SCÈNE XI
LES MÊMES, FÉLICIE. (Sagnard, debout devant une fenêtre, soulève du doigt l'un des petits rideaux blancs, et affecte de regarder dehors.)
DAMOUR
Écoute, Félicie, tu sais que je n'ai jamais été méchant. Ça, tu peux le dire... Eh bien! ce n'est pas aujourd'hui que je commencerai à l'être. D'abord, c'est vrai, j'ai voulu vous massacrer tous ici. Puis, tout à l'heure, en m'en allant, je me suis demandé à quoi ça m'avancerait... J'aime mieux te laisser maîtresse de choisir. Nous ferons ce que tu voudras. Oui, puisque les tribunaux ne peuvent rien pour nous avec leur justice, c'est toi qui décideras celui qui te plaît le mieux. Réponds... Avec lequel veux-tu aller, Félicie?
FÉLICIE, d'une voix étranglée.
Avec lequel, mon Dieu !
DAMOUR
Oui, avec lequel ?... (Silence de Félicie.) C'est bien, je comprends, c'est avec lui que tu vas... En revenant, je savais comment ça tournerait. Et je ne t'en veux point, je te donne raison, après tout- Moi, je suis fini, je n'ai rien, enfin tu ne m'aimes plus ; tandis que lui, il te rend heureuse, sans compter qu'il y a encore la petite que j'ai vue. (Félicie pleure.) Tu as tort de pleurer, ce ne sont pas des reproches. Les choses ont tourné comme ça, voilà tout... Et, alors, j'ai voulu te dire que tu peux dormir tranquille. Maintenant que tu as choisi, je ne te tourmenterai plus... C'est fait, tu n'entendras plus jamais parler de moi... Adieu !
(Il se dirige vers la porte, Sagnard l'arrête.) SAGNARD.
Ah ! vous êtes un brave homme, vous, par exemple !... Ce n'est pas possible qu'on se quitte comme ça. Vous allez dîner avec nous.
DAMOUR
Non, merci.
BERRU.
Comment, tu refuses?
SAGNARD.
Au moins, nous boirons un coup. Vous voulez bien acecepter un verre de vin chez nous, que diable?
DAMOUR, les yeux sur Félicie qui le supplie du regard.
Oui, tout de même.
BERRU, gaîmenl.
Allons donc!
SAGNARD, enchanté.
Vite, Félicie, des verres ! Nous n'avons pas besoin de la bonne... Quatre verres. Il faut que tu trinques, toi aussi. (A Damour.) Ah ! mon camarade, vous êtes bien gentil d'accepter, vous ne savez pas le plaisir que vous me faites ; car, moi, j'aime les bons cœurs, et vous êtes un bon cœur, vous, j'en réponds !
BERRU.
Pour sûr que c'est un bon cœur! (Tapant sur le ventre de Damour.) Hé! ris donc maintenant, mon vieux lapin.
(Damour sourit tristement. Félicie a versé à boire. — Un court silence.)
SAGNARD.
A la vôtre ! (Il tend son verre. Félicie tend également le sien.)
DAMOUR, trinquant avec Félicie.
A la vôtre.
(Us boivent en silence.) BERRU.
Fameux, ce vin-là!
VOIX DE PAULINE, du dehors, tapant à la porte.
Maman!... maman!...
FÉLICIE
Tout de suite.
DAMOUR, après avoir remis son verre sur la table.
Voilà! Adieu tout le monde!
(Il sort.)
Jacques D amour avait déjà été joué au théâtre libre par MM. Antoine, Hanryot, Brévern, et M"* Barmj, le 30 mars 1887.
iii'JO. — Bourloîon. - Imprimeries réuniea, A rue Mignon, -2, Piris»