‹ Jacques Cœur et Charles VII; l'administration, les finances, l'industrie, le commerce, les lettres et les arts au XVe siècle; étude historique précédée d'une notice sur la valeur des anciennes monnaies françaisesChapitre 1 sur 327 · QUAI DES AUGUSTIN · texte numérisé non relu

QUAI DES AUGUSTIN

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PREFACE

Peu d'hommes ont eu une vie aussi pleine de contrastes, aussi agitée que Jacques Cœur Fils d'un simple marchand, impliqué, jeune encore, dans un procès qu'avait provoqué la fabrication de monnaies faibles de poids , gracié moyennant une légère amende, il va, eu 1432, visiter l'Orient, par où se faisait alors tout le commerce des Iodes. Bientôt on le voit, armateur puissant, fonder dos comptoirs dans les ports principaux des pays qu'il vient de parcourir, et dans la plupart des grandes villes de France et des Flandres. Possesseur de sept navires avec lesquels il exécute presque tout le commerce d'importation et d'exportation , banquier, marchand, propriétaire de mines d'argent, de cuivre et de plomb, maître des monnaies, il fait, en peu d'aunées, une fortune incalculable. Un roi, jostement honni pour son ingratitude, mais qui, entouré d'hommes habiles, fit de grandes choses, et que

1 U véritable orthographe est Cuer, ainsi que cela résulte des signature* mêmes de l'argentier de Charles VII ; c'est celle que l'on trouve <Ur»i la collection des Ordonnance» des rois de France, On écrivait «osai, aux quinzième et seizième siècles, Cueur. J'ai adopté l'orthographe moderne.

PRÉFACE

ses contemporains appelaient le Bien Servi, le rencontre, en fait l'intendant de sa maison , sous le titre d'argentier, l'admet dans son intimité, dans son conseil, et lui confie plusieurs ambassades importantes. Que manque-t-il à Pheureux négociant? Il a des établissements à Marseille, à Montpellier, à Lyon, à Tours, à Bruges, et la maison qu'il fait construire à Bourges n'a pas son égale en France pour l'élégance de son architecture. En même temps, il possède des terres, des châteaux, des seigneuries dans vingt-deux paroisses. Enfin, il prête au roi environ quatre cent mille livres, douze à seize millions de nos jours, et, grâce aux levées que cet argent a permis de faire, la France, par un dernier effort, expulse les Anglais de son territoire.

Tout à coup, au plus haut de taut de crédit, sans transition aucune, cette fortune s'écroule, et Jacques Cœur est arrêté comme coupable d'avoir empoisonné Agnès Sorel. Cette accusation tombe aussitôt par son absurdité. Une autre, vingt autres la remplacent. Le puissant de la veille est à bas; les dénonciateurs arrivent en foule. Ceux-ci l'accusent de concussion ; ceux-là, d'avoir appauvri le royaume en exportant de la monnaie ; d'autres, d'avoir vendu des armes aux infidèles ; d'autres encore, de leur avoir renvoyé un esclave qui s'était réfugié sur un de ses navires. Une seule de ces accusations aurait suffi pour des juges auxquels le roi avait d'abord octroyé une partie des biens de l'accusé. Naturellement, ces biens furent confisqués. Quant à leur propriétaire, l'arrêt porta qu'il serait exilé ; mais Charles VII préféra (Louis XIV en fit autant deux

siècles après à l'égard de Fouquet) le garder en prison. Au bout de trois ans, il parvint à s'échapper, passa en Italie, alla à Rome où le pape Nicolas V, qui l'avait toujours protégé, l'accueillit avec une grande faveur. Son successeur le

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traita de même et le nomma capitaine général d'une expédition contre les infidèles. Constantinople venait de tomber entre les mains des Turcs, et tout espoir de leur ravir cette riche proie n'était pas encore éteint. Jacques Cœur fit voile vers l'archipel grec, où il trouva la mort. Le merveilleux d'une telle existence aurait dû suffire aux historiens; il n'en fut point ainsi. Un chroniqueur contemporain rapporte bien qu'il mourut très-peu de temps après le départ de l'expédition, dans une lie grecque où il fut enterré, et c'était la vérité ; mais ce récit était trop simple, et un autre, beaucoup plus romanesque, prévalut longtemps. On raconta donc que «Jacques Cœur s'était retiré dans l'île de Chypre où il avait fait une nouvelle fortune ; qu'il y avait eu d'une dame du pays nommée Théodora, avec laquelle il s'était remarié , deux filles à chacune desquelles il donna cinquante mille écus de dot ; que l'aînée de ces filles fut mariée dans la ville de Famagouste, et l'autre à une personne de considération du royaume de Chypre ; qu'il bâtit un hôpital pour les pèlerins de la Palestine, et, enfin, qu'il fonda magnifiquement l'église des Carmes de Famagouste, où il fut enterré avec pompe »

Un membre distingué de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, Bonamy, démontra en 1745, dans deux savants mémoires', la fausseté de ces fables, dont, par suite de ses recherches, la plupart des historiens ont cessé de se faire les échos. Quant au caractère de Jacques Cœur, des

1 Histoire du roy Charles Vil, par Jean Chartler, Berry, Mathieu de Coacy et autres historiens, mise en lumière par Denis Godefroy ; Paris, 1671, in-folio, p. 191. Dissertation sur Jacques Coeur.

* Je les al reproduits in extenso dans l'appendice du tome 11 de la première édition. Voir aussi les Mémoires de l'Académie* des inscriptions et belles-lettres, t. XX, p. 509 à 547.

