LA SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA
Parfois, lorsqu'il n'est pas certain d'une note, il l'avoue franchement, comme par exemple à l'article Michel, évêché de Nantes. (Nous citons ce nom parce qu'il nous intéresse) il remarque: ‘Nous ne savons si le sieur de Villebois, du nom de Michel, commissaire-général de la marine à Brest, en 1776, appartenait à la même famille.”
Cet auteur nous av-rtit encore que les familles dont les noms se trouvent mentionnés dans les réformations de 1513 à 1543 et dans celle de 1668, ou qui ont justifié à cette dernière époque au moins de trois générations nobles sont comprises dans son recueil sous la qualification de nobles d'extraction. Les Cartier nommés par ce généalogiste sont des recherches de 1478 et de 1513 et ne sont pas rapportés comme déboutés de leurs prétentions. Donc . .
Nous ignorons si l'a-ticle Cartier du livre de M. de Courcy a été réfuté ou déclaré erroné. En attendant cela nous voulons croire en lui, puisqu'il est Breton et qu'il a fait un ouvrage approfondi sur la noblesse de sa province.
Le 19 mai 1541, avant d'entreprendre son .roisième voyage aux ‘‘terres-neuves’’ du Canada (c'est ainsi queles -ouveaux paysdécouverts par Cartier étaient connus), celui-ci dicta son testament instituant héritières sa femme et sa sœur, donnant à celle-ci, sa maison de Saint- Malo et à la première son manoir et ses terres de Limoilou. Aux termes de ce document, Jacques Cartier s'intitule capitaine et maîtrepilote du roi, sieur de Limoilou et bourgeois de Saint-Malo.
Quelques auteurs ont vu dans ce titre de sieur de Limoilou l'anoblissement de l'intrépide marin. Une telle opinion serait bien fondée si cette propriété eut été fief noble acheté d'un noble, mais il paraît que la terre de Limoilou était roturière et redevable d'un cens. Admettant ce cas, la roture de ses biens de Limoilou n'amoindrirait pas ser autres droits nobiliaires.
De quelle façon le Découvreur devint:il acquéreur de ce petit . domaine? Quelques-uns ont cru à une libéralité de François I, et certes, elle eut été bien méritée; d'autres ont pensé à une acquisition toute personnelle de Jacques. Quoi qu'il en soit, il convient de noter que la première mention que l'on en aït date de 1541. Aussitôt rentré à Saint-Malo en 1534, Cartier présente à son auguste chef le rapport de ses découvertes et reçoit immédiatement une nouvelle commission pour une seconde expédition d’une plus grande durée. Jusqu'au temps de son premier voyage, Cartier à Saint-Malo, dans les actes civils que l’on a trouvés, n’est consigné que comme Maistre Cartier ou tout simplement de son nom, mais après 1535 on lui accorde publiquement les titres de capitaine et de maître-pilote du roi. Cela se poursuit jusqu'au 17 octobre 1540, quand le roi par lettres patentes
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enregistrées au Parlement de Rouei: (Dr. Dionne, ibidem, p. 99. Ne serait-ce pas à Rennes, plutôt, capitale de la Bretagne ?) constitua Jacques Cartier, capitaine-général et maître-pilote de tous les vaisseaux pour la nouvelle entreprise (troisième voyage).
“Comme marin, Cartier reçut de son souverain la plus haute marque de confiance qu'il pouvait obtenir. Le titre de capitainegénéral était fort apprécié à cette époque, et on ne trouve dans les annales de la marine Française à venir aux dix-septième siècle que peu d'exemples d'une pareille munificence royale. (Dionne, ibidem, p. 190.)
Cet office anoblissait Cartier. Peu après l'émission des lettres royales du 17 octobre, c'est-à-dire le 13 novembre suivant, au baptême de ia fille de noble homme Antoine de Saint Cyre, Cartier est premier parrain, et, l'officiant, dom Roland Columbel inscrit en son registre: Noble homme mestre Jasques Cartier, lieutenant-général du roi, capitaine et maistre pilote dudit Sire en son entreprise de la découverte des terres du Canada.
Voilà qui mérite considération, car on rencontre tout spécialement, : cactement à ce moinent à Saint-Malo, appliqué à notre héros le tit de Noble homme! Dom Columbel évidemment, ne parlait pas 8....s raison et l'on ne peut s'expliquer ce terme que comme un corollaire des lettres de François 1 du 17 octobre 1540.
Si le Découvreur rvait déjà la noblesse comme le dit M. de Courcy, les lettres royales ne ‘: rendaient pas plus noble, mais confirmaient plutôt cette dignité.
Dans la suite, à d'autres cérémonies pareilles, les prêtres accolent au nom de Cartier les qualificatifs de: Sieur de Limoilou, noble homme, noble capitaine, Maistre, capitaine, monsieur, parfois Jacques Cartier seulement, et, une fois en 1550 on place avant le nom des deux compères: Honnestes gens: Jacques Cartier et Robin Pestel. Ce qui a fait remarquer au regretté historien québècois qui cependant doutait à contre-cœur de la noblesse du Malouin: “Les curés ou personnages que l'on voit présider aux baptêmes de 1540 à 1557 ne paraissent pas souvent disposés à accorder au capitaine son titre de seigneur (de Limoilou.)” Le Dr. Dionne ignorait sans doute qu’à cette époque on n'imposait pas aux curés détenteurs des actes de l'état civil la même obligation qu'aux notaires: aussi les actes d'église n'étaient reçus dans toutes les preuves que comme justificatif. de filiation et jamais de qualité. Le terme d'honnes!s gens quelque. dix lignes plus haut a une résonnance très plébéienne, mais nous venons de la rencontrer sous la plume de M. de Denonville, gouverneur du Canada, à l'égard de membres d'une famille canadienne anoblie elle aussi,
66 LA SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA L'on nous permettra la reproduction de ce passage de la lettre de M. de Denonville. On y verra mieux la nuance qu'il convient d’appliquer aux mots que honnestes gens comportaient alors.
