PROLOGUE
Il y a de cela plus de trois cents ans. Une terre lointaine roulait dans l’espace, se dessinant vaguement dans les brumes d’un horizon encore incertain. Le vieux Monde s’éveillant de sa lente torpeur, venait d’apprendre qu’au-delà d’une mer immense, une contrée nouvelle s’apprêtait aux conquêtes de la civilisation. Au bruit confus de la fiction avait succédé la réalité des faits. Les courses aventureuses de hardis marins et d’explorateurs avaient amené la decouverte u’un continent qui n’existait auparavant que dans les rêves de l’imagination. Le souffle était jeté ; il fallait donner un royaume à la France. Le roi très-chrétien François Ier, le veut. C’en est fait, le port de St. Malo est franchi : 1534 ! — Date sublime aux pages de l’histoire !
Et maintenant nous voici ! Nous foulons le sol de la jeune Amérique. Salut, ô noble Jacques-Cartier ! C’est ici que tu nous apparais à travers l’auréole resplendissante du passé... A toi la conquête de cette terre du Canada. Elle t’appartient ; à toi, ce beau St. Laurent ! Viens, accours sur ces bords sauvages avec les compagnons de ta glorieuse destinée, car c’est par toi que va commencer la brillante épopée de la colonie.... Et toi, Hochelaga, bourgade autrefois obscure, aujourd’hui séjour d’une race fière de son nom et de son antique origine :.... salue ton royal visiteur ; voici l’heure de la libération qui sonne et Jacques-Cartier va te marquer du sceau de l’immortalité !....
Mais l’histoire va se continuer.
A peine les échos endormis du grand fleuve se sont-ils éveillés à l’appel de l’homme civilisé, que le hardi découvreur enivré de triomphes, retourne vers la patrie, berçant dans son cœur de nouvelles espérances. Il faut à ce génie un monde pour partage.... L’œuvre gigantesque, colossale, de la découverte périra-t-elle ? Non. A quelques jours de là, il ira de nouveau s’asseoir au milieu des solitudes vierges où sa féconde pensée avait enfanté un avenir de grandeur et d’ambitieuses conquêtes. Hélas ! qui l’aurait cru ? L’indifférence et l’oubli de la vieille France vont triompher du dévouement et des sacrifices du navigateur. Qu’importe ?... A d’autres la tâche de venger l’erreur coupable d’un siècle pervers. Le combat sera long, terrible. Héritière de son courage et de sa mâle intrépidité, la petite colonie nous apparaît d’abord sous les traits d’un personnage symbolique, poursuivant à travers les épreuves et les humiliations l’œuvre de son généreux fondateur. Inutiles sacrifices, échos perdus d’une lointaine re-
nommée! Au tribunal de la mère-patrie, il faudra qu’elle comparaisse un jour pour subir l’outrage d’une eriminelle dénonciation.... Puis les fers, les cachots seront le prix de son inaltérable attachement à la cause héroïque du devoir et de l’honneur. Fatal enchaînement de la destinée ; — plus tard nous assisterons avec les conseils du roi de France à la triste déchéance d’un peuple souverain faillissant à sa mission, malgré la courageuse revendication des derniers défenseurs du Canada. Et tandis que la trahison et les molles lâchetés du. trône achèvent de consommer l’acte inique de la cession, la pauvre phalange délaissée là-bas, relève fièrement la tète pour se souvenir encore de l'ingrate patrie où dorment les aïeux !
Quel sublime exemple de dévouement et d’abnégation ?
Ce n’est pas tout.... Un jour, à la flamme du foyer, quand le vainqueur tentera de broyer sous son talon de fer cette race de preux, des enfants du sol, derniers témoins d’un patriotisme malheureux, diront avec les récits fantastiques du passé les promesses consolantes du triomphe suprême. A travers cet horizon de larmes et de sang, le mystère de l’avenir se dégage; les réminiscences poétiques de la tradition empruntant le voile du merveilleux et de l’idéal, nous représentent dans un tableau fantasmagorique l’épisode navrant des luttes et des misères de la colonie enchaînée et captive pendant un siècle d’existence. Tout ici se dramatise ; — la prison s’entr’ ouve pour nous laisser entrevoir dans le pénombre obscur la victime des premiers jours, la personnification delà douloureuse épopée d’un peuple de héros subissant dans les chaînes la vengeance du crime et de la trahison. ...A côté se dresse la figure hideuse d’un géôlier vendant son honneur pour étouffer le dernier râle de la liberté et comme pour éclairer cette scène de sinistres lueurs de misérables complices poursuivent dans l’ombre la trame de leur odieuse conspiration.
Mais du sein de ces cachots a jailli un rayon d’espoir et de salut : d’étranges révélations font pressentir la fin du long drame.... Voici arriver le dénouement.... C’en est fait, le sort du jeune peuple est décidé ; l’esclavage va finir — et l’idée sublime de Jacques-Cartier se détachant lumineuse de ce fonds de revers et de splendeurs nous apparaît maintenant dans les ivresses de la délivrance.
Gloire, salut au libérateur ! La grande épopée de la colonie française est à son terme et le Canada est vengé ! !
O Jacques-Cartier ! immortel navigateur ! Voilà l’enseignement q ue tu lègues à la postérité. Viens sur cette scène et puisse le récit de tes nobles travaux revêtu des charmes de l'heureuse fiction proclamer la vérité et redire les grandeurs impérissables de la patrie ! !
ou
Canada Vengé.
OOÏOÎO-O'