‹ Jacques Callot, sa vie, son œuvre et ses continuateursChapitre 6 sur 22 · CALLOT A NANCY · texte numérisé non relu

CALLOT A NANCY

Œuvres nancéiennes de Callot. — La duchesse de Chevreuse à la cour lorraine. — Les fêtes, les intrigues. — Callot chargé avec le peintre Claude Deruet de la décoration du palais, et de la construction des machines nécessaires aux réjouissances. — Les souvenirs de Parigi. — Description du Combat à la barrière donné dans la salle neuve du Palais. — Callot grave des planches pour la relation qu’en fait le poète Henri Humbert. — Prétendus démêlés de Callot et de Deruet. — Travaux religieux en clair obscur. — Le Brelan. — La Carrière. — La Chasse.

Les encouragements du duc Charles créaient des obligations pour Callot, il tenait à se montrer dévoué en se consacrant plus exclusivement aux œuvres nancéiennes. D’ailleurs les occasions n’allaient point lui manquer dans cette cour rajeunie où les frivolités italiennes s’étaient implantées. Charles IY préférait les joutes et les chasses aux embarras delà politique extérieure; il recevait volontiers des hôtes illustres et jetait l’or sans compter aux artistes capables de l’aider dans ses folies. Par une maladresse qui devait lui coûter bien cher dans la suite, avec la légèreté de son âge et de ses mœurs, le duc avait reçu dès la

fin de l’année 1676 la belle duchesse de Chevreuse, l’ennemie jurée de Richelieu; la Lorraine devenait un pays neutre où les proscrits trouvaient asile assuré et table ouverte. Sous ce bénéfice « la blonde Rohan »

était arrivée à. Nancy, y avait rencontré une foule de gentilshommes provinciaux désireux de paraître en sa présence, et de faire les fous en compagnie d’une princesse à la mode. L’histoire rapporte que Charles 1Y fut touché plus que tout autre des grâces singulières de la charmeuse; il voulut l’étonner par son luxe, et pour y parvenir il appela Callot à son aide.

On reva de préparer pour les jours gras de 1627 une fête populaire dans le goût de la Guerre (T amour des Médicis. Des cavalcades seraient organisées dans le palais, où les gentilshommes lorrains rempliraient des rôles allégoriques et légendaires. Pour clore la journée Charles IV descendrait en champ clos au milieu d’unedes grandes salles du château transformée en hippodrome, et il lutterait à pied contre un adversaire, à la barrière, comme on disail à Nancy, c’est-àdire en tournoi.

Ce fut le dimanche 14 février que la représentation commença. Elle avait ses metteurs en scène, Claude Remet, le peintre officiel, chevalier du Christ de Portugal, et Jacques Callot, chargé de garder la mémoire de ces belles choses; elle avait également son historiographe ampoulé, Henri Humbert, poète

de la cour qui décrirait en prose chacun des tableaux de la cérémonie.

La salle neuve, entourée de gradins en escaliers, tendue de tapisseries, pouvait contenir plusieurs milliers de spectateurs. Dans un coin, face à la barrière de la piste, un échafaud splendide réservé aux princesses. Au-dessus des portes, un ciel avec un soleil éclatant perçant les nuées. Le soir était venu, et dans l’ombre douteuse de la scène, les riches joyaux des dames étincelaient à la lumière des torches portées par des pages à pied. Bientôt les chars font leur entrée; ils paraissent, eux aussi, un peu de soleil dans la demi-obscurité de la salle; ce sont de lourdes machines de carton et de bois figurant des monstres marins, des nefs guerrières, des animaux fantastiques, mises en mouvement par des hommes cachés à l’intérieur. Ainsi arrivent dans l’ordre arrêté d avance le prince de Phalshourg tenant le combat, MM. de Macey, de Vroncourt et de Marimont, les sieurs de Couvonge et de Chalabre, le comte de Tornielleen Jason, le marquis de Moy, cousin du duc de Lorraine, sous le nom de Pyrandre, et enfin le duc Charles IV sur un char, en Apollon, tout étincelant de pierreries, écrasant les humbles mortels, comme il se devait.

