‹ Jacques Callot, sa vie, son œuvre et ses continuateursChapitre 3 sur 22 · CALLOT A FLORENCE · texte numérisé non relu

CALLOT A FLORENCE

Les tâtonnements. — Callot grave 1 ’EnJer de Bernard Poccetto. — Gravures au burin d’après les maîtres. — L’album des Funérailles de Marguerite d’Autriche. — Callot à l’atelier de Julio Parigi ; les encouragements et les conseils. — Cosme II, grand-duc de Toscane, et les artistes — Callot grave au burin les Batailles des Médicis. — Callot et les tendances italiennes. — Parigi et les fêtes florentines. — Il grave la Guerre d’ Amour, sa première œuvre réellement personnelle.

Longtemps encore le jeune artiste tâtonnera, cherchera à dégager sa personnalité des influences de milieu. Il voudrait inventer lui aussi, car il ne doute de rien, mais le dessin lui manque, la pratique du burin a sensiblement alourdi sa main. Il revoit Canta Gallina, son ancien maître, qui constate des progrès énormes, sans deviner toutefois ce que produira par la suite cette énergie incroyable. Callot reprend le burin, les travaux insipides; il se condamne à la transcription de grandes histoires médiocrement payées, entre autres d’un Enfer et d’un Purgatoire d’après Bernard Poccetto, celui qu’on nommait familièrement Bernard Pochet dans le clan français des

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artistes italiens. On est à ces représentations à Florence tout aussi bien qu’à Rome; les Flamands ont transporté des Pays-Bas en Italie l’amour des compositions macabres où les diables tourmentent les damnés, plus tard Callot reprendra le sujet pour lui-même, il mettra au service de son imagination les souvenirs apportés de Lorraine, la terre classique des sabbats; il combinera cette partie vécue avec les données fantasmagoriques d’un Jérôme Boscli ou d’un Breughel pour esquisser une Tentation de saint Antoine inimitable, qui demeurera le type classique du genre, le modèle de Téniers et de tous les autres. Poccetto toutefois gardait une certaine froideur académique dans cette grande scène de la damnation éternelle; ses figures traitées sobrement et sans crânerie continrent le dessin plus audacieux du graveur. Des inadvertances même se sont glissées dans la planche; on y voit par exemple des cadavres emportés par les flots de la rivière infernale couchés sur les eaux, sans pénétration, comme si le Cocyte eût été gelé. Singulière œuvre de débutant malgré tout, travail énorme de mise en place, de groupement que les plus habiles eussent à peine osé! En dépit de sa volonté, Jacques Callot s’y montre le disciple indéniable de Tliomassin; es Sadclers lui ont laissé leur forte empreinte; il n’est pas encore lui, mais toujours eux, et quand il cherche à transporter sur le cuivre la Sainte Famille d’Andrea del Sartc,

et quand il taille péniblement XEcce liomo d’après Stradan.

L’eau-forte lui paraissait un mode de reproduction plus docile, il s’y était donné déjà, mais les marchands d’estampes n’en avaient pas le débit assuré que leur fournissait le burin. 11 avait à son arrivée à Florence, et par fortune singulière, collaboré à l’album des Obsèques de Marguerite d’Autriche dessiné par Te m pesta. Son origine nancéienne fut-elle de quelque poids dans le choix du grand-duc? on ne le saurait dire, car le jeune homme était alors bien humble, bien délaissé, bien méconnu. Les recommandations du comte de Tornielle s’étaient perdues à Rome; leur effet n’eût guère pu accompagner Jacques à la cour de Toscane. Quoi qu’il en soit, l’œuvre, à peine terminée par le peintre, fut confiée aux graveurs, el pour l’expédier plus lestement, on se servit de l’eauforte, moyen rapide, plus en rapport avec le talent de Tempesta qui l’employait lui-même. En quelques semaines Callot termina quinze planches sur les vingt-neuf de la série.

Nous sommes encore loin des finesses spirituelles, des pratiques ingénieuses que la maturité du talent nous montrera bientôt; mais l’interprète n’avait pas le champ libre. S’il pouvait songer en travaillant aux ouvrages similaires de Frédéric Brentel lors des obsèques du duc Charles, les modèles fournis par Tempesta 11e valaient point à beaucoup près les

esquisses de la Ilière. La vie de la reine d’Espagne ne prêtait point aux grands développements, et le peintre s’était gardé de lâcher la bride à sa verve habituelle. Quand le petit livre parut chez les frères Sermatelli sous le titre de Esseguie délia sacra .... Maesta di Margherila d'Austria (1012), il ne fit pas grand bruit dans le monde. Simple souvenir destiné aux fidèles de la reine, pages de journal écrites sans prétention, elles eussent été oubliées depuis longtemps sans la gloire ultérieure du Lorrain.

A l’atelier de Julio Parigi où le voici mêlé aux jeunes, aux ambitieux, Jacques Callot tenait une bonne place. Mais pourquoi se cantonnait-il dans ces copies niaises de dessins ou de tableaux contraires à ses goûts? Que n’allait-il de l’avant en se perfectionnant dans le dessin et la perspective, en cherchant à vivre de sa vie propre, à inventer comme, les autres? Toutes ces réflexions de Parigi, l’enfant les avait faites depuis longtemps, et je laisse à penser la joie avec laquelle on les accueillit, on les caressa, on chercha à leur donner une suite. Servi par dos yeux admirables, capables de fouiller le métal dans scs moindres coins, par une main assez ferme pour sertir d’un Irai! capillaire1 les plus microscopiques figurines, Callot suivit les conseils de son maître. C’est dans cette période d’enfantement qu’il se créa des formules à lui, des moyens spéciaux, venus de partout un peu, (*• qu’il devait conserver sans y changer rien

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jusqu’à la fin de sa vie. Élégant et mièvre à la mode italienne, naturaliste suivant les procédés flamands, il combine entre eux ces éléments différents pour donner la vie tout ensemble et la grâce à ses personnages. Et qu’on ne s’y trompe pas, jamais il ne sera vulgaire ni grossier même dans ses plus basses conceptions; ses mendiants, pour déguenillés ou malpropres qu’ils paraissent, ne garderont rien de la crasse stupide et hideuse des gueux flamands; ses baroni seront des César de Bazan en rapière.

Les estampes de la Vie de Marguerite d’Autriche attirèrent l’attention du grand-duc. C’était Cosnm II, fils de ce grand Ferdinand I qui tenait de ses ancêtres le goût réfléchi et fécond des belles choses; sa mère, Christine de Lorraine, était la petite-fille de Catherine de Médicis par Claude de France. A l’amour très vif que la princesse portait aux gens de Lorraine se joignait une passion héréditaire pour les artistes. Jacques Callot bénéficia de ces bonnes volontés toujours en éveil; il reçut de Cosme II les encouragements les plus honorables, jusqu’à toucher une petite pension mensuelle en même temps qu’on lui donnait un logement dans la galerie réservée aux peintres et aux sculpteurs.

Le voici plus libre, plus à même de courir le monde et d’y chercher des impressions. Les conseils de Parigi ne seront point perdus pour lui : il va faire de soi , comme disent les Italiens; mais il sait temporiser, il

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veut attendre. Le dessin lui manque un peu, ses études premières assez négligées lui imposent le devoir de se perfectionner dans la copie des maîtres. Il jette les yeux à droite et à gauche, un peu au hasard, sans abandonner complètement le burin . Toutes ses œuvres se ressentent alors de ce stage volontaire et momentané, soit qu’il grave les Miracles de Y Annonciade , le portrait de Ferdinand de Médicis, ou qu’il redise dans une coupe savante et froide, encore bien rapprochée de la manière de Thomassin, les principaux faits du règne de Ferdinand I, sur les dessins de Roselli. Cette dernière suite, improprement appelée les Batailles des Médicis , apparaît dans les estampes de Callot comme une note isolée, si éloignée de ses accents personnels, qu’elle semblerait apocryphe, n’étaient les signatures authentiques qui la décorent. Jamais buriniste de profession ne s’identifia à ce point avec un modèle; la gravure est la peinture même de Roselli, correcte, polie, impeccable. Callot avait alors vingt-deux ans.

En soi le sujet pouvait lui plaire; il y rencontrait la cérémonie du mariage de Christine de Lorraine avec Ferdinand, les visites de la duchesse aux écoles de jeunes tilles créées par elle; il savait que ces estampes iraient à Nancy rassurer ses amis sur scs destinées, et Jacques n’était pas fâché d’excuser ses escapades passées par ces preuves flatteuses d’un commencement de réussite. 11 donna tous ses soins à la perfection idéale du métier dans les seize

planches de la série, et bien que les originaux fussent de mains différentes, il les rapprocha au point de laisser confondre Roselli ou Poccetto dans la traduction.

Tailler à vingt-deux ans des scènes de l’importance de Y Enfer et des Batailles des Médicis, ren-

Fcrdinand faisant fortifier Livourne. — Estampe de la suite dite Les Dalailles des Médicis.

contrer chez les praticiens un encouragement à ses efforts, c’eût été pour beaucoup la route tracée; on s’en fût tenu à ce résultat sans écouter les conseils peut-être jaloux ou intéressés de Parigi. Cal lot donna cependant raison à son maître. Ce qui l’enthousiasmait dans Canla Galliua, c’était la touche spirituelle et enjouée de sa pointe, l’adresse avec laquelle il

décrivait un paysage, ou la distinction un peu théâtrale dont il enjolivait une figure. Primatice ou le Rosso demeuraient tout entiers , chez ces Florentins décadents, et le bon goût d’alors, c’était de les imiter en les exagérant. Jacques Callot, en cherchant à surprendre le secret de ces exiguïtés savantes, gagnait d’un côté ce qu’il perdait de l’autre. 11 gagnait de se débarrasser des lourdeurs et des grossièretés lorraines ou flamandes \ mais il y perdait un peu de cette naïveté charmante, de cette fleur provinciale dont plusieurs artistes moindres restèrent imprégnés à leur louange.

