‹ Jacques Cœur et Charles VII; l'administration, les finances, l'industrie, le commerce, les lettres et les arts au XVe siècle; étude historique précédée d'une notice sur la valeur des anciennes monnaies françaisesChapitre 2 sur 327 · PRÉFACE. VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. VII

jugements que les principaux annalistes et historiens ont jusqu'à présent portés sur lui. On suivra ainsi, pas à pas, les variations de l'opinion à l'égard d'un Français illustre, et l'on aura sous les yeux tout ce qui est de nature à répandre quelque jour sur une question que l'on peut, je rrois, juger aujourd'hui en dernier ressort.

Le premier en date des chroniqueurs contemporains est Jean Chartier, religieux de l'abbaye de Saint-Denis et historiographe de Charles VII. La condamnation de Jacques Cœur n'est, de la part du timide écrivain, l'objet d'aucune réflexion. Il enregistre les griefs et l'arrêt sans approuver, mais sans blâmer. C'est le même chroniqueur qui raconte, après s'être livré, dit-il, auprès des personnes les plus dignes de foi, à une sorte d'enquête au sujet des bruits qui couraient sur les relations de Charles VII et d'Agnès Sorel, que « oneques, on ne la vit toucher par le Roy au dessous du menton » Or, il existe des lettres patentes par lesquelles trois filles naturelles de Charles VII et d'Agnès Sorel sont reconnues et dotées. On chercherait vainement un historiographe plus complaisant. Inutile d'ajouter que ce n'est pas dans l'extrait suivant de Jean Chartier qu'il faut s'attendre à trouver la cause véritable de la disgrâce de Jacques Coeur •

H52»,dit-il,rust prisetarresté prisonnier par le commandu Roy, Jacques Cueur, son argentier et pour aucuns cas touchant la Foy catholique, et aussi certain crime de lèze-majesté, comme autrement. Or, il est

Hiitoire du roy Charles VII, par Denis Godefroy.

* IMrf.. p. 359.

* Ce n>«t p«* en 145?, mai» le 11 Juillet 1451 qu'eut lieu cette

vin

I'MÉFACE.

vray que ledit Jacques estoit cause et estoit accusé d'avoir baillé, administré et délivré aux Sarrasins ennemis de la Foy chrestienne des armures de toutes sortes à l'usage de la guerre, et mesmement qu'il avoit envoyé plusieurs armures et ouvriers pour icelles faire et pour instruire et former les Sarrasins, pour les faire faire, ce qui estoit au grand préjudice et dommage de toute la chreslienté. Et fust encore arresté ledit Jacques Cœur pour ce que luy, plus meu et porté de sa volonté que de sa raison, par l'instigation de l'ennemy de nature, et par convoitise ou autrement, comme infidèle, a rendu, par sa puissance désordonnée, un chrestien qui estoit eschappé des mains des Sarrasins, où il avoit esté détenu prisonnier par long espace de temps, et souffert maint grant martyre, pour la Foy de Jésus-Christ nostre Rédempteur, et l'avoit envoyé de fait et de force audit pays des Sarrasins, en méprisant la loy de nostre Rédempteur. 11 fut, de plus, arresté prisonnier, comme il se disoit, pour avoir pris, extorqué et rapiné induement, ainsi qu'on luy imputoit, plusieurs grandes finances et deniers royaux sur les pays du roy de France, tant es pays de Langue-doc et Langue-d'ouy, comme ailleurs. Parquoy plusieurs des habitants d'iceux lieux furent contraints de s'absenter, ce qui ne pouvoit estre qu'au grand dommage du Roy et de son Royaume. Il fut encore arresté pour ce que mesmement il estoit accusé d'avoir dérobé et pillé les finances du Roy, desquelles il avoit le gouvernement, et lesquelles passoient par ses mains de jour en jour »

Un autre chroniqueur contemporain, Mathieu de Coucy J, entre dans de curieux détails sur le commerce de Jacques

1 L'historiographe Jean Chartier dit de Jacques Cœur, dans un chapitre précédent, à propos de la conquête de Normandie, • qu'il inventoit les manières et trouvoit toutes les subtilités à luy possibles afin d'avoir finances et recouvrer argent de toutes parts, dont il a fallu sans nombro pour entretenir les armées et souldoyer les gens de guerre. » Voir Godefroy, p. 217.

