MAISON DE JACQUES CŒLR
Après la catliédrale, la maison de Jacques Cœur est le
monument le plus célèbre de Bourges, celui que les habitants montrent avec le plus de plaisir et de fierté; c'est en effet un grand nom que celui de Jacques Cœur, et sa ville natale doit, à juste titre, s'enorgueillir d'avoir conservé ce souvenir de cet homme extraordinaire. Jacques Cœur ne fut pas un parvenu; son mérite ne se borna pas à faire une immense fortune; tour à tour diplomate, ministre des finances, amiral, il se montra toujours digne des hautes fonctions qui lui étaient confiées, il fut en quelque sorte le représentant de l'émancipation de la bourgeoisie.
Aujourd'hui , l'hôtel de Jacques Cœur, après avoir passé en différentes mains, est devenu une propriété de la ville, et la Cour royale tient ses séances dans la maison d'un homme dont le nom rappelle une éclatante injustice; cette destination a dénaturé presque complètement les dispositions intérieures de l'édifice; jusqu'alors il avait peu souffert; du moins les fortunes diverses qu'il avait éprouvées n'avaient point détruit son caractère original. Maintenant, au milieu d'aménagements nouveaux, on a peine à deviner la distribution primitive des appartements. Pour donner du jour aux salles d'audience, on a brisé les meneaux qui divisaient les fenêtres; des ouvertures nouvelles ont été percées sans aucun égard pour l'effet qu'elles devaient pro duire; ailleurs, pour s'agrandir, on a bouché des arcades; c'est
1 Notes d'un voyarie en Auvergne; extrait d'un rapport adressé à M. le niinislre de l'intérieur, en 1838, par M. P. Mérimée.
ainsi que la galerie qui environnait la cour intérieure s'est transformée en une suite de chambres pour les huissiers, les greffiers et autres gens de justice. Ce n'est pas tout, le besoin de place a forcé de diviser plusieurs hautes salles par des planchers de refend, ou bien d'une grande chambre on a fait quatre cabinets. Comment retrouver aujourd'hui ces vastes salles morcelées de la sorte? Enfin, et c'est ce qu'il y a de plus déplorable, toute l'ornementation intérieure a disparu par suite de ces tristes changements ; adieu les lambris, les corniches, les sculptures qui couvraient les parois ; on n'a pas même épargné les vastes cheminées, dont une surtout (celle de la salle à manger) était célèbre pour la richesse des bas-reliefs qui la décoraient.
L'apparence extérieure de l'hôtel a moins changé; on devine pourtant tout ce que ces moulures flamboyantes, si fragiles, ont dû souifrir des injures du temps et de la négligence des hommes; mais là, du moins, on n'a pas détruit à plaisir, et l'on comprend qu'avec de l'argent et du soin on pourrait tout restaurer; il ne s'agirait en effet que de remplacer des pierres vermoulues, boucher des crevasses, sculpter des portions de moulures endommagées; nulle part on ne serait réduit à tout refaire à neuf et sans modèle, comme ce serait le cas si l'on essayait de restaurer l'intérieur du palais.
L'hôtel de Jacques Cœur fut bâti vers la décadence de l'architecture gothique, lorsqu'elle avait perdu le secret de ces constructions grandioses et hardies qui signalèrent ses débuts; pour racheter ses défauts, elle n'avait alors que la grâce et, si je puis m'exprimer ainsi, la coquetterie de ses détails. Or aujourd'hui, par la destruction de la décoration intérieure, la plus grande partie de ce mérite est perdue; ma tâche sera courte pour indiquer les parties qui existent encore.
Le plan est d'une extrême irrégularité. J'ai déjà dit plus haut qu'une partie de l'hôtel était bâtie sur d'anciennes fortifications romaines ; c'est le corps de bâtiment donnant sur la place de Berry; de ce côté, la façade se compose de trois tours inégale-
nient espacées, différentes de hauteur et de forme, toutes presque entièrement nues; une seule se distingue par un balcon dont la balustrade est ornée; l'apparence de cette façade est toute militaire. Au contraire, la façade opposée qui donne sur la rue Jacques-Cœur n'a rieu de féodal, et n'annonce qu'une grande et opulente maison; elle se compose d'un pavillon flanqué d'une petite tourelle fort ornée de clochetons et de moulures flamboyantes, et, à droite et à gauche, de deux corps de bâtiment d'un seul étage, dont toute la décoration consiste dans les ornements capricieux des chambranles et des balustrades qui garnissent les fenêtres ' ; celles-ci sont irrégulièrement espacées, et l'on n'en trouverait pas, je crois, deux du même diamètre.