Les grands-ducs de Florence aimaient les fêtes; sur le théâtre du Palais-Ducal, au milieu de la place Sainte-Croix, les artistes trouvaient à exercer leur talent de mise en scène. Parigi était le grand ordonnateur de ces réjouissances. Soit qu’il préparât les décors d’une tragédie, soit qu’il dirigeât en plein air les joutes ou les tournois, Ganta Gallina était chargé par lui de conserver la physionomie de ces journées populaires. Sur le thème magnifique fourni par le grand ingénieur, et non point sur ses dessins comme on Fa cru, le graveur brodait à sa guise, s’ingéniait surtout à garder intacts les machines décoratives, les palais ou les chars inventés par Julio Parigi, et semait parmi ces accessoires les figurines, au hasard des improvisations. La nature ne comptait guère en l'espèce, tou I était sacrifié au détail bizarre

de costumes imaginaires, de déesses assises sur les nuages, de rochers en carton figurant des grottes, où des dieux coiffés de toques à aigrettes, des princes accommodés à l’antique évoluaient gravement, comme il convient aux dieux.

Le carnaval de l’année 1615 amena à Florence le duc d’Urbin, et Cosme II lui prépara une réception magnifique. Des échafauds en gradins furent élevés en ellipse sur la grande place,' ménageant une carrière énorme aux acteurs principaux de la fête. Parigi voulut que son élève prît sur nature des croquis des diverses phases de la cérémonie, qu’il montrât. les figurants groupés, qu’il décrivît les deux faces opposées de la scène. Les notes d’album de Callot le rassuraient complètement sur la réussite; il y découvrait certaines qualités de perspective, de mise au point que Canta Gallina n’avait point toujours eues dans ses esquisses même les plus poussées.

Jacques Callot se révéla subitement dans ce travail . Très Italien par la tournure spéciale des figurines, il sut dire à merveille chaque chose; depuis les masques du premier plan gardant leur existence propre dans le fouillis inextricable des foules, jusqu’aux spectateurs microscopiques entassés sur les gradins, les moins heureux juchés sur les toits des maisons, tout ce petit monde vit, s’agite, sans se confondre. Dans leurs plus grandes dimensions les estampes dépassent à peine fin-8° oblong ordinaire, et c’est

dans ce champ de trente centimètres de largeur sur vingt-deux de hauteur que l’artiste a placé plus de trois mille individus dont on devine presque les idées tant leurs gestes ont de crânerie et de personnalité! Du coup Canta Gallina se voyait dépassé et vaincu par un de ses admirateurs d’hier, par le plus jeune de ses élèves. Quand les acteurs princiers furent admis à contempler ce tour de force, ils n’en pouvaient croire leurs yeux. Et comme s’il eût compris que ce public spécial s'arrêterait davantage à la précision des costumes, à la vérité des poses, Callot n’avait rien négligé de ce qui pouvait surprendre les profanes à première vue. Si loin qu’elles fussent placées dans la perspective, les dames montraient leurs jupes à vertugades, leurs collerettes empesées en éventail; pas une plume ne manquait aux feutres des seigneurs, pas une épée à leurs ceintures. Et cette recherche infinie, qui eût pu écraser l’œuvre et lui donner l’aspect froid et guindé des miniatures, ne nuisait en rien à la tenure générale. L’artiste avait créé l’espace, il faisait grand, au rebours des Bolonais qui voyaient petit dans leurs toiles immenses.

Cette Guerre d'amour — pour conserverie nom traditionnel donné à ces estampes — marque le point de départ sérieux de la carrière de Jacques Callot. Tou te sa vie artistique s’élèvera sur les infiniment petits en gravure, qu’il transformera par son génie en concep-

lions grandioses. Une légende colportée par ses biographes attribue à je ne sais quelle contemplation des mosaïques de Sienne composées par Buccio la précision extrême qu’il mettait dans ses contours, la netteté prime-sautière de ses moindres griffonis. L’opinion ne vaut pas qu’on la discute sérieusement. Callot venait à son heure, juste assez tôt pour emprunter aux Italiens et aux Flamands le meilleur d’eux-mêmes et le redire dans sa langue à lui, avec son tempérament et ses admirables moyens d’exécution. S’il idéalise parfois son sujet, c’est qu’il a vécu à Rome et à Florence et qu’il s’est imbu des maîtres d’Italie; s'il est souvent brutalement vrai, c’est qu'il a connu les œuvres du Nord pleines de franchise, et qu’il a gardé son accent d’origine; mais la manière dont il procède n’est de personne. Lui seul pouvait animer d’une taille lestement enlevée, sans reprises, les petits êtres peuplant scs fonds. Hoffmann, le rêveur allemand, subissait le charme de ces lointains : « Pourquoi, disait-il, ne puis-je 10c contenter jamais de voir tes œuvres étranges et légendaires, ô maître? pourquoi conservé-je toujours en moi le trait qui sertit chacune de tes figurines pleines de hardiesse?... Je me persuade très bien que leurs physionomies s’éclairent ; les plus éloignées viennent sur moi vigoureuses et naturelles! »

CAILOT A FLORENCE. 1613-1621.

Cal lot invente un procédé nouveau sur vernis dur. — Les Caprici di diverse figure réputés par lui sa première œuvre; Callot créateur de l’espace. — Callot interprète à sa manière les sujets de piété. — Influence des Flamands sur son travail et sa composition. — La Tentation de saint Antoine , et le diable en Lorraine; souvenir d’enfance mis à profit. — La gravure du Saint Mansuet en l’honneur de l’évêque de Tout, bienfaiteur de la famille Callot. — Le Massacre des Innocents. — Callot petit-maitrc. — Influence de Callot sur l’école des vignettistes français des dix-septième et dix-huitième siècles. — Les Combats des Galères. — L'Éventail. — Les Pantalons. — La Foire de l'Imprunela , son chef-d’œuvie. — Les titres d’ouvrages et les illustrations. — Retour en Lorraine à la mort de Cosme II .

Jacques Callot a vingt quatre ans, l’âge où la carrière se dessine définitivement; il a fait œuvre personnelle dans la Guerre d'amour , il a élargi sa manière, il est à son tour un maître écouté. Une chose le gène pourtant dans l’exécution ténue de ses gravures à l’eau-forte, c’est le vernis mou dont les Italiens couvraient leurs planches de cuivre el sur lequel ils dessinaient à la pointe avant de baigner le métal dans l’acide. Les finesses s’émoussaient à ce travail, le trait venait gras, écrasé, un peu lourd. A peine a-t-il commencé que déjà les perfectionne-

ments lui apparaissent possibles. Si l’on substituait à la matière peu résistante quelque enduit plus ferme où l’outil pourrait pénétrer sans creuser un sillon élargi, quelles merveilleuses tailles n’obtiendrait-on pas? Et comme le jeune homme fréquente des luthiers, qu’il les voit user d’un liquide brillant prompt à sécher, assez dense pour permettre au grattage les plus subtiles textures, il l’étend sur le cuivre, il l'essaye, et les résultats l’étonnent et le ravissent.

Tout lui devient facile à présent. 11 pourra sans crainte de compromettre ses lointains s’abandonner aux ténuités impondérables que son œil perçoit nettement et que sa main sait définir. Peut-être un peu de gène au début, quelque raideur inattendue; mais Callot surmontera beintôt ces légers obstacles, il saura tourner les difficultés, assouplir ses moyens; il bénéficiera de sa découverte pour dépasser scs concurrents. Son trait ferme et ininterrompu pastichera le burin et plongera dans la stupéfaction les rivaux italiens ou flamands qui constatent et ne comprennent pins.

I /idée lui vint de mettre à profit sa trouvaille dans une suite d’estampes qui pussent servir de modèles aux dessinateurs à la plume alors très nombreux, el qui missent en relief les qualités de son art nouveau. H voulait cette fois voler de ses propres ailes, et ne demander rien à personne; Parigi l’y engageait vivement avec une bonhomie et un désintéressement

bien rares entre gens de même métier. Mais que ferait-il bien pour conquérir la popularité nécessaire et triompher auprès de tout le monde? Les sujets pieux étaient usés jusqu’au ridicule ; l’histoire demanderait trop de recherches. Pourquoi ne pas s’en tenir aux scènes journalières plus facilement décrites.

Figure des Caprices de Florence.

plus aisément comprises, aux peintures de mœurs en un mot?

A la façon des compositeurs d’opéra qui égrènent dans une ouverture les motifs principaux de leur drame lyrique, Callot paraît avoir cherché dans son imagination les fantaisies qu’il écrira plus tard. L’album entrepris par lui sous le nom de Caprici di diverse figure , et que nous pourrions appeler varia

tions sur divers thèmes, nous montre dans une série de cinquante estampes de huit centimètres sur cinq, les gueux, les nobles, les bossus, les pantalons, les paysans réunis, confondus. En leur qualité de modèles plusieurs de ces figures sont doubles, présentées à la fois dans leur esquisse et dans leur mise au point, d’autres sont uniques, mais les fonds sont alors fouillés et enrichis avec une prodigalité que le maître ne dépassera jamais.

