‹ Jacques Callot, sa vie, son œuvre et ses continuateursChapitre 7 sur 22 · VII · texte numérisé non relu

VII

CflLLOT A PARIS. 1629-1630.

Ca 1 lot vient à Paris dans les premiers jours de 1629. — Il retrouve Israël Henriet. — Les artistes graveurs d’alors. — Michel Lasne entreprend le portrait de Callot. — Impressions de Callot à Paris. Le Passage de la mer Rouge. — Le portrait terminé par Michel Lasne, ses légendes élogieuses; les copies qu’on en fait. — Le siège de La Rochelle; les bordures et les planches. — Faiblesse relative de ce travail. — Siège de Saint-Martin de Ré; préface lyrique de Callot. — Combat de Veillane ; courtisanerie de Callot à ce sujet. — Le portrait de Charles Delorme, médecin de Gaston d’Orléans, et ses emblèmes. — Les deux seules pièces datées de Paris par Callot : le Passage de la mer Rouge et le Marché d'esclaves. — Callot quitte Paris avant le tirage des deux sièges.

Le roi Louis Xïli étant rentré à Paris vers le 15 décembre, Callot ne prit vraisemblablement le chemin de France qu’après le 1er janvier. Il alla droit chez Israël Henriet, alors logé au Petit-Bourbon; sur la place du Louvre, dans cette partie de l’hôtel des ducs de Bourbonnais conservée lors des démolitions de 1527. Sa réputation lui fit un séjour agréable dans le milieu d’artistes où il arrivait. Il se lia vite avec Michel Lasne, peintre et graveur de portraits, qui lui demanda séance, heureux de se mesurer à Van Dyck. Callot, excellent homme, très liant et très

lorrain, capable de faire mentir le vieux proverbe

Traître à Dieu et à son prochain,

comme la suite le prouvera, plut à tout le monde Le jour, il s’occupait à recueillir les renseignements nécessaires à sa besogne, consultant les ingénieurs retour du siège, et croquant, de-ci de-là, quelques soldats errants par la ville. Les soirées se passaient en visites aux graveurs parisiens, aux amateurs tels que Delorme, et dans les tête-à-tête avec Henriet, son ami d’enfance.

J'aurais voulu décrire un de ces intérieurs « d’homme de mestier », la petite chambre à poutrelles saillantes, assez mal éclairée dans une rue étroite, ayant des murs encombrés d’estampes fixées par des clous ou des épingles, dans laquelle travaillaient les vieux artistes de ces temps. La pièce est en commun, et tandis que le père, assis au meilleur endroit dans le plein jour, dessine sur le vernis ou baigne le métal dans l’acide, la ménagère fait bouillir le pot ou ravaude des bas. Dans leurs plus grands triomphes les tailleurs d’images ne rêvaient rien d’autre; avant eux leurs pères s’étaient contentés de cette médiocrité, ils n’imaginaient pas avoir droit à plus. Cal lot lui-même, en dépit de son blason à cinq étoiles, tout fils de noble qu’il fût, ne connaissait pas les tentures ou les meubles rares. La mode était la simplicité dans la confrérie, et quiconque s’en

fût affranchi eût fait bien rire, rire autant qu’un forgeron logé dans un palais.

Le mouvement effrayant de la grande ville enserrée dans ses remparts, le monde joyeux et remuant des seigneurs, les réunions de la place Royale, la vie tumultueuse des quais, firent une impression profonde sur Jacques Callot. C’était la première fois qu’il rencontrait les vraies grandes foules dont il goûtait plus que tout autre la poésie et l’entraînement. Que de projets ne conçut-il pas alors! Combien n’avonsnous pas à regretter qu’une entreprise colossale comme celle des sièges ait occupé ses meilleurs instants! A peine détournera-t-il son attention pour jeter à la bâte une impression sur le cuivre; il s’arrêtera quelque jour sur les quais de la Seine: très lestement il nous fera assister à une fête nautique, au mouvement du port; et ce sera tout. Nous perdrons à cette précipitation des chefs-d’œuvre, contre-partie de Ylmprunela ou de YEvenlail , même peut-être des Caprices parisiens à mettre à coté de ceux de Florence. D’autres viendront après lui qui combleront de leur mieux cette lacune. Étienne La Belle gravera une vue magistrale du Pont-Neuf couvert de cette population parisienne si variée dans ses élégances ou ses guenilles; Callot n’eût pas dit mieux, mais autrement.

