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LE DÉCOUVREUR DU CANADA

Quand François I nommait Jacques Cartier ‘ capitaine général et maître pilote” des vaisseaux destinés à l’expédition de 1541, le roi très-chrétien laissait à la postérité dans ser lettres patentes adressées à l’illustre navigateur, un des monuments les plus préfieux de notre histoire, en ce sens qu’il définissait le rôle joué par son cher et bien aimé Jacques

‘ Jacques Cartier, disait-il, qui a découvert le grand pays des terres de Canada et de Hochelaga.”

Comment pourrait-on, en face d’un pareil témoignage, rendu par une autorité aussi élevée, venant de la bouche même du roi, contester à Cartier son titre de découvreur de notre beau pays ? Que Cartier n'ait pas été le

premier à franchir les eaux de l'Atlantique, c’est un fait admis, que l’histoire a consigné dans ses annales des trois derniers siècles.

Eric le rouge, son fils Leif, les Normands, les Basques, les Bretons, Jean Denys, Thomas Aubert, Verrazano et plusieurs autres navigateurs avaient abordé à des époques différentes et antérieures à 1534, les uns aux plages de Terreneuve, les autres au Labrador, et même l’un d’eux avait pris pied sur l’île Royale, appelée aujourd’hui l’île du Cap-Breton. Mais ils n'y avaient fait que de courtes visites, et aucun d'eux n’avait pénétré jusque dans l’intérieur du Canada.

‘“ Notre Malouin, dit le P. Charlevoix, né observateur, indépendamment de la gloire qu’on nè peut lui refuser d’avoir le premier remonté le Saint-Laurent, fit à lui seul plus que tous Ces personnages ensemble ; et, abstraction faite des contes et du merveilleux dont il s’avisa, à l'exemple de presque tous les voyageurs, d’embellir sa relation, ses mémoi. res méritèrent longtemps de servir de guides à tous ceux qui entreprirent de naviguer dans ces régions glacées.”

Bien que Charlevoix soit injuste en accusant Jacques Cartier d’avoir mêlé à ses relations de voyages des contes et du merveilleux, il n’en

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est pas moins obligé d'avouer que le capitaine malouin a été le premier explorateur des terres du Canada, et que ses récits ont pu guider les hommes de mer dans leurs expéditions.

Le Dictionnaire littéraire de 1789 n’est pas moins explicite que le Père Charlevoix, lorsqu'il dit: “ Cartier fit plus que découvrir le Canada, il visita tout le pays avec beaucoup de soin et laissa une description exacte des îles des côtes, des ports, des détroits, des golfes, des rivières et des caps qu'il reconnut. Nos marins se servent encore aujourd’hui des noms qu'il donna à ces différents endroits.”

La découverte d’un pays peut être due à une circonstance fortuite, par exemple une tempête, un naufrage. Mais quel mérite y a-til véritablement pour ce voyageur, qui n’est attiré en dehors de son pays que par l'espoir du lucre, l’appât de l'or ou de mines précieuses, et qui, une fois son ambition satisfaite, tourne la voile et ne songe plus à donner suite à ses découvertes ? Que l’on compare, si on le veut bien, l'ambition des Basques, qui n’ont d’autres visées que de s'enrichir ou d'améliorer leur

sort, à l'ambition de Jacques Cartier, qui laisse patrie et famille, pour aller à la conquête d’un pays nouveau, et y porter les lumières de la

civilisation et de la foi. Les Basques, pêcheurs de profession, s’en viennent visiter les bancs de Terreneuve, en compagnie de Bretons et de Normands, sans mission officielle, sans autre titre que celui de pêcheurs; Jacques Cartier, dans une épître au roi de France, expose son projet, et présente l'extension de la foi catholiquo comme un de ses plus puissants motifs pour aller par delà les mers atlantiques. De retour en France, il rend compte à François I des moindres incidents de son voyage; il lui expose les espérances qu'offre le pays de la Nouvelle France pour l'établissement de la foi. S'il faut reprendre le cours des expéditions, Cartier va au-devant des désirs de son roi, et il lui offre ses services.

Telle fut la conduite de Cartier, dans cette œuvre de découvertes, œuvre civilisatrice au premier chef. N'est-elle pas de nature à reléguer dans l'oubli les voyages périodiques des pêcheurs français, qu'ils s'appellent Basques, Bretons ou Normands ? Attribuer aux Basques, comme on a voulu faire ces dernières années, le mérite de cette découverte, parce qu’ils seraient arrivés au Canada avant Cartier, ce serait tout simplement, par un procédé analogue, vouloir enlever à Christophe Colomb la gloire d’avoir découvert l'Amérique

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qui aurait été habitée par des hordes barbares, nombre d'années avant 1492.