Nous sommes à Florence et le graveur ne manque pas de nous décrire les fêtes, les tournois déroulés sous les yeux d'un personnage de premier plan chargé de faire comprendre les espaces. Dans fune des pièces nous assistons au défilé des tributaires du grand-duc de Toscane sur la place de la ville. Des milliers de personnnages s’agitent, se groupent. Là-bas dans un coin, sur une estrade, le souverain; plus loin, les vassaux bannières déployées. Un peintre lyonnais, Jacques Stella, s’essayera pl us tard à reprendre le même sujet dans une eau-forte de dimensions ordinaires. mais quel abîme le séparera de son prédécesseur! Les figures lourdes, appesanties se meuvent dans une atmosphère étroite cl grise. Au lieu dos gaietés deCallol, du diable au corps de chacun de ces points animés donl il a vcrmiculé sa planche, des héros à l’antique, compassés et mesquins. Le génie de Callot savait fa in* naître les illusions absolues de l’espace, mais il communiquait aussi la vie à chaque unité et

lui donnait un rôle défini dans la scène, au contraire des habiles qui obtiennent des fourmillements en brouillant les éléments entre eux,

Lorsqu’il écrivit la dédicace de cet album incomparable en l’honneur de Laurent de Médicis, le jeune artiste avouait ingénument n’avoir rien produit encore qui fût de lui. « C’étaient là, disait-il, les premières fleurs qu’il eût cueillies dans le champ de son stérile esprit. » Ce qui est vrai dans cette déclaration plus modeste qu’il ne convient, nous croyons l’avoir trouvé. Toutes ces fantaisies n’avaient point été inspirées par les Florentins ou les Romains. Beaucoup venaient en droite ligne de la terre lorraine, et ce sont celles-là qu’il avait cultivées dans son champ, et mises en coupe réglée à la bonne occasion. Quoi qu’il en soit, elles eurent une fortune inespérée et forcèrent l’admiration des plus hostiles. Les amateurs, maîtres souverains des réputations naissantes, s’arrachèrent les épreuves de premier tirage. Plus tard Jacques Callot, retiré à Nancy, parvenu au faite des honneurs, tentera de reprendre ces charmantes histoires, il se voudra copier lui-même; mais sa main semblera alourdie : la grâce disparaîtra. C’est que son talent tout d’improvisation et de rencontre est mal à l’aise dans une copie, même de lui.

La peinture des mœurs ou des usages contemporains entraîne facilement le gros public. Tout le monde se juge capable de discuter une œuvre où sont

représentées les figures connues. Mais comment rester original en imaginant après tant d’autres une Salutation angélique, un Massacre des Innocents, une Tentation de saint Antoine ? La réputation d’un artiste avait alors besoin de ces consécrations hiératiques, dont les Italiens raffolaient, et que les maîtres des quinzième et seizième siècles avaient rendues officielles dans la carrière. Au temps de Callot, la tradition et l’idéal se combinaient pour composer des pages incolores toujours semblables, soi-disant imitées de l’antique, mais plus justement inspirées les unes des autres à satiété, sans relief ni valeur propre.

Sans avoir voulu se dégager complètement de ces errements, Callot cherchait à reprendre pour sou compte les légendes bibliques, à les décrire dans une note plus personnelle. Peut-être s’attardait-il parfois, dans les soirées d’hiver, à parcourir les estampes des primitifs italiens ou flamands dont les épreu ves étaient demeurées dans les cartons de Parigi ou de Canta Gallina. C’étaient là des vieilleries bien extraordinaires, où 1rs Hébreux portaient la toque des bourgeois du seizième siècle, où Jephté ou Josué semblaient des chevaliers bardes de fer. Mais quelles imaginations délirantes ces vieux n’avaient-ils pas. Voici le saint Antoine du Beau Martin, de ce Schongaüer à peine connu de la génération nouvelle, qui a décrit les diables avec une complaisance apocalyptique; celui

de Jérôme Bosch, celui de Breughel, et tant d’autres. Le diable n’est point un étranger pour Jacques Callot, et s’il ne l’a point vu, il le pourrait décrire griffe à griffe d’après les vieilles femmes de Lorraine. Chez lui, là-bas, Vennemi, comme on disait, conduit le monde. 11 fait grêler, tonner, mourir les gens ou les bestiaux, il entraîne les sorcières au sabbat dans les plaines. De graves magistrats discutent sur sa puissance, sur la couleur de sa peau, sur son odeur. Suivant qu’il revêt telle forme ou telle autre, il se nomme Verdelet , Saute-Buisson ou Persil , et paraît en chat noir, en bouc, en loup. Ses satellites lui obéissent aveuglément. Les moindres sont de hideux monstres poilus et cornus, qui se logent dans une âme comme dans une auberge et la rongent d’envie, d’orgueil ou de concupiscence.

Jacques Callot connaît par le menu leurs singulières odyssées. Il a entendu parler de cette veuve qui, sous l’inspiration du diable, se prit à vagabonder et à parler toutes les langues tout à coup. S’il se résout à traiter une tentation de saint Antoine, il montrera tous les démons d'enfer comme s’il les eût vus, tant il pourra les préciser et les distinguer entre eux. L’œuvre des anciens maîtres ne sera plus qu’un prétexte; il voudra enchérir sur eux par la multiplicité énorme des détails. L’homme du Nord, amoureux du merveilleux, des fantômes, des conceptions saugrenues, se trahira lui-même à cette cour de

Florence si peu encline aux fantasmagories noires. Toutefois il restera le peintre des mœurs de son époque sous couleur d’histoire sainte. Son compatriote Nicolas Remy, l’auteur de la Dæmonolatria , pourrait peut-être mettre un nom sur ces personnalités infernales et les retrouver toutes à l’aide des dépositions de sorciers brûlés par lui.

Mais, comme nous le disions tout à l’heure, Jacques Callot n’est point le premier peintre des diableries; il a simplement brodé sur un thème connu. Les grandes théories d’esprits tentateurs tourmentant les âmes avaient eu chez nos pères le même succès que les danses macabres. On voyait peu d’églises qui n’eussent les unes ou les autres de ces représentations empreintes à la fois de piété et de dévergondage, de sagesse et de folie. Jérôme van Acken, dit Bosch, dont nous parlions tout à l’heure, s’était voué aux fabulations diaboliques avec toutes les ressources d’une imagination vagabonde. Il lit des Tentations pour Philippe le Beau, pour les monastères, pour l’univers entier; c’élait une spécialité. Le cardinal Grimani, amoureux des œuvres flamandes, possédait une diablerie dans son palais à Venise; Philippe II d’Espagne en avait fait installer une dans la chambre où il mourut. Bientôt Jérôme Cock popularisera ces travaux par la gravure, il eu portera les épreuves en Italie, les montrera aux Ghisi ses (‘lèves. Comment Jacques Callot n’aurait-il pas rencontré quelqu’une de ces

sarabandes? Elles avaient de quoi tenter sa verve caustique , elles réveillaient en lui les vieilles histoires du pays, les contes effrayants des veillées.

Dans l’intervalle des besognes commandées, et pour éviter les applications soutenues si nuisibles aux artistes, il voulut essayer de retracer la légende du saint aux prises avec les esprits du mal. Mais la donnée n’était pour lui qu’un prétexte. Dès les premiers traits de son esquisse, saint Antoine se voyait reléguer aux derniers plans, dans une grotte éloignée, disparaissant au milieu des figures grimaçantes et hideuses. Au contraire les démons tiennent la bonne place; ils tombent du ciel, sortent des rochers, rampent ou s’envolent avec une furie incroyable. Chacun d’eux personnifie un vice humain; il y a les êtres difformes et pansus buvant à plein verre; les gnomes monstrueux affublés d’oripeaux mondains, bardés de cuirasses comme des héros de guerre, les nains bossus chevauchant des carcasses renversées. Des coquecigrues effrayantes ont l’habit des moines, d’autres celui des princesses. Certains objets inanimés font tout à coup des mouvements, des rochers même s’animent et menacent. Sur la rivière qui les sépare du saint, des bacs inouïs sont lancés et envahis par des légions de bêtes audacieuses. Et le malheureux compagnon de saint Antoine, portant sa clochette au col, sert de monture au plus

espiègle de ces fantoches, qui le roue de coups et le mène grand train.

C’est au plus juste la goutte d’eau vue au microscope où des myriades de reptiles s’agitent, s’entredévorent, paraissent rire. Mais si le jeune artiste y met de son cru, s’il enchérit sur ses devanciers, il ne les dépasse point en fantasmagorie; tout au plus y jette-t-il la note d’époque, remplaçant les toques ou les manteaux brabançons de Breughel et de Bosch par les feutres à plumes des bravi florentins. Et puis il est plus leste, plus maître de lui; le grouillement formidable procède chez lui d’un art parfait, d’une entente absolue des contrastes. Les plans ont dans son œuvre une énergie singulière, les distances infinies ajoutent à la grandeur du sujet.