Sans aucun doute ses cahiers de voyage se couvraient d’esquisses de tout genre. Un pan de muraille, une vieille tour, les gens affairés allant à leurs

travaux, mille choses en un mot le retiennent dans ses promenades. Mais, si rapide que fût son exécution, il ne trouvait guère l’instant de donner un corps à ces notes fugitives. Son camarade Henriet le pressait de lui fournir un passage de la mer Rouge qu’il pût éditer séance tenante. Callot s’interrompit momentanément pour contenter son vieil ami. Il fit d’imagination les Hébreux assistant au désastre de l’armée égyptienne, en reprenant de-ci, de-là, les éléments graphiques de la Grande Passion, les chemins creux où se perd la cohue des Juifs, les rochers baignant dans la mer, èt Moïse arrêté sui* le rivage. Au sortir des séances il se rendait chez Michel Lasne, qui le portraiturait avec une attention particulière. Cet artiste était l’héritier direct des Dumonstier; il tenait d’eux le naturel et la correction, mais son procédé de gravure manquait de légèreté. Comparé au portrait de Van Dyck, le Callot de Michel Lasne paraît dur et froid, et si la ressemblance est bonne, la physionomie n’a pas cette note idéale que le maître llamand savait donner à propos.

La légende latine placée au bas est des plus élogieuses. Cal loi « est une merveille de la nature et de l’art. Il dessine, il grave sur un cuivre de dimensions restreintes les plus grands et magnifiques spectacles de la nature. On peut dire même que la nature y voit ses œuvres poussées à la perfection, d’où l’on peut justement penser qu’il est le dernier

Callot, par Michel Lasne.

héritier de l’idée divine sur la terre ». Et puis Michel Lasne nous fixe sur l’âge vrai de Callot ; à l’époque du portrait, en 1629, l’artiste lorrain a juste trente-six ans; c’est donc qu’il est né en 1595, et non en 1592 comme le prétendent Mariette et M. Meaume.

Le portrait gravé par Michel Lasne eut un succès égal à celui de Van Dyck; il fut copié et recopié par tout le monde, depuis Raphaël Custos, qui en donna une transcription médiocre, jusqu’à Loemans dont nous avons parlé déjà, jusqu’à Montcornet et Desrochers; ce dernier affubla le sien d’un quatrain digne de l’abbé de Marolles :

Le cuivre favorable à mes inventions S’anime sous l’effort de mes productions ;

J’ai donné d’un seul trait la vie à mes figures Et mon nom s’étendra dans les races futures.

Certes la prophétie n’est point menteuse, et nombre de vers meilleurs que ceux-là n’ont pas toujours dit aussi vrai.

Le siège de La Rochelle, qu’il ne quittait guère, comportait six planches de 56 sur 44, et dix fragments de bordure destinés à être réunis et à former un cadre complet. A vrai dire, l’accumulation de matériaux officiels l’effrayait un peu; les ingénieurs royaux qui lui fournissaient les renseignements abondaient, suivant l’habitude, en détails techniques qui n’avaient rien à faire avec l’art. Chacun tenait à

son avis, le plus souvent contraire à celui du voisin. D’après Félibien, Callot fût allé sur les lieux, mais nous avons peine à le croire. Il y a dans cette besogne immense et fastidieuse un tel sentiment de lassitude et d’ennui, on relève tant d’erreurs de topographie, qu’on ne saurait admettre la désignation sur nature des espaces décrits. Une seule chose parait donner raison à Félibien, c’est que dans un cartouche des bordures, Callot esquisse le profil assez exact de La Rochelle. Mais n’y avait-il pas, dans le monde d’ingénieurs, d’officiers de toutes armes occupés au siège, quelque dessinateur capable de lui procurer un croquis passable sur lequel il eût brodé?

Quoi qu’il en soit, il n’est bien lui que dans les bordures. Ce sont de petits épisodes qu’il nous montre dans le cadre historié d’un fleuron comme celui de l 'Éventail de Florence. Eu haut voici les Rochellois prosternés aux pieds du roi et criant merci, l’entrée de Louis XIII à La Rochelle; en bas, le maréchal de Schomberg présentant les Anglais prisonniers, le profil de La Rochelle et de la Digue. Mais Callot ne grava ni les attributs, ni les trophées, ni les cartouches, ni surtout les portraits en buste de Louis XIII ou de Gaston. Peut-être même confia-t-il à des comparses certaines parties du siège; ce qui est certain, c’est qu’il néglige visiblement les villes et les maisons. Dans cette représentation idéale de plusieurs limes carrées, remplies de chevaux et d’hommes,

un fort n’apparaît pas sensiblement plus gros qu’une charrette. Jetais que la mode était, pour les dessins de ce genre, de figurer les courtines et les bastions en plan, alors qu’on mettait tout auprès une maison en perspective, mais Callot ne pouvait-il pas reprendre, pour son compte, les épures qu’on lui donnait et leur communiquer un peu de la vie intense qu’il savait mettre en toutes choses? Une fois la vraisemblance détruite, le reste intéresse moins, et les

