ET L'ILE DE CHYPRE EX
dément déchue de 8a splendeur passée, et un voyageur In trouva, en 4422, bien déroquiée1. La plus riche et la plus florissante de toutes les villes de l'Orient était, notamment au quatorzième siècle, Famagouste, capitale de l'ilc de Chypre. Ni Venise ni Constantinople ne lui étaient comparables. Une foule de Grecs, d'Arméniens, d'Arabes, de Turcs, d'Éthiopiens, de Syriens, de Juifs, y coudoyaient sur le port les marchands arrivés de la Vénétie, de l'Allemagne, de la Ligurie et des Deux-Siciles, du Languedoc, de la Flandre et de FAragon.
a II y a dans ce pays de Chypre, écrivait en 1341 Rodolphe de Saxe à Tévéque de Paderborn, les plus généreux et les plus riches seigneurs de la chrétienté. Une fortune de trois mille florins annuels n'est pas plus estimée ici qu'un revenu de trois marcs chez nous Mais les Chypriotes dissipent tous leurs biens dans les chasses, les tournois et les plaisirs. Le comte de Jaffa, que j'ai connu, entretient plus de cinq cents chiens pour la chasse. Les marchands de Chypre ont aussi acquis d'immenses richesses ; et cela n'est pas étonnant, car leur lie est la dernière des chrétiens vers l'Orient; de sorte que tous les navires et toutes les marchandises, de quelque rivage qu'ils soient partis, sont obliges
1 Voyage du Sire de Lannoy en Egypte et en Syrie, cité par Depping, dans Bon Histoire du commerce entre le Levant et l'Europe, t. I, p. 89.
* Il est Lieu difficile de préciser la valeur dont parle Ici Rodolphe de Saxe. D'après Du Canpe, il y eut en France des florin* de quatorze sols et des florins de quarante-un sol», sans compter ceux d'une valeur intermédiaire. Il y avait en outre les florins d'Italie dont les variétés étaient fort nombreuses et les florins d'Allemagne. Quelle était la valeur des florins de Saxe, en 1341, date de la lettre citée? c'est ce que je ne saurais déterminer. Je dois ajouter néanmoins que, cent ans plus tard, Charles VII défendit la circulation de florins d'Allemagne, dits maille* au chat, qui avaient cours en France pour quinze suis six deniers {Ordonnances des rois de France, t. XIV). Il est probable que les florin* dont il s'agit dans la lettre de Rodolphe de Saxe avaient une valeur à peu près équivalente.
itf FAMAGOUSTE.
de s arrêter en Chypre. De plus, les pèlerins de tous les pays qui veulent aller outre-mer doivent descendre d'abord en cette ile. De sorte que l'on peut y savoir, à tous les instants de la journée, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, par les lettres ou les étrangers qui y viennent incessamment, les nouvelles et les bruits des contrées les plus éloignées. Aussi les Chypriotes ont-ils des écoles particulières pour apprendre tous les idiomes connus.
« Quant à la ville de Famagouste, c'est une des plus riches cités qui existent. Ses habitants vivent dans l'opulence. L'uu d'eux, en mariant sa fille, lui donna, pour sa coiffure seule, des bijoux qui valaient plus que toutes les parures de la reine de France ensemble, au dire de chevaliers français venus avec nous en Chypre. Un marchand de Famagouste vendit un jour au sultan d'Egypte, pour le sceptre royal, une pomme d'or enrichie de quatre pierres précieuses, une escarboucle, une émeraude, un saphir et une perle. Ce joyau coûta soixante mille florins : quelque temps après la vente, le marchand voulut le racheter et en offrit cent mille florins : mais le sultan les refusa....
« 11 y a dans telle boutique que ce soit de Famagouste plus de bois d'aloès que cinq chars n'en pourraient porter. Je ne dis rien des épiceries, elles sont aussi communes dans cette ville et s'y vendent en aussi grande quantité que le pain.
« Pour les pierres précieuses, les draps d'or et les autres objets de luxe, je ne sais que vous dire ; on ne me croirait pas dans notre pays de Saxe.
« Il y a aussi à Famagouste une infinité de courtisanes ; elles s'y sont fait des fortunes considérables, et beaucoup d'entre elles possèdent plus de cent mille florins ; mais je n'ose vous parler davantage des richesses de ces infortunées »
En échange de ses vins, du sucre en poudre, de l'indigo,
1 Rodolphe de Saxe, De terra sancta et itinere Jkerosolimitano, in-4, quinzième siècle ; mus lieu ni date. — Cilé par M. de Mas Latrie, dans uu travail inUtulé : Des relations politiques et commerciales de l'Asie Mineure avec Vile de Chypre, sous le règne des princes de la maison de Lusiannn, publié par la Bibliothèque de l'École des Chartes, t. I, 2» série, p. 310 el *uiv.