PR
ments nécessaires pour lutter contre le froid toujours violent durant cette saison. Les sauvages ne semblaient pas redouter les intempéries, car, suivant Cartier (1), ‘ilz sont tan! hommes femmes qu’enfants plus durs que bestes au froid. Car de la plus grand froidure que ayons veu, laquelle estoit merveilleuse et aspre venoient pardessus les glaces et neiges tous les jours à noz navires, la pluspart d’eulx tous nudz qui est chose fort a croire, qui ne la veu.” :1epuis l4 minovembre jusqu'au milieu d’avril le froid n’eut presque pas d’adoucissement, et le capitaine rapporte que les breuvages restèrent gelés dans les tonneaux et que la glace formait une couche de quatre doigts d'épaisseur contre le bois de ses navires,
Pour comble de malheur, une maladie affreuse se déclara parmi les compagnons de Cartier, leur ayant été communiquée par des sauvages d’une bourgade voisine, dont plus de cinquante avaient déjà été les victimes. C’était le mal de terre ou scorbut contagieux, toujours dangereux dans ses conséquences, et déscoûtant dans ses symptômes locaux. Les jambes enflaient tout d’abord, puis la maladie remontait aux hanches, aux épaules, aux bras, a1
(1) Brief Récit, p. 31 4.
cou : la bouche exhalait une odeur infecte, les gencives tombaient en pourriture jusqu'à la racine des dents, et presque tous les malades perdaient bientôt connaissance. Le mal sévit avec une telle fareur, qu'à la mi-février, des cent dix hommes de la flotte il en restait à peine trois ou quatre capables de porter à leurs compagnons les soins que réclamait leur état pitoyable. Vingt cinq succombèrent au fléau, et plus de quarante autres étaient dans une situation presque désespérée. Jacques Cartier, se voyant à la veille de manquer de secour«, eut recours à la puissance de la sainte Vierge.
“ Notre cappitaine, lisons-nous dans le Brief Récit (|), voyant la pitié et maladie ainsi émue, feit mettre le monde en prières et oraisons, et feict porter ung ymage on remembrance de la Vierge Marie contre ung arbre, distant de noitre Fort d’un traict d'arc les travers des neiges et glaces. Et ordonna que le dimenche ensuyvant l’on diroit au dict lieu la Messe, Et que tous ceulx qui pourroient cheminer tant sains que malades, yraient à la procession, chantant les sopt pseaulmes de David, avec la letanie, en priant la dicte Vierge qu'il loy pleust prier son cher Enfant qu'il eust pitié de
, les à la ades évit des uit à eurs état léau, une ticr, Dur'x, erc'e.
Brief mue, a, et de la t de
des nche e, Et tant KION, ec la lüy ié de
és DT LS
nous. La Messe dite et célébrée devant la dicie Y mage, se feist le cappitaine pèlerin à Nostre Dame de Roquemadou (1), promettant y aller, si Dieu luy donnoit grâce de retourner en France” Philippe Rougemont, d’Amboise, mourut le même jour. Cartier fit faire l’autopsie du cadavre, et il en relate tous les détails (2). ‘Et feust trouvé, qu'il avoit le cœur blanc et flétry, environé de plus d’ang pot d’eaue rousse comme dacte, le foye beau, mais avoit le poulmon tout noircy et mortifié, et s’estoit retiré tout son sang au dessus de son cœur, Car quand il fut ouvert sortist au dessus du cœur grande habondance de sang noir infect. Pareillement avoit la ratte par devers l’eschine ung peu entamée, environ deux doidz, comme si elle euct été frotée sur une pierre rude. Après cela veu, luy feust ouverte et incise une cuisse, laquelle estoit fort noyre par dehors, mais dedans la chair fut trouvée assez belle.”
Le fléau continua cependant à sévir avec une telle rage, que bientôt il n’y eut plus trois hommes sains dans les trois vaisseaux. Sur un d'eux il ne se trouvait pas un seul marin en
(1) Bourg en Querci, où il y va force pèlerins.
(ZLescarbot,) (2) Brief Récit, p. 35 4.
état de ‘ descendre soubz le tillac pour tirer à boire, tant pour luy que pour son compaignon.”