Qu’on se figure un défilé de chars historiés dans un cirque ou un hippodrome; chaque machine fait le tour de la piste suivie par une autre, en file

indienne. Très lentement on s’avance, les héros assis saluent les dames; des acteurs chantent les vers improvisés pour la circonstance. Et puis les voitures une fois sorties, les tenants du combat revenant à pied en armure de joute, couverts de plumes et tenant leurs lances. 11 ne peut y avoir d’imprévu en pareil cas; tout est réglé par avance, les vainqueurs seront le duc et le marquis de Moy son invité, le vaincu M. de Phalsbourg, qui ne peut décemment avoir la / prétention de battre Apollon ou Pyrandre.

On reporte à Deruct le mérite de ces arrangements, et Callot lui-même l’assure dans la préface du livre gravé à ce sujet en l’honneur de la ducnesse de Chevreuse; quoi qu’il en soit, nous imaginons que les souvenirs de la Guerre d'amour lui permirent de contribuer à la décoration pour une grande part. Mais ce que Deruet n’eût point su faire, c’était de montrer dans de petites estampes, dans des espaces minuscules, la foule énorme entassée dans la salle neuve du château. Et pensez qu’en dépit de l'exiguïté extrême des figures nous les pouvons juger assez bien pour reprocher une fois de plus au graveur ses modes arriérées, les collerettes énormes qu’on ne portait plus même à Nancy au temps de la duchesse de Chevreuse. Jlien ne saurait donner idée de la tournure guindée de tou tes ces poupées, fagottées, endimanchées, copiant leurs gestes les unes sur les autres, et se tenant sur leurs petits ergots pour paraître plus

belles. Le génie de Callot a su comprendre ces misères, et il les redit avec un brio et une humour extrêmes.

Deruet eût eu mauvaise grâce à taquiner Callot sur ce point, comme le prétend Félibien. Son rôle à lui s’était borné au dessin des machines, peut-être même à la peinture des accessoires. Quant à prétendre composer d’après ces énormes choses les esquisses fouillées et précises destinées à la gravure de Callot, c’eût été folie. 11 faut prendre le récit de Félibien pour ce qu’il vaut, c’est-à-dire pour un méchant propos émanant d’ennemis de Claude Deruet. La préface dont nous parlions met à néant tous ces contes saugrenus.

« Madame, y disait Callot en s’adressant à la duchesse de Chevreuse, cette royale maison à qui monseigneur vostre mary doibt la gloire de son sang, a de tout temps accoustumé de passer les heures du loisir en des exercices que la vertu ne peut desadvouer. C’est pourquoi Son Altesse continuant les nobles coustumes de celles de ses ancêtres a voulu par sa propre personne, en l’année présente, sous des feintes utiles, animer les images de la vérité. A cet effet m’ayant honoré par ses commandements du soing des machines avec le sieur Deruet, de qui le pinceau par son rare artifice donne chaque jour ses leçons au naturel; elles n’ont pas esté trouvées du tout différentes de ses intentions. Mais afin que des

gestes héroïques qui seront à jamais présents à ceux qui les ont admirés puissent approcher le sens des plus esloingnez, je tasche d’en faire vivre les figures par mes crayons, etc — »

Voilà qui est au plus clair. Callot et Deruet donnent le modèle des chars, mais Callot seul s’attache à esquisser dans ses estampes la physionomie des fêtes; hâtons-nous de dire, par ce que nous savons du talent de graveur de Deruet, que seul Callot pouvait et devait le faire.

Le Combat à la barrière se ressent très vivement de Parigi à dix ans d’intervalle : ou surprend le graveur en flagrant délit de devoir d’élève dans la gravure des machines destinées aux entrées. Mais quand il abandonne ces planches préliminaires et presque sacrifiées pour se consacrer tout entier à l’intérieur de la salle, soit qu’il nous la montre du coté où se trouve l’échafaud des princesses, soit qu’il en donne un aperçu plus général eu faisant face aux portes d’entrée, il redevient le Callot lorrain, celui des Supplices ou du Parterre.