La Tentation de saint Antoine eut une importance capitale sur l’avenir de Callot. Elle fut si répandue, si admirée, qu’on la considéra comme la première. Le graveur Moi Tinghi la copia en la grandissant, Téniers s’en inspirera dans la suite. Et Callot lui-même, dans sa retraite de Nancy, reviendra un jour sur la composition; il la reprendra en 1627 et la dédiera à Phelipeaux de La Vrillière, secrétaire d’Etat français.

Au milieu de ces travaux incessants, Jacques Callot n’oubliait pas la patrie lorraine. Il venait d’apprendre par son père les faveurs nouvelles que Jean des Porceliets, évêque de Tool, avait faites à sa famille à propos d’une maison de campagne au village de Bain-

Saint Mansuet ressuscitant le fils du roi.

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ville. Jean Callot tenait du temporel de l’évêché cette ferme où lui et les siens venaient se reposer à la belle saison, et pour lui marquer son estime le prélat l’avait affranchie de tous droits et redevances. Comment reconnaître une courtoisie de ce genre? On songea à demander à Jacques quelque gravure où l’évêque occuperait la place d’honneur.

Il imagina de représenter un miracle du saint le pins populaire en Lorraine, de saint Mansuet ou Mansuy ressuscitant le fds d’un roi, tué en jouant à la paume. On a prétendu, et Félibien entre autres, que le saint Mansuy de Callot était la première pièce gravée par lui à son retour à Florence. M. Meaume, au contraire, s’appuyant sur la perfection des fonds, et la représentation de l’abbaye qui s’y trouve, soutenait qu’elle avait été conçue en Lorraine. Nous croyons, en nous reportant à la pièce inédite que nous citions plus haut, à un simple remerciement envoyé à l’évêque de Toul en suite de l’affranchissement de Bainville. Et d’ailleurs la scène de la résurrection se rapproche sensiblement des batailles des Médicis par la touche un peu sévère des figures, la dureté de certains détails. Tout le premier plan on saint Mansuy, sous les traits de Jean des Porcellets, bénit l’enfant mort, diffère essentiellement du paysage environnant, dans lequel la pointe se joue avec une finesse et une habileté merveilleuses. Mais pourquoi le graveur n’aurait-il point attendu son

arrivée à Nancy pour mettre sa planche à son point définitif? On a bien d’autres exemples de ces retours aux travaux inachevés ; l’essentiel était pour lui de faire acte de politesse et sa cour au prélat dans la mesure de ses moyens, en lui rendant grâces au nom de sa famille.

Il voulut rajeunir à son tour le massacre des Innocents, comme il avait rapproché de son temps le saint Antoine des vieux maîtres. Et la tâche n’était point si aisée, eu égard aux milliers de tableaux et de gravures traitant la scène, depuis les estampes de Raimondi avec des égorgeurs nus, à l’antique, jusqu’aux images où les soldats embrochaient les victimes à des hallebardes, les tuaient à coups de mousquet ou d’arquebuse sans plus de souci de la vraisemblance. Les foules lilliputiennes lui ayant réussi, la mode s’en étant propagée, il chercha à se surpasser encore, à mettre dans un champ à peine large comme la main des palais gigantesques, des rues immenses, des montagnes à perte de vue, et dans ce cadre une mêlée effroyable de mères échevelées poursuivies par les assassins, d’enfants coupés en morceaux, jetés par les fenêtres, écrasés sur les dalles de pierre. Tout au plus loin que se trouvent les acteurs du drame, dans le voisinage des temples qui bornent la vue, chacun d’eux garde sa physionomie. Les statues alignées à la bordure des édifices, grosses comme un grain de mil, ont leurs poses. Rien ne

se perd ni ne se confond. Pour le suivre dans ces descriptions infinies jamais lassées, poussées aux

acre des Innocents

limites extrêmes de la vision, il faudrait les prodigieux organes dont la nature l’avait doué. Et si l’on recourt aux moyens factices, aux verres grossissants,

les trouvailles nouvelles se font, meme sur ces collines du lointain dont les contours semblent à peine sensibles.

Voyez-le ménager, dans la scène principale, à travers l’écartement habile des maisons, les échappées de lumière sur lesquelles ses figurines se détachent en sombre! Opposées aux autres tenues dans les notes claires, elles contribuent à former un tout harmonieux, divers d’aspect, joyeux et gai en dépit du massacre. Elles rejettent bien loin les espaces, fonl comprendre les gris des murailles, expliquent les moindres faits. C’est la perfection idéale, le dernier mot de la gravure, le plus grand effort d'un artiste à sa maturité. Jamais Callot ne dira mieux et ne construira de plus immenses étendues; jamais il ne sera plus dramatique ni plus inspiré. Combien sont loin de cette minuscule estampe les énormes toiles bariolées de couleurs sorties des ateliers contemporains! On a appelé Callot un petit maître, dans cette manie de hiérarchie qui mène le monde, en mesurant son œuvre et en la comparant aux fresques niaises des Bolonais ou des Florentins, toisées à Faune; petit maitre parce qu’il ne s’attaquait pas aux banalités sonores et prétentieuses du grand art. Mais quel apôtre des sublimités hiératiques eût pu jamais l’égaler en invention, en fantaisie, en vérité? Quand il concevait un morceau, môme minuscule, l éinolion vraie le gagnait et il savait communiquer

son impression superbe. Là est tout le secret de son immense réputation et de la gloire qu’il s’est acquise. Callot était bien réellement un maître et un délicieux poète, effrayant ou satirique suivant le cas, à mettre au premier rang, à côté de ce Rembrandt que nous admirons jusqu’en ses verrues, mais bien plus haut que les copistes au burin, fussent-ils d’ailleurs Marc-Antoine, Edelinck ou Pesnc.

Je dis là des choses que bien d’autres ont pensées et qu’ils n’ont pas écrites. Mais si l’on songe que le petit graveur lorrain a eu des imitateurs et des élèves qui sont Délia Bella, Israël Silvestre et Lepautre, qu’il a pour ainsi dire créé l’école française des vignettistes du dix-huitième siècle en passant par Sébastien Leclerc pour arriver à Eisen et à Moreau le jeune, on ne saurait lui faire F injure de le reléguer au second rang. Il brille au premier et à la bonne place dès les essais dont nous venons de parler; il est un maître à Florence comme dans le monde entier.

Livré à ses goûts, Jacques Callot se transformait pour ainsi dire. Quand il se cantonnait dans les limites étroites d’un travail commandé, sa main n’était plus la même. Après les combats célèbres des Toscans contre les Turcs en novembre 1617, on le pria de décrire les victoires dans des planches qui allassent porter la bonne nouvelle au loin. Il le fil de

JACQUES CXLLOT

son mieux, mais l’entraînement n’y était pas; c’est, comme on l’a dit justement, Molière traduisant Xénophon, et rien d'autre. Toute la crânerie qu’il savait jeter dans les groupes, la furia des mêlées ne trouvait point à se produire dans les rencontres de galères. L’œuvre est habile, elle est attachante, mais elle n’a plus cette physionomie particulière que l’artiste donnait ailleurs avec tant de justesse. Pour la mieux résumer i] eût fallu vivre sur mer, pénétrer la vie curieuse des matelots d’alors; Jacques Callot ne les connaissait pas, il parlait sur des ouï-dire et il n’osait se livrer.

Au contraire, s’il imagine de représenter dans une forme d’éventail ou d’écran les fêtes des tisserands et des teinturiers sur l’Arno, alors il redevient lui. Dans les rinceaux d’ornements qu’il met au premier plan, il assied cavalièrement mille charmantes figures. Un panorama énorme découvre à la fois les deux rives du fleuve, les ponts bondés de spectateurs ; sur le quai, les groupes joyeux et endimanchés, les carrosses arrêtés, les gens pressés pour mieux voir les feux d’artifices et les joutes nautiques. C’est la lumière, c’est l’espace, c’est la joie d’un jour d’été. Maître de lui jusqu’à l’invraisemblance; Callot dit juste ce qu’il veut; pas un trait ne vient déranger l’harmonie des ensembles. Nos aquafortistes modernes, amoureux d’air et de soleil, ne sauraient y trouver rien à reprendre, il semble que le maître

d’autrefois ait prévu les tendances de toutes les époques, et qu’il se soit ingénié à défier les critiques en faisant la nature elle-même.

11 faut bien le dire, au risque de contrarier la légende acquise, il est avant tout le peintre des foules, le poète des fêtes populaires. Les gueux, les grotesques

Combat de galères.

disparaissent devant les croquis merveilleux dont nous parlons. Toutes fois qu’il s’attaquera aux agglomérations bariolées il s’élèvera au plus haut, et s’il s’arrête à montrer quelque personnage unique sur une planche, il aura soin de semer au loin, derrière, les fourmillements d’un petit monde affairé, empressé, qui demeure la partie principale de l’œuvre.

Voici, par exemple, la suite de trois estampes vulgairement appelée les Pantalons , où Callot met en scène les comiques de la farce italienne. Il la composa vers la fin de 1619 sur les originaux eux-mêmes, 11 y a là le Cassandre, le Capitan, le Zani Cornetto, trois compères transformés d’année en année au caprice des acteurs, et dont l’origine remonte aux premiers temps du seizième siècle. Cassandre, c’est le Pantalon, le vieillard amoureux et niais, affublé d’une toque et d’un nez invraisemblable. Zani Cornetto lècbe les plats, fait rnille espiègleries du plus mauvais goût; quant au Capitan, c’est le bravache, le héros fourbe et poltron qui tente d’en imposer aux simples.

