UNE NOUVELLE MAITRESSE
on vendit ses bagues et ses joyaux, Charles VU voulut les racheter; mais la somme était considérable (vingt mille six cents écus) et il ne la possédait pas. Il recourut à Jacques Cœur, qui en lit l'avance à la succession, et fut remboursé au mois de décembre 1 460, au moyen d'une délégation sur les revenus du Languedoc1. Ainsi, le royal amant (il avait alors quarante-huit ans) put utiliser de nouveau les bagues et les joyaux qu'il avait autrefois donnés à Agnès. Si la reine, qui était née vers les premières années du quinzième siècle et dont il avait eu déjà douze enfants2, s'était flattée qu'il ne formerait plus de liens semblables à ceux que la mort venait de briser, cette illusion dut être de courte durée. Le souvenir de son ancienne maîtresse ne tarda pas à être effacé, et ce ne fut bientôt plus un mystère pour personne qu'une cousine d'Agnès Sorel, Antoinette de Maignelais, l'avait presque immédiatement remplacée. « Après la belle Agnès Sorel morte, dit à ce sujet un chroniqueur contemporain, le Roy Charles accointa en son lieu la niepee de la dicte belle Agnès 3, laquelle estoit femme mariée au seigneur de Villequier; etsetenoit son mary avec elle; et elle estoit bien aussy belle que sa tante, et avait aussy cinq ou six damoisellcs des plus belles du royaulme, de petit lieu, lesquelles suivoient ledict Roy Charles partout où il alloit; et estoient vestues et habillées le plus richement
1 Pièce authentique trouvée dans les papiers de Jacques Cœur, et citée par M. Vallet de Viriville, ubi supra, p. 306.
* Hénault, Abrégé de l'hitioiredc France, règne de Charles VII.
* Antoinette de Maignelais était, à ce qu'il paraît, la cousine germaine et non la nièce d'Agnès Sorel. Elle épousa en 1450 le baron de Villequier, mort en 1454. Après avoir été la maîtresse de Charles VII, elle le devint de François II, duc de Bretagne. {Bulletin de la tociétr nantaise, t. 1, p. 4 , trimestre de 1860; article de M. de la Nicollière.)
HONTEUSES FAIBLESSES DE CHARLES VII. i»:>3
qu'on pooit, comme roynes;et tenoient moult grand et dissolu estât, le tout aux despens du Roy, et le plus grand estât qu'une royne ne feroit; et ne se tenoit peu ou néant la Royne avec son mary. » Revenant sur le scandale que causaient ces honteuses faiblesses de Charles VII et au sujet des «belles damoiselles qui le suivoient toujours où qu'il allast, se logeant à une lieue au moins près de lui , » le même chroniqueur rapporte que : « le daulphin avoit esté et estoit moult desplaisant de ce gouvernement !. n
L'évèque de Lisieux dit de son côté que Charles VII traînait sans cesse après lui, même du vivant d'Agnès Sorc), « un troupeau assez nombreux de jeunes femmes, adonnées à toutes sortes de vanités8. » Un autre écrivain du temps explique d'une manière tout au moins singulière la conduite privée de Charles VII. « A cause, dit-il, des nombreux travaux que le Roi avoit accomplis pour reconquérir la plus grande partie de son royaume, il fut décidé qu'on lui donneroit les plus belles ûlles que l'on pourroit trouver. Nonobstant cela, sa vertu étoit encore plus grande sans comparaison que son vice3. » Mais ces justifications, par trop complaisantes, n'ont pas été prises au sérieux. « Le Roy Charles VII, dit un historien qui écrivait vers la fin du quinzième siècle, après qu'il eût chassé ses ennemis et pacifié son royaume, ne fut pas exempt de plusieurs malheuretez : car, il vesquit en sa vieillesse assez luxurieusement, et trop charnellement entre femmes mal renommées et mal vivantes, dont sa maison estoit pleine. Et ses barons et ser-
1 Mémoires de Jacques Du Clercq, collection du Panthéon littéraire, p. 95 et 175.
* Thomas Basin, p. 23G, noie 2.