• Voir, dans Godefroy, Histoire de Charles VII, p. 691. — Les Mémoires de Mathieu de Coucy ou d'Escoussy ont été réimprimés récemment dans la collection de la Société de l'histoire de France.

PRÉFACE

Cu?ur, sur la jalousie dont il était l'objet de la part des autres marchands du royaume, et sur les motifs vrais ou supposés de sa disgrâce, qu'il parait, du reste, attribuer à l'envie. Le récit de la scène dans laquelle Jacques Cœur met tous ses biens à la disposition de Charles VII est remarquable de dignité. Ces mots : «Sire, ce que fay est vostre, » sont simples et grands. Il n'est pas difficile de deviner, en lisant ce récit, de quel côté se portait l'intérêt du chroniqueur.

c Le Roy Charles, dit-il, avoit en son royaume un homme de petite génération qui se nommoit Jacques Cuer, lequel par son sens, vaillance et bonne conduite, se façonna tellement, qu'il entreprit plusieurs grosses marchandises; et si fust ordonné estre argentier du Roy Charles, dans lequel office il s'entretint long espace de temps, et en grand règne et prospérité. Il avoit plusieurs clercs et facteurs sous luy, qui se mesloient desdites marchandises, par tous les pays et royaumes chrestiens, et mes me josques en Saraziname. Sur la mer, il avoit à ses despens plusieurs grands vaisseaux, qui ailoient en Barbarie, et jusques en Babylone *, quérir toutes marchandises, par la licence du Souldan et des Turcs infidèles; aussi, en leur payant trivaige (des droits), il faisoit venir desdits pays des draps d'or et de soye, de toutes façons et de toutes couleurs, plus des fourrures servant tant à hommes qu'à femmes, de diverses manières, tant martres, genettes* et autres choses estranges de quoy on n'eust sçu finer (se procurer) pour or, ny pour argent, ès marches de par de çà. Il faisoit en outre vendre par ses facteurs, tant à l'hostel du Roy, comme en plusieurs lieux audit royaume de France et dehors, toutes sortes de marchandises, de quoy corps d'homme pouvoit penser et s'imaginer, dont plusieurs gens tant nobles, comme marchands et autres, estoient fort esmerveillez. II gagnoit cha-

1 Mathieu de Coucy parle plusieurs fois, dans sa narration, de babylone qu'il confond avec Alexandrie.

» Eepèce de civette dont on fait des fourrure*.

PRÉFACE

cud an tout seul plus que ne faisoient ensemble tous les autres marchans du royaume. Il avoit bien trois cents facteurs soubs luy, qui s'estendoient en plusieurs et divers lieux, tant sur mer, comme par terre. Et luy estant en ce règne (cette prospérité) quand le Roy Charles commença sa conqueste de Normandie, qui fut en l'an 1 449, iceluy Jacques Cuer fut principalement cause de ladite conqueste, car il enhardit le Roy Charles de mettre sus son armée, en lui offrant de luy prêter de grandes sommes de deniers, ce qu'il fit, dont il eust fort la louange et l'amour d'iceluy Roy son maistre.

