‹ Jacques Cœur et Charles VII; l'administration, les finances, l'industrie, le commerce, les lettres et les arts au XVe siècle; étude historique précédée d'une notice sur la valeur des anciennes monnaies françaisesChapitre 10 sur 327 · LVIII VALEUR · texte numérisé non relu

LVIII VALEUR

Se séparant complètement des maîtres de la science au sujet de l'évaluation des sommes historiques, Rossi prétendit que le problème de la mesure de la valeur était la quadrature du cercle en économie politique, et qu'on ne pouvait rien conclure de l'appréciation qui était faite de cette valeur à une époque donnée, attendu que, en cas de variation dans les. prix, il n'était pas possible de dire si c'était la valeur du blé ou celle de l'argent qui avait varié. Suivant lui, l'une des deux marchandises pouvant être devenue plus abondante, l'autre plus rare, l'une plus facile à produire, l'autre moins facile, tout était également variable d'un côté comme de l'autre. Rossi ajoutait que, pas plus que le travail et la monnaie, le blé ne fournissait le moyen de résoudre un problème qui se refusait à toute solution ; que, lorsque des questions de statistique ou des travaux historiques nous faisaient sentir la nécessité de déterminer la valeur comparative d'une môme denrée, dans des lieux situés à de grandes distances, il fallait s'attacher, avant tout, à l'étude des conditions spéciales du problème, et proportionner les moyens de solution aux difficultés qu'il renfermait. 11 persistait d'ailleurs à croire que ce problème était particulièrement insoluble s'il s'agissait de temps très-éloignés l'un de l'autre, et, à plus forte raison, de peuples qui n'étaient pas compris dans la môme sphère commerciale *.

D'un autre côté, M. Michel Chevalier fait observer que si l'on

sans en donner la preuve, que les calcuU faits avant lui à ce sujet sont faux.

1 Cours d'Économie politique, 1840, t. I, 9e et 11 • leçons, p. 150 et 189. — Ces observations portent l'empreinte de l'esprit éminemment pratique et positif de Rossi. Sans doute, on ne pourra jamais indiquer avec une précison mathématique la valeur relative des monnaies des Grecs, des Romains, et môme des temps anciens de notre hlstoiro; mais cette précision est-elle absolument indispensable? N'y a-t-il pas, d'ailleurs, une véritable satisfaction à s'en rapprocher le plus possible? Il est constant que les historiens avaient pendant longtemps accrédité à ce sujet les erreurs les plus grossières. Or, déjà on doit aux investigations de la science d'importants résultats, et il n'est pas permis de douter que de nouvelles études permettront d'obtenir, sur la valeur relative de nos monnaies à chaque siècle , et même sous chaque règne, des notions aussi approximatives qu'on peut le souhaiter.

se borne à examiner les conditions de la production, on reconnaîtra que, pour le blé, dans la majeure partie de l'Europe, les changements survenus depuis quinze ou vingt siècles sont moindres que pour l'or et pour l'argent sur le marché, général où l'Europe s'approvisionne »

Enfin, un savant infatigable et ingénieux, Leber, reprit, il y a environ trente ans, le problème de la valeur relative des monnaies au point où Guérard l'avait laissé. On a vu plus haut que, dans l'opinion de de Pastoret, il fallait tenir compte, indépendamment du prix des objets do consommation, de celui de la main-d'œuvre, des salaires et des fermages. Leber entra tout à fait dans cet ordre d'idées, et il poussa môme cette théorie plus loin, car il s'appuya, dans ses recherches :

!• Sur le montant des gages, soldes, salaires, journées et pensions;

2° Sur le prix des denrées et objets de consommation de première nécessité, tels que le blé, la viande, le vin, les fruits, le poisson, etc.;

ï° Sur le prix des objets de luxe, des produits de l'industrie, de l'art et du commerce extérieur.

Leber réunit à ce sujet, dans des tables très-curieuses, des points de comparaison nombreux pris depuis les dernières années du treizième siècle jusqu'à l'époque actuelle, et il arriva, comme Guérard, à la conclusion ci-après :

Au huitième siècle, après 779, une quantité donnée d'or ou d'argent avait onze fois plus do pouvoir ou de valeur marchande qu'aujourd'hui.

Dans les premières années du neuvième siècle, ce pouvoir se réduisit à huit.

Il reconnut d'ailleurs qu'il n'avait pas eu en sa possession les documents nécessaires pour se livrer à une pareille appréciation en ce qui concernait les dixième, onzième et douzième siècles.

Au treizième siècle, le pouvoir relatif de l'argent tomba, suivant lui, à six, et il resta à ce taux jusqu'au premier quart du seizième siècle;

Il fut de quatre pendant le deuxième quart du même siècle;

De trois pendant les vingt-cinq années qui suivirent.