Le pavillon central renferme une petite chapelle très-ornée, dont la voûte surtout est couverte de fresques d'une admirable exécution, et qui représentent des anges en robes blanches sur un fond bleu semé d'étoiles d'or. Ils tiennent une grande banderole qui se contourne en mille replis, et sur laquelle sont tracées des inscriptions tirées des livres saints. A un dessin toujours correct, souvent d'une pureté singulière, l'artiste a su joindre une si grande variété de types et d'expressions, qu'on serait tenté de prendre cette multitude de têtes pour autant de portraits de beaux enfants. Si cette voûte a été peinte du temps de Jacques Cœur, je ne doute pas qu'il n'en ait confié l'exécution à des artistes italiens, qui peut-être se seront servis des cartons des grands maîtres. A mon avis , cette chapelle seule est un monument admirable, et l'on ne peut trop déplorer le peu de soins qu'on a mis à la conserver. Aujourd'hui , elle est coupée horizontalement par un plancher moderne, et la division supérieure servant de grenier est encombrée de vieilles pape-
1 Entre la tourelle et le pavillon, la balustrade d'un balcon évidée à jour offre la devise des barons de Saint-Fargeau, adoptée par Jacques Cœur, qui était bien digne de la porter : A vaillass coeurs riens IMPOSSIBLE. Les lettres, curieusement ornées, sont découpées avec une merveilleuse finesse. (Note de M. Mérimée.)
rasses. Après ces admirables peintures, je n'ai que peu de mots à dire de ce qui reste de la décoration intérieure. Quelques jolies statuettes, des feuillages tourmentés, mais d'ailleurs bien refouillés à l'effet, subsistent encore, mais peints à l'huile. Deux niches ou tribunes en encorbellement se projettent hors de la chapelle, l'une donnant sur la cour intérieure, l'autre sur la rue; toutes les deux vides aujourd'hui et à moitié dépouillées de leurs ornements. Autrefois, elles contenaient : la première, une statue équestre de Charles VII armé de toutes pièces; l'autre, celle de Jacques Cœur monté sur sa mule ferrée à rebours '. C'est ainsi, rapporte la tradition, qu'il trompa sur la direction qu'il suivait les archers envoyés à sa poursuite. A côté de cette dernière tribune, on voit, à droite et à gauche, deux fausses fenêtres, avec les statues à mi-corps d'un homme et d'une femme entr'ouvrant une croisée et regardant dans la rue d'un air inquiet. C'est encore une tradition, que je ne garantis nullement, qui donne l'explication de ces figures. Elles rappellent, dit-on, la fidélité de deux domestiques qui, feignant d'attendre leur maître, persuadèrent à ses ennemis de faire sentinelle à cette porte pendant que l'argentier du roi s'échappait par une porte de derrière. La statue de Jacques Cœur et celles de ses domestiques furent placées là par son petit-fils, ce qui doit faire présumer que la maison tout entière a pu éprouver bien des changements depuis la mort de son premier propriétaire.
Encore un mot sur la chapelle. Elle est tellement petite que Jacques Cœur et sa famille pouvaient à peine y trouver place en même temps que l'officiant. Les gens de sa maison entendaient sans doute la messe dans la galerie voisine.
Deux portes conduisent de la rue dans la cour intérieure : l'une, assez grande, pour admettre une voiture, l'autre à côté, très-étroite. On sent là la prudence forcée de ces temps malheu-
* Toutes les deux ont été détruites dans la révolution. (Note do M. Mérimée.)
reux. 11 eût été dangereux souvent d'ouvrir la grande porte, et la petite mettait à l'abri d'une surprise. L'ornementation en pierre au-dessus de la porte principale est médiocre; mais les ventaux en bois semés de clous dont les têtes représentent des cœurs, sont fort bien travaillés. Bien que toute vermoulue, cette porte subsiste encore; mais on l'a remplacée récemment par une porte eu chêne, d'ailleurs fidèlement copiée sur l'ancienne. Quant aux portes intérieures, on observe que toutes sont si étroites que deux personnes de front y passeraient à peine. Jamais, dans l'architecture de ce temps, on ne voit de larges entrées ni de grands escaliers.