Entrée du roi à La Rochelle. — Cartouche de la planche du siège.

premiers plans couverts de nefs anglaises bâties sur le meme modèle n’ont point l’importance nécessaire pour faire oublier les erreurs des lointains.

Ces sortes d’épopées à l’eau-forte étaient conçues suivant certaines conventions dont il est bon de parler ici. Par exemple, le héros principal se rencontre à la fois en diverses places. Dans le siège de La Rochelle, Louis XIII est à la pointe du Chef-du-Bois d’un coté, et de l’autre reçoit la soumission des Roche] lois. Ce don d’ubiquité procédait des représentations naïves des triptyques; on l’avait étendu aux

œuvres d’une seule venue sans y mettre plus de malice. Livré à lui-même, Callot ne l’eût peut être point osé; mais il opérait par ordre, il fallait quand même courtiser le monarque.

On joignit une légende à ce tableau énorme pour eu expliquer les divers points. En tête, Callot plaça une sorte de préface ou mieux un manifeste dithyrambique destiné à toutes les nations. Qu’on ne parle plus des merveilles du monde, des Pyramides, du Colosse de Rhodes, du tombeau deMausole. Louis XIII a fait plus que tous les peuples réunis, il a vaincu La Rochelle « que Callot, Lorrain de nation, vous représente, celle monstre espouvantable d’hérésie et de rébellion qui avait plus de cent testes! »

Le siège de Saint-Martin-de-Ré s’inspire des mêmes données, mais une, part plus large y est réservée aux opérations militaires. Sur le devant de la coinposi lion, Louis XIII à cheval, accompagné de Gaston d’Orléans, surveille le transport des munitions. Cette partie de la scène est conçue dans la manière ordinaire du maître; les soldats, les matelots forment un tableau parfait. La légende rapporte que le Lorrain avait glissé, par inadvertance ou par malice, un cardinal de Richelieu en soutanelle montant un cheval fringant cl brandissant une baguette dans la direction du roi, comme s’il eût voulu marquer la façon dont se passaient les choses. Callot dut effacer [r malencontreux personnage et le remplacer par un

Le roi à cheval. — Partie de la grande planche du Siège de la Rochelle.

officier insignifiant. Je laisse à juger le prix d'une estampe de Vile de Ré où se rencontrerait le Richelieu à la baguette !

Les troupes descendues dans file sous la conduite du maréchal de Thoiras y donnent la chasse aux Anglais. Ici encore memes entorses à la vraisemblance dans la représentation du fort de la Préc. La mer couverte de brigantines, de lougres, de barques de pêche, n’est point non plus très vraie; les réminiscences du Combat des Galères se font sentir. Insipide besogne pour le créateur des très petits que ces surfaces à couvrir de, tailles, à aménager, à découper par tranches! 11 n’en cache pas son dépit, et si son lyrisme l’emporte dans la seconde préface, il détonne singulièrement. « Callot à tous les potentats de la terre, et à tous ceux qui possèdent et dominent les mers, pour la gloire perpétuelle du roy très chrestien Louis le Juste, Empereurs, roys, princes et toute sorte de souverains, c’est l’Isle de Ré que Callot le Lorrain vous représente, l’une des moindres de celles qui sont habitées!., etc. »

Une entreprise aussi considérable, aussi fastidieuse, une fois sur le chantier, Callot se donnait à lui-même des congés, comme nous l’avons dit. Tantôt il collabore avec Michel Lasne à un portrait équestre du roi, en gravant dans les fonds une scène militaire qui lui servira à figurer, à quelque temps de là, le Combat de Veillane. Dans cette dernière œuvre la