1 Cours d'Économie politique, t. III, La monnaie, p. 91.

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Enfin, de 1575 à 4789, l'ancien pouvoir de l'argent ne Tut plus que de deux au-dessus de son pouvoir actuel *.

Pendant que, d'après M. Léopold Delisle, Leber aurait tiré des conclusions trop absolues d'un petit nombre de faits particuliers, et exagéré outre mesure le pouvoir de l'argent au moyen âge *, un autre écrivain, M. Esménard Du Mazet, a soutenu, dans ces derniers temps, une opinion diamétralement contraire. Suivant lui, Jean- Baptiste Say, Leber et M. Cibrario ont suivi, dans leurs appréciations de la valeur des monnaies, une mélhode vicieuse. M. Du Mazet reproche à Jean-Baptiste Say de n'avoir pas tenu compte de l'accroissement du travail; il croit aussi que, depuis le treizième siècle, la masse monétaire s'est accrue dans le

1 Mémoire concernant le» variations des valeurs monétaires et le pouvoir commercial de Varyent. — Ces mémoire» ont été lus à l'Académie des inscriptions cl belles-lettres, qui en a ordonné l'impression dans la collection des Mémoires des savants étrangers. Leber a depuis publié ses deux mémoires en un vol. in-8 intitulé : Essai sur Vappréciation de la fortune privée au moyen <tye, Paris, 1847.

Je dois rappeler ici qu'il s'agit uniquement dans ces évaluations de la valeur relative de la livre de compte. Avant donc d'appliquer la règle posée par Leber, il est indispensable d'avoir égard à la valeur du marc d'argent aux époques sur lesquelles porte la comparaison. Ainsi le marc d'argent valait, vers 1636, 27 livres 10 sous; il vaut actuellement 55 fr. Pour savoir quelle somme, en monnaie actuelle, représentent 70 livres de 1G36, il faut donc :

I* Doubler celte somme, puisque le marc d'argent vaut aujourd'hui deux fois plus ;

2° Multiplier par 2 la somme qui résulte de cette opération, puisque l'argent avait en 1036 un pouvoir double de celui qu'il a au dix-neuvième siècle.

Que si l'on veut connaître la valeur relative, soit d'un louis, d'un écu ou d'un lis d'or, soil d'un franc , d'un louis ou d'un lis d'argent à la même époque, il faut d'abord chercher quelle était leur valeur en livres dans les tables qui terminent le Traité historique des monnoies par Le Blanc*. On opère ensuite comme je viens de l'indiquer pour trouver la valeur relative de 70 livres en 1636.

* Études, etc., p. 473.

* Voir, au sujet des Tables du mare d'argent de Le Blanc et du Recueil des Ordonnances, l'examen critique qu'en a fait Leber dans son second mémoire sur les monnaies; Appréciation, etc., Il» partie, p. Î09 et sui*

rapport de 1 à 42,77. Leber avait évalué la rançon de saint Louis à 33 millions en monnaie actuelle. M. Du Mazet la porte à 67,177,8€2 fr. Leber avait constaté en outre que les obsèques de Charles VII coûtèrent 18,300 livres du temps, qu'il évalue à 345, 125 livres de 1780. M. Du Mazet fait à ce sujet le calcul suivant : « Il est facile de reconnaître, dit-il, qu'en 1461, la livre tournois valait en argent fin 6 fr. 77 cent. Les 18,300 livres valaient donc en monnaie de nos jours 18,300 X 0 fr. 77 cent. X 12, 77 = 1,582,035 fr. A cette époque les revenus de l'État étaient de 2,300,000 livres, soit, en monnaie actuelle : 2,300,000 X 6 fr. 77 cent. X 12 fr. 77 = 198,841,670 fr.; environ 200 milions. Les obsèques du roi absorbèrent donc à peu près la 126* partie des revenus de l'État. » D'un autre côté, Jean-Baptiste Say avait cru faire une large part aux changements apportés par les siècles dans la valeur de l'argent en estimant à 28,277,000 fr. l'héritage de Côme et Laurent de Médicis. Or, M. Du Mazet l'évalue à 74,226,731 fr. 39 c, et il fait observer, non sans raison peut-être , que cette somme répond mieux à l'idée que l'on se fait de la fortune et de la grande existence des

J'ai exposé successivement et par ordre des années où elles se sont produites les diverses opinions des économistes et des savants sur la valeur relative de l'argent. Résumons-les en peu de mots.

Trois systèmes principaux sont en présence.

D'une part, M. Rossi croit qu'il n'est pas possible d'arriver à des évaluations exactes, et il estime que le prix du blé luimême ne saurait être accepté comme un étalon de la valeur.

Quesnay, le Journal (Economique, Adam Smith, le comte Germain Garnier, Jean-Baptiste Say, MM. Cibrario et Du Mazet, trouvent, au contraire, dans le prix du blé, à raison de sa fixité relative, une excellente mesure de la valeur, et la font servir de base à leurs calculs.