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divergences considérables se sont produites, et, de nos jours encore, il est l'objet des appréciations les plus diverses. M. Henri Martin le représente, avec raison selon moi, comme laplusgrande flguredu règne, après celle deJeanne Darc 1 bien entendu. Commerçant, bomme politique et citoyen, l'argentier de Bourges lui parait avoir rendu à la France d'immenses services, et il voit en lui une victime de la mauvaise foi et de la cupidité. M. Michelet, au contraire, ne lui attribue nulle influence, le traite de conspirateur, et, l'on ne voit pas pour quel motif, de marchand d'hommes. Je sais avec quelle circonspection il faut s'appuyer sur les écrivains du temps quand il s'agit de princes ou de personnages autour desquels des passions violentes se sont agitées; cependant, le témoignage, généralement trèsfavorable, des contemporains de Jacques Cœur, me parait ici d'un grand poids.

Quand on étudie l'époque pendant laquelle a régné Charles VII (1422-1461), on demeure frappé du changement heureux qui s'opéra, à partir de 1435, dans la condition des populations jusqu'alors et depuis près d'un siècle en proie à l'avidité des bandes de routiers, d'écorcheurs, de retondeurs, sans compter les gens d'armes du roi lui-même et les Anglais. Dire en passant les excèsdescompagnies franches et la triste situation du pays à son avènement et pendant la première partie de son règne, est impossible. C'est un point

1 C'est ainsi, en effet, que parait devoir être écrit ce nom à jamais célèbre. La pucelle d'Orléans était fille de Jacques Darc, laboureur, originaire de Sept-Fond, en Champagne. — Voir, à ce sujet, Y Examen critique de l'histoire de Jeanne Darc. par M. de Haldat ; Nancy, 1850, p. 24. — « Les lettres d'anoblissement, dit à ce sujet M. Henri Martin, les manuscrits du procès de condamnation et de révision, et d'aures pièces ofïkielles, portent le nom Darc écrit sans apostrophe: tous es historiens antérieur» à Mézerai ont suivi celle orthographe. »

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qu'il faut établir, et je le ferai dans cet ouvrage même avec quelque détail, par des témoignages originaux. Le premier, Charles VII mit de l'ordre dans ce chaos, refréna ces violences. Pour que l'exemple partit de haut, il fit un jour jeter à l'eau, cousu dans un sac, un bâtard de Bourbon dont le métier consistait à voler l'argent des paysans, à les tuer, quand ils assuraient qu'ils n'en avaient plus, et sur le passage duquel s'élevait partout un concert de malédictions. Bientôt, l'organisation des compagnies d'ordonnance fut décidée, au grand déplaisir des écorcheurs, retondeurs et autres voleurs de grands chemins. C'est à partir de ce moment, c'est grâce à la permanence de l'armée que la France présente enfin l'image d'un pays civilisé. Cette grande mesure clôt, à vrai dire, l'ère du moyen âge et de la féodalité. Peu après, Tordre renaît comme par enchantement, la confiance se rétablit, le commerce se relève, les campagnes, si longtemps abandonnées, se couvrent de laboureurs. Jamais rénovation plus complète et plus rapide. Il faut lire les chroniqueurs qui en furent témoins. Français et Bourguignons n'ont, là-dessus, malgré la différence habituelle du point de vue, qu'une voix. La sécurité des routes les comble d'étonnement, et ils en font à l'envi remonter le bienfait au gouvernement habile de Charles VII. L'un d'eux constate que l'on pourrait traverser tout le royaume, les mains pleines d'or, sans courir le moindre danger. Comme cet état de choses profitait surtout aux hommes de travail, le peuple s'en montra très-reconnaissant au roi. L'expulsion définitive des Anglais ne fit que redoubler ce sentiment. A la vérité, ces résultats n'avaient pu être obtenus sans que l'impôt eût été augmenté, et cet accroissement soulevait des plaintes; mais la gratitude l'emportait. On devine, on sent, en étudiant les annalistes du temps, qu'aucun roi de

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France n'a été, de son vivant, plus aimé et plus populaire que Charles VII.

Cette popularité étant admise et bien établie, on devait s'attendre à voir Jacques Cœur jugé par les contemporains avec la plus grande sévérité. Il n'eu est pourtant rien, et non-seulement ceux-ci n'ont pas pour lui une parole de blâme, mais ils attribuent positivement la disgrâce dont il fut la victime à sa grande fortune et aux envieux qu'elle lui suscita. Une autre circonstance non moins digne d'être signalée, c'est le silence absolu de l'un d'eux, Gilles le Bouvier, dit Berry, premier héraut d'armes de Charles VII, sur cette disgrâce mémorable qui fut, il est aisé de s'en convaincre, un des événements importants de l'époque. Comment expliquer jusqu'à l'absence du nom même de Jacques Cœur dans sa chronique, cependant fort détaillée? Ce mutisme, évidemment volontaire, ne prouve-t-il pas que le héraut ne voulait pas donner raison au plus faible contre le plus fort ? Le silence des historiens est parfois aussi la leçon des rois.

Le lecteur va d'ailleurs juger, par les extraits que je vais mettre sous ses yeux, en attendant d'entrer dans les détails, de la nature et de la grandeur des services que rendit Jacques Cœur, de sa prodigieuse faveur, de ses immenses richesses, et du retentissement de sa chute. Fidèle à mes habitudes, j'ai tenu, dans ce nouveau travail, à m'appuyer uniquement sur les documents officiels, authentiques , heureusement en assez grand nombre , qui sont parvenus jusqu'à nous, malgré les incendies, l'incurie des hommes, et quatre siècles complètement révolus. Il m'a paru, en outre, qu'il serait tout à la fois intéressant et utile de réunir ici, aux extraits des mémoires des contemporains se rattachant directement à Jacques Cœur, les divers

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