur les états. Malheureusement ces supercheries n’échappèrent à personne; les œuvres de Callot ainsi déshonorées tombèrent vite au rabais, on les repoussa comme une marchandise frelatée.

Nous venons de parler de Sébastien Leclerc; lui aussi s’étudia de bonne heure à faire du Callot. Né en 1657, deux ans après la mort du maître, il n’avait subi qu’une influence médiate, la tendance passée dans les mœurs. S’il compose des caprices à sa façon, c’est qu’il voit ses contemporains rechercher ces petits travaux de pointe; il suit La Belle, Israël Silvestre et les autres. Ses dessins de diverses figures dédiés à Colbert d’Ormoy sont une paraphrase émanée directement d’eux, mais il les veut rapprocher des caprices du Lorrain. Les figures y sont doubles en esquisse; simples d’abord, et poussées ensuite; c’est moins audacieux, mais plus naturel. Plus tard il mit des fonds à ces modèles, de petits lointains formés de scènes pittoresques, comme dans la série publiée sous

les auspices de M. deBoncœur, œuvre charmante, très voisine des compositions similaires de Callot.

Lui aussi refît la Noblesse sous le titre d'Estats et conditions de la vie humaine , où les gueux trouvent leur place. Chaque personnage, depuis le président au Parlement jusqu’au galérien, est présenté au public dans un distique en vers de mirlitons, peut-être composés par le graveur. Il montre un homme de robe en costume de ville suivi d’un laquais, magistrat dameret, poudré et musqué comme un galant. Il écrit au bas :

L’habit du maistre et du laquais Marquent un conseiller du palais.

Il passe en revue toutes les conditions, les riches et les pauvres, même te criminel condamné à ramer sur les galères, misérable hère chargé de chaînes. Ces liens sont terribles à porter, l’artiste-poète plaint le sort du malheureux homme dans ces deux vers bizarres :

Ce galérien soupire accablé sous ses chaînes Qui sont bien différents de celles de Chimène.

Les estampes ne sont pas moins différentes de celles de Callot, mais pour ordinaires qu’elles soient, elles notent le passage, la transition insensible entre les merveilleuses inventions du maître et celles des vignettistes du dix-huitième siècle. Sébastien Leclerc

a notablement agrandi les derniers. Tandis que Jacques Callot composait pour un seul livre les illustrations très ordinaires que nous voyons dans la Lumière du cloistre , Sébastien Leclerc abandonnait les albums d’estampes, les séries pour se vouer à la décoration des ouvrages. A l’exemple de François Chauveau, il cherche dans Callot la phrase concise et serrée nécessaire à ces petits tableaux complets qu’on nomme la vignette. Tout le secret de ce mode d’ornementation repose précisément sur la finesse, l’esprit, le brio dont le maître lorrain savait mieux que personne jouer à propos; le suivre en pareil cas, c’était encore le plus habile. Leclerc l’étudia, chercha à redire ce qu’il voyait chez lui; quand il esquissera quelque scène de mœurs, il saura grouper les figurines, il ne se perdra pas dans les détails oiseux. La vie de chaque jour lui fournira des sujets sans nombre; il les enjolivera, les relèvera d’une pointe de malice, les saupoudrera de fin esprit, et l’école française de l’illustration sera née, née de Callot, venue de Lorraine par l’Italie après un long séjour en France.

Ce mouvement irrésistible et spontané, cette imitation quasi inconsciente ne s’arrêta point à Florence et à Paris. 11 y eut r Reims, à Nancy des pasticheurs de Callot, il y en eut en Flandre, il y en eut en Allemagne. A Reims, c’est Nicolas De Son, contemporain de Callot, qui s’essayait à faire ce qu’il rencontrait dans les œuvres du Lorrain, mais avec l’inexpé-

rience d’un graveur médiocre et d’un dessinateur maladroit. Il passe pour avoir été l’élève direct du maître au meme titre que Collignon; c’est une erreur. De Son resta dans sa province, il y composa des vues* entre autres celle de la cathédrale de Reims, devant laquelle il répandit une foule figurant un maigre, un très maigre pastiche de Y Imprunela. Quand il vint à Paris, il demeura médiocre, et ses planches d’Anet, de Villers-Cotterets, ne sortent point d’un niveau ordinaire; c’est un apôtre, mais un apôtre modeste qui ne paraît pas s’être douté beaucoup de sa mission.

