SCÈNE III
(Jean Canada seul sur la scène. Il se promène silencieusement, puis il s’arrête.)
Jean Canada (seul). — Suis-je le jouet d’un rêve ? Moi dénoncé, moi accusé d’un noir attentat aux libertés de ma nation ?... Non, cela ne se peut pas. Et pourtant je l’ai entendu prononcer cet arrêt fatal qui va me livrer à la colère de mes ennemis !... j’ai lu dans leurs yeux la condamnation de mon ingrate patrie.... Ah ! malheureux !... qu’as-tu donc fait pour mériter ce sort cruel ?.. .Ils vont venir dans l’instant, tes accusateurs, pour te confondre comme un vil criminel, et tu n’aurais rien à leur < rép ondre!.. Perfidie, lâche trahison ! Quoi ! L’adieu suprême de ma mère au moment du départ, les terreurs de l’océan écumant de rage autour de mon frêle navire... les angoisses poignantes de l’exil... les amertumes de l’ennui... les privations de toutes sortes... oh ! non, rien de tout cela ne me sera compté dans cette infâme dénonciation dirigée contre mon honneur !...La vengeance, la haine brutale, la tyrannie jalouse auront donc seules le droit de témoigner contre moi ! .
(Avec colère ). — Ah ! arrière, bourreaux, lâches et scélérats, insulteurs de ma patrie ? Oui ! arrière !... Elles ont été forgées pour vous ces chaînes meurtrières que le bras du salut public va river à mes faibles mains.... Et ces noirs cachots où la persécution me précipitera dans l’instant... c’est aussi pour vous qu’ils ont été creusés afin d’y cacher la honte et l’ignominie de vos forfaits... Venez donc, je vous y convie ; l’heure est arrivée pour vous de pronon-
cer entre la sentence suprême qui me voue à l’affront, au déshonneur, et l’arrêt qui me réhabilite et me venge de la complicité du crime... Choisissez...
(Jean Canada jetant les yeux au ciel , s'écrie après une pause : ) — Mon Dieu ! pardonnez à mon trouble et à la colère qui m’aveugle. Envoyez-moi plutôt le courage qui éclaire et me donne la force de repousser les complots de.més ennemis. Vous savez l’intention droite de ma pensée. Ah ! veuillez faire triompher la sainte cause de la France dont j’ai été l’humble instrument. Protégez le souvenir de Jacques-Cartier, mon noble dévancier.
Par les larmes de ma mère, au nom de tout ce que j’ai de plus cher sur le sol de la patrie, inspirez au Roi l’amour des grandes choses et celui de la justice, afin qu’il écarte les conseils hypocrites des adulateurs. A'vous aussi, je pardonne, vous mes compatriotes qui avez détourné vos cœurs des
nobles lois du devoir et de l’honneur (Il entend
du bruit).
Les voici qui approchent. Seigneur, ayez pitié de moi... ( Puis faisant quelques pas). Venez : je suis prêt pour la lutte suprême :... j’abandonne sans rancune le sort de ma cause au jugement que la postérité va prononcer par vos lèvres î !...