Ce fut l'heure la plus critique pour notre capitaine. Il avait épuisé tous les moyens pour combattre ce mal terrible, Dieu ne s'était pas laissé fléchir, et Marie, salut des infirmes, semblait rester sourde à sa voix suppliante.
Cependant Cartier ne se découragea pas, comme nous pouvons nous en assurer à la lecture du passage où il raconte les moyens qu'il employa pour empêcher les sauvages de s’'apercevoir de l’état pitoyable où il se trouvait réduit (1).
‘“ Et si estions en une crainte merveilleuse des gens du pays qu’ilz ne s’aperceussent de nostre pitié et foiblesse. Et pour couvrir la dicte maladie lorsqu’ilz venaient près nostre fort, nostre cappitaine que Dieu a toujours préservé, debout sortoit au devant d’eulx avec deux ou trois hommes tant sains que malades.
Losquelz faisoit sortir après luy, Et lorsqu'il les voyoit hors du fort, faicoit semblant les vouloir battre en criant et leur gectant bâtons après eulx, les envoyant à bort montrant par sisnes esdicts sauvages qu’il faisoit besogner
(1) Brief Récit, p. 36 a.
tirer mpai-
notre y pour it pas irmes, liante.
| pas,
‘à la 10Yens ges de
ouvait
illeuse nt de vrir lu nostre pujours x avec alades.
rsqu’il ant les bâtons t par souner
tous ses sons dedans les navires les ungs à vallefestrer, les aultres à faire du pain et aultres besownes, et qu'il ne estoit pas bon qu'ilz vinsent donner de hors. Ce qu'ilz croyent, et fuisoit le dict cappitaine battre et mener bruict esdicts malades dedans les navires avec bastons et cailloux faisnans callefestrer. Et pour lors estions si esprins de la dicte maladie, qu’avions quasi perdu l’espérance de jamais retourner en France, si Dieu par sa bonté infinie et miséricorde ne nous eust regardé en pitié, etdonné congnoissance d’ung remède contre toutes maladies le plus excellent quo fat jamais vu ny tre 7é sur la terre.”
Un jour Cartier, étant sorti du fort et se promenant sur la glace, vit venir à lui une bande de sauvages, parmi lesquels se trouvait Domagaya qu'il avait vu une dizaine de jours auparavant aux prises avec la même maladie dont souffraient ses gens. Il semblait être alors dans un état désespéré: l’ane de ses jambes était aussi grosse qu'un enfant de deux ans, les nerfs en élaient tous contractés, ses dents étaient perdues ou gâtées, ses gencives étaient pourries et dégageaient une odeur infecte. Cartier n’eut rien de plus pressé de lui demander comment il s'était guéri.
Domagaya lui répondit que c'était avec le jus
et lo marc des feuilles d’un arbre. Deux femmes, qui allèrent en chercher à la demande ds Domagaya, revinrent avec neuf ou dix ramoaux, et apprirent à Cartier ‘ qu’il fallait piler l'écorce et les feuilles du dit bois, et mettre le tout bouillir dans l’eau, puis boire de la dite eau de deux jours l’un, et mettre le marc sur les jambes enflées et malades, et que de toutes les maladios le dit arbre guérissait ; et s'appelle le dit arbre en leur langage Ameda.” (1)
Cartier, on se l’imagine aisément, n’hésita pas à employer ce remède auprès de ses malades, qui, ‘ après en avoir bu deux ou trois fois, recouvrèrent santé et guérison.” Ce qui lui fait dire “que si tous les médecins de T'ouvain et de Montpellier y eussent este avec toutes les drogues de Alexandrie, ils n’en eussent pas tant faict en ung an, que le dict arbre à faict en six jours.”
