‹ Jacques-CartierChapitre 2 sur 25 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Ce travail n’était pas destiné à la publicité et il ne mérite certainement pas cet honneur. En entourant le titre de la légère composition que j’offre au lecteur, de l’appellation inoffensive de “ fantaisie littéraire,” je ne prendrai par conséquent personne par surprise. Il sera facile d’en juger, du reste ; telle qu’elle est, on s’apperçoit que l’imagination y a eu franc jeu et c’est en vain qu’on y chercherait une idée mûrie longtemps d’avance. Pourrait-il en être autrement du fruit de quelques heures de loisir, de quelques veilles arrachées à la dérobée aux rudes labeurs de la carrière professionelle ?

La pensée du modeste écrit me vint d’une manière bien simple et bien naturelle à la fois. Désirant prêter mon concours aux débuts d’une institution littéraire naissante de mon village, le souvenir de Jacques-Cartier (premier citoyen important d’Hochelaga !) était passé un soir comme une vision devant mes yeux. Le thème me parut beau pour la circonstance. Une simple narration des faits eut pu suffire à l’expression de ma sympathie, mais le charme de ce souvenir fugitif entraîna mon zèle.

De ma fenêtre à la belle nappe d’eau du St. Laurent, il n’y a qu’un pas. Il n’en fallait pas davantage. J’avais tout un poème devant moi. Alors il me sembla voir d’un coup . d’œil la “ Grande Hermine ” se balançant sur ses ancres près de la rive et les barques légères du hardi découvreur qui descendaient sur la grève silencieuse les compagnons de sa gloire et de sa fortune. Puis tout à coup je crus entendre une clameur immense, un concert bizarre où les éclats stridents de l’enfant de la forêt se confondaient avec la voix de l’homme civilisé. En ce moment je vis s’avancer sur la lisière du bois un chef indien suivi d’une tribu nombreuse, marchant à la rencontre des envoyés mystérieux qui venaient troubler la paix de cette solitude. Aux bruyants échos de la population surprise succéda bientôt un grand silence. Une puissance invisible parut s’abaisser sur la nature sauvage. Une croix resplendissante s’éleva dans les airs ; le tomahak menaçant et la hache de guerre terrible cessèrent leur sifflements aigus. La foi était triomphante; la barbarie venait d’être vaincue.

Et tournant davantage mes regards, je me transportai en

imagination jusqu’au pied du Mont Royal. Là, mes yeux virent un spectacle superbe. Debout comme un prophète, Jacques-Cartier, l’immortel navigateur, le héros légendaire de nos annales, m’apparut radieux, dominant à travers les clartés sereines de sa gloire un monde nouveau, appelé à recueillir dans un instant l’héritage sacré de sa foi et de son dévouement. Du haut de ce double rayonnement, j’entrevis l’avenir de la patrie avec ses alternatives de succès et de revers, la valeur de nos pères sur les champs de bataille, le courageux martyre des fils de la liberté et toute cette longue série de luttes et de souffrances endurées par un jeune peuple pour le triomphe de ses droits foulés aux pieds ; — tout cela se déroulant dans une fantasmagorie brillante comme sous les feux d’un prisme trompeur. —

J’étais fasciné ; le rêve prenait la place de la réalité ; au lieu de présenter la vérité historique avec ses aspects sévères, sa morale pleine d’enseignements, je fus entraîné malgré moi dans le domaine de la fiction.

Et voilà ce qui explique l’étrange pêché littéraire qu’on va lire. J’avais contracté une dette ; il fallait bien la payer. Je n’eus pas d’autre monnaie à offrir. Or il arriva que par une charmante veillée du mois de Mai dernier quelques jeunes virtuoses de mon village tentèrent de redire mon inspiration dramatique. Date mémorable, s’il en fut jamais pour moi. Pour la première fois dans ma vie mes entrailles s’émurent en face de la scène. Malheureux père ! un tel .rejeton ne devait-il pas être étouffé avant d’avoir vu la lumière du jour ? A tout événement, le récit tout maigre qu’il fut, agencé de cette façon, fut déclaré par les scribes de l’endroit plein du plus haut intérêt. Gela eut du suffire à ma gloire. Mais des âmes charitables et douces comme il s’en rencontre toujours sur notre chemin, soufflèrent à mon oreille que dans ce bas monde l’audace était une vertu et m’insinuèrent que, malgré l’énormité de mon crime, je serais facilement pardonné en le dévoilant au public.

Lecteur, le voilà ! il t’appartient. Les critiques austères y trouveront ample matière à procès ; c’est leur droit. Quant à moi, je sais qu’une patiente retouche eut pu faire de ce qui devait d’abord être un récit historique un drame passable ; mais l’absence presque complète des règles les plus élémentaires de l’action théâtrale, la connexion éloignée qui existe entre les diverses parties de la pièce et qui peut faire paraître choquants certains rapprochements et certaines dates historiques, les noms d’emprunt même que j’ai donnés à la plupart de mes personnages pour fixer des souvenirs de localité ; tout cela et bien d’autres licences que je me suis

permises pour rencontrer les désirs de l’auditoire qui devait être Vheureux témoin de mon premier épanchement littéraire, enlèvent toute idée d’une œuvre du genre et font de mon modeste travail une simple fantaisie de cabinet. Je n’ai pas cru devoir en changer le costume primitif et l’eusse-je voulu, que le temps et des occupations multiples m’en auraient oté la faculté.

Si je reconnais mes défauts, je le dis pour l’acquit de ma conscience, m’en rapportant pour tout le reste à ce sentiment de bienveillance avec lequel le public accueille d’ordinaire des productions semblables.

Pour le lecteur “ Jacques-Cartier ou Canada vengé ” ne renferme peut-être pas une grande leçon, ni même une morale quelconque, mais à ceux qui ont des loisirs et des aptitudes si ce fruit de quelques heures de délassement peut être de quelque profit, je leur laisse volontiers la tâche ; le thème est beau et surtout patriotique.

Je termine cette trop longue préface et je vous laisse maintenant, cher lecteur, à votre supplice.

Villa-Rolland, Hochelaga, ce 25 Août 1879.

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