BALLADE ALLÉGORIQUE
On a déjà pu juger, par quelques extraits, de l'état de la * poésie au quatorzième siècle, et l'on a vu aussi quels étaient les sentiments qu'elle exprimait avec le plus de bonheur. Soit que l'esprit national s'accommodât mieux de la satire, soit qu'elle fût la conséquence de l'état de la société et du malheur des temps, elle occupe une grande place dans la littérature du moyen âge. Un poëte entre autres, Eustache Deschamps, bailli de Senlis, qui fut maître d'hôtel de Louis d'Orléans, et vécut à la cour jusqu'en 1422, époque de sa mort^ composa, sous Charles YI, de nombreuses poésies dans lesquelles brille un sentiment profond et énergique des misères de la patrie. Une de ses ballades est priocipalement remarquable. Elle est dirigée contre les seigneurs qui pressuraient le peuple. L'allégorie en est, ou va le voir, des plus transparentes. On trouverait difficilement une satire plus violente et plus amère des exactions dont la population des campagnes avait à souffrir. Enfin, les doubles fonctions dont Eustache Deschamps était revêtu donnent à sa ballade un caractère plus significatif:
et di^poniller le Vieux-Monde endormi. Puis, il en crée un nouveau, qui va plus mal encore que l'ancien, et qui tombe dans l'abîme. »
On voit par là quelles licences se donnaient les auteurs drauialiques du quinzième siècle. Le clergé l'armée, la magistrature étaient l'objet de leurs attaques. Le roi lui-même n'y échappait pas. En effet, un des personnages iV Ancien-Monde dirait :
• Libéralité interdite
• Est aux nobles par avarice ;
€ Le chef mènie y est propice. •
« Mais, fait observer M. Viliemain, ce roi était Louis XII; et, loin de se fâcher de l'épigramme, il dit : « J'aime mieux le* faire rire par « mon avarice, que si mes dépi-nses les faisaient pleurer. » (Cours de liltératiire, t. II, p. 269 et suiv.)
1 Louis et Charles d'Orléans, etc., par M. Aimé ChampoUion-Figeac, I»« partie, p. I»8
D'EUSTACHE DESCHAMPS. 2t3
« En une grant fourest et lée {large) N'a guéres que je cheminoye, Où j'ai mainte be^le Irovée.
Mais en un grant parc regardoye, Ours, lyons et liépars veoye, Loups et renars qui \ont rli-ant Au povre beslail qui s'efifroye ; « Sa, de l'argent; sa, de l'argent. »
« La brebis s'est agenouillée, Qui a respondu comme coye :
J'ay esté quatre fois plumée C'est an cy; point n'ay de monnoye.
Le buef et la vache là ployé; Là se complaingnoit la jument; Mais on leur respond toutevoye :
« Sa, de l'argent; sa, de l'argent.»
« Où fut tel paroule trouvée De bestes, trop me merveilloye.
La chièvre dit lors : Geste année Nous fera moult petit de joye.
La moisson où je m'altendoye, Se desiruit par ne scay quel gent; Merci, pour Dieu, et va ta voye!
— « Sd, de l'argent; sa, de l'argent. »
« La truie qui fut désespérée,
Dist : Il faut que truande soye
Et mes cochons; je n'ay derrée {denrée)
Pour faire argent — a Ven de ta soye,
Dist li loups; car où que je soye
Le besiail fault estre indigent.
Jamais pitié de toy n'auroye :
Sa, de l'argent; sa, de l'argent, m
« Quant cette raison fut finée,
Dont forment (grandement) esbahis estoye,
Vint à moi une blanche fée
Qui au droit chemin me ravoye,