HIVER DE 1536--LÉPART POUR LA FRANCE
Les marins à qui Cartier avait confié la garde de 11 Grande et de la Petite Hermine, n'étaient pas restés inactifs durant son absence. Ils avaient construit une espèce de fort, au moyen de grosses pièces de bois plantées debout, et solidement juxtaposées les unes aux autres.
Des pièces d'artillerie avaient été disposées tout autour, dans un but de protection contre les sauvages, au cas où il leur prendrait fantaisie de les attaquer. Ce fut une sage précaution, car, doués comme ils l’étaient d’un caractère agressif, et se sachant supérieurs en nombre, ils auraient pu, à un moment donné, changer leurs allures, jusqu'alors pacifiques, et se jeter sur les Français pour en faire un horrible massacre, (Cartier devait avoir une idée assez exacte de leur hypocrisie. Quant à
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leur ignorance, il Jui avait été facile de la connaître. Sur les matières religieuses, ils professaient des notions absurdes. Ils assu aient que leur divinité leur parlait souvent, et leur prédisait le temps qu'il ferait; quand elle voulait leur témoigner sa colère, elle leur jetait de la terre aux yeux. Ils ajoutaient qu'après leur mort ils allaient dans les étoiles, puis descendaient vers l’horizon avec ces astres, et allaient dans des champs très agréables, couverts de verdure ct remplis de beaux arbres, de fleurs et de fruits magnifiques.
Cartier, désireux de les amener à la foi chrétienne, essaya, au moyen de ses interprètes, de leur inculquer des notions justes sur Jésus-Christ, les dogmes et la morale catholique, et de leur faire comprendre que, sans le baptême, il n’y a pas de salut possible. Ces pauvres infidèles se laissèrent facilement persuader, et, demañdèrent le baptême à grands cris. Par une sage mesure de prudence, Jacques Cartier ne voulut pas se rendre à leur demande, mais, en retour il leur promit que dans un prochain voyage il amènerait des prêtres avec lui, pour les instruiro et leur apporter du saint chrême pour les baptiser.
Cette promesse parut les satisfaire, et Cartier fut ensuite tranquille de ce côté.
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Cartier put se renseigner exactement sur le compte de ces sauvages qui vivaient presque à l’état de nature. Ils n'avaient que des notions très limitées en matière de morale. La polygamie régnait parmi eux. Les veuves ne pouvaient pas se remarier, et portaient le deuil de leur mari pendant toute leur vie, et elles se teignaient le visage de charbon pilé et de graisse ; c'était là leur voile de deuil.
Les jeux de hasard étaient un de leurs amusements favoris; ils risquaient tout ce qu'ils avaient pour satisfaire cette passion, jusqu’à leurs vêtements.
Ils ne paraissaient pas avoir un goût bien prononcé pour la culture de la terre. “Ilz ne sont point de grand travail, dit Cartier (1), et labourent leur terre avec petis bois comme de la grandeur d'une demye espée, où ilz font leur bled, qu’ilz appellent Osizy. Lequel est gros comme poix, et de ce mesme en croist assez au Brésil. Pareillement ilz on grande quantité de gros melons, concombres, et courges, poix, cet febves, et de toutes couleurs, non de la sorte des nostres ............,........ Los femmes dudict pays travaillent sans comparaison plus que les hommes, tant à la pescherie de quoy font grand faict, qu’au labeur et aultres choses,
(1) Brief Récit, p. 31 a.
Ils prennent durand les dictes glaces et neiges grande quantité de bestes sauvaiges, comme dains, cerfz, hours, lievres, martres, regnardz et aultres. I1z mengent leur chair toute creue, après avoir esté seichée à la famée, et pareille ment leur poisson.”
Ce qui étonna surtout Cartier, ce fut de les voir fumer : “1I1z ont aussi, dit-il (1), une herbe de quoy ils font grand amastz l’esté durand pour l’yver. Laquelle ilz estiment fort, et en usent les hommes seulement en façon que ensuit. 11 la font seicher au soleil, et la portent à leur col en une petite peau de beste au lieu de sac, avec ung cornet de pierre ou de boys : puis à toute heure font pouldre de la dicte herbe, et la mettent en l’ung des boutz du dict cornet, puis mettent ung charbon de feu dessus, et sussent par l’autre bout, tant qu’ilz s’emplissent le corps de fumée, tellement qu'elle leur sort par la bouche, et par les nâzilles, comme par ung tuyau de cheminée :
et disent que cela les tient sains et chauldement, et ne vont jamais sans avoir les dictes choses. Nous avons éprouvé la dicte fumée, après laquelle avoir mis de dans nostre bouche, semble y avoir mis de la pouldre de poyvre tant est chaulde.”
(1) Brief Récit, p. 31 à.
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Cartier obtint des sauvages quelques renseignements sur leurs congénères du Saguenay et du pays au sud du fleuve Saint Laurent.
Les Indiens du Saguenay, dirent-ils, étaient populeux et possédaient beaucoup d'or et de cuivre. Ils étaient habillés en drap et non en peaux de bêtes. Quant aux peuplades méridionales, elles étaient vêtues de peaux de bêtes, et habitaient un pays où croissent les oranges, les amandes, les noix et les prunes. On s’y rendait par une rivière qui va vers le sud.
oucst (1).
Cependant Taignoagny et Domagaya que Cartier n'avait pas cessé de traiter avec les plus grands égards, semblaient vouloir soulever leurs compatriotes contre les Français. Cartier avait fait beaucoup de présents aux sauvages, dans le but d'entretenir la bonne amitié avec eux, Taiwnoagny et son frère firent croire aux sauvages que ces cadeaux n'avaient aucune valeur, et qu’ils devaient se montrer plus exigeants. Cartier fut averti par le chef de Hagouchouda qu'il eût à se défier de Donnacona et des deux sauvages de Honguedo, parce qu'ils étaient agojuda, c'est-à-dire, des traîtres. D'autres aborigènes de Canada (2) confir-
(1) Rivière des Iroquois ou Richelieu.
(2) Stadaconé.
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mèrent le témoignage du chef de Hagonchenda.
Dès lors Cartier résolut de redoubler de vigilance, en se fortifiant davantage. Il fit renforcer le fort de gros fossés, larges et profonds, avec porte à pont-levis et renfort de rangs ou pans de bois au contraire des premiers. Des sentinelles furent placées pour faire le guet durant la nuit ; les trompettes, qui sonnaient chaque fais qu'on relevait ces sentinelles, avertirent les sauvages que le fort était bien gardé, et qu’on ne pourrait y entrer par surprise.
Les traîtres comprirent bien pourquoi le capitaine français prenait tant de précautions, et ils se montrèrent chagrins d’avoir perdu ses bonnes grâces. Ils se rendirent sur les bords de la rivière, et là, ils demandèrent à Cartier s’il était fâché contre eux. Celui-ci leur répondit qu'ils étaient des traîtres, mais que néanmoins il leur pardonnait volontiers, et qu'il leur permettait de revenir à bord des navires, comme par le passé. Ces hypocrites continuèrent en effet leurs visites au capitaine, et lui firent bonne mine, mais leur mauvais naturel ne tarda pas à reprendre le dessus, comme nous le verrons bientôt.
L'hiver de 1535-36 fut rigoureux. Les Français eurent d'autant plus à souffrir, qu’ils n'avaient pas songé à se prémunir des vête-
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