3 Chroniques Martiniennes , folio 302, citées par M. Leroux de Llncy, Femmes célèbres de l'ancienne France, p. 442.
VJii LK DAUPHIN ET JACOUKS COEUR SOUPÇONNÉS
viteurs, à l'exemple de luy, consumoient leur temps en voluptez, danses, mommerieset folz amours1. »
(Cependant, la mort si imprévue d'Agnès Sorel avait produit une grande sensation à la cour. Attribuée d'abord aune suite de couches, elle éveilla ensuite des soupçons, et des accusations d'empoisonnement circulèrent. Les chroniqueurs français se gardèrent bieu de les propager, mais les annalistes bourguignons s'en firent l'écho. « Elle ne dura guères et mourut , remarque l'un d'eux ; et disoit-on quelle feust empoisonnée. » Les soupçons ne restèrent pas d'ailleurs longtemps dans ce vague, et un nom, celui du dauphin, fut prononcé. « Et volloient aulcuns dire aussy, observe le même chroniqueur, que ledict daulphin avoit jà piéça fait mourir une damoiselle nommée la belle Agnès, laquelle estoit la plus belle femme du royaulme, et totalement en l'amour du Roy son père2. » Un autre chroniqueur bourguignon n'est pas moins explicite : « La hayne de Charles VII contre Louis XI venoit, dit-il, de ce que ce prince avoit plusieurs fois blasmé et murmuré contre son père, pour la belle Agnes, qui estoit en la grâce du Roy beaucoup plus que if estoit la Royne, qui estoit moult bonne dame et honorable, dont le Daulphin avoit grand despit, et, par despit, il luy fit la mort avancer3. »
Mais ce n'étaient encore là que des rumeurs, et, en admettant qu'elles eussent pris un corps, nul n'eût osé, comme on le pense bien, se porter l'accusateur du dauphin. Déjà, près de dix-huit mois s'étaient passés depuis la mort d'Agnès Sorel, lorsque les bruits d'empoisonnement coururent de nouveau. Cette fois, il ne s'agissait plus de •l'héritier de
1 Claude «le Setesel, Histoire du roy Lotis douziesme, p. 35. 9 Jacques Du Clercq, «Mit. du Panthéon littéraire, p. 95. 3 Chronique de Monttreiet.
D'AVOIR FAIT EMPOISONNER AONKS SORRL. 2">5
la couronne. Une dame de la cour, qui devait de l'argent a Jacques Cœur, Jeanne de Vendôme, femme de François de Montheron, seigneur de Mortagne-sur-Gironde, et un Italien, établi en France, Jacques Colonna *, déposèrent sous serment què l'un des trois exécuteurs testamentaires désignés par Agnès Sorel sur son Ht de mort l'avait empoisonnée, et ils accusèrent formellement Jacques Cœur d'être l'auteur de ce crime.
Depuis la conquête de la Normandie, on n'attendait plus qu'un prétexte pour abattre cette grande existence qui faisait ombrage aux plus bautes positions, sans excepter la royauté elle-même. L'occasion qui se présentait, et qu'une intrigue de cour avait évidemment provoquée, fut saisie avec empressement. Au mois de juillet 1451, Jacques Cœur s'était rendu à Taillebourg où se trouvait le roi 2. Il était plein de confiance dans sa fortune et méprisait les bruits que ses hayneux et malveillans répandaient contre lui. Le 22 juillet, Charles VII accorda à son argentier une somme de sept cent soixante-deux livres tournois, pour Yaider à maintenu* son estât et estre plus honorablement à wm service , ainsi que le constate le reçu suivant : «Je Jacques
1 D'après Jean Charlicr (Voir dans liodcfroy, p. 282;, la dame cl •» Mortagne avait en même temps accusé les nommés Jacques Colonna et Martin Prandom, envers lesquels elle aurait été obligée plus lard de faire amende honorable. Celte version est diamétralement contraire à une assertion contenue dans un Mémoire des enfants de Jacques Cuw, qui parle de Jacques Colonna comme ayant dénoncé leur père, de concert avec la dame de Mortagne. — Voir le Mémoire rt consulter, aux pièces justificatives, pièce n° 10.
* Taillebourg, à trois lieues de Saintes ; célèbre par la victoire que saint Louis y remporta sur les Anglais en 1 24 2 . Il y avait à Taillebourg uu «bateau très-fort, qui a longtemps appartenu à ta famille La Trémouille. C'eit tans doute chez son ancien favori, Georges de La Trémouille, rentré depuis peu en faveur, que Charles VII se trouvait alors.