CHAPITRE PREMIER
Les Maladies de Louis XI
On a beaucoup écrit sur la santé de Louis XI et M. Pierre Champion (3), avec quelque raison semble-t-il, n’accorde pas grande valeur à tout ce qui a été dit sur ce sujet. Voyons c: qu’on peut en retenir.
C'est en 1467 que se fixe la première étape morbide de Louis XI : « une fièvre continue », sans caractère bien précis, de courte durée et de laquz2lle, par conséquent, on ne peut rien dire.
Par la suite, on le voit accuser des hémorroides, des maux d'estomac, des douleurs dans la région du foie, des démangeaisons continues qui ont fait dire que Louis XI était atteint d’herpétisme, voire de lèpre.
En 1478, Louis XI — qui n’a que cinquante-cinq ans — commence à décliner. Lui, si actif jusque-là, éprouve le besoin de s’isoler.
En mars 1479 (et non 1480, comme le dit Commines), à Forges, il fait un ictus apoplectique. « Il perdit de tous points la parolle, et toute cognoissance et mémoire », narre
Commines. Monseigneur de Vienne, « pour lors son médecin », lui fait « baïller ung clystère, et ouvrir les fenestres et baïller l’air. »
Le roi ne pouvait s’exprimer que par signes, il arrivait néanmoins à se faire comprendre. « Il entendoit peu ce qu’on luy disoit, mais de douleur, il n’en sentoit point... il ne formoit guère de mots... Au bout de deux ou trois jours, la parolle luy commencea à revenir et le sens... Et voulut ies lettres qui <stoyent arrivées et qui arrivoyent à chascune heure. On luy monstroit les principalles et je les luy lysoye. Il faisoit semblant de les entendre, les prenant en sa main et faignoit de ies lire, combien qu'il n’eust nulle congnoissance, et disoit quelque mot ou faisoit signe des responses qu'il vouloit qui fussent faictes.
Nous faisions peu d'expédition an actendant la fin de ceste malladie, car il estoit maistr: avecques lequel il falloit charrier droict. Ceste malladie luy dura environ quinze jours, et revint quant au sens. et à la parolle en son premier estat. Mais il demoura faible et en suspicion de retourner en cest inconvénient; car, naturellement, il estoit enclin à ne vouloir croire le conseil des médecins » (6).
Le roi se rétablit; mais une seconde étape le surprend en 1481 : « de rechief perdit la parolle et fut bien deux heures qu’on cuydoit qu’il fust mort. » Comme on croyait qu’il s'agissait de mal caduc, on le voua à « Monseigneur Sainct
Claude », grand patron des épileptiques : « incontinent, dit
FT
Commines, la parolle luy revint, et sur l'heure alla par la maison, très foible. »
Il tombe de nouveau malade à Argenton, puis à Thouars. Il entreprend alors le pèlerinage de Saint-Claude: une accalmie se produit.
L= roi revient à Plessis; il a des hallucinations, il ne voit que conspirateurs autour de lui; comme il prétend que son corps pue, il fait une grande consommation de parfums, surtout de poudre de violettes. Comme il ne peut plus visiter les églis:s les plus renommées pour leurs miracles, il leur envoie des donations; il fait apporter la Sainte Ampoule de Reims, convoque l’hermite François de Paul, fait transporter le Parlement à l'abbaye de Saint-Denis pour qu'il pris à son intention.
Mais, comme le dit un chroniqueur, il fallait qu’il passa par où les autres ont passé. Le lundi 23 août 1483, il fut frappé d’une nouvelle attaque : « Dès ce que le mal le print, perdit la parolle, comme autres fois avait faict; et, quant elle luy fut revenue, se sentit plus foible que jamais n’avoit esté, combien que, paravant, l’estoit tant que à grand peine povoit-il mectre la main jusques à la bouche et sstoit tant maigre et tant desfaict qu'il en faisoit pitié à tous ceulx qui le veyoient. »
Il mourut le samedi suivant 30 août 1483, après, dit Commines « de longues et de dur2?s incommoditez de corps
et d'esprit. »
Bien que n’aimant pas les médecins, Louis XI en eût toujours autour de lui : Denis de Soulfour, en 1465; Geoffroy Alenquin, en 1466; Robert Poittevin, en 1467; Jacques Loste, Pierre Choisnet et Philippe Potard, en 1470; Guillaume Girard, en 1474; Jean de Saint-Firmin, chirurgien; Hélion de Brie, en 1479. Et des médecins astrologues comme Arnould de la Palu, Jacques Loste, Jean Colman d'Orléans, Angelo Cato, Robert de Cazel, qu'il préférait aux autres parce que, d’après lui, ils excellaient dans l’art de découvrir du bonheur pour leur malade et savaient répondre à l’occasion, des paroles de guigne et de mauvais sort. jA Il s’adressa même à une « sirurgienne » qu'il s’attacha pour coopérer à la guérison de ses infirmités, et fit demander par ambassadeur une consultation au médecin italien Ferrari.
Car, ce roi redouté de ses sujets tremblait devant la maladie. En 1475, avant d'arriver à Beauvais, il apprend qu’une épidémie y règne. Il charge Coitier de faire fermer les huis et les fenêtres, là où il y a eu des malades, d'empêcher ceux de la Maison-Dieu de sortir, de faire « bon feu par la ville, au matin et soir, et principalemen ès carrefours de là où on s'est mort de nouvel. »
En 1479, tandis qu'il se dispose à gagner Dijon, il s’inquiète de l'air, de la mortalité; il demande s'il n’y a point d'épidémie à Dijon.
En 1483, il a peur d’être empoisonné : il fait faire une
expérience de poison Sur un chien (10), st comme on lui
rapporte que Jehan Poictou, un gentilhomme de sa maison,
a été tué par poison, il.le fait ouvrir.
Rien d'étonnant donc à ce que le monarque absorbe un nombre considérable de drogu?s, à ce que l’on fasse même sur lui des essais de transfusion qui donneront naissance à la légende de Louis buvant le sang des enfants (3). Rien que dans les trois mois de novembre, décembre 1470, janvier 1480, le roi paye à ses apothicaires la somme de 651 livres, 15 Sols, 8 deniers, soit environ 20.000 francs ! Toute la pharmacopée de l’époque y passe : l’ongle d: pied d’élan, le gui, la raclure de crâne humain, la farine de pois, enfin le sang des tortues; un archiâtre — ne serait-ce pas un précurseur ! — conseillz même au roi de s'exposer à contracter la fièvre quarte pour guérir de sa maladie nerveuse.
A ces traitements s'ajoutent ceux que Louis imagine luimême. Car, il a ses idées sur le régime d2 santé; parmi les quelques livres qui le suivent, il y a des traités de médecine. Et à l’occasion il fait mettre en pratique ses conceptions. C'est ainsi qu'il écrit au sujet de ses nièces :
« Je ne suis pas phisicien, mais il me semble qu’on ne les doyt point garder de boyre entre deux heures, quand elles auront soif, et leur fair: mectre beaucoup d’eau dans leur vin, et qu’elles ne boyvent que petits vins de, Touraine, et ne
leur donner point de salleure, ne de viande là où il y ayt es-
pices, mais bouilly et toutes viandes moictes, et ne leur donner point de fruict, réservé des raisins qui soient bien meurs. Il me souvient qu'on dit que les surains sont bons; mais il y en a d’autres qui sont bien maulvais et font venir le flus du ventre. » Conceptions assez justes, 1l faut le reconnaître,
comme celles ae nous avons relatées à propos des épidémies.