‹ Jacques DamourChapitre 3 sur 11 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

FELICIE, puis BERRU. (Félicie rôde un instant à travers la chambre, ouvre et referme des tiroirs. — Berru entre par la porte qui donne sur la petite rue. Il est gris, un peu.)

BERRU.

Bonjour, madame Sagnard.

FÉLICIE

Berru !

BERRU.

Lui-même, madame Sagnard, ma belle madame Sagnard... Hein ! y a-t-il longtemps qu'on ne s'est vu?... bientôt huit ans!

FÉLICIE

Berru !

BERRU.

Eh! oui, Berru ! ce rigolo de Berru!... un ami, quoi!... le copain de votre premier mari, Jacques Damour! (Un silence.) J'ai donc bien vieilli, bien changé, que je vous étonne tant que ça? (Un silence.) Et moi qui venais en vieux camaro, là,

comme du temps de ce pauvre Jacques ! (Nouveau silence.) Vous m'en voulez donc toujours ? (Geste de Félicie.) Bé! quoi! Damour à la Nouvelle, vous étiez bien libre de ne pas vouloir de moi !... On se fait un doigt de cour, on ne se convient pas; ce n'est pas une raison pour cherchera se manger le nez... Ça aurait marché, tant mieux! Ça n'a pas été, tant pis ! fallait pas que j'y aille !

FÉLICIE, durement.

Qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?

BERÏIU.

Je passais... Alors, je me suis dit : entrons voir Mme Sagnard.

FÉLICIE

Eh bien ! vous m'avez vue... Bonsoir!

BERRU.

Vous êtes dure, madame Sagnard... On ne peut donc pas venir demander des nouvelles des amis?... Et votre fille Louise, qu'est-elle devenue ?

FÉLICIE, troublée.

Louise, Louise... Ce n'est pas pour elle que vous venez, n'est-ce pas? Alors, quoi? Qu'est-ce que vous me voulez?

BËRRU.

Votre homme d'aujourd'hui, le citoyen Sagnard , est-il là?

FÉLICIE

Oui, il dort. Vous désirez lui parler?

BERRU.

Pas plus qu'à vous... Comme vous êtes pressée,

attendez donc !... (Promenant un coup d'œil sur l'ameublement.) Ah ! mais... ah ! mais... dites donc..., matin ! Nom de nom! elle est cossue, votre cambuse!... De l'acajou, comme s'il en pleuvait! Une vraie salle à manger de mirliflor ! C'est plus rupin que chez vous, autrefois... Vous rappelez-vous la rue des Envierges, à Ménilmontant? Moi, je vous y vois encore... Il y avait trois pièces : la vôtre, où vous couchiez avec Damour, celle de votre beau-frère Eugène, de ce pauvre Eugène... (II ôte sa casquette.) Fusillé!... Et une salle à manger où on avait placé les étaux pour travailler, — sans compter la cuisine et le cabinet de Louise... Y avons-nous gobeloté dans ce logement-là!... Vous n'aviez pas de beaux meubles à cette époque, mais on rigolait tout de même... N'est-ce pas, madame Sagnard? (Un silence.) Mon rêve, à moi, aurait été de vous voir installée comme vous l'êtes ici, mais avec mon vieux Damour.

Est-ce fini? Allez-vous me laisser tranquille?... Comment avez-vous osé vous présenter chez moi? vous ! car je sais bien ce que je sais, peut-être ! C'est vous qui avez troublé mon premier ménage...

(Geste de protestation de Berru.) Oui, c'est VOUS qui avez

débauché Damour ; c'est vous qui lui avez mis un

fusil entre les mains... (Nouvelle protestation de Berru.)

Et s'il n'avait pas fréquenté de mauvaises compagnies...

BERRU.

Il ne fréquentait que moi.

félicie.

Ça suffisait.

BERRU.

Empoche, mon garçon... Ah! bon Dieu, voilà pourtant comme on vous juge! et ce sera toujours comme ça! Cependant, je lui en ai assez épargné de bêtises ! S'il m'avait écouté , jamais on ne l'aurait expédié à Nouméa... Vous m'entendez?...

Ja — mais. (Haussement d'épaules de Félicie.) Je m'en SUÎS

bien tiré, moi.

FÉLICIE

Vous ne vous êtes pas battu. Vous étiez dans l'intendance.

BERRU.

Qu'est-ce que ça fiche? (A voix presque basse.) On

n'a donc pas de fusils dans l'intendance? (Après

avoir regardé autour de lui.) Ce que j'en ai démoli!

(Haut.) Seulement, après, j'ai été malin.

FÉLICIE

Trop malin.

BERRU.

Avec ça que vous n'avez pas été maligne, vous? Vous ne vous en êtes donc pas tirée? Une fois Damour disparu, est-ce que vous n'avez pas épousé un riche des riches, le plus gros boucher des Batignolles? Comment appelez-vous ça, vous?... Se sacrifier? Oh! là, là.

JACQUES DAMOUIi. 17

FÉLICIE

J'ai fait ce que j'ai voulu.... Et en voilà assez, n'est-ce pas?... Je vous connais, et je vous répète que c'est vous qui avez dérangé Damour, qui était le meilleur des hommes. Oh! ce n'est pas non plus que vous soyez méchant; mais vous êtes un paresseux et un noceur, on est sur de vous voir arriver, quand on a un bon morceau et du vin à pleins litres.... Oui, oui, vous sentez la fricassée de loin.

BERRU.

Il n'y a pas de mal à ça.

FÉLICIE

Pendant le siège, vous vous êtes lourré chez nous pour manger notre pain blanc. Eh bien ! mon brave, vous vous trompez, si vous pensez que ça va recommencer ici. On ne godaille plus, faitesmoi le plaisir de prendre la porte.

BERRU.

Bon! bon! nous verrons ça tout à. l'heure... Vrai, vous avez tort de faire tant la fîère. Croyezvous, ma belle madame Sagnard, que si Damour revenait, il ne vous étranglerait pas, vous et toute la séquelle !

FÉLICIE

Damour est mort.

BERRU.

Une supposition qu'il ne serait pas mort..., qu'il serait à m'attendre sur le boulevard, à deux pas...

FÉLICIE, l'interrompant.

C'est tout ce que vous étiez venu me raconter?

BERRU.

Peut-être !

(On frappe au guichet de la boucherie. Félicie va l'ouvrir.) UNE VOIX D'HOMME.

Deux livres de filet à 2.25.

(Berru va vers la porte de la rue, l'ouvre et appelle d'un signe Damour, qui entre et se tient derrière lui.)

FÉLICIE

Ça va bien, mademoiselle Marie?

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