Callot n’est point le premier qui se soit attaché à montrer ces fantoches dans l’exercice de leurs talents grossiers. Robert Boissard les gravait en 1597 dans un recueil de Mascarades dont le maître lorrain s’est inspiré, surtout dans la pose du Cassandre, penché eu avant, la main passée sous les pans énormes du manteau. Mais ce que son prédécesseur n’eût certainement point osé entreprendre, ce qui reste le côté original du talent de Callot, ce sont les arrièreplans, les représentations microscopiques des tréteaux sur lesquels pérorent les bouffons devant la foule. Ce théâtre en plein vent si légendaire, si inconnu, c’est là qu’il faut le chercher en dépit des dimensions inusitées des figures, car rien n’y manque, ni les

jeux de visage ni les attitudes, ni surtout l’ébahissement des assistants. Les Pantalons ne comptent point parmi les meilleures pièces de Callot, on leur reproche une certaine lourdeur; mais les critiques ont trop dédaigné l’accessoire, qui devient presque le motif principal. Là comme toujours le graveur s’exprime avec une intensité de réalisme, une sincérité d’accent que personne n’avait jamais eues.

Il a vingt-sept ans, il est plein de fougue et de génie; sa maîtrise est telle maintenant qu'il improvise à la pointe sèche sur le cuivre comme d’autres à la plume sur le papier. Un jour qu’il s’est égaré sur la place de Ulmpruneta à Florence, il assiste à une de ces foires italiennes, de ces marchés internationaux, comparables à ceux de Beaucaire ou de Troyes, où tous les peuples se donnaient rendez-vous. Il est séduit par cet amoncellement énorme d’êtres, par ces tentes primitives faites de toiles étalées sur des bâtons, dans lesquelles vivent les marchands nomades. Çà et là, au pied des grands arbres séculaires de la place, les comédiens de passage ont installé leurs tréteaux; les guérisseurs, les arracheurs de dents font la parade devant les paysans llàneurs ou les seigneurs en carrosse égarés dans la bagarre. Tout un océan de petites tètes humaines agitées d’intérêts divers se pressent, courent à leurs affaires; chacun traduit sa volonté par des gestes, se mêle au

tas sans s’y perdre, s’éloigne ou se rapproche en des milliers d’attitudes.

C’était bien un peu, mais avec le cosmopolitisme en plus, les foires lorraines. Jacques Callot se sentit ému de cette fourmilière humaine, et sans rien décider encore il se prit à crayonner ces types nerveux et simples que les grands artistes dédaignaient comme un troupeau négligeable. Réunies entre elles, les esquisses formèrent bientôt les éléments d’une sérieuse étude qu’il se résolut à mettre au net sur le cuivre. Les nostalgies du pays natal lui étaient revenues, il s’apprêtait à reprendre bientôt la route de Nancy avec un gros bagage de renommée. Il voulut que la foire de l’impruneta consacrât sa réputation.

Il en fit un chef-d’œuvre, une perfection dans l’effet général et dans le détail. Il est certain qu’on peut regarder longtemps cette admirable page sans le moindre ennui ; c’est la nature elle-même qui se meut et qui passe. Cosme II lui prodigua des compliments très flatteurs et attacha sur sa poitrine les insignes de son ordre ; les amateurs se disputèrent les premières épreuves avec une âpreté dont nos collectionneurs modernes donnent à peine l’idée. Cinq ans séparaient Callot de ses premiers débuts dans l’atelier de Parigi, et sa mesure était donnée tout entière. Les Caprices , la Tentation et Ylmpruneta eussent suffi à sa gloire; mais son œuvre secondaire était énorme. Aux titres ingénieux mis par lui en tête de la tragédie de Vilar-

Part i e de la foire de Florence, dite Y Impruneta.

palice, du Saint François d’Assise, de la Fiesole distrutta, il faut ajouter plusieurs planches d’armoiries, des portraits hors de pair, entre autres celui de Donato delFAntella dit le Sénateur , celui de Péri dit le Jardinier , et quantité de petites estampes telles que la Veuve de Sarepla , le Catafalque de V Empereur Mathias , les Péchés capitaux. Son imagination jamais lassée s'était pliée a toutes les exigences; à l’àge ou ses amis commençaient à peine, il était parvenu au sommet de son art. Et comme s’il eût compris que les forces lui faudraient en pleine jeunesse, il se hâtait de produire, d’ajouter sans relâche une nouvelle page à sou histoire. Telle est son audace, comme nous le disions, qu’il oublie parfois de vernir une planche, et qu’il improvise à la pointe les paysages de ses fonds. Le docteur Jacintho Andréa Cieogriini rapporte même que, s’étant avisé de renforcer les foules de Y Impruneta avant de livrer le cuivre au tirage, Callot ne fit aucune préparation préalable; il écrivit ses pensées au courant de l’outil, semant çà et là les vides de figurines tard venues.

Sur ces entrefaites, celui qui allait devenir duc de Lorraine sous le nom de Charles IV traversa Florence. ]1 apportait à l’exilé le parfum inoublié de la terre natale. Cosme II n’était plus, et des promesses engageantes venaient delà cour lorraine. Callot reprit la route de Nancv, mais les instants joyeux de la jeunesse insouciante avaient fui pour toujours.

CftLLOT A NANCY. 1622-1625.

-allol grave un certain nombre de planches sur des sujets italiens. — Les Bohémiens. — L’organisation de la mendicité au dix-septième siècle. Les Baroni. — Les Grotesques, les Gobbi. Fausse idée qu’on se fait de Callot à ce sujet. — Les anciens peintres de Grotesques. — Manière spéciale dont Callot comprend la montagne. — Callot reprend, pour une édition à Nancy, ses œuvres d’Italie. — Les Caprices de Nancy. — Ses œuvres de piété. — La Noblesse. — Les dons gracieux faits à Callot par Henri II, duc de Lorraine. — La planche des Supplices. — La Foire de Gondreville. — La Petite Passion. — Les estampes religieuses.

La première année du retour fut une période féconde pour le graveur. Il rapportait d’Italie les notes de voyage, les esquisses prises là-bas, peut-être aussi des planches commencées qu’il n’avait pas eu le loisir de terminer. Son arrivée fut un triomphe; les plus prévenus subissaient le charme de ces images qui paraissaient autant de joyaux de la patrie nancéienne. Au milieu du repos qu’il s’en alla goûter dans cette maison de Bainville enrichie par lui, Jacques Callot compare les joies du foyer aux misérables chevauchées du départ, aux rencontres bizarres des routes, aux angoisses de ses débuts

parmi les indifférents ou les malintentionnés. Le moment psychologique était venu de reprendre fil à fil toute sa vie, de repasser sans honte au dedans de lui-même les cohabitations avec les bohémiens, la fréquentation des coupe-jarrets ou des comédiens en plein vent. Et comme on le presse de questions, qu’on veut savoir la vérité, il va transporter sur le métal quelques feuillets de ses livres de route; il montrera aux siens les brigands magnifiques rencontrés sur le chemin d’Italie. 11 n’a même pas oublié complètement ses classiques, car il dira dans un distique tout ce qu’il a pu deviner de leur existence, de leur but, de leurs odyssées ténébreuses.

L’impression a été si forte sur l’enfant qu’elle est demeurée tout entière et vivace chez l’homme fait. Il n’a rien perdu de ce qui l’avait épouvanté et charmé chez les bohémiens. S’il les idéalise un peu dans la gravure, c’est que sa naïveté s’est émoussée au contact italien et qu’il s’est appris à mettre du sien dans les choses vues. Les seigneurs florentins des Caprices , les acheteurs de Ylmpruneta étaient bien un peu les Bohémiens, mais ceux-ci s’inspireront à leur tour des gentilshommes toscans, porteront comme eux la plume ou l’épée et s’uniformiseront sous l’outil de Callot qui sait fausser la vérité juste assez pour demeurer vraisemblable. Quand donc il se résout à peindre la caravane errante qu’il avait

autrefois suivie, c’est par attrait des oppositions, par amour du pittoresque, et par fierté du chemin parcouru depuis ce temps lointain. Lui, Jacques Callot, graveur des ducs de Lorraine et de Toscane, personnage admiré et recherché dans les cours, était allé à la conquête du monde avec ces vide-goussets. Les voici cheminant à queue-leu-leu sur les haridelles apocalyptiques volées sait-on bien où ; leurs femmes se prélassant avec une nonchalance asiatique, leurs fils courant en avant, traînant en arrière et ramassant de-ci de-là ce qu’ils rencontrent.

Ne voilà pas de braves messagers

Qui vont errants par pays estrangers.

Tous les pays sont étrangers pour eux, car ils n’ont pas de patrie, pas de richesses, pas de but fixe. Ils vont droit devant eux sans grand souci des maréchaussées qui les craignent, des officiers municipaux qui les fuient.

Ces pauvres gueux pleins de bonadventures Ne portent rien que des choses futures.

Ils vivent au hasard, moitié de charités, moitié de rapines. Ils lisent l’avenir dans les mains, attroupent les paysans tandis que les habiles de la bande mettent les maisons délaissées en coupe réglée. Quand ils auront bien bu, bien ripaillé au coin d’une foret, ils reprendront leur voyage, voyage éternel comme

celui du Juif errant; rien ne les intéresse que les franches lippées.