11 ue savait guère, le pauvre artiste patriote, que ces réjouissances, ces flonflons et ces panaches cachaient pour l’instant un coin .bien noir de l’histoire de Lorraine. Rien ne transpire encore des sentiments de rancune du cardinal de Richelieu qui veut attendre. Peut-être meme les planches innocentes du Combat à la barrière vinrent-elles le troublera Paris

et lui laisser craindre la propagande de sa belle ennemie. 11 sait les intrigues de Charles IY et en connaît l’origine, mais l’heure n’est point encore venue d’agir.

Par une singulière fantaisie Jacques Callot, habitué à la sobriété extrême du travail, et qui demande à l’esquisse renforcée de quelques ombres sévères le secret de ses vigueurs inimitables, cherche vers ce temps à faire jouer les lumières intenses ou les clairsobscurs dans des compositions religieuses. Jl s’y était essayé déjà dans la Grande Passion, sans succès. La Sainte Famille à table et le Brelan ne valent point sensiblement mieux. On le sent mal à l’aise dans ces accumulations de tailles destinées à figurer les ombres épaisses de la nuit; les figures éclairées par des lampes ressortent en taches blafardes sur les fonds. N’était la précision des contours, on pourrait donner tout aussi bien ces estampes à quelqu’un de ses continuateurs.

Le Brelan, c’est l'Enfant prodigue tombé dans une maison de jeu. A la lueur d’une chandelle, plusieurs personnes sont occupées à voler un niais. Une femme tient les cartes et les abat sous l’inspiration du prodigue. Mais derrière elle un aigrefin à feutre emplumé sort discrètement un miroir de son manteau relevé très haut, et découvre le jeu à l’adversaire qui y lit couramment.

Jacques Callot critiquait un vice lorrain, sous

couleur d’histoire sainte. L’enfant prodigue, coiffé à la française, c’est quelque jeune écuyer d’alors perdant son temps et sa jeunesse en compagnie de malandrins. Et la passion des cartes n’est pas née d’hier, non plus que les tricheries ne sont bien nouvelles. Les ducs de Lorraine avaient beau sévir contre les brelandiers, comme on appelait alors les coureurs de tripot, il y en avait un peu partout à Nancy dès le commencement du dix- septième siècle. Une ordonnance sévère datée de 1 505 essayait d’y porter remède, et son préambule ue manque pas d’une certaine tristesse :

« La trop grande licence des vices, y est-il dit, qui petit à petit s’est parcy devant glissée non seulement en nos villes, mais aussi en nos bourgs et villages, a tellement gagné sur les habitants d’iceulx que méprisant l’honneur de Dieu... ils se sont adonnés la plus part aux jeux prohibés et deffendus, les autres à boire et à hanter les tavernes et cabarets, ou vivans déréglément, le plus souvent surpris de vin, ils se querellent pour de légères occasions. » ( Recueil de Fr. de Neuf château, p. 48.)

À cent vingt années d’intervalle, rien n’est changé dans l’amour du jeu, et l’artiste a voulu nous montrer les ressources ordinaires des tricheurs pour corriger la fortune; c’est ce qui donne à «ses estampes une allure vécue si particulière; iln’invcntc pas, il nous fait pénétrer simplement dans la vie de

ses contemporains, soit qu’il peigne les gens du peuple amoureux des supplices, assistant à la mort du Christ, soit qu’il nous entraîne à la suite d’un viveur dans les maisons mal famées où la raison s’égare.

Parfois meme il veut décrire un intérieur tranquille de bourgeois, et c’est la Sainte Famille à table qu’il nous montre; le père et la mère assis et l’enfant Jésus buvant dans un grand verre. Ici encore, comme dans le Brelan, Callot a cherché les effets de lumière; les auréoles des saints personnages éclairent leurs visages au milieu de l’obscurité. Mais sa main si habile à préciser les contours, à déterminer d’un trait les figures, s’embarrasse des tailles nécessaires aux fonds noirs. L’effet est boueux et médiocre, parce que les subtilités du tirage lui sont inconnues et que ses planches à l’eau-forte imitent le burin.