« Au reste, il fit un de ses enfans archevesque de Bourges, un autre escuyer tranchant du Roy, l'autre eschanson d'iceluy seigneur i; il les fit anoblir, et finalement en son dit règne, il acquit tant de biens et de chevance que nul ne lesauroit estimer. Mais dame Fortune, assez peu après, lui tourna le dos, car il fut fort envié de plusieurs grands seigneurs autour du Roy et semblablement de plusieurs autres gens, entre lesquels il y avoit des marchands du Royaume, qui souvent disoient a que ledit Jacques Cuer, soubs le port et la faveur que le Roy luy donnoit tant es pays estrangers hors de son royaume, comme en iceluy, ils ne pou voient rien gagner pour iceluy Jacquet.

« Ainsi, envie le commença à assaillir, et fust dit au Roy qu'il estoit impossible qu'un homme venu de petit lieu, comme il estoit, pust avoir assemblé tant de chevance, pour mener les marchandises qu'il faisoit, et faire tes ouvrages et les achats de terres et seigneuries, comme aussi avoir les grands estats qu'il tenoit; car, en iceluy temps, en tout son hostel on ne servoit, en quelque lieu que ce fust, que tout en vaisselle d'argent, à quoy ses envieux et malveillans adjoustoient qu'il falloit que ces choses se prissent sur les deniers du Roy, et luy disoit-on qu'il avoit assez d'autres causes et matières pour raisonnablement l'emprisonner. La première qu'il convenoit qu'il eust desrobd lo Roy. La seconde qu'il estoit vrai qu'un chrestien, qui aupara-

i 11 y a ici une inexactitude. Un des enfants de Jacques Cœur devint, à la vérité, échanson du roi, mais ce fui sous Louis XI, et Jncques Cœur était mort depuis longtemps*. On ne voit pas non plus qu'un autre dea enfants de Jacques Cœur ait été écuyer tranchant du roi, ni sous Charles VII, ni sous Louis XI.

PRÉFACE

vant avoit esté pris des gens du souldan do tiabylone, esloit eschappé des mains des infidèles sous ledit souldan, lequel s'esioit allé rendre en une des galées 1 dudit Jacques, qui lors estoit ès marches des Sarrasins sous iceluy souldan. Or, quand iceluy souldan en fut averti, il demanda audit Jacques Cuer, ou à ses facteurs, que si on ne luy rendoit ce chrestien qui s'estoit ainsi eschappé, toutes ses autres galées et marchandises dont il avoit grand nombre en Sarraziname (quelque sauf conduit qu'ils eussent de luy), il les feroit tous noyer et périr, et n'en auroit jamais rien ; et que, pour le doute de perdre sesdites marchandises, iceluy Jacques fit rendre ledit chrestien à ce souldan. Do laquelle chose le Roy fut très mal content

'< Encore luy fut dit une autre raison, pour le plus en flamber contre Jacques Cuer, car, en ce temps, le Roy estoit fort énamouré d'une gente et belle Damoiselle, qu'on nommoit lors communément par le royaume la belle Agnès, à laquelle le Roy fit donner depuis le nom de la Damoiselle de Beauté, et luy fut dit que Jacques Cuer avoit empoisonné ou fait empoisonner ladite Damoiselle, duquel empoisonnement (s'il estoit vray) elle alla de vie à trespas.

« Quand leRoyeust ouy tels rapports, qui estoïent grandement à sa déplaisance, il ordonna qu'on prist etarrestât ledit Jacques Cuer prisonnier, et que tous ses biens généralement fussent mis en sa main, ce qui fut faist assez tôt et en peu de jours après. De plus, le Roy ordonna qu'on luy fist son procès, et il fut mené dans un chasteau en Poitou qui se nomme le chasteau de Luzignan, où là il fut par long espace de temps. Si furent ordonnez des seigneurs du Parlement pour luy faire son procès, et maistre Jean Dauvet lors procureur général du royaume de France. Or, après qu'on luy cust exposé lesdits cas, et encore un autre qui fust te! qu'il devoit avoir envoyé audit souldan de Babylone, au deceu du Roy, un harnois complet, à la façon des parties de deçà, duquel harnois ledit souldan auroit eu grand désir

1 Gâtées ou galères. Il y en avait un grand nombre de variétés. Voici le nom de» principales: Galère bàlarde, galère subtile, galère à deux o« à cinq rames (par banc), galère de Flandn-, de Venise, galère ca- P»Uoe, galéasse ou grosse galère, etc. (M. A. Jal, Glossaire nautique, p. 733 et suiv.)