Au bout du compte ils tr eu vent pour destin

Qu’ils sont venus d’Ægypte à ce festin.

Mais tels que les voilà, surpris par un artiste habile, ils accusent la tendance nouvelle de Callot, le caprice de mettre en scène les déshérités et les pauvres, les gueux et les estropiés de la vie. Une évolution se fait en lui qui sera la plus féconde sinon la plus méritante. Il sait que les maîtres du Nord ont aimé et recherché les misères, qu’ils les ont dramatisées et poétisées; pourquoi 11e les suivrait-il pas dans cette voie populaire plus facilement goûtée d’un chacun? Dans ses expéditions, il n’a pas vu que des bohémiens, il a rencontré partout cette grande armée des misérables cherchant leur vie, troupe formée d’éléments divers, de types spéciaux dont la nomenclature serait bien longue. Partout la mendicité passe, ingénieuse à forcer la pitié aussi bien en France qu’en Italie. Ce sont les Hubins, qui se disent mordus par des chiens enragés et s’en vont dans les Ardennes pour y chercher remède; les courtauds de boutanche , compagnons du tour de France, pauvres ouvriers sans argent et sans chaussure; les malingreux, couverts d’ulcères et de plaies, traînant leurs grègues; les sabouleux , feignant l’épilepsie et sachant tomber au bon moment, en présence des dames sensibles. Et

Estampe de la suite des Bohémiens. — La caravane.

les polissons quasi tout nus, les milliards empêchés par un lourd bissac rempli de croûtes, les mer candiers jouant aux commerçants dévalisés, les rifodés ruinés par de prétendus incendies, les orphelins , sans compter les drilles , variété encombrante de l’espèce, qui mendie l’épée ou le bâton à la main sur les grandes routes.

« Ce sont là vilains métiers qui font pendre les maîtres », disait le proverbe parisien d’alors; mais quelle mine pour le peintre de mœurs, quelle séquelle merveilleuse à décrire sous ses baillons, dans ses attitudes éplorées!

On a prétendu que Callot avait rapporté ses modèles d’Italie, la terre classique des mendiants, mais nous les croyons tout aussi bien découverts en Lorraine. Le titre seul est écrit dans la langue du Dante par ironie ou par pédantisme; un être déguenillé et crasseux le porte avec crânerie sui une bannière. C’est le capitaine des gueux, le grand coësre de cette réunion de misères cosmopolites, le capilan de Baronil Et chaque feuille de la suite nous

CO

JACQUES CALLUT

dévoile une horreur nouvelle. Les coquillards fauxbourdons, affublés des défroques de pèlerins, piaillant un cantique à l’honneur de saint Jacques, les seuls rencontrés en Italie, et qui, dans le principe, ne faisaient point partie du recueil. Les malingreux étalant leurs

et la montrant aux passants; l’éclopé des guerres, penchant la tête dans un curieux mouvement de supplication; le milliard traînant la besace, le cagneux boitaillant horriblement, le cagot marmottant sur un rosaire énorme et tirant l’œil, un de ces chapelets dont parle La Fontaine :

Long d’une brasse et gros outre mesure.

Ce sont des Lorrains ceux-là, des rôdeurs attitrés de la Carrière, des Nancéiens de la vieille roche, comme le sont aussi les vieille commères leurs compagnes, coiffées des bonnettes blanches conservées dans l’Est jusqu’à nous. Et voyez quelle coquetterie elles déploient dans leurs guenilles! L’une s’est taillé un manchon dans une peau de chat, l’autre porte une fraise, une fraise démodée alors, mais qui devait produire au temps de Ca Ilot l’effet de ces chapeaux à plumes dont se coiffent les mendiantes incroyables de Londres. Une jeune drôlesse traîne après elle trois marmots, déjà des gueux, dont l’un, de quatre ans à peine, la suit avec la plume au feutre. Dans ces vingt-cinq estampes lestement troussées, Callot est

bien lui-même et ne relève que de lui; il a voulu montrer à ses compatriotes que les meilleurs sujets ne sont pas toujours au delà des monts, et que lui aussi pouvait à son heure faire œuvre lorraine. Et pourtant il s’est abstenu de mettre des fonds à ses figures ; il les a laissées livrées à elles-mêmes, sans le décor obligé de ses précédents ouvrages. Gravées d’une pointe ferme, puissante, elles semblent à première vue taillées au burin; elles ont toutefois l’imprévu des dessins à la plume, une franchise de diction extraordinaire.

On sent que le maître s’est peu à peu séparé des errements italiens, qu’il délaisse les exiguïtés de Tempesta ou de Canta Gallina, pour s’inspirer plus naïvement des modèles.

Les gueux furent un de ses succès les plus subits et les plus durables. Les fêtes italiennes, la foire de 1 Impruneta, le massacre des Innocents étaient oubliés ou méconnus que les baroni se répandaient partout en France. Un copiste médiocre, Esme de Boulonnois, les imitait bientôt dans un livre de proverbes édité par Lagniet. Toutes fois que des graveurs eurent à

mettre en scène la misère en haillons des grandes villes, les mendiants affreux, ils firent des emprunts à Callot, sans démarquer, comme s’ils se fussent inspirés d’un classique tombé dans le domaine universel. Et peut-être cet entraînement populaire pesa-t-il au grand artiste; il avait trop conscience de la valeur de ses précédents travaux pour attacher à ces hleuettes l’importance excessive que le public leur donnait. Peintre des gueux, lorsqu’on est bien plutôt le peintre des foules ou des fêtes, le merveilleux ordonnateur des fouillis, le créateur de la distance et des espaces dans des champs microscopiques!

Les Grotesques dont on lui fait tant d’honneur aussi n’ont pas même dans son œuvre une place équivalente à celle des Gueux. Ici il copie et il transforme. L’idée première de ces monstres aux têtes exagérées, aux jambes torses, n’est point florentine ni génoise comme le pensait Mariette. Si Callot a connu Bracelli, sorte de maniaque italien qui cherchait à rendre la figure humaine par je ne sais quel bizarre enchevêtrement d’objets inanimés, il n’a rien retenu de lui. M. Meaume disait que Bracelli était au maître lorrain ce que Béroalde de Verville est à Molière. Mais, quelque respect que nous professions pour les opinions du biographe de Jacques Callot, nous avouons ne pas saisir très bien la comparaison. Bracelli n’est pas Son œuvre est un jeu dément, sans portée aucune, que l’autre se fût bien gardé d'imiter jamais, à

supposer qu’il l’eût feuilletée. Pour donner une idée des imaginations innocentes de Bracelli, un seigneur est figuré par lui sous la forme d’une planche de bois, surmontée d’un seau renversé servant de tête. Une équerre de maçon est un bras posé sur la hanche; une pioche terminée par une truelle est l’autre bras étendu; les jambes sont un pic de carrière et une pelle. Le pauvre diable qui concevait ces chimères

mourait de faim; élève de Paggi, il cherchait à forcer l’attention par des farces plus lugubres qu’elles

le suivre dans ses divagations saugrenues, et s’il s’en fût tenu aux transalpins, il eût rencontré chez Léonard de Vinci quelques modèles de visages grotesques dont il eût pu faire profit. Mais il trouvait plus encore dans les maîtres flamands, cnlre autres dans Bosch ou Breughcl, ou dans ce Gilles Coignet d’Anvers,

qui avait composé en Italie une décoration entière « en grotesque à la manière française » entre Lorette et Terni. Karl van Mander, qui nous apprend la chose, parle des modèles français comme d’une monnaie courante en matière d’inventions caricaturales; rien n’est plus vrai.

Les conceptions fantastiques, les chimères, les gnomes avaient chez nous une origine bien ancienne. Ils remontaient aux ornements figurés des vieilles basiliques romanes, transportés dans le gothique et continués par la Renaissance. Les monstres à tête d’homme et à corps de hôte, les nains hydrocéphales, les monstres ailés, torses, creux, bossus, les évêques à corps de faune, les sirènes à museau de chien, formaient l’économie habituelle du décor dans les chapiteaux ou les volutes des porches. De la sculpture ce monde d’êtres fantastiques s’était répandu dans la miniature, le dessin des lettres ou des fleurons. Les peintres de la fin du quinzième siècle transportèrent dans la peinture ce monde idéal devenu classique, et les Flamands, les Allemands aussi, essayèrent les inventions françaises. Chez nous la farce s’en inspirera à l’époque de transition théâtrale entre les mystères et les bouffonneries. Nous les avons retrouvés dans les prétendus songes drolatiques de Pantagruel « de l’invention de Maistre François Rabelais, et dernière œuvre d’iceluy pour la récréation des bons esprits », édités par Jean Prétois à Augsbourg en 1597.