courtisanerie reprend ses droits. Le vainqueur de Ycillane, c’est le duc de Montmorency, c’est lui qu’on doit représenter en haut de la planche dans un médaillon. Mais sur les entrefaites il se compromet dans le parti de Gaston. Que fait Callot? Il remplace le véritable héros par une doublure, un surintendant des finances, soldat à ses heures, le marquis Ruzé d’Efliat, et, tandis que Montmorency en personne charge dans le combat, c’est l'autre qui trône à la place d’honneur. Malheureux Lorrain, obligé de politiquer en France en faveur d’un roi qui allait, sous peu, traiter Nancy comme La Rochelle! Au moment précis où Callot terminait le Combat de Veillane , Gaston d’Orléans s’était retiré à la cour du duc de Lorraine; de là il négociait pour obtenir du roi et du cardinal un accommodement. Richelieu, fort occupé ailleurs, notait précieusement ses griefs contre un prince ami ou soi-disant tel, devenu l’hôte préféré des mécontents; il n’oubliait pas les fêtes à Madame de Chevreuse. Pour un instant néanmoins il consentit à faire sa paix avec Je duc d’Orléans, et celni-ci rentra en France le 9 février 1050.

C’est vers cette époque que Jacques Callot entreprit le portrait emblématique d u médecin Charles Delorme, confident de Gaston, un des plus grands admirateurs de l’artiste. Il le conçut à la mode d’alors, dans un cadre d’attributs embrouillés et complexes empruntés à Paul Jove et à Alciat, sortes de casse-tête à l’usage

MACNI&LVDOVICI JVS'Tl ■ C otutl et^Uedico orJmanoÆra rn Galhre apud 'Rurdeôalenses Quesïon Intederrimo DNl. (iASTONIy FRANC 1/É Prmarto^M aliro E & XHM ONEZTATS ) Snnbolicam banc sut Effiôjem^Mediceis omnibus dotibus ne Vére Sun lulornatam , obfemanrur pi/n^to'aiuou FACOB! CALLOT NOBJLTf LOTHARIHG* Fectr, voutr, chcnwr çJVanccj MD C XXK

Ptnp'c ORBEm yjlïeaicosap otnna Vptcresa, DXmosque CSP’ST htcA'ORBH ade Instar®' eut ■ *

Portrait cle Delorme.

des désœuvrés. Toutefois il ne dut en faire la planche définitive qu’à son retour à Nancy; seule la composition en fut arretée à Paris dans les lignes principales. À droite et à gauche du portrait, deux arbres confondant leurs branches dans la partie supérieure; fun est un orme par allusion en rébus au nom de Delorme, l’autre un laurier. Des oiseaux sont perchés sur les branches; au milieu, un anneau formé d’un serpent engoulant sa queue, tiré des devises de Paul Jove. Partout des légendes latines se rapportant à la fois aux choses représentées et au personnage.

La figure n’a rien de celles des médecins de Molière, elle laisse au contraire entrevoir un raffiné de marque, un seigneur couvert de dentelles et de soie ; elle est enfermée dans une étoile formée par l’entrelacement du double A grec ou de deux triangles, images ordinaires de la divinité. Autour du charmant buste on lit : Carolus Lormeus oraculum solers Charles Delorme oracle impeccable. Et puis chaque compartiment des triangles porte un mot grec décrivant les qualités supérieures par lesquelles Delorme a mérité son titre de médecin : ses aptitudes, son travail, sa réussite, son expérience, sa compassion, la théorie et la pratique de son art. En outre de ses fonctions de chirurgien, Delorme avait été trésorier à Bordeaux; c’est ce que Callot nous indique par le dragon des Hespérides, l’un des supports de ses armes, et la devise OgsXîsi ym y.rt (JXowïtsi. Il rend des services sans

en tirer bénéfice : allusion transparente aux reproches formulés d’ordinaire contre les gens de finances.

En résumé, les seules traces du. séjour de Jacques Callot à Paris, en dehors des douze planches du siège de La Rochelle et de Elle de Ré, — je devrais dire la preuve irrécusable — c’est le Passage de la mer Rouge , daté de Paris, et le Marché d'esclaves , fantaisie enlevée de verve, où l’artiste nous montre à la fois des marchands d’esclaves levantins, et une vue du Pont-Neuf dans le fond. Le reste est douteux. Il allait retourner à Nancy, laissant même son travail des sièges inachevé dans la partie accessoire, livrée aux graveurs des cartouches et des portraits. Il n’en devait voir les épreuves qu’après tout le monde, mais il n’y mettait pas sa coquetterie ordinaire; il sentait que ses moyens personnels s’étaient faussés par l’observation trop exacte des ordres reçus. Il est rare qu’un homme de génie évolue à l’aise sur commande.

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