François Collignon tint de plus près au Lorrain; il était né vers 1610 à Nancy, où il avait pu fréquenter Callot à son retour d’Italie. Sa place toutefois n’est point des plus marquantes dans la pléiade. Il va un peu au hasard, tantôt rapproché de Callot, tantôt suivant La Belle, peu inventif, peu audacieux. Son tempérament d’interprète, de copiste, l’arrête dans son essor personnel. Entre deux besognes, l’une d’inspiration, l’autre de transcription, il choisira de préférence la dernière. S’il décrit de lui-même les masca rades romaines en février 1654, il est embarrassé et lourd; au contraire il sait traduire assez finement les dessins de La Belle pour le siège de Perpignan ou pour la bataille de Rocroy, destinés au recueil de l’ingénieur Beaulieu.

Et tandis que les Français chantent à l’envi les louanges du Lorrain en le reproduisant en tout et par-

tout, en cherchant à le piller, à le transcrire, à l’imiter, un jeune artiste de Prague, né vers 1607, copie les guerres d’après lui, adopte sa manière et tente de l’imposer à ses compatriotes; c’est Wenceslas Hollar. Celui-ci est peut-être le plus parfait, le plus réellement doué de cette foule de copistes et d’adaptateurs; il a la délicatesse, le toucher, le doigté le plus subtil qui se voient. Quand il personnifie les saisons sous les traits de jeunes et jolies femmes, il est au plus près de Callot, c’est la Noblesse moins la netteté et la vigueur. Mais les fonds y sont féconds en surprises. L 'Hiver ce sera la Hollandaise pimpante, proprette, longuement calfeutrée de mantes, de masques de tous genres; derrière elle un coin de ville avec ses beffrois, ses pignons pointus, son petit peuple tranquille. Ses cohues ont aussi leur physionomie digne de Callot; on voit toute une population s’agiter au pied de la cathédrale de Strasbourg, le chef-d’œuvre incontesté de l’artiste. Et, bien qu’il exagère ses travaux, qu’il pousse au delà du nécessaire les accentuations, il a gardé de son modèle préféré l’esprit qui anime les moindres scènes Ses travaux en Hollande, en Angleterre, portèrent la pensée de Callot, légèrement travestie, à travers les deux royaumes. 11 connut d’ailleurs La Belle et grava de lui le portrait dont nous parlions tout à l’heure; mais il parait avoir goûté davantage le maître lorrain.

En résumé Jacques Callot a bouleversé l’École française des graveurs, il a imposé ses moyens artistiques en perfectionnant les procédés. Il est un inventeur tout aussi bien qu’un grand maître et l’esprit le plus fécond, le plus fortement trempé du dix-septième siècle, dans son genre. Depuis Ilolbein, personne n’avait su dire comme lui, dans de très petites compositions, la vie commune, les scènes journalières. D’autres avaient cherché les memes sujets avant lui, mais les ressources leur faisaient défaut. L’école des Wierix, tout habile qu’elle fût, ne connaissait que le burin, outil rebelle dans les finesses et laissé aux graveurs de profession, aux transcriptions des maîtres. Callot fit de l’eau-forte l’agent docile des inventeurs; guidés par lui, les dessinateurs ou les peintres purent écrire leur pensée sur le métal sans intermédiaire, et sans embarras de pratique. Aujourd’hui encore, après deux siècles et demi, nos aquafortistes modernes ne sauraient faire mieux. Les perfectionnements apportés dans cette branche spéciale de l’art portent sur le détail, ils n’ont point touché à l’essence meme de son économie.

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