Mais nous pourrions signaler aussi comme un modèle du genre, presque un chef-d’œuvre si le mot n’était bien gros pour ces choses, une sorte de frise gravée sur bois au temps de Henri II, et représentant les noces incroyables de Lucrèce aux yeux de bœuf. Rien ne se rapproche plus des gobhi de Callot, de ces bossus minables, matamores rachitiques et grimaçants dont on lui fait honneur comme d’une conception originale. Certes il n’a copié ni les uns ni les autres, mais il les a vus chez autrui, et s’est fait une opinion. Il a agrandi la donnée, il l’a rajeunie et mise à la mode de son temps. Les gobhi n’ont plus le pourpoint court et les brayettes des fantoches ipvités au mariage de Lucrèce; ils participent à la fois des Bohémiens, des baroni, des déclassés de toute catégorie, drapés dans leurs oripeaux, tirant l’épée, et laissant traîner leurs plumes sur l’épaule. Au fond l’idée de ces caricatures ne lui était pas venue en Lorraine; il avait apporté ses projets de Florence, mais il les consigna sur le cuivre e.n les mettant au goût spécial de ses compatriotes et de ses contemporains. Par malheur il caressa trop ces excentricités bouffonnes, il eut trop de plaisir à dessiner les gueux et les grotesques; sa manière s’en ressentit souvent plus tard, même dans les sujets plus graves, et la suite de saints qu’il donna ultérieurement est encore une réunion de mendiants lorrains. La réflexion de Mariette, qui établissait un parallèle entre Dassoucy, Scarron et

Callot, cherchant à prouver les tendances opposées des deux premiers, voués au burlesque à propos de tuot, et celles de Callot qui n’en faisait qu'à ses heures, la réflexion de Mariette perd de sa valeur quand on regarde les Saints.

A son arrivée à Nancy, peut-être même avant ses autres travaux, Jacques Callot avait essayé le paysage, non le paysage surnature, la description terre à terre des campagnes, mais la peinture idéalisée des champs telle qu’on la comprenait alors. Une particularité de ces études d’imagination, ce sont les montagnes et les rochers traités à la façon italienne, en taupinières arrondies, brusquement escarpées, impossibles à escalader sinon par des échelles. L’amour des horizons immenses le trahissait un peu, et il est souvent mal à l’aise en face des lointains. Plus il veut être grand, plus il s’égare; il ne redevient lui-même que dans les scènes plus tranquilles, quand il décrit une rustique cabane environnée de jardins où des femmes travaillent, petits coins du pays natal qu’il a sans cesse sous les yeux. Le port de mer au contraire, avec sa ville dominée par une montagne, ses ruines abruptes, c’est l’Italie, le souvenir qu’on redit un peu de mémoire. Mariette voulait que ces quatre planches eussent été gravées à Florence; il s’appuyait sur ce lait que le cuivre original du port de mer portait au verso une esquisse à l’eau-forte pour les Guerres des Médicis. Mais le tirage combat cette opinion;

toutes les épreuves, même celles du premier état, avant que le graveur ait écrit son nom, sont sur papier de Lorraine, avec le filigrane au double C couronné; c’est donc bien à Nancy que le maître les publia pour la première fois.

Les ducs de Lorraine ne se contentaient pas des rares exemplaires de pièces célèbres apportés de Florence par l’artiste, ils voulaient les répandre; mais le moyen? Les originaux étaient demeurés làbas chez des avares qui ne les eussent point livrés. Callot s’essaya à redire une seconde fois ses propres idées, à reprendre le Massacre des Innocents ou la foire de V Impruneta pour une édition nancéienne. Hélas! sa main si habile à suivre la pensée, à courir d’invention en invention, ne sait pas revenir en arrière pour recommencer une œuvre. La pointe semble alourdie, incer laine, et malgré tous ses efforts ne retrouve plus ses premiers dires. Préoccupé de mille choses, l’artiste perd de vue l’harmonie des ensembles; s’il fait un mot à mot serré, il oublie les effets colorés. Il est tellement inimitable dans son premier jet, tellement concis, que lui-même est impuissant à se copier. Mieux eut valu faire table rase des succès passés, et reconstituer les mêmes histoires sous une forme différente, que de chercher ainsi à remettre le pied dans l’empreinte de ses pas. Et pourtant la dextérité merveilleuse s est encore accentuée chez Jacques Callot dans les productions

de prime saut. Jamais il n’a été à la fois plus sobre dans l’expression ni plus admirablement explicite dans la sobriété. Pas un point, pas un trait qui ne soit à sa place juste, mathématique; la moindre figurine perdue dans une fourmilière d’êtres est elle et non autre.

Ce sont encore des caprices qu’il entreprend, mais ils ont cette fois un goût de terroir des plus prononcés. Destinés comme ceux de Florence à servir

qui y sont représentés ont pour la plupart leur esquisse au trait. Le choix est cosmopolite, on y rencontre des Italiens, des Hongrois ou des Turcs, mais les Lorrains y dominent. Par coquetterie de voyageur, il décorera l’album d’un titre italien : Varie figure di Jacopo Callot , étiquette destinée à faire valoir la marchandise. Yoici bien le peintre de mœurs, le très habile interprète de la vie lorraine au commencement du dix-septième siècle. Le frontispice à lui tout seul vaut le reste, car il nous montre dans sa simplicité primitive, le marchand d’estampes ambulant, le porteur de balle, installé sur une place publique et étalant ses richesses. M. Meaume l’avait pris pour un escamoteur, le misérable hère, tant son équipage inspire peu de confiance!

Dix-sept pièces composent cette suite charmante, débarrassée des exagérations d’attitude ou de costumes que Jacques Callot avait si longtemps

empruntées à ses maîtres ultramontains. Et les fonds oubliés un instant dans les Gueux ou les Gobbi, réapparaissent avec leur délicatesse exquise, complément et paraphrase explicative du personnage

Titre des Varie figure.

principal. Au soldat, un arrière-plan de pillage; à la paysanne, un lointain avec un cabaret où boivent des hommes. Tout cela dans la note discrète et si particulière inventée par le maître, jeté fièrement sans repentirs et sans accrocs sur le métal, impression

joyeuse dans une œuvre plus guindée eu égard à son but et à ses prétentions. Il faudra attendre le dix-huitième siècle et les vignettistes illustres de la pléiade pour revoir chez nous des eaux-fortes à ce point attachantes et spirituelles; et encore n’aurontelles pas cette pointe de réalisme qui leur communiquerait un attrait plus subtil et plus saisissant.

Les deux dernières planches de la série sont conçues avec la liberté absolue d’un artiste en verve. Ce sont des gens de campagne, des Lorrains pur-sang, Un vigneron et sa femme sur un tertre faisant les « quatre-heures » ; des jeunes filles assises au pied d’un arbre et gardant des bestiaux. La touche naïve des anciens a disparu, les modernités se devinent; on pressent dans les filles coquettement troussées de court, coiffées joliment de petits bonnets, les bergères des pastorales futures. Le mouvement naît; Callot, c’est le trait d’union entre les crudités naturalistes des Flamands et les idylles parfumées de Mme Deshoulières.

Il glanait scs inspirations à Bainvillc dans la ferme du père, au milieu des veillées d’hiver, quand le chanvre se tille et que les paysannes font courir le dévidoir. Il composa sur ce thème tranquille deux très petites esquisses enlevées de brio sur le vif, à mettre près des meilleurs griffonnis de Rembrandt. Une dévideuse et une fileuse! Un sentiment raffiné se dégage de ces figurines, il en

sort comme un parfum pénétrant de campagne; c’est le chant de repos comme les Bohémiens sont la chanson fiévreuse des voyages. Tempérament supérieur de poète et d’artiste, qui sait à ce point exécuter des variations sur des sensations éprouvées, et qui peut les faire comprendre aux autres!

Il interrompait ses travaux' plus importants, la

reprise de ses œuvres florentines, pour écrire en hâte ces idées fugitives sur le cuivre. Il s’était remis aux estampes de piété, aux portraits, à la gravure d’armoiries. La Dévideuse et la Fileuse se placent entre le Martyre de saint Sebastien , les Armes de Lorraine, Y Arbre de saint François et le portrait équestre du prince Louis de Phalsbourg, bâtard du cardinal de Guise et généralissime des

troupes du duché. Jacques Callot, entraîné par sa réputation, ne s’arrêtait vraiment plus. Dans l’année 4 625, la seconde passée à Nancy, il exécuta plus de cinquante planches diverses; il en avait fait autant l’année précédente. Fécondité prodigieuse, et telle qu’on aurait peine à y croire si la plupart de ces pièces ne portaient une date précise et la mention exacte de leur publication . Pourtant le corps se surmenait à suivre la pensée; Callot sentait que son bail de gloire ne serait pas de longue durée, et l’idée fixe d’une mort prochaine le poussait à produire davantage.

L’Italie est loin maintenant, elle est le passé pour lui. Avec le tact qui le dirige en toutes choses, il a compris que le retour fréquent aux Romains ou aux Florentins pourrait fatiguer ses compatriotes. Aussi bien, s’il n’est pas le naturaliste dans l’acception ordinaire du mot, s’il met dans ses interprétations de l’homme ou des paysages sa note à lui, il ne saurait travailler uniquement de tête sur des souvenirs. Adieu pour toujours aux transalpins!

11 entreprend de mettre en scène les grands par antithèse aux gueux, et ce sont les seigneurs et les dames de Lorraine qu’il nous montrera, classe hautaine, entichée de ses privilèges, provinciaux accoutrés aux modes passées, cavaliers batailleurs et dames empanachées. Ses meilleurs amis et lui-même défilent dans la série de onze estampes publiées à

Le gentilhomme.

Nancy. Je ne suis point éloigné de le reconnaître dans ce cavalier affublé de bottes et d’éperons énormes, enseveli dans un de ces manteaux à la Balagny, mis en honneur en France par le fils du triste défenseur de Cambrai, et que les Parisiens ont oubliés déjà. Les Nancéiens en sont encore à la fraise, à la fraise de Henri IV, ils F exagèrent avec un mauvais goût indéniable. Les dames feraient aussi triste mine à la cour du roi de France; elles ont gardé leurs atours de l’ancien temps, elles seraient à Paris de véritables caricatures. 11 les voit adorables, et pour nous elles sont telles parce que nous ne pouvons les critiquer que par comparaison.