On sait maintenant par des documents historiques et des monuments antiques, que, dans des temps antérieurs à ceux où l’on place la découverte du continent américain, des peuples du nord de l’Europe avaient visité le nord-est de notre continent. Les peuplades américaines elles-mêmes ont dû leur origine à des migrations fort anciennes, venues de l'Asie par le détroit de Behring, se répandant en deçà des Montagnes Rocheuses et descendant ensuite vers les régions méridionales. Ne pourrait-on pas invoquer avec autant de raison la priorité de ces découvertes en faveur des peuplades asiatiques, et reléguer dans l'ombre la grande figure de Christophe Colomb ?

C’est ainsi que, par un raisonnement identique, on a voulu enlever à Jacques Cartier un titre de gloire que nous étions habitués à considérer comme sa propriété. ‘ Dans les arts et les sciences, dit un écrivain contemporain, les grandes üaécouvertes sont toujours dues à des hommes pratiques, qui viennent donner la vie et le mouvement aux projets avortés de leurs devanciers. C’est ainsi que Colomb le célèbre navigateur français (c’est génois qu'il aurait dû écrire), convaincu par

l'étude, par les traditions, qu’il découvrirait des terres inconnues, et que, par là, il pourrait rendre des services immenses à sa religion et à son roi, en leur gagnant des terres nouvelles et des âmes encore plongées dans les ténèbres de la mort, fait ie sacrifice de sa vie, s'expose sur de frêles navires à une navigation périlleuse. Bientôt, le succès vient couronner de &i nobles efforts, et son nom ne cesse pas de grandir chaque jour, avec les conséquences (le son héroïque dévouement.”

Ne dirait-on pas que ces lignes ont été écrites pour notre découvreur, cet autre Colomb ? Lui aussi était fortement imbu de cette conviction qu’en découvrant des terres inconnues, il rendrait des services signalés à sa religion et à son roi. Et voilà pourquoi nous devons le considérer :0omme l’immortel découvreur du pays, habité encore en grande partie par les descendants de ces Bretons et Normands du XVIIe siècle.

Mais François I, en accolant au nom de Jacques Cartier le titre de découvreur des terres du Canada, ne faisait que rendre justice à un de ses plus illustres sujets. La couronne de gloire dont ce roi avait voulu entourer le noble front de son cher et bien aimé J. Cartier, devait être illuminée d’un nouveau rayon, En

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entreprise, il déclare que c’est pour en assurer le succès : ‘ Etant donc besoin, dit-il, pour mieux régler et diriger cette entreprise, d'établir un capitaine général et maître pilote qui ait l'œil à la conduite des navires, et sur les gens, les officiers et les soldats destinés pour cette expédition.” Le roi chevalier fait ensuite en deux mots le plus bel éloge de son capitaine :...“ Nous vous faisons savoir que, nous confiant pleinement en la personne du dit Jacques Cartier, en sa capacité, son dévoucment, son Courage, sa grande diligence et son expérience, nous l’établissons capitaine genéral et maître pilote de tous les navires et autres vaisseaux de mer qui seront conduits pour cette entreprise, et lui donnons puissance et autorité...ete...”?

Capacité, dévouement, courage, diligence et expérience : telles sont les qualités que reconnaît en Jacques Cartier le monarque français. Tel est aussi cet homme de mer que nous pourrions Comparer aux grands découvreurs de tous les temps et de toutes les origines. Que l’on considère en sa personne le marin, le chrétien ou le citoyen, on peut dire sans oexagération qu'il n’a été surpassé en courage, en dévouement et en vertu que par

le uoble Colomb, le plus grand et le plus héruique des navigateurs, parce qu'il a eu le mérite d’avoir conquis un monde nouveau à la civilisation, à travers les contradictions, les épreuves et les persécutions de toute nature, d'avoir mené une vie si pure que l'univers catholique le regarde, aujourd’nui que la lumière brille sur ses œuvres sublimes, comme un saint. Jacques Cartier n’a pas pratiqué, il est vrai, à un aussi haut dégré que l’illustre Génois, les vertus qui font les héros de la religion apportée sur cette terre par le Fils de Dieu. Il w’a pas inscrit sur les cartes de géographie un pays aussi vaste que le continent auquel le florentin Amerigo Vespucci a donné son nom, et que le pieux Colomb avait désigné sous le rom de Terre de la sainte Croix. Le Canada suffit à son ambition et à sa gloire.