Cependant il revenait toujours, et à son grand honneur, aux fêtes populaires, dans lesquelles son génie jouait plus à l’aise. Il fallait un pendant à son Parterre de Nancy, et le sujet s'imposait de lui-même. Tout près du palais, il y avait une rue très large, une manière de place qu’on nommait la Carrière, où se faisaient les tournois, les parades foraines, les courses de chars. La Hière en avait autrefois dessiné une vue lors des funérailles du duc Charles III; mais il avait diminué l’espace en l’encombrant de spectateurs entassés.

Callot rêvait d’y réunir, comme dans un tableau,

synoptique, les mille faits de la vie nancéienne; le Parterre , c’était la noblesse, la promenade aristocratique; la Carrière ouvrirait une vue d’ensemble sur la bourgeoisie. Il y mit d’abord un combat à la barrière, avec ses juges du camp montés sur des échafauds, des palissades à hauteur d’appui arrêtant les spectateurs. Et devant, les gens indifférents à la scène, les faiseurs de tours sautant sur un cheval sellé au faite d’un tremplin, des traîneaux lancés à toute vitesse, des flâneurs arrêtés et devisant. Dans un coin, deux duellistes vident une querelle sans plus de souci des archers de ville, qui ont cependant le devoir, de par les ordonnances de Christine de Danemark,

« de les assommer et exterminer sur l’heure! » Il y a encore progrès dans cette œuvre charmante; les tons gris ont une harmonie lumineuse d’un surprenant effet.

Pour toucher un peu à tous les sujets, il entreprit de graver une chasse princière, un de ces laissercourre seigneuriaux que les ducs de Lorraine réservaient à leurs hôtes de marque. Autour d’une enceinte, et pour fermer les issues aux bêtes, les piqueurs ont tendu leurs toiles dès la veille. Le cerf*, conduit rondement par une meute de courtauds lorrains appuyés par des veneurs à cheval et des valets à pied tenant leur huchet, se jette dans une clairière. Les dames suivent dans les carrosses lourds, ces chariots branlants mal suspendus qui sautent follement dans

La Chasse.

les ornières des cépées. L’animal va battre l’eau. Tout auprès de l’enceinte est un lac dans lequel baigne une montagne à pic, arrondie suivant le procédé ordinaire.

Ici les finesses ont disparu ; Callot enlève la scène d’une pointe vigoureuse, et l’eau-forte a mordu cruellement le métal; d’où quelques duretés dans les premiers plans, quelque apparence de retour aux chasses de Tempesta, le maître du genre. Au point de vue très spécial de la vénerie, nous pourrions formuler de sérieuses remarques, mais à quoi bon? Callot, tout chasseur qu’il fût, n’avait pas eu souvent loisir d’assister à un hallali du cerf; il parlait un peu sur des on-dit. Quand il courait les champs, un fusil sur l’épaule, il ne rencontrait guère que des perdrix ou des lièvres, et encore jouissait-il d’un privilège extraordinaire octroyé gracieusement par le duc, « à charge cependant qu’iceluy ne s’émancipera de tirer sur bestes fauves, hérons ni autres sauvagines ». La Chasse n’est donc point une de ses meilleures estampes, on y sent trop la fantaisie, l’imaginaiion, le chic , si nous pouvions employer cette expression risquée.

Jointes aux travaux de métier qu’il ne cessait de faire pour les éditeurs, ces estampes conduisirent Jacques Callot jusqu’à la fin de 1628. 11 avait à peine trente-cinq ans.

En novembre, il connut la prise de La Rochelle par

l‘20 JACQUES CALLOT

le roi de France et la chute de Saint-Martin de Ré. Il était loin encore de se douter que ces guerres lointaines seraient racontées par lui au monde entier. Mais son camarade Hcnriet, alors établi à Paris, ne l’oubliait pas. Maître de dessin de la plupart des grands personnages de la Cour, il avait l’oreille de ces courtisans par qui se font les réputations artistiques. Jacques Callot reçut la demande officielle de graver les sièges : it accepta avec joie, et partit presque aussitôt.

Page 1