XU PRÉFACE.

afin d'en faire de pareils en son pays, car, en leurs marches, ils ne s'armoient pas ainsi comme on fait de par ça. Mais quand ledit Jacques eust ouy les articles dont on le chargeoit, il y fit ses réponses et excuses le plus doucement, et le plus selon son entendement qu'il pouvoit, disant :

« Au premier poinot, qu'il avoit toute sa vie servi le Roy Charles de tout son pouvoir, prudemment et loyalement, sans luy avoir fait aucune faute d'avoir pris larrecineusement aucuns de ses deniers ; mais très bien par les grands biens que le Roy lui avoit faits, il s'estoit advancé dans le négoce et mis dans la marchandise, en laquelle il avoit gagné son vaillant.

■ Quant au second poinct, touchant le dires tien qui avoit eslé rendu, il ne savoit ni avoit sceu rien de son eschappatoire, ny de sa reddition, et aussi on le pouvoit connoistre, parce que ses gens et ses galées, qui estoientès dits pays, ne retournoient pas devers luy telle fois en deux ans, par quoy ceux qui les gouvcrnoient pouvoienl, en son absence, faire plusieurs choses qui n'estoient pas à sa connoissance, et, qu'à la vérité, il n'en avoit oncques esté adverly.

« Et en tant que touchoit l'empoisonnement de ladite belle Agnès, aussi pareillement il n'en avoit jamais esté coupable, ny consentant, et se soubmettoit à toutes informations.

« Et au regard d'avoir envoyé un harnois au souldan, dit qu'il se trouva une fois en un lieu secret, où n'y avoit que le Roy et luy, où ils besongnoient de choses plaisantes au Roy ; auquel lieu ledit Jacques dit au Roy : « Sire, sous ombre de vous je cognois que j'ai de grands biens, profits et honneurs, et mesme dans le pays des infidèles; car, pour vostre honneur, le souldan a donné sauf conduit à mes galées et facteurs estans sur la marine de pouvoir aller seurement et retourner en ces pays quérir et lever des marchandises, en payant trevage assez compétent, parquoy j'y trouve de grands profits ; disant ces mots : < Sire, ce que j'ai est vostre. » Et à cette heure, le Roy luy fit requeste de lui prestcr argent pour entrer en .Normandie : à laquelle requeste il accorda de prester au Roy deux cens mille escus, ce qu'il fit.

« Et voyant que le Roy luy monstroit grand signe d'amour, alors il s'enhardit et luy demanda congé de pouvoir envoyer

PRÉFACK.

audit souldan un harnois, à la façon des marches de France, ce que le Roy luy octroya. Et sur ces octroys il envoya ledit harnois, au nom du Roy, audit souldan, par un de ses gens nommé Jehan Village. Et quand ledit souldan eut receu ledit harnois, il en fut fort joyeux et receu t ledit Village grandement bien, et luy fit de beaux dons comme de robes de drap d'or et autres joyaux, et en rescrivit lettre de remercimens au Roy, avec quoy il luy envoya plusieurs présens ; ainsi en cette partie, il ne croyoit rien avoir mespris.

« Lesquelles responses furent rapportées au Roy, qui, de. prime face, aucunement ne les prit pas bien en gré, disant qu'il n'estoit pas mémoratif d'avoir donné ledit congé (et aussi, à la vérité, ce luy eust esté charge) et ordonna là-dessus de luy faire son procès sur le tout. Sur quoy lesdits commissaires tirèrent en la ville de Bourges en Berry, où iceluy Jacques Guer avoit sa principale résidence, car en icelle ville il avoit fait faire un host?l si spacieux, qu'on le pou voit bien nommer ouvrage de Roy, garni de meubles selon la façon dudit hostel, lesquels biens meubles avec tous les héritages qu'il avoit furent mis en la main du Roy.