Six seigneurs et dix dames forment la suite. Chacun d’eux se meut sur un de ces décors d’arrièreplan dont nous avons eu si souvent occasion de vanter les dispositions ingénieuses. L’homme de guerre a là-bas son cbeval gardé par des écuyers sur une place publique. Le courtisan salue avec grâce au milieu d’une promenade peuplée de monde. Celui-ci a les mains jointes dans un mouvement plein de vérité et d’abandon, et tout au loin derrière lui se voit une rue où passent des gens à cheval, où des gueux mendient. La femme en deuil laisse entrevoir un enterrement lilliputien dans un chemin creux; la demoiselle, une danse champêtre; la bourgeoise, un marché de ville; la coquette masquée, un

quartier riche où passent et repassent les galants, les carrosses et les promeneurs.

En dépit des errements immuables de l’invention, Callot évite les redites; il reste toujours le meme et pourtant il sait tirer de son motif, invariable dans l’agencement, les variations les plus inattendues. L’enthousiasme pour ces tableaux de la vie journalière fut extrême ; les princes lorrains craignirent de voir quelque jour ce puissant génie leur échapper, comme tant d’autres qui n’étaient point revenus. Le duc Henri JI s’était ému de cette possibilité, et pour y pourvoir de prompt remède, comme on disait alors, il comblait l’artiste de présents, d’octrois gracieux. Une lettre de lui au receveur de Blamont laisse entrevoir ses craintes :

« L’estime singulière, écrit-il, que nostre cher et bien aimé Jacques Callot graveur en tailles-douces s’est acquise en cest art tant en Italie qu’es autres provinces, ou il s’est formé pendant plusieurs années en la congnoissance plus exquise dudict art, et la preuve que nous en avons par divers ouvrages qu’il nous a fait voir de sa main, nous ont donné sujet de l’aider à s’establir par deçà, et lui donner quelques moyens de nous servir et au publicq. C’est pourquoi nous ayant fait entendre que s’il nous plaisait l’honorer de quelqu’effet de nostre gratitude il s’arresteroit volontiers à nous rendre ses très humbles debvoirs et services et témoigner l’affection qu’il doit à sa pa-

La Dame lorraine.

trie, sans ad viser aux autres occasions qui le peuvent distraire de cette résolution. »

Je le disais en commençant, les peintres ou les graveurs étaient des artisans d’une classe supérieure, mais des artisans, et comme tels se contentaient de peu. Henri de Lorraine offrait à Jacques Callot un cadeau en nature, neuf cents paires de réseaux de froment et d’avoine à prélever en trois années successives sur la culture de Blamont. C’était un assez riche don, et le graveur s’en déclare amplement satisfait. Il avait la vie assurée, sinon par son travail, peu rémunérateur en soi, du moins par ses récoltes de Bainville, la petite rente que lui servait son père et les avantages dont nous venons de parler. Il regrettait moins la Toscane, ses princes et la parte dans le palais; sa situation était équivalente, il n’aurait plus le souci d’aller quérir la fortune ailleurs.

Non qu’il plaçât l’intérêt matériel au-dessus des jouissances morales. Bien ne l’occupait davantage que les perfectionnements à apporter dans son art. Il s’y donnait tout entier, sans réserve, et ne vivait guère que pour cette jouissance. Il s’avisa même un jour que, depuis ses estampes célèbres d’Italie, il avait négligé les infiniment petits, origine de sa réputation. Il voulait un pendant aux Guerres d'amour, à la foire de Ylmpruneta, aux fêtes de l’Arno, une planche de dimensions restreintes où il

pourrait faire mouvoir des multitudes. Une chose frappait le Lorrain, c’était la multiplicité prodigieuse des supplices inventés pour châtier les criminels; les

ressources alors infinies; peu de jours se passaient à Nancy sans qu’on pendît un larron, qu’on brûlât un sorcier ou qu’on rouât vif un sacrilège. Pays de frontière, enserrée par la France d’une part et l’Allemagne de l’autre, traversée sans cesse par les camps-volants ou les coupe-jarrets de toute espèce, la Lorraine appliquait ses coutumes avec une précision terrible, aux moindres infractions. Jacques Callot, sceptique, comme les voyageurs revenus de loin et qui en ont vu bien d’autres, s’attacha à décrire toutes les formes de la répression. Mais dès les premiers traits de pointe la satire paraît ; à co té du bûcher où se tord un grand coupable, près de la voie où gémit un moribond, dans le mélange horrible des estrapades, des piloris et des potences, une mère lorraine donne le fouet à son enfant. « Supplicium sceleri frœnum ». Le supplice châtiment du crime!

Voy lecteur comme la justice,

Par tant de supplices divers,

Pour le repos de Punivers Punit des meschants la malice;

Par l’aspect de cette figure Tu dois tous crimes éviter,

Pour heureusement t’exempter Des effets de la forfaicture!

L’ancien compagnon des Bohémiens avait J a conscience moins pointilleuse que les juges de Nancy, et j’imagine que cet amoncellement immodéré d’horreurs visait à un autre but qu’à celui de faire détester le crime seulement. Quoi qu’il en soit, Callot ne fut jamais plus extraordinaire. L’effroi, l’horreur, la curiosité sont peints sur les visages ; les attitudes des personnages plus éloignés ont une allure incroyable de vérité et de vie. Bien d’omis et rien de trop. Ce sont là-bas des maisons hautes d’un centimètre, où les moindres sculptures se devinent, non point léchées et agaçantes, mais surprises d’un coup. Dans le coin de l’une d'elles, une niche, et dans cette niche une statue de la Vierge portant l’enfant Jésus! Imaginez la taille de cette statuette, placée en perpective idéale à plus de cent mètres du spectateur, quand ce spectateur n’a pas 20 millimètres. Sans doute ce sont là de purs tours de force, mais qui les peut faire? Et qui peut surtout marquer l’intention, la volonté, la frayeur, toutes les passions, en un mot, dans un peuple de fourmis comme le sont les figures des supplices? Les Caprices de Florence étaient une étape féconde dans la manière de Callot, Ylmpruneta était un chef-d’œuvre, les Supplices ont encore gagné. L’artiste s’est complètement dégagé des errements originels. Il peint ce qu’il voit, comme il le voit, sans aucune influence étrangère.

Une fois lancé dans cette voie, Jacques Callot revint

également aux fêtes, mais aux fêtes de son pays, rustiques et tranquilles. La physionomie de ces réjouissances annuelles n’avait rien des luttes entre les tisserands ou les teinturiers sur l’Arno; on n’y tirait aucun feu d’artifice, on n’y joutait pas sur des gondoles. Sur la place paroissiale, balayée pour la circonstance, au pied d’un vieux chêne, une danse rustique entraînée par des cornemuseux modestes; des joueurs de boules qu’on dirait venus en droite ligne des Flandres; et puis des tas de fumier, des bêtes errantes un peu partout, le seigneur du village venu pour voir, avec sa femme à qui des jeunes filles offrent un mai. Les collectionneurs ont appelé cette jolie pièce la Foire de Gondreville , bien qu’il n’y ait en cela pas l’ombre de marché public. Quant au mai dont nous venons de parler, Mariette le réputait un usage italien, sans se douter que de son temps cette coutume existait encore, puisqu’elle est venue jusqu’à nous dans les trimazas. Mais à quoi bon parler des érudits qui discutent et ergotent sur tout pour chercher à corroborer leurs hypothèses ?Mariette voulait <pie la fête de Gondreville fût italienne; le mai lui servait de preuve à défaut d’autre, il était parti sur cette idée; M. Meaume a fait prompte justice de cette erreur.

La planche des Joueurs de boules, pour lui donner son autre appellation savante, est rare en bon état. Le cuivre mou sur lequel Callot l’avait gravée s’est

JACQUES CAL LOT

écrasé au tirage, les fonds se sont rapidement effacés, si bien que dans les publications ultérieures ils apparaissent salis et incomplets. Mais dans son premier état elle est harmonieuse et gaie. Les figures, plus clairsemées que d’habitude, laissent tout l’intérêt au paysage.

Les compositions religieuses occupèrent une grande partie des années 1623 et 1624. Callot fit dans ce genre la Passion de Jésus-Christ, dite la Petite Passion , œuvre remarquable, originale et mouvementée bien éloignée des travaux similaires de ses contemporains. On a peine à croire que dans une surface de sept centimètres de haut sur cinq de large l'artiste ait pu développer complètement sa pensée, et pourtant rien ne manque. Mariette, qui connaissait les dessins sur lesquels Callot avait brodé ses eaux-fortes définitives, écrit à ce sujet dans ses notes manuscrites : « Ces dessins sont au crayon, lavés au bistre et touchés avec un esprit infini. Mais comme il n’y a que l’âme, et que rien n’est digéré, il fallait être Callot pour trouver de si jolies choses au bout de sa pointe. Il est pourtant vrai que pour ces petits dessins, il avait fait de chaque figure des études comme s’il eût dû les graver en plus grand. J’en ai plusieurs1, et qui font voir combien il était curieux de bien faire. II ne reparaîtra pas de sitôt un tel homme. »

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