‹ Jacques DamourChapitre 2 sur 11 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

FÉLICIE, SAGNARD.

SAGNARD, bâillant et s'étirant.

Je vais monter faire un somme (il bâille encore), car, lorsqu'on a passé, comme moi, toute sa nuit aux abattoirs...

FÉLICIE

Le fait est que tu dois être joliment fatigué, mon pauvre homme !... Tu travailles trop, beaucoup trop.

SAGNARD.

Bah ! une couple d'heures sur l'oreiller, et il n'y paraîtra plus !

FÉLICIE

Tu dis ça, mais je te le répète, tu travailles beaucoup trop.

SAGNARD.

Et si je veux, moi, que ma femme ait de belles robes pour s'habiller, quand elle sort !... (Félicie secoue la tête.) Et si je veux que notre boucherie soit la plus appétissante et la mreux achalandée du quartier !... La pratique ne nous récompense-t-elle pas, d'ailleurs ?... Écoute, le jour où nous nous retirerons des affaires, à la campagne, il nous faut

un cabriolet, n'est-ce pas ? (Félicie secoue encore la tête.)

Comment irions-nous voir l'enfant sans ça, quand elle sera mariée, dans nos environs?... Eh bien, je gagne notre cabriolet. Et puis, tu sais, lorsqu'on n'a pas l'œil sur les garçons, bonsoir..., plus personne.

FÉLICIE

Je suis contente de t'avoir connu, va! Il n'y a pas de meilleur homme que toi sur la terre, pour sûr. (Avec tendresse.) Dis-moi, tu ne regrettes rien?

SAGNARD.

Qu'est-ce que tu me chantes là?

félicie.

Je n'avais rien; tu venais de me tirer de ma misère, en me prenant comme dame de comptoir... Suis-je bien ce que tu espérais en m'épousant?

SAGNARD.

En voilà des questions ! Va, je savais bien ce que

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je faisais, car je t'avais jugée : je te voyais si honnête, le cœur et la tête solides. Aujourd'hui, je pourrais m'en aller que la maison n'en marcherait pas plus mal. Il n'y a pas, dans tout le quartier, de femme mieux entendue que toi et d'homme plus heureux que moi... (Sur un geste de Félicie.) Tu t'en doutes bien un peu, voyons...

FÉLICIE

Je t'aime, c'est vrai! plus que je n'ai aimé personne... Dieu sait pourtant si j'avais encore envie de tàter du mariage !

SAGNARD.

Oui, tu n'avais pas eu de veine avec ton premier mari.

FÉLICIE

Oh! il n'a jamais été méchant... Je ne peux pas dire qu'il ait été méchant, même lorsqu'il rentrait si furieux, sous la Commune, après s'être battu avec ceux de Versailles... Et puis, il est mort, n'estce pas?... il y a déjà plus de huit ans..., noyé..., en cherchant à s'échapper, là-bas. Tiens ! rien que d'y penser, j'en ai des frissons... Je sais bien qu'il aurait pu s'occuper un peu plus de moi, de son enfant, et un peu moins de sa politique, de sa gueuse de politique. N'importe! des fois, je pense à lui, malgré moi.

SAGNARD.

A cause des journaux, je comprends... Ils ne parlent plus que des amnistiés... C'est de ma faute

aussi, et je n'aurais pas dû te lire ces nouvelles tuul à l'heure encore.

FÉLICIE

Knarrive-t-ildeces malheureux, tous les jours!... Dire qu'il aurait pu être de ceux-là!

SAGNARD.

Tu le voudrais?

FÉLICIE

Moi?... Non, non, certes! Je ne suis pas ingrate: je n'oublie pas ce que tu as fait pour moi!... Et notre Pauline? Pauvre petit chat!... Et puis, je t'aime... Tu désires te le faire répéter, hein? (Elle l'embrasse.) Mon brave homme, va ! — O-o-oh ! tu n'as donc pas mis de cravate aujourd'hui?... Tu oublieras donc, chaque matin, de mettre ta cravate ?

SAGNARD, radieux.

C'est toi qui me fais perdre la tête... Tiens! je n'ai plus envie de dormir à présent !

N'empêche que tu vas te coucher quand même... Voyons, une heure, une heure seulement... pour te défatiguer un peu... Une heure! ce n'est pas beaucoup!

SAGNARD.

Tu me promets de venir me réveiller dans une heure ?

FÉLICIE

Je te le promets.

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SAGNARD, après l'avoir embrassée

Alors je monte... (S'arrêtant au moment de sortir.)

C'est égal! ils commencent à m'embêter, tous ces

journaux, avec leurs amnistiés !... Je n'en achèterai

plus... (A l'élicic.) À tout à l'heure.

(Il sort.)

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