JALOUSIE DES MARCHANDS
dans diverses villes de l'intérieur et dans toutes celles où abordaient ses navires. Un contemporain constate qu'il ne comptait pas moins de trois cents facteurs ou employés. Les principaux étaient Jean de Village, qui avait épousé Perrette Cœur, sa nièce, et Guillaume de Varye1. Jean de Village représentait à Marseille Jacques Cœur, qui y avait acheté une belle maison, ainsi que des droits de bourgeoisie et des franchises lui permettant de faire, avec exemption de taxes auxquelles étaient soumis les étrangers , des expéditions importantes *.
Cependant, Charles VII avait accordé à Jacques Cœur pour son commerce, tant en France qu'à l'extérieur, des facilités et des privilèges qui provoquaient a juste titre la jalousie des autres marchands. Ceux-ci se plaignaient « de n ne pouvoir rien gagner à cause dkelui Jacquet. » D'après un écrivain de l'époque, il faisait vendre « à Thostel du « roy toutes sortes de marchandises de quoy corps d'homme « pouvoit s'imaginer 8. » Ces marchandises étaient principalement des draps de soie, du velours, des fourrures, des armes. Un fragment de l'inventaire de ses papiers four- * nit, à ce sujet, des renseignements authentiques 4. Outre
1 La Thauniassière, histoire du Berry, 1. I, p. 01.
1 Archives de l'Empire, Regist. K. 328. Mss. Vente des biens de Jacques Cœur. Pièces justificatives, n° 1 ; extrait L.
8 Mathieu de Coucy, dans Godefroy, p. 691. Voir la préface.
4 Outre diverses obligations, dont cet inventaire donne le détail, il lui était dû, en 1451 :
Par le sieur de Cliabannes, le prix non spécifié d'une brigandine de velours sur velours ;
Par un varlet de fourrure du roi, le prix de 30 aunes de chanevay (canevas), pour faire trois paillasses;
Parle roi, pour présent fait à messire Hugues de Villefranche, chevalier, le prix de 12 aunes de velours plein noirj
COMMKRCE DU LEVANT.
son commerce à l'intérieur, Jacques Cœur faisait aussi vendre des marchandises dans les pays étrangers, et l'on sait par un document officiel que pendant les trêves avec l'Angleterre, c'est-à-dire de 4444 à 1448, Guillaume de Yarye y avait envoyé quelqu'un, « pour les besongnes de Jacques « Cuer avec certaines martres, drap d'or et autres choses, u pour les vendre audit pays1. »
La France n'avait jusqu'alors entretenu avec le Levant que des relations sans importance. Elle allait, grâce à l'argentier enfin , disputer aux Génois, aux Vénitiens, aux Marseillais et aux Catalans une partie des bénéfices que procurait ce commerce. Il est vrai que, par suite de l'avidité des agents du soudan et des préjugés de son gouvernement contre les Francs, ces relations se trouvaient soumises à des vicissitudes sans cesse renaissantes, et qu'elles étaient fréquemment interrompues par les exigences des autorités musulmanes. Les Vénitiens eux-mêmes furent, en 1442, les victimes de cette intolérance. On ne sait sous quel prétexte, le soudan les chassa de ses États et confisqua leurs biens. Quelque temps après, l'interdit qui les avait frappés fut levé par l'intervention des facteurs de Jacques Cœur2. Dans le
Par le roi, le prix de deux harnais complets à armes, dont il avait fait présent à Guillaume Goupil et à Jean Debroc, écuyer?.
( Bibl. imp. Mss. Inventaire des papiers de Jacques Cœur.) — Fragment, en très-mauvais état, et que je crois original, de ce précieux document. Par malheur, ce qui reste c^t fort peu de chose. C'est un simple cahier, dont les page.-; ont été* déchirées vers le milieu. Ce manuscrit fait partie d'une liasse de documents désignée sous le titre de Portefeuille de Jacques Cœur . (Voir pièces juslifl., n° 2.)
1 Bibliothèque de l'École des Chartes. 3e série, t. 1, p. 309; Lettres de rémission en faveur d'Etienne de Mariné, qui ni *»«/ donné t) vendre en Angleterre une pièce de fourrure , déposée riiez Jacques Co ur, laquelle avoit appartenu ù Agnès Sorel: article de M. Vallet de Viriville sur Agnès Sorel.
* Pardessus, toc. cit. Introduction, V partir, p. iawiii.
Mli AMBASSADE DE JEAN DE VILLAGE.
but d'épargner à l'avenir de semblables avanies à la France, il décida Charles YI1 à envoyer au Soudan d'Égypte un ambassadeur muni de quelques présents, et obtint que cette mission fût confiée à son neveu, Jean de Village. Un chroniqueur contemporain a reproduit la lettre suivante, que celui-ci, à son retour, remit au roi de la part du Soudan : « Ton ambassadeur, homme d'honneur, gentilhomme, « lequel tu nommes Jehan Yillaige, est venu à la mienne « Porte-Saincte et m'a présenté tes lettres avec le présent « que tu m'a3 mandé, et je l'ay receu, et ce que tu m'as « escript que tu veulx de moy je l'ay faict. Et sy ay faict « une paix à tous tes marchands pour tous mes pays et « ports de la marine, ainsy que ton ambassadeur m'a sceu « demander... Et sy mande à tous les seigneurs de mes « terres, et par spécial au seigneur d'Alexandrie, qu'il « fasse bonne compaignie à tous les marchands de ta terre, « et sur tous les aultres ayant liberté en mon pays, et qu'il « leur soit faict honneur et plaisir; et quand sera venu le a consul de ton pays, il sera à la faveur des autres consaux « bien haut... Sy te mande par ledit ambassadeur un prête sent, c'est à sçavoir du baume fin de nostre saincte vigne, te un bel liépart, trois escuelles de porcelaine de Sinan, deux c grands plais ouvrés de porcelaine, deux bouquets de porte celaine,-un lavoir-ès-mains et un garde-â-manger de porte eclaine ouvré ; une jatte de fin gingembre vert, unejatte de « noyaulx d'amandes *, une jatte de poivre vert, des amante des et cinquante livres de nostre fin bamouguet2; un
1 L'envoi de ces noyaux d'amandes semble indiquer que l'amandier n'était pas encore connu en France. Ce serait donc au facteur de Jacques Cu'iir, à Jean de Village, que l'on devrait l'importation de cet arbre, dont les produits sont une source de richesse pour plusieurs de nos départements méridionaux.
* D'après M. Dcpping, Histoire tin commerce du Levant , t. II ,