Dans la cour intérieure, même irrégularité, même insouciance pour la symétrie; nul alignement, pas un mur qui rencontre à angle droit le mur voisin. En admettant qu'à l'époque où l'hôtel fut bâti , le terrain se trouvât resserré par des bâtiments plus anciens, il paraîtrait incroyable qu'on neùt pas fait quelque t-^ntative pour déguiser sa forme vicieuse; il semble, au contraire, qu'on se soit complu dans le manque de symétrie. Par exemple, le corps du bâtiment principal, entre la place de Berry et la cour intérieure, permettait à l'architecte de s'aligner à son gré. Point; sur une ligne de moins de trente mètres, on voit un angle rentrant très-prononcé; ce corps de logis n'est point parallèle à celui qui donne sur la rue, ni perpendiculaire à ceux qui les réunissent latéralement. Si notre pédanterie moderne attache trop d'importance peut-être à une régularité quelquefois monotone, avouons que le mépris complet de cette régularité, lorsque rien ne le justifie, lorsqu'il n'est point racheté par des avantages réels, fatigue bien autrement et choque l'œil le moins exercé.
A l'intérieur de la cour, la partie la plus remarquable de la décoration consiste dans des bas-reliefs fort bien exécutés et pour la plupart d'une bonne conservation, appliqués à l'extérieur des tours prismatiques qui servent de cages d'escalier, ou bien sur les tympans des portes. Il y a de la grâce et de la naïveté dans ces figurines. Les attitudes sont vraies, les ces-
tûmes bien rendus, le travail partout est soigné; mais toutes ont un même dciaut de proportion. Je les trouve un peu courtes et ramassées, avec les têtes sensiblement trop grosses pour le corps. Parmi les figures qui décorent l'escalier principal, on en voit deux que la ricliesse de leur costume distingue de toutes les autres : ce sont les anciens propriétaires de l'hôtel, Jacques Cœur et sa femme, Marie de Léodepart; Jacques Cœur, bien reconnaissable à son camail semé de coquilles, tient d'une main un marteau, de l'autre un bouquet qu'il semble offrir à sa femme. Ce marteau indique, je crois, ses fonctions comme maître de monnaies.
La salle à manger, aujourd'hui la Cour d'assises, a moins souffert que les autres; du moins, on a respecté ses proportions primitives. On y remarque une tribune pour les musiciens, accompagnement alors obligé de tous les repas de cérémonie. Vers le milieu de l'aire de la salle, une large dalle couvre l'entrée d'une cave destinée, dit-on, dans la prévoyance de quelque catastrophe imprévue, à renfermer l'argenterie et les meubles précieux. Peut-être, si l'on enlevait le crépi moderne appliqué sur les murs, retrouverait-on dessous quelques débris de l'ornementation qui devait couvrir les parois.
J'ai examiné avec beaucoup a intérêt un bas-relief fort mutilé qui représente une galère. Enlevé depuis longtemps à l'une des salles principales de l'hôtel, il est déposé aujourd'hui dans un coin du greffe. Il représente, si l'on en croit la tradition, la galère de Jacques Cœur, et c'est un modèle de la capitane à bord de laquelle il mourut, vraisemblablement exécuté par l'ordre de son petit-fils. Le navire porte à la poupe une tour à plusieurs étages surmontée d'une plate-forme; la proue a une autre tour; mais moins haute. Il y a deux mâts, chacun d'une seule pièce; le plus grand ayant à son sommet une hune, assez semblable à un baquet, remplie de soldats qui lancent des projectiles enflammés, peut-être du feu grégeois. Les rameurs sont armés de toutes pièces, et l'artimon porte le pavillon de la France à trois fleurs de lys seulement. Je n'ai vu ni artillerie, ni machines de
guerre; car je ne regarde pas comme des sabords de petites ouvertures percées à la poupe et à la proue. Ce sont, je crois, les fenêtres des appartements intérieurs.
Les toits du palais ont conservé quantité d'ornements et de statuettes en plomb, exécutés avec beaucoup de soin, malgré la hauteur à laquelle ils étaient placés. On doit noter la forme des tuyaux de cheminée, qui représentent des colonnes en faisceaux avec un chapiteau de feuillages frisés; assurément cela vaut mieux que les tuyaux de tôle qui déshonorent nos plus beaux monuments modernes
(iNÉaiTE.)