Pendant que la maladie et la mortalité faisaient leurs ravages dans les rangs des compagnons de Cartier, Donnacona et Taignoagny s'étaient absentés, sous prétexte d'aller chasser le cerf, à quelque distance de Stadaconé. Au lieu d’être absents quinze jours, comme Cartier
(1) Voir Note A, chap. VII,
qui s de avec n’en dict
s faimpa- CNY asser
Au
rtier
nt DÉS
l'avait appris de la bouche de Domagaya, ‘ils furent deux mois sans retourner.” Le capitaine soupçonnant une trahison, voulut en avoir le cœur net. Le 21 d'avril, Domagaya était venu à bord des vaisseaux avec des gens que Cartier n'avait pas encore vus. ‘Ils étaient beaulx ct puissants, dit-il, et n'avions accoustumé de les veoir.” Le lendemain ce fut le tour de Donnacona, qui avait amené avec lui ‘un grand nombre de gens audict Stadaconé, ” mais ils ne traversèrent pas la rivière, suivant leur habitude. Cette conduite inusitée donna à réfléchir au capitaine, et il crutà ia trahison. C’est pourquoi il envoya son secrétaire ou serviteur Charles Guyot, accompagné de Jehan Poullet (1) ‘ lesquelz estoient plus que nulz autres aymez du dict pouple du pais,” pour voir qui était à Stadaconé et ce qu’on y faisait. Guyot alla voir Donnacona qui fit le malade, puis Taignoagny, et il trouva ‘ partout les maisons si plaines de gens, que on si povoit remuer : lesquelz on n’avoit accoustumé de veoir.”
Cartier voyant que tous ces préparatifs ne présageaient rien de bon, prit une résolution
(1) Le nom de Jehan Poullet ne se trouve dans aucun des trois mss., pas plus que dans Lescarbot,
extrême, laquelle, quoi qu’on en ait pu dire, est fort excusable, Si l'on tient compte en effet de l’état de faiblesse des marins convalescents, on doit avouer qu'il eût été difficile aux Français de se défendre avec quelque avantage en cas d'attaque. C’est pourquoi Cartier crut qu'il valait mieux lutter par la ruse, et, comme il dit, ‘ leur jouer une finesse,” en enlevant le chef Donnacona, dont l'autorité était souveraine. C’est ce qu’il entreprit de faire avec toutes les précautions nécessaires, car, Donnacona, comme tous ceux qui trahissent, était défiant et “ avcit tousjours l’œil au boys,” suivant l'expression caractéristique du capitaine, Il s'agissait de guctter l’occasion favorable, et le point difficile était de les attirer au fort.
Les hommes de l'équipage commencaient à reprendre leurs forces, cu l'espoir de retourner bientôt en France devait activer l'énergie et décupler le courage de tous. Cependant le capitaine ne crut pas prudent de ramener ses trois vaisseaux, et il résolut d'abandonner lun d'eux, à l'endroit où il avait hiverné. Il donna aux sauvages d’un village voisin, appelé Stadin, le fond de ce navire et leur permit d'en apporter les vieux clous. Sfadin ou Satadin,
en
ire, en \VAcile que quoi ” Ja 80,” té , de l'es, tra- Pœil
Ajoaste, Starnatam (1) et Tailla étaient quatre habitations ou bourgades différentes que Cartier avait aperçues dans les environs de Stadaconé. Tailla était perchée sur une montagne. Les naturels de Stadin s'étaient montrés sympathiques aux Français durant tout l'hiver. Ils venaient souvent au fort (2) Jacques-Cartier, et l’on a vu que Cartier apprit d'eux les menées sourdes de Donnacona.
Le 3 mai Cartier, pour honorer la fête de l'Invention de la Croix, fit planter au confluent de la rivière Lairet (3) et de la rivière Saint- Charles, une belle croix de la hauteur d’environ trente cinq pieds ; il fit placer audessous du croisillon un écusson en bosse aux armes de France :'et sur celui-ci était écrit en lettres attiques: FRANcIsCUS PRIMUS, Der GRATIA FRANCORUM REX, REGNAT; C’estàdire: lrancois premier, par la grâce de Dieu Roi des Français, règne (4). Les sauvages invités à cette cérémonie, y assistèrent en assez grand nombre. Dans l'après-midi Don-
(1) Trois de ces bourgades ont reçu des noms un peu différents. La Relation de 1545 rééditée par Tross, Paris, 1863, les écrit ainsi : Araste, Slarnatau et Scitadin et Sicadin, Les manuscrits de la Bibliothèque impériale écrivent Ayoaste et Starnatan. Dans Lescarbot, Ternaux-Compans et l’édition canadienne nous trouvons S/adin, On lit Siadin dans le ms, C,
(2) Voir Note B, chap. VII,
(3) Voir Note C, chap, VII.
(4) Voir Note D, chap. VII.