« En cette année donc, fut le procès dudit Jacques faict, et luy ramené au chasteau de Poictiers où il ouït sa condamnation, qui fut telle qu'en tant que touchoit le chrestien, il estoit condamné à le racheter et le tirer des mains desdits Infidèles, quelque chevance qu'il deust couster; et si d'advenlure il estoit mort, si en devoit-il racheler un autre de telle condition, àsesdespens. Au surplus, il fut condamné envers le Roy en la somme de quatre cens mille escus, et le surplus de ses biens furent, avec son corps, confisquez, sur laquelle confiscation du corps, le Roy luy restitua la vie. Et pour ce que dudit empoisonnement il n'avoit pas esté trouvé coupable et que ce qu'on en avoit adverti le Roy avoit esté par le rapport d'une Damoiselle de l'hostél (laquelle pour son mensonge fut bannie de l'hostel du Roy), il fut ordonné audit Jacques Cuer, sous peine de mort, de n'approcher ni le Roy, ni la Reyne à dix lieues prés J. »

1 11 y a là une erreur. Ce n'est pas à Jacques Cœur qu'il fui interdit d'approcher le roi ni la reine, û dir lieues prêt, mai» à la dame de Mortagne, sa dénonciatrice.

PRÉFACK.

Nous venons d'entendre Jean Cbartier et Mathieu de Coucy. Mais l'un et l'autre étaient Français, c'est-à-dire de pays relevant directement du roi de France. Deux autres chroniqueurs contemporains , l'un du pays d'Artois, Jacques Du Clercq, né en 1420, l'autre Flamand, Georges Chastelain, né, en 1404, à Alost, et mort à Bruges en 1474, mentionnent aussi l'éclatante fortune et la disgrâce de Jacques Cœur. Ecoutons d'abord Du Clercq racontant l'entrée des Français dans Rouen dont il fait, comme tous les écrivains du temps, une description pompeuse.

« Avecques Dunois, vindrent te séneschal de Poitou et Jacques Cueur, argentier du Roy ; par le moyen duquel Jacques Cueur, le Roy avoit ainsi conquis la Normandie, parce qu'il avoit presté au Roy une partie des deniers pour payer ses gens d'armes. Laquelle armée eust esté rompue se n'eust esté icellui Jacques Cueur, lequel estoit extrait de petite génération ; mais il menoit si grand fait de marchandises, que par tout le royaume avoit ses facteurs qui marchandoient de ses deniers pour luy et très tant que sans nombre; et mesme en avoit plusieurs qui oncq ne Pavoient veu. Icellui séneschal et Jacques Cueur estaient montés sur destriers, vestus et couverts comme le comte de Dunois ». »

Arrivant à l'année 1453, époque où fut rendu l'arrêt qui frappa l'argentier de Charles VII, Jacques Du Clercq fait, au sujet de cette condamnation, les réflexions suivantes :

• Il estoit si riche qu'on disoit qu'il faisoit ferrer ses haquenees et chevaulx de fers d'argent; et portoit dans sa devise et livrée en escripture : A Cueurs vaillans riens impossible. Et avoit faict faire à Bourges en Berry une maison la plus riche de quoy on

1 Mémoires de Jacques Du Clercq, dans la collection des Mémoires du Panthéon littéraire, t XXX VII, p. 48.

PRÉFACE

povoit parler. Toutefois, iceJluy Roy Charles, sous urabre de certaine accusation de crime que iuy imposa la demoiselle de Mortaigne et au lires, le avoit faict faire prisonnier et tenoit bien estroictement et bien gardé ; de laquelle il eschappa par moyen qui seroit long à raconter, et s'en alla à Rome ; et illec se tenoit au»»y honorablement comme il faisoiten France , car, nonobstant tout ce qu'il avoit en France, que on estimoit valloir un million d'or, qui vault dix cent mille escus le Roy avoit faict tout mettre en sa main ; et n'en avoit rien ; sy, estoil-il encore riche, pour les grosses marchandises qu'il avoit hors du royaume *. »

