SCÈNE IV
LES MÊMES, DAMOUR, misérablement vêtu, la barbe
longue.
FÉLICIE, sans reconnaître Damour.
Vous avez quelque chose à me demander?...
(Un silence.) Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur?... (Étouffant un cri et lâchant dans le tiroir la poignée de monnaie qu'elle a gardée.) Vous!... Comment! c'est VOUS! c'est VOUS? (Damour reste silencieux.)
BERRU.
Oui, il y a quinze jours qu'il vous cherche... Alors, il m'a rencontré, et je l'ai amené... Les amis sont les amis.
FÉLICIE, se remettant peu à peu.
Voyons, Jacques, que viens-tu demander? (Nouveau silence.) Je me suis remariée, c'est vrai. Mais il n'y a pas de ma faute, tu le sais... Je te croyais mort, et tu n'as rien fait pour me tirer d'erreur.
DAMOUR
Si, je t'ai écrit.
FÉLICIE
Tu m'as écrit?
DAMOUR
Puisque je te le dis.
FÉLICIE
Je te jure que je n'ai pas reçu tes lettres... Tu me connais, tu sais que je n'ai jamais menti... Enfin, tu étais mort... Et, tiens! j'ai l'acte ici, dans
un tiroir. (Elle va au secrétaire, l'ouvre, en tire un papier et le donne à Damour, qui se met à le lire d'un air hébété.)
DAMOUR, bégayant.
L'acte... l'acte...
FÉLICIE
Alors, je me suis vue toute seule, j'ai cédé à l'offre d'un homme qui voulait me sortir de ma misère et de mes tourments... Voilà toute ma faute... Ce n'est pas un crime, n'est-ce pas? et tu n'as rien à me reprocher. Je me suis laissée tenter par l'idée d'être heureuse.
DAMOUR
Tu ne l'avais donc pas été autrefois avec moi?
Pas toujours, Jacques... Rappelle-toi.
DAMOUR
Je t'ai écrit... Je ne vois que ça, moi.
FÉLICIE
J'avais changé d'adresse, de quartier. On me chassait de partout... Où étais-tu, la dernière fois que tu m'as écrit?
DAMOUR
En Amérique. — Là-bas, à Nouméa, je n'avais plus de nouvelles de toi, je ne vivais plus, et je me suis échappé avec trois camarades qui se sont noyés. Alors, on a cru me reconnaître dans l'un d'eux. J'ai su ça par un journal.
BERRU.
Une fameuse chance que tu as eue, d'en réchapper, ma vieille !
DAMOUR
Pas si fameuse! (Il regarde Félicie d'un air navré.)
FÉLICIE
Qu'est-ce que tu veux? Je ne savais rien.
DAMOUR
J'ai travaillé dans les mines d'or, pour te rapporter une fortune. Je ne pensais qu'à toi. Ce qu'il m'a fallu trimer, bon sang!... Un moment, j'ai eu près de quarante mille francs dans un vieux mouchoir. Puis, tout ça est parti. On m'a volé... Alors, je suis revenu. N'osant débarquer en France, je suis allé en Belgique, j'ai travaillé dans les mines de charbon, à Mons, sous la terre, et j'ai gagné à peine de quoi ne pas crever de faim. Tu ne m'avais pas répondu, moi aussi je te croyais morte... Un soir, dans un cabaret, j'ai entendu dire que l'amnistie était votée, et que tous les gens de la Commune pouvaient rentrer à Paris. Et je ne sais pas ce qui m'a passé par la tête, j'ai été pris de la fièvre de revenir. Je ne te voyais plus morte, je me figurais Louise grandie, je m'imaginais que vous m'attendiez, que j'allais vous retrouver rue des Envierges, que la table serait mise avec un bouquet au milieu, pour me fêter... (D'une voix étranglée.) Mais ouitche ! plus souvent! Malheur de malheur!
FÉLICIE
Mon pauvre Jacques !
DAMOUR
A Paris, je vous ai cherchées partout... Mais à quoi bon te raconter tout ce que j'ai souffert ici ! Les patrons ne voulaient pas de moi. Un communard ! tu penses, il n'en fallait plus! Ailleurs, on
me répondait que j'étais trop vieux... J'allais me ficher à l'eau, quand j'ai rencontré Berru.
BERRU.
Ah ! c'a été une vraie surprise... Mais tu étais mort ! que je lui ai dit. Tu sais, mon vieux, si je m'attendais à celle-là !
DAMOUR, à Félicie.
Enfin, me voilà... (Un silence.) Où est ma fille ?
Ta fille?...
DAMOUR
Oui. Où est Louise?
FÉLICIE, baissant la tête.
Elle est morte.
DAMOUR, dans un cri de douleur.
Morte... Mon Dieu !