Enfin, de Pastoret, et après lui Leber, pensent qu'il ne faut pas avoir égard seulement à la valeur du prix du blé, mais

encore à celle des objets, soit de première nécessité, soit de

1 Nouveaux principes d'économie politique, Paris, 1849, p. 186 et toi t.

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luxe, de même qu'au prix des journées d'ouvriers des divers états.

Il ne sera pas sans intérêt maintenant d'appliquer chacune de ces diverses mesures de la valeur à quelques chiffres concernant des faits relatifs au quinzième siècle, et particulièrement à Jacques Cœur.

On a vu qu'il avait été condamné à une amende de 400,000 écus. « Ces écus, ditLeber, pouvaient valoir chacun 1 livre 8 sous. Conséquemment, 400,000 écus représentaient 506,000 livres 1 de compte de leur temps. En 1453, le prix du marc d'argent était de 9 livres 3 sous environ ; 506,000 livres égalaient, en poids d'argent, 3,036,000 livres du dix-neuvième siècle, et, en pouvoir, 18,216,000 de nos francs actuels s. •

D'après le système d'évaluation de M. Du Mazet, les 400,000 écus dont il s'agit représenteraient environ 38 millions de francs.

Ainsi, d'une part, BI. Léopold Delisle estime, par simple induction, à la vérité, que la règle posée par Leber mène à des valeurs exagérées, impossibles; d'autre part, celle appliquée par M. Du Mazet donne des valeurs plus que doubles. Cependant, Guérard a reconnu que le problème de l'évaluation du prix commercial des monnaies présentait bien moins de difficultés depuis la publication du mémoire de Leber. « Grâce aux recherches de ce respectable savant, ajoute-t-il, nous pouvons maintenant arriver, en beaucoup de cas, aux valeurs actuelles avec une approximation satisfaisante. Les erreurs qu'il peut avoir commises, et qui sont inévitables en pareille matière, le vague ou l'incertitude qui régnent quelquefois dans les tables, les omissions ou lacunes qu'on y découvre, n'empêchent pas que son ouvrage ne

1 II y a dans le calcul de Leber une erreur de chiffre ; 400,000 écus à 1 livre 8 sous l'écu représentaient 560,000, et non 506,000 livres.

* Essai sur V appréciation , etc., p. 147. — Cela fait 3C fr. actuels par chaque livre de compte, en 1453.

soit forl utile, et qu'on ne doive le consulter avec une certaine confiance »

Un fait paraît donc aujourd'hui acquis et hors de contestation, grâce aux investigations des économistes et des savants, c'est que, jusque vers la fin du quinzième siècle, l'argent avait, dans la généralité des cas, au moins six fois plus de pouvoir qu'il n'en a aujourd'hui.

Quelles sont les exceptions que comporte cette règle? A l'égard de quelles marchandises, de quels travaux, de quelle nature de salaires cette évaluation est-elle trop forte ou insuffisante? C'est ce qu'il serait intéressant de savoir et ce qu'on finira sans doute par déterminer à l'aide de nouvelles observations, sinon avec une rigidité mathématique, du moins assez approximativement pour satisfaire l'esprit des lecteurs qui veulent que les chiffres eux-mêmes réveillent des idées.

Il me reste à ajouter quelques mots au sujet des monnaies en usage sous Charles VII.

Celles dont il sera principalement question dans cet ouvrage sont les suivantes : l'écu, le franc, la livre, le sou et le denier. La livre et le sou élaient, au quinzième siècle, des monnaies fictives ou de compte. Voici, d'après Le Blanc, dont le traité est, sous certains rapports, un guide excellent auquel il faut toujours revenir, quelques explications au sujet des écus et des francs.

Vécu élait une pièce d'or. Il y avait les écus à la couronne et les écus heaume, ainsi nommés parce que l'écu de France y était surmonté soit d'une couronne, soit d'un heaume ou casque. Ces derniers étaient plus pesants que les écus vulgairement appelés couronnes. Charles VII fit frapper un grand nombre d'écus à la couronne. La valeur réelle des écus d'or varia, sous son règne, de 22 à 30 sous. Le Blanc fait observer qu'on en changea souvent le poids, le titre et le cours, et qu'on les distinguait les uns des autres par une marque que l'on mettait dans la légende ou ailleurs, comme une couronne, une croix, un château, une molette, une ancre, un croissant, un navire, une fleur de lis.

Le franc élait également une pièce d'or valant une livre de compte, c'est-à-dire 20 sous. Les premiers francs furent frappés sous le roi Jean. Charles V en fit fabriquer de semblables. «Cette

« Cartulaire de l'église Notre-Dame de Paris ; t. 1 , Préface , p. ccxxix, § G9.

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