Un chroniqueur attaché à la cour de Philippe le Bon, et son conseiller intime, Georges Ghastelain 8 a écrit, sur les événements de son temps, des mémoires d'un style diffus, irrégulier, mais empreints parfois d'une grande vigueur, et que recommandent des appréciations élevées. Ces mémoires, principalement consacrés au récit des affaires qui concernaient la cour du duc de Bourgogne, ne font pas mention de Jacques Cœur ; mais le chroniqueur bourguignon a réparé cette lacune dans un autre livre 4, où il parle formellement des glorieux services rendus par Jacques Cœur à la France, et des envieux que lui attirèrent ses immenses richesses.

« Jacques Cuer, dit-il, argentier jadis du roy Charles, homme plein d'industrie et hault engin, subtil d'entendement et hault emprendre, et toutes choses, comme haultes fussent, saschant

1 Voir, pour se rendre compte de la valeur réelle de cette tomme, la notice qui fait suite à celte préface.

* Mémoires de Jacques Du Clercq, p. 84.

* Nommé, en 1468, premier roi d'armes de la Tolaon d'or, 11 reçut, en 1473. de Charles le Téméraire, la dignité de chevalier et d'historiographe de l'Ordre.

* Temple de Jehan Boccace ; De la ruine d'aucuns nobles malheureux , pur George, son imiiateur.

PRÉPACK.

conduire par labeur. Dont, sa diligence et activité qui tout convertissoit en affaires publiques et en chose de proffit et de gloire à son maistre, tant multiplia en bien que, en l'état de sa vocation, n'avoit pareil à lui au monde. Estoit venu de cent à cent mille à nombre de millions par son sens. La gloire de son maistre fit-il bruire en toutes terres, et les fleurons de sa couronue fit-il resplendir par les lointaines mers. Tout le Levant il visita atout (avec) son navire, et n'y avoit en la mer d'Orient mast revestu sinon des fleurs de lys. Alexandrie et al-Kaire lui estoient Colchidies-Portes, et ne voloient ses yeux qu'en la circuition du monde, pour tout seul l'estraindre ; quéroit à appliquer à lui seul par vertu, ce en quoi les diverses nations du monde labeurent ensemble par divers regards. Dont envie crut dure sur lui et .s>spcntèrent les cuers des hommes de son hault contendre. •»

Enfin, un autre document contemporain des plus importants contient, sur le caractère et la chute de Jacques Cœur, des détails plus complets qu'aucun de ceux qui précèdent ; je veux parler de Y Histoire de Charles VU et de Louis XI, longtemps attribuée au pseudonyme Amelgard, et restituée par M. J. Quicherat à un personnage dont la vie fut aussi très-agitée et pleine de vicissitudes, Thomas Basin, évéque de Lisieux sous Charles VII. M. Quicherat a établi, dans une intéressante biographie de cet évéque passablement remuant et ambitieux, qu'après avoir joui d'une grande faveur sous Charles VII, il tomba en disgrâce sous son successeur, pour s'être mis à la téte d'un parti en faveur du duc de Normandie, frère du roi, s'exila à Louvain, revit la France, et fut obligé de la quitter encore *. Les appréciations de Tévéque de Lisieux ne sauraient donc être exemptes de passion; mais, ces réserves faites, et elles concernent

1 Voir cette nollcp dans Tédilion que M. Quicheral a donnée de l'Histoire de Charles VII et de Lotii.% XI. Pari*. 1 8f»(î. (Collection de la Société de Dilatoire de France.;

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