Denonville au Ministre, 28 août 1687 (fragment): (Au retour de l'expédition contre les Iroquois) . . . ‘“‘Vous avez donné une lieutenance à Longueuil qu'il a accepté avec plaisir; il est l'aîné de sept frères de la famille des Le Moyne que le roi a anoblie pour les services que feu leur père a rendus en ce pays. C'est une famille avec celle des LeBer, beau-frère dudit Le Moyne, dont je ne me saurais trop louer et qui mérite le plus d'être distinguée par la bonne conduite et la bonne éducation des enfants, qui sont tous honnêtes gens!” Ces deux mots signifiaient le plus sonvent “conduite réglée, gens de bonne société, d’une classe marquante, gens de mérite,” Nous les avons aujourd'hui dans un autre sens. S
Les Longueuil étaient nobles et cependant le gouverneur ne leur faisait aucun compliment dérogatoire à cette qualité on les qualifiant d'honnêtes gens. Beaucoup de nobles n'étaient guère dignes de cette qualification.
Cartier, comme beaucoup d’autres Malouins, pouvait être bourgeois et faire le commerce maritime ou autre sans déchoir en caste, car les nobles bretons étaient fort privilegiés puisqu'ils ne dérogeaient par l'exercice d'aucun commerce.
Le domaine de Limoilou était situé sur la limite des paroisses de Paramé et de Saint-Coulomb, sur la route de Saint-Vincent. En faisant un léger détour vers le nord, on pouvait apercevoir une raaison d'assez belle apparence, sans prétention architecturale. C'était le manoir de Limoilou clos dans une enceinte de pierre. Deux portes assez rapprochées, de formes très anciennes, en fermaient l'entrée. Ces portes sont encore connues dans le pays sous le nom de Portes- Cartier. Près de la plus grande, dans le haut du mur à gauche, on voit une pierre sculptée. Les deux parties du mur attenant à la grande porte ont été rebâties, car les marques du mortier y sont plus fraîches qu'ailleurs. M. Alfred Ramé (Note sur le manoir de Cartier, Paris, 1867) a dit que ce bloc sculpté représentait un écusson soutenu par deux anges . . . et que le champ de l'écu portait uniquement un franc quartier. Et l'on a dit: des armes parlantes!
Avec quelle certitude peut-on assurer que ces armoiries ont été celles de Cartier? On pourrait tout aussi bien avancer que ces armes ont appartenu à l’un des propriétaires successifs de ce manoir. Parce qu'il y a un franc quartier dedans ce serait une conclusion trop vite tirée et il est bon de se rappeler que durant l’espace de plus de trois cents ans la maison a changé de maître bien des fois et que à l’un d'eux
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se rattachent peut-être les armes attribuées à Cartier. La pierre gravée aux emblêmes héraldiques qui n'offre aux regards des curieux aujourd'hui: uniquement qu'un franc quartier, a subi les outrages du temps puisque l'on ne peut déterminer la composition du champ de l’écu et du quartier. Était-ce métal ou émail? Indubitablement l’un ou l’autre, voire les deux. Un examen soigneux de nobiliaires de la vieille Bretagne, surtout des personnages domiciliés dans le diocèse de Saint-Malo, n’a donné qu’une armoirie ayant un franc quartier: celle des Martin, sieurs du Verger.
Nous avons une légende édifiée sur un quatrain mystique encadré au-dessus d’une porte d'entrée d'un ancien médecin et ensuite d’un marchand à Québec et ce n'est que dernièrement que M. Sulte nous a fait voir combien le point de départ du roman de M. Kirby est loin du vrai. Ceci soit dit en guise d'exemple; il n’en manque pas d’autres.
La seule pièce produite par M. des Longrais en infirmation de la noblesse de Cartier est à l'occasion du règlement d’une succession en 1557. Les intéressés convinrent de trois priseurs nobles, tous leurs parents. Et parce qu'ils n'avaient pas choisi les priseurs ordinaires de la ville, au nombre desquels était Cartier, M. des Longrais en a conclu que Cartier ne pouvait être noble! C'est alors que dans une note de renvoi l'écrivain mentionne l’armorial de M. de Courcy à l'égard des trois priseurs nobles. Et de Cartier qui figure ailleurs dans ce même ouvrage, pas un mot! Cela ne paraît pas juste. Nous avons exposé impartialement ce que nous avons trouvé.
Cartier était-il noble? M. de Courcy dans son armorial et nobiliaire de Bretagne se pose pour l'affirmative. Ensuite viennent les lettres patentes du 17 octobre 1540 qui confèrent une noblesse d'office.
Les arguments émis contre la noblesse de Cartier manquent de force. Nous en attendons de plus probants pour nous convaincre que notre héros n’était pas homme de qualité.