CHAPITRE IX
Nomination de commissaires extraordinaires pour juger Jacques Cœur. — L'accusation d'empoisonnement étant reconnue fausse, on articule de nouveaux griefs contre lui. — Il revendique la juridiction ecclésiastique. — On interroge diverses personnes pour savoir s'il portait la tonsure avant son arrestation. — Déposition à ce sujet. — Justifications produites. — On le traîne de cachot en cachot. — Il est interrogé et menacé de la torture. — La crainte de la douleur lui arrache des aveux mêlés de restrictions. — Mort de sa femme. — Nouvelles protestations de l'évêque de Poitiers et de l'archexf'que de Bourges contre la juridiction temporelle. — Dispositions principales de l'arrêt de condamnation. — Derniers efforts de l'évéque de Poitiers pour éviter à Jacques Cœur de faire amende honorable. — Elle a lieu à Poitiers le 5 juin 1453. — La dame de Mortagne, dénonciatrice de Jacques Cœur, fait amende honorable le même jour que lui. — Anomalie de l'arrCt relativement à l'accusation d'empoisonnement.
La disgrâce de Jacques Cœur était à peine connue que, suivant l'énergique expression d'un historien du dixseptième siècle, les vautours de cour accoururent pour avoir leur part du butin1. A leur tête figure Antoine de Ghabannes, comte de Dammartin, cet ancien capitaine des écorcheurs, très en faveur auprès de Charles VII, à qui il avait d'ailleurs rendu d'éminents services. Le comte de Dammartin fut chargé de l'instruction de l'affaire. On lui adjoignit un intrigant italien, nommé Otto Gastellani, trésorier des fi-
* La Thaumassière, Hittoire du Berry, p. 88.
JEANNE DE MOHTAGNK
liantes à Toulouse, qui aspirait ù être nommé argentier a la place de Jacques Cœur. Guillaume Gouflier, premier chambellan du roi, des sénéchaux, des baillis, et quelques autres individus de moindre qualité firent aussi partie de la commission extraordinaire1. Les premiers interrogatoires portèrent sur ce qu'on appelait le fait des poisons; mois l'accusation fut bientôt obligée de renoncer à ce grief. Convaincus d'imposture, Jeanne de Mortagne et Jacques Colonne furent plus lard condamnés, comme calomniateurs, à faire amende honorable. Sans les titres de son mari à la faveur du roi, Jeanne de Mortagne aurait même subi la peine de mort qu'elle avait, d'après les lois en vigueur, encourue pour sa fausse dénonciation, et tousses biens auraient été confisqués. On se contenta de lui enjoindre de se tenir éloignée de dix lieues de tous les endroits où le roi et la reine se trouveraient *.
Force fut donc de renoncer à ce chef d'accusation. Mais, depuis que Jacques Cœur était en prison, d'autres griefs, en
1 Désignation des commissaires extraordinaires qui furent chargés d'instruire et de juger le procès de Jacques Cteur :
Antoine deChabannes, comte de Dammartin ; — Otlo Castellani, trésorier; — Guillaume Gouflier, chambellan ; — Jean de Vaux, juge du Palais ; — Pierre Teinturier, ancien facteur de Jacques Cœur; — Jean Grygnion, maître général des monnaies ; — Pierre Gravier ; — Bertrand Nanterre , général des monnaies ; — Pierre Barthélémy ; — Bernard Marcotte; — Jean Roger, notaire; — Jean Tudart; — Elle de Tou rotle ; — Hugues de Couxay ; — Barbin ; — Jean Baille t ; — Jean Bureau Denis Dausserre, ou d'Auxerre ; — Pierre Doriolo ; — Étienne Chevalier ; — Jean Paris; — Jean Chanson ; — Jean Avin. (Procès de Jacques Cœur; passim.)
J'Ignore s'il y eut d'autres commissaires, n'en ayant tu nulle part la liste officielle. Les noms de ceux qui précèdent se trouvent indiqués dans diverses pièces du procès.
* Bonamy, Mémoire sur tes dernières années de la vit de Jacques Cœur.
'2i\0 CHEFS n'ACCrSATîON.
très-grand nombre, avaient, comme on devait A attendre,
été formulés contre lui. On l'accusait : D'avoir vendu des armes aux infidèles et exporté dans le
Levant des monnaies françaises et des lingots, marqués
d'une fleur de lis; D'avoir fait fabriquer des écus courts de poids: D'avoir fait embarquer de force à Montpellier, sur ses
navires, divers individus dont un s'était jeté à la mer de
désespoir ;
D'avoir fait ramener à Alexandrie un esclave chrétien qui s'était réfugié sur un de ses navires ;
Enfin, de s'être attribué des dons faits au roi par diverses villes du Languedoc, et d'avoir commis dans ce pays des exactions nombreuses.
L'année d'auparavant, Charles VII avait fait arrêter et renfermer, au château de Tours, Jean de Xaincoins, receveur général de ses finances en Languedoc et en Langued'oil, ce qui équivalait aux fonctions de trésorier général du royaume. Jean de Xaincoins était accusé de concussion et de falsification d'écritures. Interrogé par quelques membres du Grand Conseil, il avait, dit-on, avoué son crime. La peine capitale aurait pu lui être appliquée, mais Charles VII lui fit grâce de la vie. Xaincoins fut condamné à la prison, à la confiscation de tous ses biens et à une amende de soixante mille écus d'or, qui, s'il faut s'en rapporter à l'historiographe de Charles VII, asembloit estre bien peu de chose, au regard de ce que l'ancien receveur général avoit pillé et dérobé, comme sa propre confession le portoit. » Un magnifique hôtel qu'il avait fait construire à Tours fut donné par Charles VII au comte de Dunois *.
1 Jean Chartier, Hintoire de CharU$ Vil, dans Godefroy, p. 21».