Comme marin, Cartier reçut de son souverain la plus haute marque de confiance qu’il pouvait obtenir. Le titre de capitaine général était fort apprécié à cette époque, et on ne trouve dans les annales de la marine française à venir au dix-septième siècle que peu d’exemples d’une pareille munificence royale.

Comme chrétien, la conduite de Cartier durant les .voyages dont nous possédons les

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récits, démontre qu'il eut toujours comme principal motif 4 “procurer la glorification du saint nom de notre Créateur ct Rédempteur.”

Comme citoyen, sa carrière n’est qu'une longue suite d'actes de dévouement à ses compatriotes de Saint-Malo. Il leur prodigue le secours de ses lumières dans leurs dissensions ; il assiste aux baptêmes d’un nombre considérable de leurs enfants ; il travaille, de concort avec eux, à mettre fin à des fléaux dont il fat peut-être une des victimes.

Tel fut Jacques Cartier, si on n’embrasse que le cadre le plus restreint de sa vie. Mais s’il nous était donné d'entrer dans les moindres détails qui se rapportent à cette grande figure, nous pourrions illustrer par des faits, quelle fat sa prudence, quelle fat son admirable sûreté de coup-d’œil dans les diverses phases de son existence accidentée. Prudence dans $ses rapports avec les aborigènes, qu'il traite constamment avec la plus grande humanité ; prudence dans le commandement de ses hommes d'équipage. Jamais de discorde parmi eux. Pas une altercation, pas un murmure, pas une parole emportée laissant apercevoir que le capitaine leur a manqué d’égards. Aussi quel dévouement ne fait-il pas paraître, quand

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il voit la majeure partie de ses compagnons de voyege en proie à un mal contagieux accompagné des symptômes les plus dégoûtants. La plus vive compassion s'empare de cette âme fortement trempée. Il prodigue ses soins les plus assidus aux pauvres malades incapables de se suffire à eux-mêmes, et s'ils meurent, il les fait ensevelir du mieux qu'il peut, étant trop faible pour ouvrir la terre gelée.

Que de vigilance et de précautions, pendant que le fléau sévit, pour empêcher les sauvages d’apercevoir l’état de faiblesse et d’épuisement de ses marins. Il allait au-devant d'eux avec quelques uns des siens, feignait de les battre, criait, leur jetait des bâtons, et les renvoyait ensuite à bord des navires, comme pour montrer aux sauvages qu’il faisait besogn:r ses gens.

La prudence dans sa conduite à l'égard des Indiens, brille d’une façon bien éclatante chez notre héros. Ses rapports multipliés avec des infidèles que la civilisation n’avait pas encore touchés de son contact bienfaisant, ont toujours été marqués au coin de la plus stricte humanité. Le seul reproche qu’on lui fait, c’est d’avoir emmené forcément avec lui en France le chef Donnacona et quelques autres sauvages. Co

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reproche, tout mérité qu’il semble, peut être taxé d’exagération, car, comme dit avec tant de justesse l’abbé Faillon, ‘dans la fin que Cartier se proposait pour le bien général de ces peuples, il crut trouver un motif qui l'autorisait à les amener ainsi contre leur gré Au reste, il s’efforça toujours de les combler de bons traitements, et procura même à ces infidèles le seul vrai bonheur qu'ils pussent trouver sur la terre ; puisque, après avoir été instruits des vérités de la foi, ils demandèrent eux-mêmes et reçurent le sacrement de baptême, grâce dont ils auraient été privés, s'ils ne fussent pas sortis de leur pays.” Si ces sauvages expatriés ne retournèrent pas dans leur pays, personne ne peut en faire retomber la faute sur Cartier. Il aurait sans doute préféré se rendre à la promesse qu’il avait faite aux habitants de Stadaconé de leur ramener leur chef au bout d’une année, mais les circonstances qui l’en empêchèrent furent plus fortes que ses désirs. Cartier devait prévoir que s’il ne renvoyait pas Donnacona et ses compagnons dans leur pays, il s’exposait à recevoir des reproches sanglants, quand il retournerait au Canada. On sait ce qui arriva, quand le navigateur eut à expliquer l'absence des

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indiens morts à l'étranger. Ses explications ne satisfirent personne, et dès ce moment commencèrent les hostilités. Et qui pourrait nier que l’insuccès de la troisième expédition n’eût d'autre cause que l’infidélité apparente de Jacques Cartier à «a promesse.

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