SCÈNE IV
(Les membres de la commission entrent. Le Roi les précède. Ils prennent place sur la scène.)
Mr. le vicomte de Jolicqeur, (Président de la commission à Jean Canada). — Prisonnier, vous êtes dénoncé sous le nom de Jean Canada, navigateur, et vous êtes accusé devant votre Roi, d’avoir conspiré contre le salut de l’État et contre la vie de vos con citoyens.
Qu’avez-vous à répondre maintenant à cette accusation ?
Jean Canada, [se tournant du côté du Roi). — Sire, devant mon Dieu, je déclare que je ne suis point coupable de l’offense dont on m’accuse. J’aime mon pays et toujours j’ai travaillé à faire respecter le nom français sur la rive étrangère.
Je suis entre vos mains et j’en appelle à votre justice.
Francis de Moncy, [membre de la commission). — La défense de cet homme me paraît bien faible. L’accusation est d’une extrême gravité, et ce n’est pas en faisant appel à la clémence du tribunal que l’accusé peut espérer échapper à la rigueur des lois ; cette déclaration ne me suffit pas.
George Bernis. — Évidemment c’est un traître et un imposteur. Il mérite condamnation.
Francis de Moncy. — C’est un visionnaire, cet homme conspire contre l’État et la constitution.
Marquis Jean Moreau, [membre de la commission )• — Majesté, il importe de discuter sans passion le cas qui nous est soumis. Comme membre de cette commission, mon premier devoir en face de la solennelle déclaration que vient de faire l’accusé est de dégager ma responsabilité du jugement que mes honorables collègues vont bientôt prononcer dans cette affaire. Cet homme, dit on, est coupable du crime de lèse-majesté et d’avoir porté atteinte aux libertés constitutionnelles de l’Empire. Ou est la preuve ? Et de quel droit, nous, ministres de l’État, pouvons-nous le juger ?
Je le veux bien, messieurs : pour venger l’honneur souillé de notre patrie, le sentiment de l’humanité doit fléchir et s’effacer, mais pour perdre un homme innocent, ne craignez-vous pas de vous faire les complices de lâches assassins ?
Vous le voyez. Il est là devant nous sans défense, comptant sur la justice de ce tribunal. Vous avez l’accusé, où sont les dénonciateurs ? Oui ! la ques-
tion est fort simple.... Devons-nous écouter la voix d’un malheureux qui en appelle à son Dieu et à son Roi, ou celle de la haine qui se cache et qui nous demande une condamnation sans formules et sans motifs précis !
Ah î le crime de cet homme, il est bien connu ...
Seuls les ennemis du nom français sont impuissants à le découvrir.
Vous l’avez lu comme moi, n’est-ce pas, dans son regard calme et tranquille ? Sous ces traits hâves et ridés, une grande et noble pensée s’est longtemps reposée. Pour servir son pays, il a fait cette suprême folie de chercher une terre d’exil et de vivre séparé de toutes jouissances. ..Il a eu l’humiliation... nous avons eu la gloire.... Il vient aujourd’hui encore demander pour la France de nouveaux triomphes... et pour lui le droit d’épuiser la coupe des vicissitudes et des humiliations subies par son ancêtre....
Que lui importe le sacrifice de sa liberté, de sa fortune, quand la patrie est abaissée et gémit dans les fers ?
Ah ! messieurs, je l’affirme devant vous. C’en est trop. Pour de pareilles contradictions il ne peut y avoir place sur le sol d’une grande nation. Quant à nous, si nous avons perdu en face de nos ennemis irrités le pouvoir souverain de la justice, du moins avons-nous celui de la conscience en présence du devoir. Pour moi, quelque soit votre décision et celle du pays, je le déclare hautement, cet homme n’est pas coupable et doit être acquitté.
Francis de Moncy. — Il est coupable.
George Bernis. — Sa conduite exige un châtiment exemplaire.
(Les deux précédents s’adressant au président de la commission.)
Nous vous le livrons.
Mr. le vicomte Jolicoeur, ( Président de la commission à Jean Canada ). — Accusé, vous venez d’être trouvé coupable du crime de haute trahison et d’avoir conspiré contre la personne de votre Roi. Il ne me reste plus qu’un devoir à remplir. Vous êtes condamné à l’emprisonnement pour la vie et vous subirez la peine de votre châtiment sur le sol témoin de vos forfaits...
Que Dieu ait pitié de vous.
Jean Canada, [au 'président de la commission). — Je respecte votre sentence. En face de mon Dieu, je vous abjure que je suis innocent du crime pour lequel je suis condamné ! Adieu chère France ! (Se tournant du côté du Roi). Grand Roi ! que Dieu vous protège II...
(Le président sonne une clochette, un personnage masqué entre et se dirige vers Jean Canada, il lui met des chaînes aux mains. Jean Moreau descend de la tribune et vient dire adieu à Jean Canada. On amène Jean Canada.)
FIN DU 2 ème ACTE.